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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXII e ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME XII. — 1 er NOVEMBRE 1912. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXII 6 ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME DOUZIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE L'UNIVERSITÉ, 15 

1912 



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AU 

COUCHANT DE LA MONARCHIE 



XI (2) 

LA GUERRE D AMÉRIQUE. — LE CONFLIT 
AUSTRO-PRUSSIEN 



Tout le ministère de Necker, du premier jour jusqu'au der- 
nier, est dominé par la politique extérieure. On ne peut ni clai- 
rement comprendre, ni apprécier sainement son administration, 
si l'on n'a présent à l'esprit le grand fait qui explique la plus 
grande partie de ses actes, qui lui fait, comme j'ai dit précédem- 
ment, restreindre ou ajourner certaines réformes nécessaires, 
qui lui dicte également certaines* résolutions dont il faudra 
bientôt parler. La clé de sa conduite, pendant ses cinq années 
d'exercice du pouvoir, se trouve dans les constantes, dans les 
graves préoccupations causées par la guerre d'Amérique. Sans 
m'écarter du plan et du dessein de cette étude, — consacrée aux 
elforts suprêmes tentés pour rénover la monarchie française et 
éviter la Révolution menaçante, — sans m'égarer dans le détail 
des pourparlers diplomatiques et des opérations guerrières qui 
remplissent la période à laquelle nous sommes arrivés, il me 
faut cependant rapporter brièvement comment cette guerre, si 
anciennement prévue, si longtemps différée, devint enfin inévi- 
table, et quelle répercussion elle eut, tant sur la politique inté- 

(1) Copyright by Calmann-Lévy 1912. 

(2) Voyez la Revue du I e ' mars. 



REVUE DES DEUX MONDES. 

rieure du royaume que sur les destinées futures de la dynastie 
bourbonienne. 

I 

L'insurrection du Nouveau-Monde contre la domination bri- 
tannique, quand la nouvelle en vint en France, y secoua l'opi- 
nion avec une subite violence. Les humilians souvenirs de la 
guerre de Sept Ans avaient laissé, un peu partout, un ardent 
désir de revanche. L'idée d'exercer cette revanche sur la nation 
que l'on appelait alors « l'ennemie héréditaire » et de venger la 
perte de tant de belles et de riches colonies, en arrachant une 
ancienne et fructueuse conquête de ces mêmes mains qui nous 
avaient ravi les Indes, le Canada, la plus grande partie des 
Antilles, brusquement cette idée surgit dans l'âme française et 
s'y implanta fortement. Il s'y mêlait, en outre, une sympathie 
confuse pour les séduisantes théories de liberté, d'égalité hu- 
maine, au nom desquelles les treize Etats réclamaient leur indé- 
pendance, pour les principes philosophiques que proclamait, à 
la face de la terre, leur fameux manifeste : « Nous regardons 
comme des vérités évidentes que tous les hommes ont été créés 
égaux et qu'ils ont reçu de leur Créateur certains droits indé- 
niables... C'est pour assurer ces droits que les gouvernemens 
ont été établis, tirant leur juste pouvoir du consentement des 
r ouvernés... » 

Rancune patriotique, instinct guerrier, élan vers (1rs doc- 
trines qui paraissaient alors aussi audacieuses que nouvelles, 
tout conspirait à provoquer dans les diverses classes de la nation 
française une excitation, sourde encore, qui devait croître 
d'heure en heure. « Je vous ai toujours assuré, écrira dès le 
premier jour un des nouvellistes du temps, du désir du Roi de 
conserver la paix; mais la nation, qui ne pense pas aussi sage- 
ment que son chef, ne rêve et ne parle que guerre. » 

Les gouvernans, Louis XVI en tête, se montraient, en effet, 
— ou du moins la plupart d'entre eux, — moins ardens que les 
gouvernés. Durant les derniers mois du ministère Turgot, on 
s'était déjà occupé, dans le Conseil d'Etat, des affaires d'Amé- 
rique. Certains ministres, assure-t-on, avaient paru dès lors 
enclins à prendre le parti de la colonie révoltée, dans l'espoir 
d'affaiblir la puissance britannique. Turgot s'y était opposé de 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. I 

toute son énergie. « Ses tendances, écrit Soulavie (1), le por- 
taient cependant vers les patriotes américains, mais ses projets 
de réforme en France dominaient tout, et il sentait qu'il ne 
pourrait les exécuter pendant une guerre. » Dans un mémoire 
sur les finances, daté d'avril 1776, quelques semaines avant sa 
chute, il revenait sur cette question et exprimait son sentiment 
en ces termes catégoriques (2) : « II faut éviter la guerre comme 
1-e plus grand des malheurs, parce qu'elle rendrait impossible, 
pour longtemps et peut-être pour toujours, une réforme. En 
faisant aujourd'hui prématurément usage de nos forces, nous 
risquerions d'éterniser notre faiblesse. » 

Necker, pour des raisons pareilles, partageait au fond cet 
avis. « 11 pensait, dit son petit-fils (3), qu'aucun succès ne pou- 
vait être mis en balance avec les avantages que la paix procure- 
rait à la France. » Maurepas le fortifiait dans ces dispositions, 
moins par des motifs politiques que par répugnance personnelle 
à troubler, par une entreprise aussi aventureuse, la tranquillité 
de ses vieux jours. Il agissait donc sur le Roi dans le sens paci- 
fique et le trouvait docile. Louis XVI était pourtant, par ata- 
visme et par instinct, plutôt hostile à l'Angleterre. U anglo- 
manie qui sévissait dans les premiers temps de son règne, 
l'introduction chez nous des modes et des mœurs britanniques, 
lui inspiraient une sorte d'impatience, qui se traduisait quelque- 
fois par d'assez rudes coups de boutoir. A Lauzun qui, en sa 
présence, vantait avec excès, au détriment des habitudes fran- 
çaises, celles de nos voisins d'outre-Manche, il répondait un 
jour avec un dépit agacé : « Monsieur, quand on aime autant 
les Anglais, on doit aller s'établir chez eux et les servir! » Mais 
son caractère débonnaire et ses tendances humanitaires l'empor- 
taient, en cette occasion, sur, ses antipathies, le détournaient de 
toute politique agressive, de tout coup de force audacieux. Aussi 
résista-t-il longtemps à l'idée d'un conflit armé. Et quand, enfin, 
il dut céder à la pression des circonstances, il ne le fit qu'à 
contre-cœur et avec une secrète souffrance. Jusque dans la décla- 
ration où il annoncera publiquement l'ouverture des hostilités, 
il évitera, remarqua-t-on, d'inscrire le mot de guerre, comme si 
ce mot brûlait sa plume. En marge d'un mémoire où Vergennes 

(1) Mémoires sur le règne de Louis XVI. 

(2) Document cite par Soulavie. Ibidem. 

(3) Notice sur M. Nec/cer, par Auguste de Staël. 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

exposait l'urgente nécessite de passer des menaces aux actes et 
de donner la parole au canon, il écrira cette phrase mélanco- 
lique : « Faut-il que des raisons d'Etat et une grande opération 
commencée m'obligent de signer des ordres si contraires à mon 
cœur et à mes idées ! » 

Quant à Vergennes, à qui, plus qu'à tout autre, incombait 
le poids lourd d'une telle responsabilité, il était, au début, 
tiraillé de façon cruelle entre des sentimens et des désirs con- 
traires. En vieux routier de la diplomatie, il saisissait toul 
l'avantage de profiter d'une si belle occasion d'abattre l'orgueil 
britannique, toute l'importance de relever, aux regards de l'Eu- 
rope, le prestige des armes françaises. De plus, sans illusion sur 
les dispositions réelles du gouvernement d'Angleterre et n'ajou- 
tant que peu de foi aux protestations amicales dictées par le 
péril du jour, il était convaincu qu'une fois vainqueurs de leur 
colonie en révolte, ces voisins, aujourd'hui si pleins d'aménité, 
n'hésiteraient pas à se retourner contre nous et à nous faire 
payer les chaudes sympathies populaires qui se manifestaient en 
faveur des Etats-Unis. Enfin, vivement frappé du mouvement 
d'opinion, ayant peu de confiance en la fermeté de Louis XVI à 
résister au courant général, il se voyait déjà, s'il se déclarait 
pour la paix, obligé de quitter son poste et de céder la place à 
un plus hardi successeur (1). Les raisons d'intérêt public jointes 
à ces considérations privées l'empêchaient d'insister hautement 
pour une attitude pacifique. 

Mais, d'autre part, il savait bien que cette guerre, une fois 
engagée, serait longue, difficile, coûteuse, et sa prudence le 
détournait de tenter l'aventure sans avoir mis, du moins, les 
meilleurs atouts dans son jeu. Il entendait par là la réfection 
de nos forces navales et la promesse du concours effectif de la 
flotte espagnole, qui semblait alors fort douteux. Il devait aussi 
tenir compte des objurgations de l'Autriche, inquiète de nous 
voir entreprendre une grande guerre maritime et dépenser 
ainsi, sans bénéfice pour notre alliée, des forces militaires 
qu'elle eut voulu voir réserver pour une lutte plus fructueuse 
contre la Prusse, la rivale de l'Empire. Cette frayeur se fait 
jour dans la correspondance du vieux prince de Kaunitz, pre- 
mier ministre de l'Empereur, avec son ambassadeur à Paris : 

(1) Mémoires inédits du comte Guignard de Saint-Priest. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 9 

« Je crains comme vous, lui écrit-il (1), que, peu accoutumés à 
voir leur marine un peu passablement bien, ces bons Français 
ne se fassent illusion sur la figure qu'elle pourra faire en cas 
de guerre, attendu qu'indépendamment de la disproportion tou- 
jours immense du nombre des vaisseaux (par rapport avec 
l'Angleterre), celle de la valeur intrinsèque des officiers et des 
matelots est bien plus grande encore. Et je ne pense par con- 
séquent qu'en tremblant à tout ce qui pourra leur arriver, si, 
par malheur, ils en viennent à une guerre envers la Grande- 
Bretagne. » 

Vergennes, mieux renseigné, savait bien à quoi s'en tenir 
sur ces jugemens peu bienveillans et ces prévisions pessimistes. 
Mais les avertissemens, journellement répétés, de Mercy-Argen- 
teau ne laissaient pas d'influer sur ses vues et d'augmenter sa cir- 
conspection naturelle. Pour tant de motifs diflerens, il inclinait 
donc au parti d'atermoyer et de gagner du temps, et il se réfu- 
giait dans une attitude équivoque, donnant de bonnes paroles 
à chacun des belligérans, Anglais ou « Insurgens, » laissant aux 
deux partis l'espérance d'obtenir un jour l'appui de la puis- 
sance française. On attendrait ainsi les nouvelles des premières 
rencontres. Si l'effort des Américains paraissait s'affirmer, si la 
cause de l'indépendance était servie par la fortune, il serait 
temps alors de se déclarer au grand jour et de jeter dans la 
balance l'épée qui emporterait la victoire. 

Politique, si l'on veut, médiocrement glorieuse, sage néan- 
moins, aisément défendable, et dont le principal défaut était 
d'être difficile à maintenir parmi l'effervescence d'un peuple 
impressionnable, sentimental et chevaleresque. Chaque jour 
davantage, en effet, à voir ces opprimés en lutte avec leurs 
oppresseurs, à entendre ces voix qui s'élevaient pour la liberté, 
à se souvenir, surtout, contre quels adversaires éclataient ces 
appels adressés, à travers les plaines de l'Atlantique, aux armées 
du Roi très chrétien, un frémissement patriotique courait sur 
les fibres françaises. La jeune noblesse, tout spécialement, 
« élevée, comme dit l'un d'eux, par un contraste singulier, au 
sein d'une monarchie dans l'admiration des héros des répu- 
bliques grecque et romaine (2), » cette noblesse sentait croître 

(1) Lettre «le Kaunitz à Mercy-Argenteau, du 1 er octobre 1777. — Correspon- 
dance publiée par Flammermont. 

(2) Souvenirs et anecdotes, par le comte de Ségur. 



10 REVUE DES DEUX MONDES.: 

en elle un noble et sincère enthousiasme pour la cause de l'in- 
surrection, qui lui apparaissait sacrée. L'attitude de réserve, de 
temporisation, adoptée par Vergennes, passait, aux yeux de ces 
jeunes gens, pour pusillanime et honteuse; une sourde irritation 
s'amassait dans leurs âmes. 

II 

Dans les dernières semaines de l'an 1776, une circonstance 
inattendue aviva cette fermentation. L'un des grands chefs du 
mouvement insurrectionnel, l'illustre Benjamin Franklin, débar- 
quait soudainement au Havre, dans l'intention de rejoindre à 
Paris deux députés américains, Arthur Lee et Sileas Deane, qui 
s'y trouvaient déjà, et de s'unir à eux pour solliciter notre appui. 
Sur cette nouvelle, l'ambassadeur anglais, lord Stormont, se 
rendait chez Vergennes, lui remettait une note où il l'informait, 
en substance, que « le jour où le chef des rebelles mettrait le 
pied à Paris, il partirait sans demander de congé. » Vergennes, un 
peu embarrassé, employait une échappatoire : il avait, disait-il, 
« expédié un courrier au port de débarquement, pour prier le 
sieur Franklin de ne point venir a Paris; » mais si, comme il 
se pouvait faire, le courrier arrivait trop tard, il ne saurait 
« pousser la complaisance jusqu'à faire expulser le sieur Fran- 
klin de la capitale du royaume (1). » Lord Stormont, bien 
qu'assez blessé, se résignait à se contenter, vaille que vaille, de 
cette apparente concession. 

Le courrier, comme on pense, ne put accomplir sa mission. 
Franklin, le 21 décembre, s'installait à Paris, dans l'unique 
dessein, disait-il, d'y assurer à sa vieillesse un asile honorable 
et sur, mais y fixant tous les regards et servant, par sa seule 
présence, la cause de ses compatriotes. Sans être reçus à la 
Cour, sans voir, du moins ostensiblement, les ministres, les trois 
Américains, avec leur « habillement rustique » et leurs cheveux 
sans poudre, leur « maintien simple et lier, » leur langage libre 
et dépourvu d'apprêt, cet « air antique » enfin, qui semblait, 
disait-on, transporter dans nos murs, parmi les élégances et le 
faste de nos salons, l'austérité « des vieux républicains du temps 
de Caton et de Fabius (2), » offraient un spectacle nouveau, qui 

<1) Correspondance secrète, publiée par Lescure, 1777. 
_' Souvenirs et anecdotes, passim. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 11 

ravissait tous les esprits. Philosophes, militaires, hommes de 
bureau et hommes de Cour se les disputaient à l'envi. On 
recherchait leur entretien, on répétait leurs mots. Les récits 
qu'ils faisaient des premiers combats de leurs hommes, simples 
cultivateurs arrachés à leurs champs, contre les milices britan- 
niques, mieux armées, mieux instruites, dressées de longue 
date au métier; ces récits, qui faisaient couler les pleurs des 
jolies femmes, faisaient aussi cliqueter dans leurs fourreaux les 
épées des jeunes officiers. 

Vers ce même temps, il parvenait, au ministère de la Marine, 
un document confidentiel qui agitait Sartine d'une sincère 
émotion. Un intelligent officier, le comte de Kersaint, chargé 
par lui d'explorer secrètement les provinces insurgées, pour 
examiner leurs ressources et pour se rendre compte de leur étal 
d'esprit, adressait au ministre un rapport nourri, substantiel, 
où était démontrée, pour des motifs probans et dans un lan- 
gage enflammé, la nécessité de la guerre. « Tout nous y invite, 
disait-il (1), notre honneur, notre sûreté, notre intérêt. Notre 
honneur, en ce que nous aurions décidé cette séparation des 
deux mondes, époque mémorable à jamais et à laquelle nous 
devrions brûler d'associer le nom français. Notre sûreté, en ce 
que ce serait l'unique occasion de rabattre la puissance anglaise, 
île la réduire au point de ne pouvoir plus balancer la nôtre. Notre 
intérêt, en ce qu'il en résulterait immanquablement des avan- 
tages, qui tourneraient au profit de notre commerce, objet si 
essentiel aujourd'hui. » Il dépeignait le peuple d'Amérique 
comptant fermement sur k France, s'étonnant déjà des délais 
de notre intervention. Cette espérance déçue serait sans doute 
fatale à la cause de la liberté. Notre inertie aurait pour résultat 
te triomphe britannique, et ce triomphe serait notre œuvre. 
Si la France, concluait Kersaint, ne fait pas la guerre à pré- 
sent, « c'est donc qu'elle ne la fera jamais plus... Alors, qu'elle 
brûle ses flottes et qu'elle licencie son armée! Le souvenir de 
ce moment, si nous le laissons échapper, sera pour nous un 
sujet d'éternel regret et une tache ineffaçable, aux premiers 
jours d'un règne que cette circonstance inespérable pourrait 
illustrer à jamais! » 

Cette argumentation serrée et ces exhortations ardentes, ces 

(1 Lettre du 24 décembre 1776. Document cité par A. Jolie/, dans son ouvrage : 

l.n France sous Louis XVI, tome II. 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

raisons d'intérêt et ces raisons de sentiment, le mouvement 
d'opinion qui s'accentuait de plus en plus, tout cela, peu à peu, 
enhardissait Vergennes, le décidait à témoigner aux colons 
révoltés mieux qu'une sympathie platonique, sans pourtant qu'il 
osât encore se déclarer ouvertement pour eux. Les assister sous 
main par des envois d'argent, d'armes, de munitions, en conti- 
nuant à protester de la neutralité française, c'est le parti auquel 
il s'arrêta, parti qui mériterait sans doute le reproche de dupli- 
cité, si les principes de la morale courante étaient de mise en 
matière politique. Un exemple, entre vingt, suffit à indiquer la 
méthode de Vergennes : aux instances répétées des députés 
américains pour obtenir deux cents pièces de canon et l'équipe- 
ment de 25 000 hommes, le Cabinet de Versailles oppose le plus 
catégorique refus; mais Beaumarchais, sous un nom supposé, 
reçoit la mission clandestine d'expédier ces subsides par des voies 
souterraines. L'Angleterre, disons-le, n'est pas longtemps dupe 
de ce jeu; elle use bientôt de représailles, saisissant nos vaisseaux 
sous prétexte de contrebande et exerçant maintes vexations sur 
les marins français. Deux pleines années durant, les relations 
diplomatiques entre les Cabinets de Londres et de Versailles ne 
sont qu'une série continue de plaintes, de récriminations, de 
réclamations réciproques, pour la plupart également justifiées, 
amenant entre les deux nations une tension progressive, dont 
l'issue n'était guère douteuse. 

Chaque jour, d'ailleurs, des incidens nouveaux ajoutaient à 
l'effervescence. Il faut noter parmi les plus retentissans le départ 
du jeune La Fayette pour la colonie insurgée. Les députés amé- 
ricains, en séjour à Paris, cherchaient à recruter, pour leurs 
milices improvisées, des chefs notoires, propres à les instruire 
et à les diriger; leur propagande s'exerçait particulièrement 
parmi la jeune noblesse. Des officiers de notre armée, les trois 
premiers qui se proposèrent pour cette tache furent le marquis 
de La Fayette, le vicomte de Noailles et le comte de Ségur, trois 
proches parens et trois amis intimes, dont le plus vieux n'avait 
pas vingt-trois ans. La permission qu'ils demandèrent au mi- 
nistre de la Guerre fut nettement refusée; mais, deux mois 
après ce refus, Ségur voyait, un beau matin, s'ouvrir la porte 
de sa chambre et entrer La Fayette, qui lui disait à brûle-pour- 
point : « Je pars pour l'Amérique. Tout le monde l'ignore, mais 



at; couchant de la monarchie. 13 

je t'aime trop pour avoir voulu partir sans te confier mon 
secret (1). » Après lui avoir expliqué qu'orphelin, riche, maître 
de sa fortune, rien ne le retenait de risquer l'aventure, il lui 
confiait les moyens préparés : un vaisseau frété en Espagne, un 
équipage secrètement enrôlé, tout an romanesque programme 
qui, parmi de nombreuses traverses, allait se réaliser point par 
point. On sait ce qui en résulta, le succès du jeune officier, 
l'accueil que lui fit Washington, l'emploi qui lui fut conféré 
dans l'état-major des rebelles, et l'on imagine aisément la 
répercussion de ces faits sur la sensibilité française. 

Tout était donc bien préparé pour une attitude offensive» 
Pourtant Louis XVI et le comte de Maurepas se montraient 
encore hésitans, lorsque, sur l'entrefaite, il parvint à Versailles 
une nouvelle dont l'effet fut de précipiter les choses. Le 
16 octobre 1777, l'armée anglaise commandée par Burgoyne 
avait capitulé près de Saratoga; six mille hommes de vieilles 
troupes anglaises avaient mis bas les armes; le général et les 
soldats étaient à la discrétion des vainqueurs. Au bruit de cette 
victoire, un cri de délivrance s'était élevé dans toutes les pro- 
vinces en révolte, saluant déjà, comme un fait accompli, l'in- 
dépendance des Etats-Unis d'Amérique. De ce moment, dans le 
Conseil du Roi, la politique d'atermoiement ne pouvait plus 
tenir contre le courant unanime. Une plus longue résistance 
eût déchaîné, selon l'expression d'un gazetier, « une redou- 
table fermentation dans toutes les têtes françaises. » Maurepas, 
Louis XVI, Necker lui-même, cédèrent à la nécessité, se ré- 
signèrent à « tenter le saut décisif. » Des pourparlers, qui restè- 
rent d'abord clandestins, s'engagèrent sur-le-champ avec les 
Etats victorieux, et, le 6 février suivant, un « traité de com- 
merce, d'amitié et d'alliance » scellait l'accord conclu avec le 
Nouveau-Monde, reconnaissait officiellement l'existence d'une 
nation nouvelle. Le préambule prévoyait l'hypothèse d'une con- 
flagration entre la France et l'Angleterre; un article secret 
mentionnait l'engagement du Roi, si la guerre s'ensuivait, « de 
ne déposer les armes qu'après avoir fait reconnaître par i;i 
Grande-Bretagne l'indépendance et la souveraineté des États- 
Unis d'Amérique. » 

Le corollaire de la signature du traité fut la réception 



(1) Souvenirs et anecdotes du comte «le Ségur. 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

solennelle, à la cour de Versailles, des députés américains, 
présens depuis des années à Paris. Getle « étonnante présenta- 
tion, » comme écrit le duc de Croy, qui en fut le témoin, eut 
lieu le vendredi 20 mars. Voici comment le duc raconte la scène: 
a Le Roi (1), sortant du prie-Dieu, s'arrêta et se plaça noble- 
ment. M. de Vergennes présenta M. Franklin, M. Deane et 
M. Lee. Le Roi parla le premier et dit : « Assurez bien le Con- 
grès de mon amitié. J'espère que ceci sera pour le bien des deux 
nations. » M. Franklin remercia au nom de l'Amérique et dit : 
« Votre Majesté peut compter sur la reconnaissance du Congrès 
et sur sa fidélité dans les engagemens qu'il prend. » Ensuite le 
premier commis des Affaires étrangères les ramena chez M. de 
Vergennes... Les voilà donc, ajoute Croy, traités de nation à 
nation et le Congrès bien reconnu, ainsi que l'indépendance, par 
la France la première. Tous les esprits étaient exaltés ! » 

Le même jour, M. de Xoailles, ambassadeur de France à 
Londres, était reçu, sur sa demande, par le roi d'Angleterre 
et lui communiquait divers articles du traité. « Est-il vrai, 
demandait alors George III, que le Roi votre maître ait signé ce 
traité? — Oui, Sire. — Sans doute qu'il en a prévu les suites? 
— Oui, Sire, le Roi est prêt à tout événement. » Sur quoi, tour- 
nant le dos à notre ambassadeur, George III s'éloignait, en 
proie à l'agitation la plus vive (2). 

A quelques jours de là, la Chambre des Communes délibé- 
rait, à Londres, sur la situation. Les esprits étaient divisés; une 
poignante inquiétude assiégeait tous les cœurs. On savait que 
l'Espagne était prête à joindre sa flotte à celle préparée par Sar- 
tine. On savait, d'autre part, que l'Angleterre, en acceptant la 
lutte, ne pouvait espérer nul appui sérieux en Europe. Ni l' Au- 
triche, notre alliée, ni la Prusse, occupée ailleurs, ne songeaient 
à entrer en lice. La Grande Catherine, sollicitée, refusait nette- 
ment tout secours. A peine certains principicules allemands, en 
cas de guerre continentale, faisaient-ils vaguement entrevoir 
l'envoi de quelques milliers d'hommes. Devant cet état de choses 
angoissant, les députés ne savaient que résoudre. Lord North, 
ministre des Affaires étrangères, se faisait l'interprète de ces 
hésitations. Dans un discours embarrassé, il laissait même 

1 Journal iln «lue de Croy, mnrs 1 ~ 7 .s . 

2 Correspondance secrète, publiée par Lescure. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 15 

paraître, à mots couverts et d'un accent timide, certaines velléités 
d'accommodement avec la colonie rebelle. Après lui, un autre 
orateur, en termes plus catégoriques, proposait de céder devant 
l'inévitable et concluait à reconnaître l'indépendance des pro- 
vinces d'Amérique. Un silence consterné accueillait cette motion. 

Mais, presque au même moment, à la Chambre des Lords, il 
se passait une scène émouvante et grandiose, une scène digne 
des temps antiques. L'illustre Pitt, comte de Chatham, malade, 
infirme, accablé d'ans, soutenu d'un côté par son fils, de l'autre 
par son gendre, entrait dans la haute assemblée, demandait la 
parole et, d'une voix forte encore, exprimait son indignation 
de l'abandon projeté. « Je me réjouis, s'écriait-il, de ce que le 
tombeau ne s'est pas encore fermé sur moi et de ce que je respire 
encore, pour élever ma voix contre le démembrement de cette 
antique monarchie... La France nous insulte. Les ambassadeurs 
de ceux que vous appelez des rebelles sont à Paris, où se négo- 
cient les intérêts de l'Amérique et de la France, comme l'on 
traite entre puissances souveraines. Et l'on n'ose plus, dans ce 
pays, ni témoigner du ressentiment, ni venger l'honneur et la 
dignité de la Grande-Bretagne ! Ce grand royaume, qui a survécu 
entier aux déprédations des Danois, aux incursions des Écossais, 
à la conquête normande, aux formidables arméniens des Es- 
pagnols, irait se prosterner devant la maison de Bourbon ! Un 
peuple qui, il y a dix-sept ans, était la terreur de l'Univers, peut 
descendre assez bas pour dire à son ennemi invétéré : Prends ce 
que nous avons : donne-nous seulement la paix? G est impossible ! . . . 
Au nom de Dieu, s'il est absolument nécessaire de se déclarer 
pour la paix ou pour la guerre, et que la paix ne puisse s'obtenir 
avec honneur, pourquoi hésitera commencer la guerre ? Milords, 
tout vaut mieux que le découragement. Faisons un dernier 
effort, et, si nous devons tomber, tombons comme des hommes ! » 

Sur une réplique de lord Bichmond, insistant en faveur de la 
conciliation, Chatham essayait, par trois fois, de se lever de son 
banc pour répondre. Les forces lui manquaient; il retombait 
sans connaissance... Impressionnés par ce spectacle, les lords 
suspendaient la séance. Ils la reprenaient le lendemain et votaient 
pour la guerre. Chatham mourait un mois plus tard. 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 



III 



Tout paraissait donc résolu, et l'on eût cru qu'il ne restait 
qu'à entrer en campagne. Pourtant, dans chaque gouvernement, 
si grand était le désir de la paix, et telle surtout l'incertitude 
sur les chances de la lutte, que, de la part des deux puissances, 
de secrètes négociations se poursuivirent pendant plusieurs 
semaines. « Il est constant, lit-on dans une gazette à la date du 
12 juin 1778, que M. de Maurepas et tous ceux de son parti vou- 
draient encore maintenir la paix, à quelque prix que ce soit, 
tandis que M. de Sartine et d'autres ont désiré que la France 
profitât d'une occasion, peut-être unique, pour achever d'abattre 
son ennemi le plus dangereux (1). » Le Roi penchait vers le pre- 
mier parti, Vergennes vers le second. Plus d'une fois, durant 
cette période, on se « chamailla fortement » au conseil des minis- 
tres. De même en Angleterre, où l'effort principal de la diplo- 
matie se portait sur Madrid, dans l'espoir d'empêcher que la 
Hotte espagnole ne renforçât la Hotte française. Mais, des deux 
parts aussi, tandis que les politiques discutaient, les arméniens 
se poursuivaient, les vaisseaux s'équipaient avec une activité 
pleine de fièvre. 

L'affaire de la Belle-Poule, survenue le 17 juin, fut l'étincelle 
qui embrasa l'amas des matières combustibles. Le matin de ce 
jour, la frégate du Roi, la Belle-Poule, armée de vingt-six canons 
de douze, naviguant près du cap Lizard, aperçut au loin des 
vaisseaux qu'elle reconnut bientôt pour une escadre anglaise. Un 
des navires de cette escadre, la frégate YAréthuse, dont l'arme- 
ment était quelque peu supérieur au nôtre (2), s'en détachait, 
rejoignait vers le soir le bâtiment français, hélait son comman- 
dant, le sieur Ghédeau de la Clocheterie, le sommait en anglais 
d'aller trouver l'amiral britannique : « Le sieur de la Clochete- 
rie (3) répondit qu'il n'entendait pas l'anglais; on le héla alors 
en français, » en lui répétant le même ordre. « Le capitaine 
français assura qu'il n'en ferait rien. Alors la frégate anglaise 
lui envoya toute sa bordée, et le combat s'engagea, dans un 

M Corresponda7ice publiée par Lescure. 
(2) Elle portait vingt-huit canons de douze. 
3 Supplément à la Gazelle de France du 26 juin 1718. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 17 

moment où le vent était faible et permettait à peine de gou- 
verner. » 

L'action, acharnée et sanglante, se poursuivit de six heures 
à onze heures du soir, les deux navires se canonnant « à portée 
de pistolet. » Alors, le vent ayant fraîchi, Y Aréthuse, toute désem- 
parée, cessa le feu et se replia sur l'escadre. On ne pouvait songer 
à la poursuivre sans risquer de tomber sur vingt vaisseaux 
anglais. La Belle-Poule vira donc de bord; deux jours après, elle 
entrait dans le port de Brest, d'où La Clocheterie envoyait à 
Sartine son rapport sur cet événement : « J'ai cinquante-sept 
blessés, disait-il, je ne sais pas encore au juste le nombre des 
morts, mais on croit qu'il passe quarante. Je ne saurais trop 
louer la valeur intrépide, le sang-froid de mes officiers. M. de 
la Roche, blessé après une heure et demie de combat, a été se 
faire panser et est venu reprendre son poste. M. Bouvet, blessé 
assez grièvement, n'a jamais voulu descendre. MM. de Bastrot et 
de la Galernie se sont comportés en gentilshommes français. Je 
suis tout dégréé; mes mâts ne tiennent à rien; le corps de la 
frégate, les voiles, tout en un mot, est criblé de coups de canon, 
et je fais eau. » Il ajoutait avec simplicité : « Deux contusions, 
l'une à la tête, l'autre à la cuisse, me font souffrir actuellement, 
de manière que je n'ai guère la force d'écrire plus longtemps. » 

A la nouvelle de cette attaque, que n'avait précédée nulle 
déclaration de guerre, un cri d'indignation s'éleva dans le 
royaume. « On ne saurait, dit un contemporain, exprimer l'ar- 
deur et le désir d'en venir aux mains qui animent les officiers 
et les soldats... A Paris, M. Franklin est couru, suivi, admiré, 
adoré, partout où il se montre, avec fureur et fanatisme (1). » 
Louis XVI en oublia ses instincts pacifiques. Au duc de Pen- 
thièvre, grand amiral de France, il adressa une lettre d'un ton 
assez ferme (2) : « L'insulte faite à mon pavillon par une frégate 
du roi d'Angleterre, la confiscation de navires appartenant à 
mes sujets, m'ont forcé de mettre un terme à la modération que 
je m'étais proposée. La dignité de ma couronne et la protection 
que je dois à mes sujets exigent que j'use de représailles... Je- 
vous fais cette lettre pour vous dire qu'ayant ordonné aux com- 
mandans de mes escadres et de mes ports de prescrire aux capi- 

(1) Correspondance publiée par Lescure, 2 juillet 1778. 

(2) Lettre du 10 juillet. Archives nationales. Carton Ordres du Roi. 

TOME XII. 1912. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

laines de mes vaisseaux de courir sus à ceux du roi d'Angleterre^ 

vous fassiez délivrer des commissions en course à ceux de mes 
sujets qui en demanderont. » 

Le vieux Maurepas lui-même, si prudent et si étranger à 
l'esprit d'aventure, croit devoir céder au torrent. Il étonne 
l'abbé de Véri par l'énergie de son langage et sa volonté belli- 
queuse. « Je fus surpris, écrit l'abbé (1), du ton hostile dont il 
me parla contre l'Angleterre. // n'est plus temps de temporiser ! 
me dit-il. Il se refuse à toutes les insinuations qu'on lui fait, que 
l'Angleterre serait sans doute disposée à subir toutes les condi- 
tions pour conserver la paix. // faut profiter, répond-il, du 
moment favorable pour affaiblir cette puissance ennemie. Je ne 
puis plus douter, ajoute Véri, de ses intentions guerrières. 
L'ordre est signé pour la marche des troupes et pour les prépa- 
ratifs nécessaires à une entreprise sur les possessions de l'An- 
gleterre, suivant que les circonstances le permettront. » 

Ainsi fut décidée et commencée une guerre, qui ne devait se 
terminer qu'en 1783, et dont les conséquences politiques furent 
si graves. Si l'on met en balance les avantages et les désavan- 
tages, il faut reconnaître, avant tout, le regain de prestige qui 
en résulta pour nos armes. Depuis le traité de Paris, signé eu 
l'an 1 7 63 , pour mettre fin hune guerre désastreuse, ni l'Europe, 
ni la France elle-même, n'avaient d'idée précise sur notre puis- 
sance militaire. On savait que de bons ministres, Choiseul, du 
Muy et Saint-Germain, avaient travaillé de leur mieux à relever 
notre armée de sa ruine, que Turgot et Sartine s'étaient pareil- 
lement appliqués à restaurer notre marine. Mais qu'avaient 
produit ces efforts? Nous avions des soldats, des officiers, une 
artillerie bien outillée; nous avions des vaisseaux dont le 
nombre était presque égal à celui delà flotte anglaise ; mais que 
valaient ces instruments? A l'usage seul, on pourrait le con- 
naître. On fut d'ailleurs promptement fixé. De multiples succès, 
tant sur mer que sur terre, sanctionnés par une paix honorable, 
presque glorieuse, allaient, après quinze ans de doute, rendre à 
la France la confiance en soi-même et lui restituer du même 
coup le respect de l'Europe. C'est un profit moral qui n'est 
certes pas négligeable. Habilement exploité, ce retour de for- 

v l Journal êe l'abbé de Wri, juillet 1778, passim. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 19 

tune aurait peut-être pu, sinon sauver la dynastie, du moins 
prolonger sa durée. 

Mais, d'autre part, on ne peut oublier quelle funeste réper- 
cussion cette guerre heureuse devait avoir sur les finances, quel 
gouffre effrayant elle creuserait dans le Trésor public, déjà 
presque épuisé. Il faut entendre là-dessus l'avis d'un homme de 
cette époque, d'un témoin bien placé pour voir et pour juger, 
diplomate rompu au métier et politique sagace : « C'est cette 
malheureuse reconnaissance des Etats-Unis, écrit le comte de 
Saint- Priest dans ses précieux Mémoires (1), qui nous a tous 
perdus, par les effroyables dépenses de la guerre avec l'Angle- 
terre, qui en était l'inévitable suite... J'ai assisté à la séance du 
Conseil royal des finances tenue pour la clôture des dépenses de 
deux années de cette guerre ; chaque année se montait à plus 
de douze cents millions. Quand, sur cette somme totale, il n'y 
en aurait que. six cents à attribuer à la guerre d'Amérique, ce 
serait, en cinq années, trois milliards. Ce que je ne crois pas 
toutefois avoir été si loin, mais ce qui a suffi à former le fameux 
déficit qui a amené l'assemblée des, Notables, l'assemblée des 
Etats-Généraux et, en dernier ressort, la ruine de la France. » 
Même en faisant la part de l'exagération des chiffres (2), on ne 
saurait douter que cette charge écrasante n'ait effectivement 
contribué, dans une large mesure, à la Révolution, tant par 
l'irritation des populations pressurées, que par l'empêchement 
apporté aux réformes fondamentales. Le déficit d'une part, d'autre 
part la violation des promesses faites dans le début du règne, 
ce sont les deux causes efficientes du grand effondrement final. 

Enfin, il faut encore noter l'état d'esprit qu'une pareille 
guerre, soutenue pour une telle cause, ne pouvait manquer 
d'exciter et d'entretenir parmi les sujets de Louis XVI. La 
royauté, en France, ne devait guère sa force qu'à la croyance du 
peuple au droit primordial de ses princes, à son aveugle sou- 
mission envers une autorité mystérieuse, dont l'origine était 
dans une désignation divine. Faire cause commune avec une 
nation insurgée contre son souverain légitime, appuyer un 
mouvement dont le principe était qu'un gouvernement, quel 

(1) Mémoires inédits du comte Guignard de Saint-Priest, passim. 

(2) Autant qu'il est possible d'évaluer celle dépense, avec les documens incom- 
plets qui sont venus jusqu'à nous, il semblerait que le total n'ait guère dépassé 
un milliard, chiffre d'ailleurs considérable pour l'époque. 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'il fût, ne devait tenir son pouvoir que du consentement 
populaire, devenir à la fois artisan de révolution et fondateur 
de république, c'était, pour un roi absolu, une entreprise étran- 
gement hasardeuse, c'était ébranler par la base la fiction sécu- 
laire sur laquelle reposait tout le vénérable édifice. Le peuple 
eut la vague intuition de cette anomalie. Les classes plus éclai- 
rées en furent frappées comme d'un jet de lumière. Le féti- 
chisme monarchique reçut donc une mortelle atteinte, une 
idole discutée équivalant à une idole détruite. Il ne fallut pas 
dix années pour qu'on en eût la preuve. Gomme, le constate 
justement Soulavie, « le plus grand nombre de ces gentilshommes 
démocrates qui, en 1789, proposèrent la Déclaration des droits, 
abolirent les privilèges, détruisirent les fondemens de l'antique 
royauté, avaient fait aux Etats-Unis leurs études révolution- 
naires (1). » 

IV 

La guerre de l'indépendance d'Amérique n'est pas le seul 
fait extérieur qui, dans cette même période, ait influé sur la 
marche des événemens et contribué, par contre-coup, au 
dénouement du drame. Pour dresser le bilan exact de la grande 
faillite monarchique, il convient également de faire entrer en 
compte le conflit, moins grave à coup sûr et surtout moins 
retentissant, qui faillit dissoudre entièrement et qui ébranla 
pour toujours l'alliance de la France et de l'Autriche, et jeta 
Marie-Antoinette dans les plus douloureuses angoisses, dans la 
situation la plus fausse et la plus dangereuse où puisse se 
trouver une souveraine. Peut-être aucune circonstance de sa vie 
ne lui aliéna-t-elle d'une manière plus profonde, — et aussi plus 
injuste, — le cœur de la nation française. Il faut, pour l'intelli- 
gence du récit, remonter un peu en arrière, jusqu'au retour de 
l'empereur Joseph II à Vienne, après trois mois de séjour en 
France. 

Le voyage impérial, s'il manqua son but essentiel, — qui 
était, comme nous l'avons vu, de modifier l'esprit de la cour 
de Versailles, — aboutit néanmoins à un résultat important 
autant qu'inattendu. Il changea l'opinion du souverain autri- 

I Mémoires sur le règne de Louis XVI. 



AU COI CHANT DE LA MONARCHIE. 21 

chien sur la valeur de son alliée. En parcourant nos principales 
provinces, Joseph avait eu beau dénigrer, censurer, morigéner 
sans cesse, remarquer avec clairvoyance et dénoncer avec 
aigreur les abus, les vices, les faiblesses de l'administration 
française, il n'avait pu, toutefois, ne pas constater de ses yeux, 
avec un étonnement mélangé de dépit, quelle force et quelle 
richesse représentait, dans la réalité, la nation sur laquelle 
régnaient sa sœur et son beau-frère. Il avait comparé, comme 
le dit un contemporain, ce territoire « fertile et partout habité, » 
ce peuple laborieux, cette bourgeoisie économe et cossue, aux 
provinces misérables, aux grands espaces déserts, aux popula- 
tions indigentes, dont, en tant de régions, se composait alors 
l'Empire. Il avait comparé, surtout, ce pays homogène, « arrondi, 
sans enclaves ni solution de continuité, » à ses Etats faits « de 
lambeaux et de pièces rapportées. » Il avait cruellement souffert 
de ces comparaisons. Arrivé chez nous en curieux, en curieux 
malveillant, il en était sorti « dévoré de jalousie, » hanté par 
des rêves d'ambition, brûlant de trouver l'occasion d'agrandir 
son domaine et de développer sa puissance. Cette occasion pro- 
pice, il crut la rencontrer, lorsqu'il apprit, le 30 décembre 1777, 
le décès de Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, mort sans 
enfans, sans héritiers directs. 

Certes, c'eût été là, pour l'Empire, une riche proie. La 
Bavière, en effet, aux mains de Joseph II, lui assurerait la com- 
munication avec ses provinces du Midi, avec ses provinces du 
couchant ; le Danube, a-t-on dit, « n'aurait plus cessé désormais 
de couler dans ses terres. » Peut-être même, qui sait ? une fois 
nanti de ce bel héritage, pourrait-il s'annexer un jour le duché 
de Wurtemberg et s'étendre ainsi vers le Rhin, ce qui lui per- 
mettrait « d'atteindre directement la France (1). » Joseph II, à 
cette perspective, se sentit comme pris de vertige. Il résolut de 
tout oser pour s'assurer tout ou partie de la succession convoitée. 
L'héritier naturel de l'électeur défunt était son cousin Charles- 
Théodore, électeur palatin, prince modeste et timide. Par per- 
suasion ou par menace, il paraissait aisé de s'entendre avec lui. 
On ferait valoir certains droits, qui remontaient au xv e siècle, 
sur une moitié de la Bavière, et l'on offrirait en échange 

(1) Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, tome IV. 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelques morceaux de territoire dans les Pays-Bas autrichiens. 
Les pourparlers, entamés à la hâte, rondement menés, ame- 
nèrent le résultat souhaité par Joseph II. Le 3 janvier 1778, une 
convention était signée, qui consacrait l'accord. Il ne restait 
qu'à effectuer en fait la conquête inscrite sur papier, et c'était 
là le difficile. 

Il était, en effet, trop facile de prévoir que ce que Joseph II 
appelait lui-même « son coup pour arrondir l'Empire » aurait 
pour résultat de mécontenter fortement son puissant voisin 
Frédéric, et il fallait l'aveuglement causé par sa folle convoitise 
pour croire que le roi de Prusse laisserait paisiblement grandir 
près de lui son rival, et qu'une telle aventure se passerait en 
douceur, sans explications ni querelle. La France, de son côté, 
ne pouvait pas non plus se montrer satisfaite. Les alliances, 
quelles qu'elles soient, ne sont pas éternelles, et nous n'avions 
pas intérêt à voir se fortifier et s'étendre vers nos frontières une 
grande puissance que, récemment encore, nous rencontrions 
devant nous sur tous les champs de bataille. Les lettres de 
l'Empereur à Mercy-Argenteau montrent d'ailleurs que, sur ce 
dernier point, il se faisait peu d'illusions; mais il ne s'en 
émouvait guère : « C'est une de ces époques, mandait-il à l'am- 
bassadeur (1), qui ne viennent qu'une fois dans des siècles et 
qu'il ne faut point négliger. Un corps de 12 000 hommes va être 
mis en marche pour prendre possession de ce que nous appelons 
la Basse-Bavière... Cela ne plaira pas trop où vous êtes, ajoutait- 
il avec désinvolture ; mais je ne vois pas ce qu'on y pourra 
trouver à redire, et les circonstances avec les Anglais paraissent 
très favorables. — Il n'est pas douteux, répliquait Mercy-Argen- 
teau (2), que les mesures prises par Votre Majesté, ainsi que 
l'arrangement arrêté avec l'électeur palatin, ne sont pas vus ici 
de très bon œil ; mais, dans le moment présent, la France a 
tant de motifs à devoir être modérée et sage, qu'elle ne pourrait 
pas se livrer à de grands écarts. » 

De fait, la surprise générale, la nécessité de s'entendre et de 
voir plus clair dans ce jeu, semblèrent, pendant quelques 
semaines, paralyser l'action des différens intéressés. L'optimisme 
de Joseph II s'accrut de cette apparente inertie ; il pensa la 



il Lettre du 3 janvier 1778. — Correspondance publiée par Flammermont. 
(2 Lettre du 17 janvier 177s. — Ibidem. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 23 

partie gagnée. « Nos affaires bavaroises, écrit-il à Mercy (l),ont 
pris la tournure jusqu'à présent la plus favorable. Un mois que 
l'électeur est mort, et nous avons signé, ratifié une convention, 
nous sommes en possession de tout le district avec les fiefs qui 
nous échoient, et personne ne nous a encore dit un mot!... 
Mandez-moi par curiosité, ajoute-t-il néanmoins, ce que le public 
raisonnable de Paris en pense. » A cette question, Mercy répond, 
d'une plume un peu embarrassée : « Au premier aspect, le public 
de Paris a témoigné généralement rendre la justice qui est due 
aux bonnes mesures, à la fermeté et à la promptitude avec 
lesquelles il a été pourvu à la sûreté des droits de l'auguste 
Maison sur une partie de la succession bavaroise. Mais bientôt 
ce même public n'a plus vu dans l'objet susdit que les fantômes 
inquiétans que lui ont présentés tous les propos absurdes de 
guerre et de bouleversement général en Europe. Ces idées ont 
excité de la joie parmi le militaire, mais beaucoup d'humeur 
dans l'ordre civil. » 

L'impératrice Marie-Thérèse ne partageait ni l'allégresse, ni 
les illusions de son fils. Elle vieillissait entourée de casuistes, 
de confesseurs et de directeurs de conscience, tourmentée de 
remords au souvenir des iniquités commises dans l'affaire de 
Pologne, assaillie de terreurs à l'idée que, peut-être, elle verrait 
couler de nouveau, avant de comparaître au tribunal suprême, 
un sang dont elle répondrait devant Dieu. Car elle avait, du 
premier jour, trop nettement aperçu les complications, les 
dangers, que provoquerait inévitablement la politique téméraire 
de Joseph. « L'électeur de Bavière vient de mourir, avait-elle 
écrit à Mercy sur la première nouvelle (2), événement bien 
fatal et auquel j'ai toujours souhaité de ne pas survivre. Le roi 
de Prusse ne laissera sûrement pas de s'opposer à nos vœux 
d'agrandissement et de tacher de nous enlever la France, où il 
a nombre de partisans... Je serais inconsolable de voir s'écrouler 
tout notre système vis-à-vis de la France, par des troubles 
occasionnés par des différends sur la succession de Bavière ! » 

La vieille souveraine y voyait clair. Toutes les appréhen- 
sions exprimées dans ces lignes allaient se réaliser point par 
point. Louis XVI, surpris de la brusque entreprise tentée par 

(1) Lettre • 1 1 1 :il janvier 1778. — Correspondance publiée par Flammermont. 

(2) Lettre du i janvier 1778. — Correspondance publiée par d'Arneth. 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

son beau-frère, blessé d'ailleurs de n'avoir su les choses que 
lorsqu'elles étaient accomplies, était peu disposé à laisser son 
alliée poursuivre et consolider sa conquête. Sans doute, — pour 
maintes raisons, — était-il décidé au maintien de la paix, sous 
cette condition, cependant, que rien ne serait modifié dans 
l'équilibre de l'Europe et que l'Empire serait maintenu dans ses 
anciennes limites. Aussi, dès le début, avait-on, à Versailles, 
accueilli favorablement les secrètes ouvertures du Cabinet prus- 
sien. Par l'intermédiaire de Jaucourt, ministre de France à 
Berlin, et du baron de Goltz, ministre de Prusse à Paris, une 
politique d'entente se négociait entre les deux puissances. La 
Prusse nous laisserait les mains libres dans notre lutte avec la 
Grande-Bretagne ; la France, de son côté, laisserait agir la 
Prusse dans le conflit probable avec l'Autriche ; car Frédéric 
était bien résolu à s'opposer, au besoin par la force, à l'annexion 
des provinces bavaroises, et déjà les forces prussiennes se 
rassemblaient aux frontières de Bohème. 

Louis XVI, Maurepas, Vergennes, Necker, tous, cette fois, se 
trouvaient d'accord pour soutenir cette sage politique. Il ne 
fallait pas moins que cette parfaite union pour parer aux diffi- 
cultés qu'entraînerait vraisemblablement, en cette passe déli- 
cate, la présence sur le trône français d'une princesse autri- 
chienne. Marie-Antoinette, à dire vrai, avait d'abord assez 
vivement blâmé, avec, son bon sens naturel, l'initiative auda- 
cieuse de Joseph. Elle mandait à sa confidente, M me de Polignac, 
qu'elle « craignait bien que, dans l'occasion présente, son frère 
ne fit des siennes (1). » Le propos, répété, avait fait du bruit à 
Versailles. Aussi Mercy, fort alarmé de ces dispositions, s'était-il 
dépêché de faire la leçon à la Reine. « D'une parole inconsi- 
dérée, on pourrait conclure, disait-il, que la Reine, loin 
d'adopter les vues de son auguste Maison et de les soutenir, les 
craint, au contraire, et les désapprouve. »I1 n'avait donc rien 
épargné pour démontrer à sa royale élève le scandale d'une 
pareille conduite et la ramener à une attitude plus conforme à 
la politique autrichienne. La cour de Vienne fit bientôt chorus 
avec lui. On commençait à ressentir d'assez graves inquiétudes. 
L'annonce des préparatifs de la Prusse, la suspicion des pour- 
parlers qui avaient lieu entre les Cabinets de Berlin et de Ver- 

(1) Lettre de Mercy-Argenteau à l'Impératrice, du 17 janvier 1778. — Correspon- 
dance publiée par d'Arneth. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 25 

saiiles, ces nouvelles donnaient à penser que l'affaire n'irait pas 
si aisément qu'on avait cru d'abord. La re'solution fut donc 
prise de ne rien négliger pour tirer le meilleur parti de l'atout 
qu'on avait en main, grâce au mariage de Marie-Antoinette. 

Une vive campagne s'engagea pour pousser la jeune Reine à 
intervenir dans la cause et à employer son crédit pour l'avantage 
de sa famille. Joseph, Kaunitz, Mercy, l'Impératrice elle-même, 
malgré sa désapprobation intime, tous travaillèrent avec ardeur 
à gagner cette précieuse recrue, et Marie-Antoinette se vit, un 
mois durant, en butte à une obsession véritable (1). Comment 
eùt-elle pu résister à un aussi furieux assaut ? Elle céda donc. 
L'Autriche n'y gagna rien ; la Reine allait beaucoup y perdre. 

V 

Ce fut après une longue conversation avec l'ambassadeur 
d'Autriche, avec le vieux serviteur de sa mère, avec le guide de 
sa jeunesse, après une scène d'objurgations et de supplications 
pressantes, que Marie-Antoinette, dûment endoctrinée, consentit 
à parler au Roi et à lui exposer comme quoi la « conduite 
équivoque » du ministère français amènerait infailliblement 
<( le refroidissement de l'alliance. » Mercy rapporte ainsi la fin 
de l'entretien entre les deux époux : « C'est l'ambition de vos 
parens qui va tout bouleverser, répondit Louis XVI à sa femme. 
Ils ont commencé par la Pologne ; maintenant la Bavière fait 
le second tome. J'en suis fâché par rapport à vous. — Mais, re- 
partit la Reine, vous ne pouvez pas nier, Monsieur, que vous 
étiez informé et d'accord sur cette affaire de la Bavière? » A 
quoi, le Roi réplique avec vivacité : « J'étais si peu d'accord, 
que l'on vient de donner ordre aux ministres (plénipoten- 

(1) Dans la plupart des Cours européennes, il régnait une grande inquiétude an 
sujet de celte campagne. On craignait que l'action combinée de l'impératrice 
Marie-Thérèse et de la reine de France n'aboutît à provoquer une conflagration 
générale. Cette frayeur se fait jour dans ces lignes confidentielles adressées par le 
roi de Suède à Maurepas, le 4 janvier 1778 : « Les orages semblent se rassembler 
de nouveau et peut-être ne seront-ils pas longtemps à éclater. L'ambition et 
l'humeur vindicative des femmes ont toujours causé des malheurs, et quand cet 
esprit se joint à une grande puissance, on ne peut douter qu'elles ne rompent tôt ou 
tard les digues qu'on leur oppose. Il n'y a que la modération, et surtout la fer- 
meté, qui peuvent retenir quelque temps. Il serait heureux si tous les princes 
adoptaient les vues pacifiques de votre jeune Roi... Les nouveaux principes de 
droit public que les puissances d'aujourd'hui ont introduits ne sont bons ni pour 
la morale ni pour la politique ! » — Archives du marquis de Chabrillan. 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

tiaires) français do faire connaître, dans les Cours où ils se 
trouvent, que ce démembrement de la Bavière se fait contre 
notre gré et que nous le désapprouvons (1) ! » La Reine se reti- 
rait sans avoir obtenu le plus mince avantage. 

Une note confidentielle de Louis XVI à Vergennes confirme, 
en ajoutant quelques renseignemens sur ses vues personnelles, 
le récit de l'ambassadeur. « La Reine, écrit Louis XVI (2), m'a 
paru fort affectée d'un sentiment d'inquiétude bien juste sur la 
guerre qui pourrait éclater, d'un moment à l'autre, entre deux 
rivaux si près l'un de l'autre l'Empire et la Prusse i. Elle m'a 
parlé aussi de ce que vous n'aviez pas assez fait pour la pré- 
venir. J'ai tâché de lui prouver que vous aviez fait ce qui était 
en vous ; mais, en même temps, je ne lui ai pas laissé ignorer 
le peu de fondement que je voyais aux acquisitions de la Maison 
d'Autriche et que nous n'étions nullement obligés à la secourir 
pour les soutenir. De plus, je l'ai bien assurée que le roi de 
Prusse ne pourrait pas nous détourner de l'alliance et qu'on 
pouvait désapprouver la conduite d'un allié sans se brouiller 
pour cela avec lui... Tout cela, termine prudemment le Roi, est 
pour votre instruction, afin que vous puissiez parler le même 
langage que moi. » 

De la sorte éconduite, la Reine, pendant un certain temps, 
se renfermait dans une réserve qui s'accordait d'ailleurs, au 
fond, avec son insouciance et sa légèreté naturelles. Toutes les 
prières, toutes les exhortations des siens, se heurtent à une 
inertie dont rien ne peut la faire sortir, au grand scandale de 
sa famille. C'est en vain que l'Impératrice lui trace, dans une 
lettre h Mercy, une ligne de conduite : « Il faut que ma fille 
agisse avec vivacité, et aussi avec beaucoup de prudence, pour ne 
pas se rendre importune, ni même suspecte au Roi (3). » C'est 
en vain qu'elle s'adresse au cœur de Marie-Antoinette, en 
essayant de l'effrayer sur l'imminence et la gravité du péril : 
(c L'occasion est pressante. Mercy est chargé de parler clair et 
de demander conseil et secours. Si les hostilités sont une fois 
commencées, il sera bien plus difficile de concilier les choses. 
Vous connaissez notre adversaire (Frédéric II), qui tâche à frap- 
per de grands coups au commencement. Jugez de ma situa- 

I Lettre du 18 février 1778. — Correspondance publiée par d Arneth. 

(2) Document publié par Soulavie dans ses Mémoires sur le règne deLouis XVI. 

(3) Lettre du :> mars 1778. — Correspondance publiée par d'Arneth 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 27 

lion (1) ! » Cette insistance est en pure perte, et la mollesse de 
Marie-Antoinette est dénoncée avec aigreur par l'ambassadeur 
impérial : « Si la Reine, écrit-il (2), mettait un peu de suite dans 
ses démarches, tout réussirait ici presque sans obstacle. Mais je 
suis loin d'obtenir une conduite si désirable, et Votre Majesté 
ne doit nullement craindre que son auguste fille se mêle des 
affaires de l'Etat de manière à se compromettre î » 

Pour secouer l'indolente princesse et l'enhardir à de nou- 
velles démarches, au risque de subir une nouvelle rebuffade, il 
fallut l'événement qui, en comblant les vœux du Roi et de la 
nation tout entière, augmentait du même coup l'importance de la 
Reine et son crédit auprès de son époux. Dans le courant d'avril 
apparaissaient des signes de grossesse ; Louis XVI et ses sujets 
frémissaient à l'espoir d'avoir bientôt un héritier du trône. Cette 
circonstance, connue à Vienne, y déchaînait un redoublement 
d'insistances. L'effet en fut assez promptement sensible. Presque 
chaque semaine, à présent, la Reine mande auprès d'elle soit 
Maurepas, soit Vergennes, et quelquefois les deux ensemble, 
pour causer avec eux de « l'affaire de Bavière. » Son langage, 
néanmoins, témoigne encore de quelque hésitation. Elle n'ose 
réclamer formellement l'approbation de la politique impériale, 
l'adhésion sans réserve aux annexions de territoires ; elle se 
borne à souhaiter, en cas de guerre avec la Prusse, le concours, 
pour l'Empire, d'un corps d'armée français. « J'ai fait venir 
MM. de Maurepas et de Vergennes, écrit-elle le 19 avril à sa 
mère, je leur ai parlé un peu fortement, et je crois leur avoir 
fait impression, surtout sur le dernier. Je compte leur parler 
encore, peut-être même en présence du Roi (2). » 

Voici comment cette entrevue est racontée par l'abbé de 
Véri, qui tient sa version de Maurepas: « La Reine (3) convia 
MM. de Maurepas et de Vergennes et leur dit qu'elle désirait 
que l'on fit quelque démonstration publique en faveur de l'Au- 
triche. M. de Maurepas fit voir qu'une démonstration publique 
devient aisément un engagement de guerre. Il se rejeta sur la 
volonté du Roi; sur quoi, la Reine fit plusieurs gestes de tête, 
signifiant que la volonté du Roi n'était, à ses yeux, que celle de 

(1) Lettre du 14 mars 1778. — Correspondance publiée par d'Arnetli. 
■1 Lettre du 20 mars 177n. — Ibidem. 
(3) Journal de Véri. — ±2 avril 1778. 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses ministres. A la lin, M. de Maurepas lui dit : « Madame, faites- 
vous médiatrice d'un accommodement. Les reines ont souvent 
joué ce beau personnage. Engagez l'Empereur à céder une 
partie de ce qu'il a pris en Bavière. Nous pourrons alors essayer 
de faire agréer au roi de Prusse qu'il conserve le reste. » Au 
sortir de cette conférence, continue l'abbé de Véri, « M. de 
Vergennes alla trouver Louis XVI et lui rendit un compte fidèle 
de la conversation. Le Roi y répondit en insistant sur sa ferme 
volonté de ne se point mêler à la guerre d'Allemagne : « Il est 
d'ailleurs naturel, ajouta-t-il, que la Reine soit affligée de l'em- 
barras où se trouve son frère et qu'elle fasse effort pour lui 
procurer du secours. » 

Plusieurs fois renouvelées, les tentatives de Marie-Antoi- 
nette ne parvinrent pas à ébranler la détermination de Louis XVI 
et du Cabinet. Ils persistèrent à nier obstinément que les « usur- 
pations » de l'Empire constituassent l'un des cas prévus par le 
traité d'alliance, le casus fœderis invoqué pa>* Joseph. Si la 
Prusse en venait à envahir l'Autriche, si elle pénétrait, notam- 
ment, dans les Pays-Bas autrichiens, alors seulement la France 
devrait intervenir ; mais elle n'irait pas au delà (1). 

La fermeté du Cabinet français, l'attitude menaçante que 
prend Frédéric II, engagent alors la Cour de Vienne à user de 
tous les moyens et à employer les grands mots. L'Impératrice 
et l'Empereur, tour à tour, harcèlent la jeune souveraine," qui, 
troublée, angoissée, ne sait visiblement que faire et que 
résoudre. Tantôt sa mère lui peint, en termes émouvans, — dans 
un langage, d'ailleurs, que l'on pourrait dire prophétique, — 
les dangers qu'une Prusse trop puissante fera courir tôt ou tard 
à l'Europe : « C'est lui (Frédéric) qui veut s'ériger en dictateur 
et protecteur de toute l'Allemagne! Et tous les grands princes 

(1) 11 semble que l'abbé de Vermond, lecteur de Marie-Antoinette, ail cherché, en 
cette circonstance, à la suggestion de Mercy, à faire tourner l'état de grossesse de 
la Reine au profit des intérêts de la Cour impériale. Le journal de Hardy fait allu- 
sion à cette tentative : « On est informé, dit-il, que l'abbé de Vermond a engagé 
le premier médecin de Sa Majesté (M. de Vermond, frère de l'abbé et accoucheur 
de la Reine) à représenter au Roi qu'il serait dangereux de contredire la Reine et 
de la mortifier dans l'état où elle se trouvait, voulant faire sentir au Roi qu'il 
devait lui accorder les 30 000 hommes de troupes auxiliaires pour l'Empereur son 
frère, ce que Sa Majesté avait si bien compris, qu'elle avait répliqué au «lit. 
médecin : « Je vous entends, mais il faut (pie l'a Reine ne me demande rien de ce 
que je ne peux pas lui accorder. » 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 29 

ne se tournent pas ensemble pour empêcher un malheur pareil, 
qui tombera, un peu plus tôt ou un peu plus tard, sur eux 
tous!... Depuis trente-sept ans, il fait le malheur de l'Europe, 
par son despotisme et ses violences. Je ne parle pas pour l'Au- 
triche ; c'est la cause de tous les princes. L'avenir n'est pas 
riant. Si on lui laisse gagner du terrain, quelle perspective 
pour ceux qui nous remplaceront ! » Tantôt Joseph s'adresse à 
la sensibilité de la Reine, en mettant sous ses yeux la vision des 
batailles prochaines : « Puisque vous ne voulez pas empêcher 
la guerre, nous nous battrons en braves gens. Dans toutes les 
circonstances, ma chère sœur, vous n'aurez pas à rougir d'un 
frère qui méritera toujours votre estime (1). » 

Ces accens solennels, au dire de Mercy-Argenteau, émeuvent 
Marie-Antoinette « jusqu'aux larmes, » lui arrachent l'engage- 
ment de tenter un suprême effort. « C'est mon cœur seul qui 
agit, » écrira-t-elle ingénument. D'ailleurs , l'ambassadeur 
accourt à la rescousse ; il montre à la souveraine son crédit 
ébranlé, l'échauffé, comme il s'en vante, sur« l'avanie qui lui 
est faite, » lorsqu'on néglige de prendre son avis, lorsqu'on 
négocie ouvertement avec la Prusse, sans lui soumettre les 
dépêches, sans même la tenir au courant des résolutions prises. 
Longuement chapitrée, excitée, la tète montée par ces propos, 
la Reine s'en va trouver Louis XVI et lui adresse d'amers repro- 
ches. Il s'ensuit une scène pathétique, où la jeune femme plaide 
avec la plus vive chaleur pour sa famille, pour sa première 
patrie, et enfin, à bout d'argumens, se met elle-même en 
cause : « Je n'ai pu cacher au Roi la peine que me faisait son 
silence. Je lui ai même dit que je serais honteuse d'avouer à 
ma chère maman la manière dont il me traitait dans une affaire 
aussi intéressante pour moi !... » 

Dans cette conjoncture difficile pour un époux épris, devant 
ces plaintes mêlées de larmes, la simple bonhomie du Roi lui 
inspira la seule réponse à faire. « J'ai été désarmée par le ton 
qu'il a pris, confesse Marie-Antoinette à sa mère. Il m'a dit : 
« Vous voyez que j'ai tous les torts, et je n'ai pas un mot à vous 
répondre (2). » 

De fait, rien ne fut modifié dans la ligne adoptée. Aucune 
raison de sentiment ne prévalut contre les circonstances et les 

(1) Lettres des 20 avril et 17 mai 1778. — Correspondance publiée par d'Arneth. 
i'2) Lettre du 12 juin 1778. — Ibidem. 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

nécessités publiques. Si Louis XVI eût montré, dans la politique 
intérieure, la même clairvoyante fermeté qu'il conserva presque 
toujours dans les choses du dehors, la même ténacité courtoise 
à maintenir ses propres idées contre celles de sa femme, que 
de mal il eût évité, quelles fautes il n'aurait pas commises ! 

VI 

La résistance de Louis XVI et de ses ministres suscita tout 
d'abord à Vienne une indignation violente. Kaunitz, d'ordinaire 
mesuré, ne trouve pas assez d'invectives pour flétrir l'attitude 
de ces pusillanimes alliés, qui poussent, ainsi qu'il dit, l'Au- 
triche « à acheter la paix avec ignominie, — entendons par là 
restituer ce qu'elle s'est adjugé sans droit, — chose, ajoute-t-il, 
que le roi de Prusse lui-même n'avait pas osé proposer! » 
Lorsque Frédéric II, quelques semaines plus tard, pose à son 
tour le même ultimatum, Kaunitz s'emporte contre lui et 
fulmine de plus belle : « Il faut être, le diable m'emporte, le 
roi des fous pour faire des propositions pareilles, et des imbé- 
ciles comme MM. de Maurepas et de Vergennes pour ne point 
en avoir senti l'absurdité (1) ! » Par malheur, les injures ne 
remédiaient à rien. Dans les premiers jours de juillet, on 
apprenait que, passant des paroles aux actes. Frédéric II, avec 
l'assentiment tacite de la France et de la Russie, faisait filer 
une armée en Bohème, où elle campait en face des Impériaux. 
Le point choisi pour la concentration était un petit bourg, au 
nom alors obscur, aujourd'hui trop célèbre : il s'appelait Sadowa. 

Il est curieux et instructif de noter le changement à vue qui 
s'opère, dès ce jour, dans les dispositions de la Cour impériale. 
Décidément, l'aventure tournait mal et l'on risquait de récolter 
des coups. Aussi les paroles de colère et les airs de bravoure 
faisaient-ils soudain place aux gémissemens, aux adjurations 
éplorées : « Nous voilà en guerre, mande l'Impératrice à Mercy; 
c'est ce que je craignais depuis janvier. Et quelle guerre, où il 
n'y a rien à gagner et tout à perdre ! Le roi de Prusse est entré 
en force à Nachod ; il va nous entourer de tous côtés, étant 
plus fort de 40 000 hommes que nous... Il est sûr que la France 
nous a fait bien du mal par ses cachotteries. Nous avions bien 

(1) Lettre à Mercy du 1 er juillet 1778. — Correspondance publiée par Flam- 
înermont. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 31 

des torts aussi vis-à-vis d'elle (1)... » Un mois plus tard, le 
6 août : « Le commencement de la campagne n'est pas heureux. 
Le prince Henri (de Prusse) étant entré de tous côtés de la Saxe 
avec force, Laudon (2) n'a pas cru pouvoir lui tenir tête et s'est 
replié... Voulant sauver mes Etats de la plus cruelle dévas- 
tation, je dois, coûte que coûte, chercher à me tirer de cette 
guerre. Il ne convient pas à la France que nous devenions 
subjugués à notre cruel ennemi. Nos alliés nous aideront à nous 
tirer d'affaire avec honneur. » 

A ces nouvelles, à ce langage, on imagine la peine et l'em- 
barras de Marie-Antoinette. « Depuis que la Reine a reçu la 
nouvelle de l'invasion des troupes prussiennes en Bohême, lit- 
on dans une correspondance du temps, elle a perdu toute sa 
gaieté ordinaire. Elle est rêveuse, soupire, cherche la solitude. » 
Son angoisse agit sur ses nerfs. Elle s'en prend tour à tour à 
Louis XVI et à ses ministres. Le Roi la trouve un jour « en 
larmes » dans sa chambre ; fort affecté par ce spectacle, il lui 
exprime son vif chagrin de l'impossibilité qu'il trouve, « dans 
l'intérêt de son royaume, » à rien faire pour venir au secours de 
l'Autriche. Mais elle n'écoute rien, elle persiste à pleurer, à 
accuser le Cabinet de faiblesse, d'égoïsme et presque de lâcheté. 
Avec le comte de Maurepas, « sa bête noire, » elle le prend de 
plus haut. Le vieux ministre ayant voulu, selon sa méthode 
habituelle, pour colorer ses résistances, amadouer la souveraine 
par quelques bonnes paroles, se retrancher derrière des for- 
mules ambiguës, la Reine redresse la tète etentle soudainement 
la voix : « Voici, Monsieur, dit-elle, la quatrième ou cinquième 
fois que je vous parle des affaires. Vous ne m'avez jamais fait 
d'autre réponse. Jusqu'à présent, j'ai pris patience ; mais les 
choses deviennent trop sérieuses, et je ne veux plus supporter 
de pareilles défaites (3)! » Au courant de cette algarade, Mercy 
se voit contraint de prêcher la douceur, de supplier la Reine de 
ménager l'ami du Roi, par crainte de l'offenser et d'augmenter 
ses dispositions malveillantes. Mais la Reine s'y refuse, en allé- 
guant « qu'il y aurait de la bassesse à montrer de la bonté 
envers un homme dont elle avait trop à se plaindre ! » 

(1) Lettre du 7 juillet 1718. — Correspondance publiée par d'Ame th. 
(2 Le baron de Laudon, général issime des armées autrichiennes. 
(3) Dépêche de Mercy, du 17 juillet 1778. — Correspondance publiée par 
d'Arnelh. 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

Force fut cependant bientôt de baisser pavillon et de changer 
<le note. La situation empirait. La Russie., à présent, semblait 
prête h entrer en scène. La Grande Catherine massait des régi- 
mens aux frontières de Pologne, sommait l'Empereur de con- 
clure avec Frédéric « un arrangement légal et à l'amiable de 
toute la succession bavaroise. » Le péril grandissant faisait 
tomber les dernières arrogances, et Marie-Antoinette était 
réduite à implorer modestement du Roi « la médiation » de la 
France, ces bons offices de modérateur officieux, naguère si 
dédaigneusement rejetés. « Pour le décider, écrit-elle, j'ai pré- 
féré de l'aller trouver dans le moment où je le savais avec 
MM. de Maurepas et de Vergennes (1). » Une conversation géné- 
rale s'engage alors à ce sujet, et l'on convient, en termes 
encore un peu vagues, qu'on enverra 'peut-être un négociateur 
chargé d'engager Frédéric à écouter, d'une oreille favorable, 
les propositions de l'Autriche. Mercy-Argenteau se résigne à 
paraître content de cette demi-promesse, bie i qu'il redoute 
encore les hésitations de Maurepas : « Il faudxait, pour ainsi 
dire, mande-t-il à l'Impératrice (2), mettre un bandeau sur les 
yeux du vieux ministre, le porter à faire un pas, tel qu'il puisse 
être, et le conduire insensiblement, de démarche en démarche, 
sans qu'il s'en aperçoive lui-même distinctement, au point où 
on cherchera à l'amener. » 

Les finasseries n'étaient plus guère de mise. De jour en 
jour, sous la pression des événemens, le ton se radoucit à la 
Cour impériale. Kaunitz, si hautain au début, mande le 25 no- 
vembre, à son ambassadeur en France : « J'espère que nous 
parviendrons à faire la paix cet hiver. Je le désire, et il me 
parait presque impossible qu'elle ne se fasse, à moins que nos 
médiateurs ne soient assez injustes ou déraisonnables pour nous 
proposer ce que, par raison d'Etat ou sans se déshonorer, on ne 
pourrait accorder. » L'Impératrice est encore beaucoup plus 
traitable. Dans une lettre confidentielle adressée à Louis XVI, 
elle annonce nettement l'intention de se tirer d'affaire par une 
reculade générale : « Je suis déterminée, s'il n'est absolument 
pas d'autre moyen de mettre fin à la guerre, que j'abhorre 
par principe d'humanité : 1° à rendre à la maison palatine 

(1) Lettre de Marie-Antoinette à l'Impératrice, du 14 août 1778. — Correspon- 
dance publiée par d'Arnelh. 

(2) Lettre du 17 août 1778. — Ibidem. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 33 

toute la partie de la succession de Bavière que je possède 
actuellement; 2° à renoncer même à tous droits et prétentions 
à cet égard (1 ) . » 

La tâche, en de telles conditions, devenait plus aisée pour 
les médiatrices, la France et la Russie. Les négociations étaient 
menées avec activité. En mars 1779, il s'ouvrait, à Breslau 
d'abord, et ensuite à Teschen, un congrès des puissances, où se 
réunissaient tous les intéressés. Dès le 13 mai suivant, un traité 
en due forme rétablissait la paix européenne, en remettant 
toutes choses au même état qu'avant l'incartade de Joseph, sauf 
une mince bande de territoire que l'on concédait à l'Empire, 
comme fiche de consolation. 

(Test à ce maigre résultat qu'aboutissait toute une année 
d'agitations, d'armemens, de démonstrations militaires. On ne 
saurait dire cependant que cette affaire manquée fut une affaire 
sans suites. A l'extérieur, l'alliance avec l'Empire recevait une 
profonde atteinte. Officiellement, sans doute, on se congratulait, 
on louait les éminens services rendus par les médiateurs; le 
Cabinet de Vienne adressait des remerciemens à celui de Ver- 
sailles. Mais il restait une vive rancune contre ce que l'on ,appe- 
lait, en Autriche, un inqualifiable abandon. Les dépêches de 
Kaunitz (2) font foi de cet état d'esprit : « Nous avons eu sujet 
d'être très mécontens de la conduite de notre alliée, écrit-il à 
Mercy, et surtout de la mauvaise volonté qui en a toujours été 
et en est encore le principe... Ce qu'il y a de pis, c'est que cette 
conduite met dans tout son jour les intentions de la France 



(1) Lettre du 25 novembre 1778. — Correspondance publiée par Flammermont. 

(2) Correspondance publiée par Flammermont, année 1779. — Le journal de 
l'abbé de Véri contient une lettre de la princesse de Kaunitz, femme du premier 
ministre de l'Empire, adressée à l'auteur du journal, où l'on trouve l'expression de 
ces mêmes sentimens, avec quelques détails en plus : « Je vois, dit-elle, un nuage 
se former entre vous et nous. Les esprits s'écartent, on ne s'entend pas, on ne 
s'aime pas, on se méfie les uns des autres. Votre ambassadeur ici n'est pas aimé, 
et l'Empereur surtout s'en mêle. Ajoutez à cela que notre nation n'est nullement 
portée pour la vôtre. Cette paix, à laquelle la France a tant de part, achève d'indis- 
poser contre vous. 11 s'établit un commencement de haine, qui, j'en ai peur, écla- 
tera quelque jour, pour le malheur des deux peuples... Ce n'est pas l'Empereur 
qui est le plus indigné de la paix, ce sont les citoyens. Notre peuple de Vienne en 
est presque furieux et dit : Nous ne voulions ni agrandissement, ni conquête, mais 
le roi de Prusse ne doit pas nous donner la loi ! C'était le moment de lui faire 
reprendre le rang qui lui convient et de le placer au second, qui a toujours été le 
sien. Et la mauvaise volonté de la France nous prive de ce bien ! » 

tome xii. — 1912. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

relativement à nos intérêts et ee qu'il faut en attendre, quoi- 
qu'il ne puisse pas convenir, quant au présent, de faire sentir ;i 
ces messieurs qu'ils sont démasqués vis-à-vis de nous. » 

En attendant les représailles, « ces messieurs, » comme dit 
Kaunitz, sont traités de la bonne manière dans cette correspon- 
dance : gauches, bêtes et impudens, c'est par ces gentillesses que 
se traduit la gratitude du gouvernement impérial. Dès cet in- 
stant, on voit poindre et se dessiner le mouvement ultérieur 
qui entraînera l'Autriche vers la nouvelle nation dont elle vient 
d'éprouver la force, la nation moscovite. In mois après la paix 
signée, Joseph se rendra en Russie pourvoir la Grande Catherine 
et pour lier commerce avec elle. 

A l'intérieur, le conflit avorté laissait aussi des traces. Dans 
le public français, nul n'avait ignoré l'intervention de Marie- 
Antoinette, ses démarches réitérées aiiprès de son époux, ses 
scènes avec Maurepas; les détails, vrais ou faux, en étaient 
partout colportés, tant dans les faubourgs de Paris que dans les 
couloirs de Versailles. Ces tentatives malencontreuses avaient 
échoué, sans doute; mais on en savait moins de gré à la fermeté 
de Louis XVI qu'on n'en voulait à la complaisance de la Reine 
envers sa patrie d'origine. Elle avait, disait-on, « sacrifié la 
France h l'Autriche, » en cherchant à nous engager, tandis que 
nous étions en pleine guerre maritime, dans une affaire avec 
la Prusse, d'où aurait pu sortir une guerre européenne. Une 
amertume en subsistait contre celle que, plus que jamais, on 
flétrissait du nom de Y Autrichienne. La grossesse de la Reine, 
l'espérance d'un dauphin, suspendaient pour un temps les mani- 
festations de la rancune publique, mais elle restait enfouie dans 
les âmes populaires, comme ces épaves perdues dans les pro- 
fondeurs de la mer, dont rien ne révèle la présence, jusqu'à 
l'instant où une tempête les ramène inopinément à la surface 
des eaux. 

Marquis de Sêgur. 



LES SABLES MOUVANS 



TROISIEME PARTIE (2) 



VIII 

Trois ans plus tard, ce fut une stupéfaction dans la famille 
Fontœuvre quand Marcelle fut reçue à l'Ecole des Beaux-Arts. 
Jamais on n'aurait cru que cette petite fille fût capable de 
quelque chose. C'était une grande enfant au regard vague, dont 
on ne pouvait tirer deux mots. Elle se levait le matin toujours 
à la même heure, remerciait à peine Brigitte qui lui servait son 
thé, mettait son chapeau et filait à sa leçon chez Seldermeyer. 
Elle n'était même plus coquette, se désintéressait de sa figure, 
s'habillait à la diable de robes trop courtes pour sa longue taille, 
tordait ses cheveux blonds superbes pour qu'ils tinssent moins 
de place sous le chapeau. D'ailleurs, avec la venue de l'âge 
ingrat, elle avait enlaidi. Son visage s'était allongé comme son 
corps. Sa bouche s'entr'ouvrait habituellement sur de grandes 
dents inégales. Ses yeux très clairs semblaient ne penser à 
rien. Chaque après-midi, elle allait dessiner d'après l'antique, à 
la grande galerie des Beaux-Arts. Certains soirs, elle travaillait 
dans l'atelier de sa mère jusqu'à deux heures du matin. Et en 
tout cela, elle avait l'air d'un automate 

Son admission même, qui pétrifiait d'étonnement les siens, 
parut la laisser indifférente. François qui, en octobre, avait 

(1) Copyright by Colette Yver 1912. 

(2) Voyez la Revue des 1 er et ?d octobre. 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

échoué pour la seconde fois à son baccalauréat, lui lança pour 
toute félicitation : 

— Tu t'en moques, hein ! Tu as bien raison, ma pauvre fille. 
Mieux vaudrait dix mille francs de rente. 

Marcelle dit seulement : 

— Je vais aller prévenir M lle Darche ; d'autant que je ne l'ai 
pas vue depuis quinze jours. 

C'était un soir de mai. Dès le diner, elle partit. Il faisait nuit 
quand elle arriva à l'appartement de l'avenue Kléber. La femme 
de chambre eut un air singulier pour lui dire que, Mademoi- 
selle étant souffrante, ne la recevrait peut-être pas. 

— Demandez-le-lui toujours, fit la jeune fille, flegmatique. 
Une minute après, elle fut introduite dans l'atelier qu'elle 

aimait tant, si clair avec son illumination électrique, ses boise- 
ries blanches, et les toiles flambantes de la coloriste vigoureuse 
qu'était la grande Darche. 11 y avait au chevalet un portrait 
commencé : une femme en robe verte qui portait sur sa gorge 
nue une rose géante et écarlate. Marcelle restait bouche béante 
devant cette audace. Elle voulait peindre comme Darche, insou- 
ciante des sujets, préoccupée seulement jusqu'à l'obsession, jus- 
qu'à la folie, de la lumière, de la couleur; et, comme elle 
regardait cette toile, son cœur se mit à battre de désir. Au 
même instant, une portière se souleva et Nelly en peignoir, la 
figure cachée dans ses mains, vint à elle, disant dans un sanglot : 

— C'est toi, ma petite Marcelle ! 

Et l'artiste s'abattit sur le canapé, s'y roula le visage dans 
les coussins. 

— Je suis seule à présent, Marcelle, je suis toute seule ! 

La tête enfouie dans son coude plié, les cheveux défaits, 
Nelly Darche pleurait comme une petite fille. Ce fut seulement 
après cette explosion de douleur qu'elle s'expliqua. 

— Oh ! ma chérie ! ma chérie ! C'est Fabien qui m'a fait cette 
peine. Peux-tu comprendre ? Il est marié ; il s'est marié hier, il 
ne veut plus me revoir, lui, lui, Fabien, mon Fabien, le seul 
homme que j'aie vraiment aimé! 

Marcelle l'écoutait, tremblante, mais les yeux secs, ne trou- 
vant pas une phrase consolatrice. Et Nelly, dans sa désolation, 
éprouvait une douceur à plonger son regard dans ces yeux si 
clairs, d'un vert si calme, si froid. 

— Nous nous sommes tant aimés! Ah!... tu connaîtras cela 



LES SABLES MOUVÂNS. 37 

quelque jour : tu sauras ce que c'est que d'appartenir corps et 
àme à un être unique, de verser son cœur, sa vie dans le cœur 
d'un homme qu'on aime. Vois-tu, quand il arrivait, quand il 
poussait cette porte, quand il s'avançait de son pas de velours, 
pendant que ses chers yeux me souriaient, ah ! j'étouffais un cri, 
je tendais les bras... 

A ce souvenir, un sanglot plus violent la rejeta convulsée 
sur le canapé. Et Marcelle, impassible, contemplait cette souf- 
france humaine, qui mettait à nu la véritable nature de cette 
femme, cent fois plus faite pour aimer que pour peindre. 

Pour la seconde fois, elle était en présence de cette passion 
qu'elle avait lue un jour dans les yeux extasiés de cousine 
Jeanne. Et l'émotion qu'elle en ressentait dépassait la pitié 
qu'aurait dû lui inspirer le désespoir de son amie. Elle n'était 
pas compatissante, ignorant la douleur et ayant encore, à dix-sepl 
ans, cette sécheresse d'àme des enfans très repliés sur eux- 
mêmes. C'était une grande illusion de Nelly Darche de se 
croire tendrement plainte par Marcelle. Mais elle se soulageait 
à étaler sa peine devant la petite fille qui avait été, pendant des 
années, le témoin de son amour... Et elle contait que l'horrible 
rupture, qui lui arrachait la moitié d'elle-même, lui avait été 
signifiée par une simple lettre. Fabien était, paraît-il, fiancé 
depuis longtemps, et il allait se marier en province avec une 
jeune fille rencontrée à Paris, chez des cousins. 

— Je te l'aurais montrée, sa lettre, ma chérie, si je ne l'avais 
brûlée dans la première folie de ma peine. 

Marcelle dit entin, dans une inconscience parfaite : 

— Il vous reviendra peut-être. 

— Ah ! si je l'espérais seulement ! fit Nelly ranimée à cette 
idée; je n'en demanderais pas davantage... 

A la fin de sa visite, comme elle était déjà sur le seuil de la 
porte, Marcelle prononça : 

— Je suis admise aux Beaux-Arts. 

Alors, ce fut un redoublement de pleurs. Comment ! voilà 
que cette petite devenait un personnage, et cette bonne nou- 
velle arrivait à un tel moment, quand Nelly ne savait plus en 
vérité ce qu'elle faisait, ni ce qu'elle disait ! Elle assurait pour- 
tant : 

— Que je suis contente ! ma chérie. 

Le visage de Marcelle s'illumina. Ainsi chacune d'elles se 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

leurrait pareillement sur la part que prenait l'autre à la vie de 
son amie. 

Une fois dans la rue, la jeune fille se mit à réfléchir profon- 
dément sur cet abandon, sur l'inconstance du petit peintre, sur 
le chagrin de Darche qui, l'exaltant, lui donnait bien moins la 
frayeur que le goût de l'amour. De temps en temps lui revenait 
avec délice la vision de l'Ecole : la cour carrée ouvrant sur le 
quai, le petit escalier à carreaux rouges qui monte à gauche, et 
là-haut l'atelier si longtemps convoité, l'atelier des femmes 
peintres, si vaste, si somptueux, avec ses hautes boiseries fleuries, 
d'une nuance gris perle... 

En rentrant quai Malaquais, elle trouva l'atelier plein de 
gens venus la féliciter. D'abord, les Houchemagne,puis Juliette 
Angeloupet sa fille, puis Blanche Arnaud, puis Addeghem. Cousine 
Jeanne, l'après-midi, était allée voir si le nom de Marcelle était 
enfin au tableau dans la galerie de la rue Bonaparte. Quelle joie 
quand elle l'avait lu ! Dès ce soir, Nicolas et elle étaient accourus 
pour embrasser la future femme célèbre. 

Marcelle se sentait regardée par Houchemagne. Il l'intimidait 
toujours terriblement; il semblait jusqu'ici ne guère croire à sa 
vocation. Et véritablement elia ne connut jusqu'au fond l'ivresse 
de son succès, elle n'en sentit le vrai goût que là, ce soir, en face 
du grand Houchemagne, qui l'observait si curieusement. 

— Eh bien ! ma petite cousine, vous voulez donc tout à fait 
décidément devenir artiste ? 

— Artiste ? répliqua-t-elle vexée, mais je crois que je le suis 
déjà. 

— Pourquoi pas? reprit Nicolas. 

— Bien sûr, dit Juliette Angeloup; j'ai vu de ses nus, ils 
m'ont stupéfaite. 

: — Et si jeune! ajoutait Blanche Arnaud, qui ne cessait de la 
contempler de ses yeux humides, comme un prodige attendris- 
sant. 

L'ex-comtesse Oliviera avait entraîné François dans un coin 
de l'atelier, sous les colonnes du Parthénon, et elle lui parlait à 
voix basse, en rafraîchissant son bras nu et gras d'Orientale à 
la rondeur du fût de plâtre qu'elle enlaçait. Ils étaient sans cesse 
en conciliabules; cette intimité occultait l'oisiveté du jeune 
homme qui, depuis son échec du mois d'octobre, traînait sa vie 
de désœuvrement dans l'atelier de sa mère, sur le pavé de Paris, 



LES SABLES MOI VANS. 39 

cherchant une situation. Marcelle, qui savait leur flirt, les sui- 
vait des yeux, intéressée. Nicolas revint à elle : 

— Il faudra conserver votre zèle pour le travail, en vous 
réservant cependant le loisir de penser, d'étudier la vie, d'étudier 
les maîtres. Ce n'est pas seulement avec sa main, avec son œil, 
c'est avec son àme qu'on est artiste. 

Sa gloire mondiale, son autorité sur toute une école de jeunes 
qui se réclamaient de lui, le succès de chacune de ses toiles, son 
Saint Louis, son triptyque de Saint François d'Assise qu'on 
voyait reproduits à chaque coin de rue lui donnaient un tel 
prestige que Marcelle l'écoutait docilement, heureuse de l'atten- 
tion qu'il daignait lui accorder. Et pour la première fois, elle 
eut un mot spontané, un cri d'enfant sincère : 

— Vous m'aiderez; vous me donnerez des conseils quelquefois. 
Il la regarda, surpris d'une telle phrase. Elle levait sur lui 

un regard adouci qui ne dérobait plus sa flamme intérieure. Il 
l'avait toujours connue muette, indifférente, impénétrable, sou- 
vent hostile, cruelle quelquefois. Elle lui était franchement anti- 
pathique. C'était sans doute la joie de la réussite qui la changeait 
aujourd'hui. Il répondit : 

— Je serai toujours disposé à vous rendre service, si je le puis. 
Il était onze heures quand Nugues arriva pour embrasser la 

petite camarade. C'était maintenant un homme rangé, un bour- 
geois, depuis qu'il avait épousé, l'année précédente, une dessi- 
natrice de mode qui l'avait associé à son industrie. Ils avaient 
déjà un petit garçon; tous deux travaillaient huit heures par 
jour. Et il engraissait, et il s'habillait comme tout le monde, et 
il avait pris un livret à la caisse d'épargne sur la tête du petit. 
C'était Vaupalier, maintenant chef d'atelier aux Beaux-Arts, qui 
lui avait appris l'admission de Marcelle. Ah! qu'il était content! 

— Vous verrez qu'elle nous damera le pion à tous, cette 
gamine. Elle réussira, elle réussira! 

On n'avait d'yeux que pour « la gamine; » on l'entourait, on 
l'admirait. C'était un grand roseau ; ses yeux verts n'exprimaient 
aucun sentiment. Ses cheveux blond pâle, tordus à la hâte, 
retombaient en mèches courtes sur les tempes ; elle avait l'impas- 
sibilité d'une vierge hollandaise. On aurait dit qu'elle n'était 
pour rien dans l'ovation de ce soir. 

— Il faut faire un punch, déclara Nugues ; il faut lui offrir 
un punch, à cette gosse. 



40 REVUE DES DEUX MONDES. 

Pierre Fontœuvre, qui éclatait d'orgueil paternel, plus fier 
de sa fille, ce soir, qu'il ne l'avait jamais été d'aucune de ses 
œuvres, accepta l'idée. 

— Oui, oui, un punch pour Marcelle. 

Mais M mo Fontœuvre se rembrunit. Ah ! pourquoi donc un 
punch? On était ensemble, on se serrait les coudes dans ce jour 
de liesse, on était heureux de bien s'aimer tous, mais on n'allait 
cependant pas faire une noce de rapins parce que la petite était 
reçue à l'École. A la fin, elle rit, et avoua qu'elle n'avait pas un 
décilitre de rhum dans la maison, et que ça la gênerait joliment 
d'en faire prendre aujourd'hui. D'ailleurs, Brigitte était déjà 
couchée. 

— Ah! ce n'est que cela! s'écria Nugues. 

Il se précipita vers la porte., et comme Jenny Fontœuvre 
s'efforçait de le retenir : 

— Laissez donc, j'ai « livré» cet après-midi; je suis plein 
d'or. 

Houchemagne, qui s'amusait comme un enfant de cette 
petite fête, voulut le suivre. Tous deux enfilèrent la rue Bona- 
parte qui paraissait dans la nuit plus étroite, plus tortueuse, 
avec le silence de toutes ses devantures hermétiquement closes. 
Nugues disait : 

— C'est singulier, mon cher, comme je suis heureux depuis 
que j'ai lâché l'art pour le commerce. Je n'ai pas de regrets, au 
contraire : une satisfaction amère. C'est comme si mon art avait 
été pour moi un sale patron, une rosse, quoi! à qui j'étais dévoué 
comme un chien, avec exaltation, avec transport, et qui me 
refusait jusqu'à mon pain. Alors, maintenant, je le nargue avec 
mon encre de Chine et les photos d'objets de voyage que je 
copie du matin au soir. Je m'y applique ; c'est luisant, c'est 
joli. Je dis : Tiens! voilà pour mes refus au Salon ; tiens! voilà 
pour ma vue de Notre-Dame vendue un louis ! 

— Mon vieux, dit Houchemagne, je vous estime plus qu'une 
quantité de méchans bougres qui font de la grande peinture. 
Mais je ne vous estime pas seulement... 

— Quoi? dit Nugues, comme ils s'arrêtaient sur le seuil d'un 
marchand de vin qui allait fermer. 

— Je vous admire, finit Houchemagne. 

— Quelle blague ! 

Et ils prirent deux bouteilles du meilleur rhum que Nicolas 



LES SABLES MOU VAN S. 41 

laissa Nugues payer, par délicatesse. Mais il voulut y joindre 
des huîtres, de la choucroute et du Champagne, tout un souper. 
Et quand ils revinrent, chargés comme deux ménagères un 
matin de marché, ils étouffaient leur fou rire dans l'escalier en 
pensant à l'accueil qu'on allait leur faire, là-haut. 

— C'est la gamine qui va être heureuse! disait l'excellent 
Nugues. 

Dans l'atelier, ce furent des cris, une explosion de gaité. 
Addeghem criait qu'il fallait absolument griser la petite, dût-on 
lui faire vider toutes les bouteilles de Champagne. Juliette 
Angeloup, en roulant sa cigarette, riait aux larmes en racontant 
un souper que des camarades lui avaient offert en 1877, quand 
elle avait eu sa médaille au Salon. C'était Darsac, le membre de 
l'Institut, officier de la Légion d'honneur, qui tournait le punch 
et servait. Quand vint son tour, l'héroïne du jour, très fiévreuse, 
avait avalé d'un trait le liquide brûlant; et qu'avait-elle trouvé 
au fond de la coupe? la rosette de Darsac! la rosette de la 
Légion d'honneur qu'il avait laissée choir dans le rhum en 
l'agitant. Tout le monde avait pris des airs dégoûtés, mais elle 
y avait vu un présage ; elle était folle de joie; elle avait embrassé 
Darsac en lui prédisant qu'elle serait, un jour, décorée. Dieu 
merci, ça n'avait pas manqué! 

Blanche Arnaud, qui ne s'était jamais trouvée à pareille 
fête, avait bien fait mine de partir à minuit; mais on n'avait 
eu qu'à la prier un peu. Puisque miss Spring était en Angle- 
terre, elle pouvait bien se permettre un peu de distraction. El 
elle s'était laissé faire une douce violence. Cousine Jeanne évo- 
quait le souvenir des modestes ripailles bretonnes, les veillées 
au cidre et aux châtaignes. M me Fontœuvre, oubliant tous ses 
soucis, se déridait à son tour. Elle traversait cependant une 
époque difficile. Le matin, on avait reçu du papier timbré. Heu- 
reusement, on ne pensait pas à cela à cette heure. Le punch 
flambait; une joie d'écolier, une joie d'étudians en vacances 
gagnait tout le monde; seule, Marcelle gardait son flegme. 
Assise à la place d'honneur, si grande qu'elle semblait juchée 
sur une sellette, elle observait froidement la gaité des convives, 
celle d'Houchemagne en particulier, plus débordante, plus 
puérile que les autres. Il s'amusait d'un rien, d'une cuillère 
tombée, de Juliette Angeloup qui, tout à fait exaltée, suspen- 
dait son ruban rouge au-dessus du verre de Marcelle; Jeanne le 



42 REVUE DES DEUX MONDES. 

regardait avec un sourire d'admiration. Mais la rigide Marcelle 
se scandalisait de cette bonne humeur. Puis elle pensa tout à 
coup au chagrin de Nelly Darche, et aussitôt un attendrisse- 
ment lui vint d'évoquer ce désespoir au milieu d'une telle folie 
joyeuse. Elle sentit des larmes lui perler aux paupières, et fit 
un effort surhumain pour les retenir. Puis elle éprouva le 
besoin de parler de l'événement. Elle dit à sa mère : 

— J'ai vu Nelly : elle est bien malheureuse. Fabien l'a 
lâchée pour se marier. 

Ce fut une stupeur. La liaison n'était un secret pour per- 
sonne ici; on était consterné; on se révoltait comme si cette 
union eût dû être éternelle. 

— Pauvre M lle Darche ! soupira M me Ilouchemagne très émue. 

— J'irai la voir dès demain matin, dit Jenny Fontœuvre. 
Chacun se lamentait, comme on se lamente d'un veuvage 

dans le monde bourgeois. La comtesse Oliviera dit à François : 

— Mon petit, les hommes sont tous les mêmes. 

Pour Addeghem, il s'était lancé dans un dithyrambe en- 
flammé sur la peinture de Nelly Darche. Quelle fécondité ! quelle 
richesse d'idée ! que de trouvailles ! Son Télémaque parmi les 
nymphes de Calypso, pouvait-on rien voir de plus amoureux, de 
plus riche, de plus luxuriant? Oh! ce paysage mythologique où 
les lianes retombaient à terre comme des fontaines multicolores ! 
Darche, c'était un tempérament. Et d'un air inspiré il rejetait 
en arrière ses boucles blanches, prenait un ton tragique, vatici- 
nait sourdement, un doigt tendu vers Marcelle : 

— Comme tu le seras toi-même, mon enfant ! 

— Moi, disait le père, je veux lui inculquer l'amour delà 
vie, qu'elle sente la beauté de tout ce qui bouge, de tout ce qui 
se meut, de tout le grouillement humain. Je lui montrerai la 
rue, les Halles, avec leur abondance, le fourmillement des Grands 
Magasins, la fièvre de la Bourse, le Palais et sa foule un jour de 
grand procès; tout, tout, jusqu'à une sortie d'école, jusqu'à 
l'issue d'un sermon à la Madeleine, jusqu'au tramway qui roule 
pesamment, chargé de monde. Je veux qu'elle sache qu'un 
geste, un seul geste est beau à peindre, et que l'artiste qui le 
rend avec conscience, avec vérité, est un créateur. 

A ces derniers mots, on entendit un sanglot éclater au bout 
de la table. Les regards virèrent de ce coté. C'était Nugues 
qui pleurait à chaudes larmes. Il avait beau faire le brave, 



LES SABLES MOUYANS. 43 

accepter crânement son sort, se vanter même de d'être plus 
qu'un ouvrier d'art, de ne savoir plus que dessiner des sacs de 
voyage, par instant, pour quelques gouttes d'alcool qui lui mon- 
taient au cerveau, toute l'ardeur de ses anciennes théories lui 
revenait puissamment. Il se rappelait ce que lui aussi avait 
aimé la vie, ce qu'il avait peiné pour l'exprimer, et les soli- 
loques tonitruans des cafés de Montmartre où il prêchait son 
procédé de décomposition de la lumière. Alors, son cœur se 
déchirait. 

— Mes pauvres vieux, mes pauvres vieux, pardon, disait-il, 
c'est plus fort que moi. Fontœuvre a raison, il est beau de peindre 
de la vie! 

Une grande tristesse aussitôt pesa sur la réunion. C'était si 
navrant, cette faillite d'une existence artiste dont le talent 
n'avait pas servi les aspirations ! Jenny Fontœuvre elle-même 
essuya furtivement ses larmes, car n'étaient-ils pas, elle et son 
mari, logés presque à la même enseigne, avec la misère qu'ils 
traînaient depuis vingt ans? Au fond, c'était encore Nugues qui 
avait le beau rôle d'avoir fait courageusement le sacrifice, de 
s'être retranché de l'art, orgueilleusement. 

— Ah! dit-elle en soupirant, d'un mot qui résumait ses ré- 
llexions amères, j'ai tout fait pour empêcher que Marcelle aussi 
connût ces déceptions. 11 n'y a pas eu moyen. La voilà, elle 
aussi, lancée dans la carrière. 

La jeune fille se redressa et parla enfin : 

— Qui te dit que je ne réussirai pas? 

— Bien cela, ma fille ! fit Juliette Angeloup. 

Un tourbillon d'idées, d'impressions, de désirs, agitait Mar- 
celle avec les fumées du Champagne et du punch. On s'acharnait 
à étouffer ses illusions; elle cherchait un allié qui la comprit, 
qui se fit caution pour elle; ses yeux sollicitèrent Nicolas. Mais 
celui-ci avait quitté la table pour entraîner Nugues, le consoler. 
Il souffrait de ce succès inouï, chaque jour grandissant, pareil 
aune apothéose, que lui faisaient Paris, la France, l'Europe, le 
Nouveau Monde, quand devant lui un camarade saignait de ses 
déboires. Ah ! si la célébrité avait pu se partager comme les 



sous 



— Voyons, mon vieux, murmurait-il, vous avez mieux fait 
que de peindre la vie, vous avez aimé, vous vous êtes créé une 
famille, et pour votre femme, pour votre mioche, vous vous 



44 REVUE DES DEUX MONDES. 

êtes arraché du cœur ce qui vous était le plus cher. C'est plus 
beau que le succès, ça, Nugues! Si l'on en venait, ce soir, parmi 
nous, à peser les valeurs morales, vous seriez dans les gros 
poids, mon cher. 

— Ah! dit Nugues, avec un sourire de philosophe résigné, la 
valeur morale, cela compte-t-il auprès d'une belle toile ! 

— Monsieur Nugues, n'ayez pas de chagrin, dit simplement 
une voix suave, près de lui. 

C'était Jeanne Houchemagne qui venait lui presser les mains 
affectueusement. Et ce charme, cette douceur, cette bonté, tout 
ce que la jeune femme avait en elle d'apaisant, opéra sur le 
pauvre artiste. Il lui sourit, Fontœuvre lui apporta du Cham- 
pagne : c'était fini. 

— C'est le baptême de Marcelle, expliqua Blanche Arnaud. 
Il faut bien qu'elle connaisse les dessous de l'art, et les épines do 
cette rose mystique. 

Une heure plus tard on se dispersa; pendant que François 
allait reconduire chez elles Juliette Angeloup et la comtesse 
Oliviera, Nicolas et Jeanne, serrés l'un contre l'autre, rega- 
gnaient leur poétique maison de la rue Visconti. Ils n'y mirent 
pas cinq minutes. En arrivant, comme la jeune femme ôtait 
la mantille qu'elle s'était jetée sur les cheveux, elle demanda 
tendrement à Nicolas : 

— Ce pauvre Nugues t'a attristé, hein ! tu semblés soucieux? 

— Oh! ce n'est pas précisément à Nugues que je pensais; 
mais je me trouve trop heureux. Je suis comblé. J'ai en toi une 
femme incomparable qu'après huit années de vie commune je 
trouve toujours nouvelle, toujours plus belle. Je me sens aimé 
comme aucun amant ne l'a été. Le travail m'est facile; j'ai une 
légèreté d'esprit pour concevoir, une facilité pour exécuter qui 
me font peur, souvent. Mon triptyque de Saint François d'Assise 
pouvait être mieux, certes ; mais tel qu'il est, je puis bien 
avouer qu'il est venu tout seul, sans effort, sans douleur. Puis, 
je sais que mes idées germent. Vaupalier, Seldermeyer lui- 
même, la plupart des chefs d'atelier aux Beaux-Arts, ne veulent 
pas avoir l'air de caler, mais je n'ignore pas que je les influence. 
Rrabançon, dans son cours du mardi, à l'hémicycle, en est 
venu à des tendances nettement idéalistes, et il a en main tous 
les artistes de l'avenir. Il ne reste plus à mes principes qu'il 
pénétrer les couches profondes, et il me semble qu'ils s'y in- 



LES SABLES MOU VAN S. 45 

filtrent ; j'ai avec moi une partie de l'Épiscopat français qui 
cherche à purifier les églises de tant de laideurs qu'elles ren- 
ferment, et qui voudrait qu'aujourd'hui, comme autrefois, 
l'enfant trouvât à la messe les premières révélations delà Beauté. 
C'est une des conditions essentielles pour régénérer l'art popu- 
laire. Crois-tu que je n'en ai pas une indicible allégresse! Et je 
ne redoute pas l'âge, pas l'impuissance, je me sens tout meublé 
«l'idées ; je n'ai rien fait encore en regard de ce qui me reste à 
faire; et j'ai des forces de jeunesse qui, me semble-t-il, ne s'épui- 
seront jamais. Bientôt j'entreprendrai enfin ma Multiplication 
des pains. Oh! Jeanne, je bondis d'enthousiasme en y pensant. 
Je voudrais que ce fût comme une cathédrale, qu'en entrant 
dans cette scène on reçût le frisson que donnent les grandes 
églises gothiques. Enfin, j'oserai peindre le Sauveur ! Je crois que 
maintenant je puis essayer. Toutes les nuits je le vois en rêve; 
Dieu me garde d'en faire un bel Arabe comme on a cru qu'il 
était expédient de le représenter pour n'être pas routinier. Le 
Sauveur, dont les traits véritables importent peu, a son image, 
par hérédité traditionnelle, dans le cœur de tous les fidèles. Cette 
image est immuable, elle est vraie, elle est inviolable; c'est elle 
que l'artiste doit reproduire. Je ferai un Christ traditionnel. Un 
jour viendra où j'en commencerai l'étude, et ce jour-là va 
bientôt arriver. Je suis trop heureux, vraiment trop heureux ! 
Jeanne le regardait, radieuse. Le bonheur de son idole se 
répandait en elle, l'inondait d'un bien-être suprême. 

IX 

Tranquillement, comme une petite bourgeoise pratique, 
Marcelle Fontœuvre organisa sa nouvelle vie. « Oh! disait sa 
mère, Marcelle va aux Beaux-Arts comme une midinette bien 
sage va à l'atelier de couture, parce qu'il |le faut. » On la voyait 
partir le matin avec l'auréole de ses cheveux blonds bouffant 
sous le canotier, sa robe de toile unie serrée à son corps délicat. 
Elle n'avait que quelques pas à faire pour se rendre à l'École. 
Dans la cour plantée d'arbustes verts, elle se mêlait silencieu- 
sement aux groupes de ses compagnes d'atelier. C'étaient pour 
la plupart des filles coquettes, coiffées et vêtues avec une 
recherche apparente de l'esthétique. L'une avait emprunté son 
chapeau au moyen âge, l'autre, ses bandeaux aux Vénitiennes 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

du xvi e siècle, la troisième sa tunique aux dames des tapisseries. 
Elles passaient hiératiquement avec une préoccupation tou- 
chante de la beauté, qu'elles fussent ruskiniennes ou modem- 
style. Mais Marcelle avait toujours son allure de grande pen- 
sionnaire, qui lui donnait l'air d'une intruse dans ce milieu. 
A l'atelier, quand toutes les élèves s'uniformisaient dans la 
blouse, les coiffures savantes sauvegardaient encore les origina- 
lités personnelles. Ces chevelures noires ou blondes, celles où 
s'entremêlaient des velours, de l'or, de l'argent, des broderies, 
celles qui gardaient une simplicité virginale et voulue, celles 
qui découvraient des nuques blanches et fines, celles qui se tor- 
daient lourdement sur un beau cou charnu, émergeaient de ce 
moutonnement des dos blancs à fronces serrées. Là encore la 
petite tète fine de Marcelle se faisait remarquer par quelque chose 
de puéril, un aspect d'écolière. 

Seldermeyer, le patron qui aimait assez pronostiquer à 
l'égard des nouvelles venues, qui disait volontiers à la Russe, 
voisine de Marcelle, ou à la Niçoise au ruban cerise : « Vous 
avez un tempérament certain ; vous serez une coloriste, » restait 
perplexe et triste même devant les froides études de la petite 
Fontœuvre. « Encore une ratée de l'avenir! » pensait-il sans 
doute. Et elle ne se rebutait pas, ne se distrayait jamais du mo- 
dèle. Ses brosses, sur sa palette, faisaient un gâchis multicolore. 
Et la ruche pouvait bourdonner autour d'elle: ce qu'elle écou- 
lait en elle-même, c'étaient toutes les théories de procédés qu'elle 
avait entendu clamer chez ses pareils par Nugues, Vaupalier, 
Juliette Angeloup, Nelly Darche : les taches, les points, l'em- 
pâtement, le clair-obscur, les complémentaires, les oppositions. 
El à cela se mêlait la vieille méthode de Seldermeyer qui parlait 
un autre langage. Et ce n'était pas tout encore, car en outre de 
ces incertitudes sur la pratique même du métier, qui la lais- 
saient affolée devant sa toile, elle souffrait encore de la formation 
de son goût artistique qui se développait alors péniblement. 

Que fallait-il admirer, aimer, imiter ? Souvent, avant la fin de 
la séance, Marcelle se lavait prestement les mains, ôtait sa blouse, 
piquait dans ses cheveux les épingles de son canotier, et filait 
par la rue Bonaparte. 

Là, elle flânait de boutique en boutique, à toutes les devan- 
tures des marchands d'estampes. Tous les chefs-d'œuvre de la 
peinture universelle défilaient alors devant ses yeux en repro- 



LES SABLES MOU VAN S. 47 

ductions photographiques. C'étaient toujours les mêmes. La 
Jocondc, une Vierge de Botticelli, la Femme au manchon de 
Gainsborough, M mr Vigée-Lebrun et sa fille, la Source d'Ingres. 
C'était un ensemble obsédant, qui la magnétisait. La Joconde 
surtout, qui la suivait sans cesse de ses yeux obliques, la trou- 
blait. Elle préférait, à cette tranquillité de l'œuvre parfaite, la 
peinture tourmentée et heurtée des portraits de M lle Darche. 
Elle aurait penché volontiers vers les hardiesses modernes, la 
peinture à coups de pouce, les modelés qui apparaissent, quand 
on s'approche, comme une carte géographique en relief. Non, 
ni Vinci, ni le Titien, ni Rubens, ni Rembrandt, ni les Primitifs, 
ni les Florentins, ni les Hollandais, ni les Watteau, ni les offi- 
ciels de l'Empire, ni Y Homme an Gant, ni Y Infante de Velasquez, 
ni les paysages assombris de Poussin, ni les courtisans à per- 
ruque de Largillière, ni la mythologie gourmée du baron Gérard, 
ne lui plaisaient autant qu'une toile à procédé, une image obte- 
nue au hasard des touches, comme une réussite de coups de 
pinceau, et qui était un ragoût pour son appétit d'originalité. 
Mais l'implacable Joconde surgissait dix fois à chaque devan- 
ture, comme la Muse de tout cet art ancien, de ces tableaux 
noircis ; elle regardait Marcelle de ses yeux bridés, tantôt iro- 
niques et tantôt indulgens ; elle semblait dire, avec son air si 
apaisé, si patient, avec son immortelle sécurité : « Tu y viendras, 
mon enfant... » 

Parfois, l'après-midi, Marcelle allait copier des Antiques dans 
la grande Galerie. Du toit de verre tombait une clarté intense.: 
C'était une vraie basilique où un peuple héroïque, en sa blan- 
cheur de marbre, dessinait des gestes de beauté. Toutes les 
Vénus, tous les Apollon, tous les Hercule dressaient leurs formes 
pures entre les colonnes du Parthénon et celles du temple de 
Jupiter. Ici, une flamme brûlait Marcelle; aucun doute, aucune 
incertitude ne gâtait sa joie. Ses yeux se remplissaient de ces 
nobles formes : l'esthétique sacrée de l'anatomie humaine l'eni- 
vrait. Elle aurait voulu dessiner tout à la fois ; elle allait d'une 
statue à l'autre, hésitante, pleine d'une convoitise, rêvant de 
reprendre à son compte l'œuvre en la copiant. Finalement, elle 
s'arrêtait devant la petite Vénus genitrix, si chaste... 

Et elle sortait de là exaltée, le cerveau en feu, frémissante. 

A la maison, les mêmes conversations l'attendaient toujours ; 
elle les sentait retomber sur son enthousiasme comme de l'eau 



48 REVUE DES DEUX MONDES. 

sur des flammes. M me Fontœuvre avait des ennuis d'argent. 
Cousine Jeanne avait encore prêté cinq louis. François s'e'tait. 
présenté comme secrétaire chez un député, mais la place était 
déjà prise. Le père aurait voulu organiser une exposition de 
ses animaux chez Vaugon-Denis, et les obstacles surgissaient : 
les frais, trop élevés pour sa bourse; le peu de goût que les fils 
Vaugon-Denis, successeurs du vieux marchand de tableaux, 
montraient pour le genre animalier. Les nerfs de Marcelle, 
tendus par l'exaltation, grinçaient sous le choc de ces difficultés 
domestiques. Excédée de tous ces déboires, elle quittait la salle 
à manger en claquant les portes et venait s'enfermer dans le 
petit cabinet qui lui servait de chambre. Là, elle restait à la 
fenêtre, à épier la lune comme autrefois. 

Ah! qu'elle souffrait! Combien elle était peu faite pour cette 
existence mesquine. Sans doute personne ne l'aimerait. D'ail- 
leurs, malgré ses lectures qui ne lui laissaient plus ignorer 
grand'chose, elle conservait un mépris, un dédain de l'amour, 
un dédain d'enfant, d'adolescente flegmatique. Beaucoup de ses 
compagnes d'atelier avaient des amans; elle les trouvait humi- 
liées, asservies pour s'être données à ces jeunes hommes si 
médiocres. Ce qu'elle aurait voulu, c'était la fortune et la gloire. 
Et elle sanglotait sur l'appui de la fenêtre jusqu'à l'heure où 
M me Dodelaud, en bonnet de nuit, se mettait au balcon d'en face 
pour arroser ses fleurs. 

Et à qui se confier? Elle avait bien essayé de rechercher 
l'intimité de François, qui n'était pas un méchant garçon. Mais 
sa liaison avec la comtesse Oliviera absorbait le jeune homme. 
Il avait dit à Marcelle : « Tu sais, elle est ma femme, mainte- 
nant. » 

— Ah! tu es heureux, au moins, toi! s'était écriée sa sœur: 
tu as enfin quelque chose de bon dans ta vie. 

— Tu crois ça ! depuis qu'elle est ma femme, elle ne m'a- 
muse plus. Je ne la croyais pas si sotte. 

- Elle t'aime beaucoup? demandait Marcelle avec curio- 
sité. 

— Ah! elle m'en embête! 

Souvent elle les imaginait enlacés, et, bien que cette vision 
lui déplût, qu'elle la chassât, elle y revenait sans cesse. 

Elle se prit d'une pitié attendrie pour Nelly Darche. Deux ou 
trois fois par semaine, elle allait avenue Kléber. La pauvre 



LES SABLES MOÛVANS. 49 

artiste ne se consolait pas de son abandon et pleurait toujours 
Fabien avec les mêmes larmes passionnées. La visite de Mar- 
celle était sa seule joie. Elle s'épanchait près de la jeune fille, 
racontait ses souvenirs d'amour, et cela se terminait toujours 
par la même phrase : 

— Méfie-toi des hommes, ma pauvre chérie! 

— Oh! moi, disait Marcelle, je me contenterai de mon art. 
Un soir du mois de juin, comme elle était sortie après le 

dîner pour acheter un tube de couleur rue Bonaparte, et qu'elle 
s'éternisait à la devanture des magasins, elle sentit quelqu'un 
près d'elle. Durant une minute, sa fierté et sa pureté prenant 
toujours au tragique ces grotesques aventures de la rue, elle 
s'abstint de regarder qui était là. Puis, quand elle leva machina- 
lement la tête, son regard croisa celui de Nicolas Houchemagne 
qui, souriant, l'observait depuis un moment. 

C'était l'heure où les auvens glissaient, d'un bout à l'autre 
de la rue, le long des glaces, aux devantures. La chaussée dé- 
serte n'était plus troublée que par le fracas périodique des auto- 
bus. II faisait tiède, un peu orageux, la nuit ne semblait pas 
tout à fait venue, et la boutique où ils s'attardaient restait seule 
ouverte, avec ses fouillis de chefs-d'œuvre à la vitrine illumi- 
née. Nicolas demanda : 

— Voyons, qu'est-ce que vous admiriez? Où va votre goût 
dans tout ceci ? Je voudrais savoir... 

Une seconde fois les yeux verts, avides et peureux, se 
levèrent sur l'artiste et s'abaissèrent en silence. 

— Mais oui, vous m'intéressez, petite cousine, reprit Nicolas. 
Je me doute que vous pensez beaucoup plus que vous ne le dites. 

— Oh! oui!... 

Marcelle avait dit ces deux mots douloureusement, passion- 
nément, comme un cri de détresse, les yeux une troisième fois 
plongés dans ceux de Nicolas; puis, tout de suite, comme si un 
sceau s'était brisé et que son cœur débordât enfin : 

— Je suis une aveugle qui cherche, qui cherche seule; per- 
sonne ne s'occupe de moi; mon patron n'est qu'un maitre de 
dessin. J'aurais besoin d'une lumière. Vos théories m'attirent et 
me repoussent en même temps. Mais sans cesse elles me hantent. 
Nicolas, je voudrais être votre élève. Oui, il me semble qu'auprès 
de vous je serais en confiance, que j'accepterais les yeux fermés 
toutes vos idées, que je me laisserais conduire. 

TOME XII. — 1912. h. 



*>0 REVUE DES DEUX MONDES. 

Houchemagne était très touché, très attendri. Certes, il avait 
une foule de disciples, surtout parmi ce groupe de jeunes 
artistes qui avaient entrepris la rénovation de l'imagerie reli- 
gieuse. Mais c'étaient de jeunes hommes faits; leurs idées étaient 
nées en même temps que les siennes, plutôt que de son influence. 
Tandis que cette enfant était une petite fille réfractaire que sa 
parole seule avait troublée, et si puérile avec ses dix-sept ans! 
si gamine encore : un être à former entièrement. Ils s'étaient 
acheminés ensemble vers le quai. Il répondit : 

— Mais je serais bien content de vous convaincre. 

— Je n'ai qu'une peur, dit Marcelle avec une sorte de recueil- 
lement, c'est d'opposer mon matérialisme franc, net et sûr, à 
vos rêveries qui me charment, mais ne me trompent pas. 
J'aime tant ce qui est vrai ! 

— Mais le rêve est quelquefois plus vrai que la réalité, 
Marcelle, en art surtout! Voyez, j'ai peint saint François con- 
versant avec les oiseaux, prêchant aux poissons. Vous me direz: 
« Vous avez peint un mensonge, jamais les hommes et les bêtes 
n'ont entendu un même langage; » peut-être ; mais il n'en de- 
meure pas moins sur que rien ne pouvait mieux que cette 
légende représenter l'àme véritable et céleste du saint. Gom- 
ment l'exprimer, la faire passer dans l'àme populaire, cette 
àme presque divine ? Par des attitudes, des poses d'extase? Mais, 
Marcelle, de génération en génération, même pour les- plus 
sceptiques, le cher saint François restera toujours, dans l'imagi- 
nation humaine, le pauvre homme si doux et si pur qui parlait 
aux petits oiseaux. Et je vous défie de trouver un trait plus 
vrai que celui-là pour le faire concevoir. 

Marcelle baissait la tête. Us avaient dépassé le magasin des 
Dodelaud et marchaient, sous les arbres, contre le parapet, frô- 
lant les boites closes des bouquinistes. La nuit ne se décidait 
pas à tomber, et dans ce crépuscule, la façade du Louvre, de 
l'autre côté de l'eau, paraissait s'allonger interminablement avec 
ses colonnes cannelées, ses nobles frontons cintrés ou triangu- 
laires alternés, ses toits composites. 

Nicolas continuait : 

— Voyez au contraire comme le matérialisme est faux en 
vous réduisant aux apparences ! Tenez, regardez venir cette 
pauvre vieille femme sordide qui s'avance. Un naturaliste la 
prendra telle quelle, avec ses yeux bordés de rouge, sa bouche 



LES SABLES MOUVANS. 51 

déformée, son visage ravagé par quelque attaque de paralysie 
Mais l'idéaliste se rappellera sa jeunesse, sa vie féconde, ses 
maternités, ses luttes pour ses pelits, ses efforts, ses deuils, ses 
déchiremens, ses privations, sa mort prochaine: el il en fera un 
être où vibre tout ce qui est humain, tout ce qui est amour, 
dévouement, tendresse, douleur, dans un cœur de vieille femme. 
Or, dites-moi, lequel aura fait le portrait le plus fidèle? 

Il s'arrêta court pour poser cette question ; il vit Marcelle 
les yeux fermés ; une larme coulait sur sa joue. Elle ne répon- 
dait rien. Il poursuivit : 

— On commence par tâcher de se faire une àme humble, 
simple, docile, une àme d'enfant, car avant d'entreprendre une 
œuvre d'art, il faut entrer dans une disposition morale spéciale, 
se faire l'homme de son tableau. Ah! si l'on pouvait être un 
saint pour peindre des anges, être doux et bon pour envisager 
la beauté, être parfait pour concevoir le Sauveur! 

Marcelle soupira : 

— J'ignore tout de l'enseignement spirituel ; je ne suis 
même pas baptisée; mais je ne pourrai jamais croire, il me 
semble. 

Là-dessus ils se turent : Marcelle effrayée d'en avoir tant dit. 
Nicolas mettant une pudeur à exprimer le mysticisme profond 
qui était en lui. Alors ils revinrent à la maison qu'habitaient 
les Fontœuvre^ Le commis des Dodelaud fermait la devanture. 
Ils pénétrèrent sous le porche. Marcelle murmura timidement : 

— Je vous reverrai quelquefois ? 

— Venez quand vous voudrez rue Visconti, Jeanne et moi 
serons bien heureux. 

Elle dit, les yeux à terre : 

— Vous commanderez, je vous obéirai. 

Et il la vit fuir dans l'escalier sombre où régnait la lumière 
jaune et sale des becs de gaz. 

Marcelle alla droit à sa chambre, si oppressée, si étourdie 
qu'elle se laissa tomber sur son lit. In choc mystérieux venait 
de faire éclater le printemps dans le jardin aride de cette àme. 
Son sang parcourait tout son être dans une course folle. Elle 
tremblait des pieds à la tête. Le seul souvenir de celui à qui 
elle venait d'ouvrir son cœur, son seul nom l'affolait. Et elle se 
disait, au fond de sa chambre obscure, avec une stupéfaction 
divine : 



M2 REVUE DES DEUX MONDES. 

— C'est l'amour! C'est l'amour! J'aime Nicolas ! 

Elle ne pouvait tenir en place, se heurtait partout dans 
l'obscurité de sa chambre, comme un oiseau qui se débat contre 
les parois de sa cage. Elle suffoquait. Puis, des coups de cou- 
teau la transperçaient : Nicolas l'aimerait-il ? 

Car elle voulait son amour. Il le lui fallait, entier, passionné, 
fou. Elle voulait être aimée comme Nelly Darche avait aimé 
Fabien, être regardée comme Nicolas avait regardé cousine 
Jeanne, un soir, à l'atelier. 

Cousine Jeanne ! voilà que soudain cette pensée lui figeait le 
sang dans les veines. Elle allait donc lui prendre son mari ? Mais 
le scrupule ne dura pas longtemps. La bête féminine puissante, 
terrible et inconsciente venait de s'éveiller en Marcelle. Cousine 
Jeanne ne comptait plus. Le bonheur de Nicolas, c'était elle 
seule, Marcelle, qui le détenait. Elle arriverait «à lui les mains 
pleines de bonheur ; et elle serait la première disciple d'Houche- 
magne, sa continuatrice; il lui insufflerait son génie. Ainsi le 
mysticisme du peintre se présentait à elle comme une volupté 
raffinée dont il lui apprendrait à jouir. 

Le lendemain, ses parens, ses compagnes d'atelier, Selder- 
meyer qui corrigea son dessin, virent la même petite fille 
endormie, silencieuse, impénétrable qu'ils connaissaient. Elle se 
maîtrisait si parfaitement qu'il était impossible de soupçonner 
même un peu d'activité cérébrale en cette grande enfant dont 
tout le monde croyait que sa croissance rapide l'avait stupéfiée. 
A la sortie de l'Ecole, le soir, elle descendit jusqu'à la rue Vis- 
conti, elle sonna chez les Houchemagne, mais elle ne vit que 
cousine Jeanne : Nicolas était sorti. 

Nicolas préparait alors sa Multiplication des pains, la toile la 
plus considérable qu'il eût jamais entreprise, qui rappellerait, 
pour les proportions, les noces de Cana elles-mêmes. Jamais, 
lors de la conception d'aucune autre œuvre, il n'avait connu 
d'ivresse aussi sereine, aussi paisible. Il était parvenu au maxi- 
mum de son talent, était le maître absolu de sa palette, ne 
redoutait plus en rien la facture. Pour la composition, elle lui 
était venue sans recherches, sans tàtonnemens, sans etîort. Et 
il travaillait huit, dix heures par jour à ses études de tête, à 
ses croquis, sans fièvre, dans une exaltation légère et déli- 
cieuse, dans un bonheur surhumain. Entre temps, il s'appli- 
quait à ce qu'il appelait la préparation intérieure, cherchait à 



LES SABLES MOU VAN S. 53 

recueillir partout des miettes de substance spirituelle, des souffles 
d'inspiration divine. Dès que le jour baissait, il sortait, courait 
aux vieilles églises, s'enfermait à Saint-Séverin, à Saint-Ger- 
main-1'Auxerrois, à Notre-Dame. Jeanne l'avait amené, par sa 
persuasion, à une foi rudimentaire : il priait tout en s'enivrant 
de la mystique chrétienne ; il priait au bas des nefs gigantesques, 
au fond des chapelles obscures, au pied des vitraux gothiques. 
11 était en quête des vieux chemins de croix, des antiques Ecce 
Homo de pierre, des tableaux enfumés de sacristie, des crucifix 
anciens, de toutes les représentations possibles du Sauveur. Et 
il revenait le soir près de Jeanne avec une àme attendrie, lui 
contant ce qu'il avait rencontré, ressenti, goûté. Jeanne souriait, 
ne disait rien, reconnaissait parfaitement en Nicolas cet état de 
transe béatifique de l'artiste en gestation. Il lui était sacré. 
Parfois il lui faisait relire à haute voix, dans l'Evangile, son 
texte : En ce temps-là Jésus s'en alla de l'autre côté de la mer 
de Galilée, qui est le lac de Tibériade, et une grande multitude 
le suivait parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait... Jésus 
donc ayant levé les yeux et vu qu'une très grande multitude était 
venue à lui, dit à Philippe : « Oit achèterons-nous des pains 
pour que ceux-ci mangent? » Arrivé là, Nicolas lui faisait signe 
de s'arrêter; le silence reprenait; elle voyait des larmes inonder 
le visage de son mari. En d'autres momens, il récitait par 
cœur des bribes de l'Evangile : André, frère de Simon-Pierre, 
lui dit : « // y a ici un petit garçon qui a cinq pains d'orge 
et deux poissons. Mais, qu'est-ce que cela pour tant de monde ! » 
Jésus dit donc : « Faites asseoir ces hommes. » Or il y avait 
beaucoup d'herbe dans ce lieu... 

Alors, il fermait les yeux, son tableau lui apparaissait fini, 
avec un paysage gazonné, sa foule innombrable, les apôtres 
André, Philippe, le petit garçon, et, au premier plan, Jésus 
regardant la multitude. 

Un matin, en revenant de chez sa couturière, Jeanne lui 
avait ramené un charmant petit Italien rencontré dans la rue. 
Il comprit tout de suite et récita en le voyant : 

— Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge... 

Il en avait fait du premier coup la figure définitive de ce 
petit garçon évangélique. Les apôtres étaient à peu près tous 
trouvés, seul le Christ était encore à chercher. Lorsque Jeanne 
demandait : 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Eh bien ! as-tu commencé? 

Nicolas savait qu'il s'agissait de la figure du Sauveur et 
répondait avec un peu de tristesse : 

— Non, pas encore; j'attends... 

Ce soir-là, avant de sortir, il avait confié à Jeanne : 

— Maintenant, je suis à la recherche d'un saint. Oui, je 
cours les sacristies, les sermons, les messes ; dans la rue je suis 
les vieux curés qui me paraissent vénérables; quelquefois je les 
aborde, je leur demande un renseignement, je les fais causer. 
Quand ils sont tout à fait engageans, je leur raconte mon cas : 
« Monsieur l'abbé, je voudrais peindre Notre-Seigneur et je 
tremble avant d'aborder une si grande tâche. Dites-moi ce que 
la tradition nous en apprend. » Mais ils ne savent pas, ils bal- 
butient. Ah ! si je trouvais un saint aux paroles divines! 

Jeanne, touchée jusqu'au cœur, l'avait pris dans ses bras. 

— Mon chéri, c'est toi le Saint, toi si grand, si bon, si pur. 
Je ne connais pas en toi l'ombre du mal. Depuis ton enfance 
candide, quel péché y a-t-il eu dans ta vie? Tu n'as pas un 
ennemi, tu ne penses qu'à aider les camarades, et tu es resté 
dans ton triomphe humble comme le petit vigneron de Triel que 
tu as été jadis. Mon chéri, tu as l'âme de Fra Angelico ; tu 
peindras le Sauveur comme lui a peint la Vierge. Pourquoi 
chercher un saint ? 

— Ah! reprenait-il, comme obsédé par cette idée, un 
homme devant qui l'on se jetterait à genoux, un François 
d'Assise moderne... 

Ce fut le lendemain qu'il mit sous les yeux de Jeanne un 
premier croquis de son Christ. Le Sauveur se présentait de trois 
quarts, droit dans les plis de sa tunique au moment où il pro- 
nonçait les paroles évangéliques : « Où achèterons-nous assez de 
pain pour que ceux-ci mangent?... » La figure à peine con- 
struite en quelques coups de crayon était déjà hiératique et 
inspirée, rayonnante de tendresse et de bonté divines. Jeanne 
s'émerveilla : 

— Que sera-ce quand tu le peindras ! 

Et toute la journée il s'acharna sur ce croquis, le finissant, 
cherchant des plis pour la robe, la souplesse du geste, plus de 
tradition dans la physionomie. Il disait à Jeanne : 

— Tu comprends, il faut absolument que mon bon Dieu soit 
selon le cœur des fidèles, faute de. quoi je l'aurai fait mensonger.. 



LES SABLES MOUVANS. 55 

A cinq heures, le valet de chambre vint le chercher ; M lle Fon- 
tœuvre l'attendait en bas. Cette fois, c'était au tour de cousine 
Jeanne d'être sortie. Marcelle espérait que Nicolas la recevrait 
enfin dans son atelier. Elle rêvait d'un lieu inaccessible où 
l'intimité près de lui serait si délicieuse, où elle le connaîtrait 
vraiment ; mais il descendit et la garda dans le petit parloir de 
sa femme. 

Qu'elle était pâle et tremblante ! Il remarqua cette extra- 
ordinaire blancheur de sa peau de blonde qui lui donnait un 
petit air immatériel... 

— Vous voyez, je suis venue, lui dit-elle, oppressée à ne 
pouvoir parler; que faut-il faire pour être changée? Je vous 
écoute. 

Vraiment aujourd'hui il se sentait une grande curiosité, 
presque un attrait vers cette enfant. Il était aussi un peu troublé 
à la pensée qu'à partir de cet instant, il possédait une àme 
entre ses mains, une àme qu'il pourrait modeler à sa guise. Il 
hésita, puis il lui dit : 

— Je ne suis pas un apôtre, Marcelle; je ne vous catéchise- 
rai pas. Puisque vous avez été élevée en dehors de la foi chré- 
tienne, et que je ne puis vous l'imposer, je vous laisserai cher- 
cher ailleurs vos sources. Mais que ce soit toujours dans les 
conceptions les plus élevées, les plus surhumaines. Tenez, 
étudiez la mythologie grecque, lisez Y Iliade. Vivez quelque 
temps au-dessus de la vie, parmi les géans. 

Elle ne répondait pas, ne le regardait pas. Elle était assise 
près de lui, dans sa robe de toile si étroite, d'où sortait son cou 
d'un blanc de pastel. Et soudain elle prononça : 

— Est-ce que je puis vous dire tout? 

— Mais oui, Marcelle, vous savez bien que je suis votre vieil 
ami. 

Elle s'intimida encore une seconde, et cette gène puérile d'un 
enfant, qui essaye de se révéler et n'y parvient pas, était char- 
mante. Quelle fraîcheur de petite fille, quelle nouveauté de prin- 
temps, quel mystère insondable! 

— Vous savez, je ne suis pas bien heureuse, prononça-t-elle 
d'une voix sans timbre et tremblante. Papa et maman sont très 
bons, ils m'aiment beaucoup... seulement ils ne comprennent 
pas comme vous, ils ne sont pas artistes comme je voudrais 
l'être, je ne peux pas l'expliquer... je le sens... 



:>6 REVUE DES DEUX MONDES. 

Elle pleura un peu, puis se redressa, les pupilles élargies, 
laissant transparaître enfin l'exaltation cachée qui la dévorait à 
l'insu de tout le monde, depuis sa treizième année. 

— Je voudrais sortir de la vie, m'évader de la laideur, de la 
trivialité, de la médiocrité. Je m'ennuie, je m'ennuie, Nicolas. 
Puisque mon corps est rivé au coin de misère où végète ma 
famille, je veux que mon âme, au moins, voyage, monte tou- 
jours, connaisse les sommets. Soyez mon conducteur, emmenez- 
moi dans votre rêve ; je suis si malheureuse, si malheureuse ! 

Elle perdait tout contrôle sur ses paroles. Son jeune amour, 
ses désirs artistiques se confondaient. Et elle était tout à fait 
transfigurée ; ce qu'il y avait de dur, de cruel dans son visage, 
avait fait place à la beauté de la douceur, à celle de l'enthou- 
siasme. Alors une grande émotion envahit Nicolas : l'enfanl 
qu'il avait désiré, qu'il n'avait jamais eu, dont il portait comme 
un deuil mystérieux, il se mit à le chérir en cette petite fille. 
Elle avait l'âge auquel les pères se complaisent : cette exquise 
adolescence qu'ils aiment tant à suivre, à diriger, qui les émer- 
veille ; et cette petite Marcelle se confiait si puérilement, si 
simplement à lui ! 

— Revenez me voir, lui dit-il. Nous ferons de grands voyages 
dans tous les pays de l'Art, de la Beauté. 

Après qu'elle fut partie, Nicolas se remit à ses croquis, mais 
l'image de Marcelle était toujours devant lui, excitant sa curio- 
sité, l'intriguant par le mystère de son cage équivoque. Qu'y avait- 
il au juste dans ce jeune être ambigu, ni femme, ni enfant? Ne 
serait-elle pas un jour une grande artiste? Il l'espérait presque, 
tant il la sentait diverse, déconcertante, multiple. Alors, en 
même temps que la féminité de cette petite fille, il verrait, selon 
son désir, naître un talent? 

Mais comment conquérir son intimité? Il comprenait si peu 
les femmes, il les connaissait si mal! Il jetait un regard en 
arrière, et quand il pensait que jamais, de toute sa vie, nulle 
autre que Jeanne n'avait été tenue dans ses bras, il en éprouvait 
comme une infériorité, une faiblesse. Savait-il même leur 
parler? Véritablement, pour les aborder, il en était encore au 
point d'un garçon de quinze ans qui ne sait que jouer, dire des 
sottises. Serait-ce le moyen de ravir à cette adolescente le secret 
de sa formation morale ? Ne faudrait-il pas au contraire composer 
un personnage, se montrer altier, impérieux, la dominer? 



LES SABLES MOUVANS. ■')! 

Dès huit heures, le lendemain matin, Marcelle était rue Vis- 
conti, demandant Houchemagne. Le sentiment qui la possédai! 
ne connaissait ni mesure, ni calcul. Le désir de voir Nicolas 
l'emportait en elle sur toute idée de prudence, de réserve, et elle 
arrivait le rire aux lèvres, folle d'allégresse. Elle lui prit les 
mains, lui communiquant son rire rien qu'à le regarder : 

— Nicolas, écoutez, je voudrais quelque chose... 

Et c'était encore une énigme pour lui que la joie de cette 
grande fille taciturne, la gaité de ses yeux verts qu'il avait tou- 
jours connus aussi froids que des gemmes. Il répondit, un peu 
dérouté : 

— Dites quoi, ma petite Marcelle, et vous l'aurez. 

Elle l'amusa cinq minutes encore de ses réticences, et finit 
par avouer pourquoi elle avait manqué l'Ecole ce matin, bien 
qu'il y eût un modèle joliment intéressant. Voilà: elle mourait 
d'envie de connaître l'atelier d'Houchemagne. Oh ! cela au point 
d'en rêver la nuit, d'en être malade. N'était-elle pas son disciple, 
n'avait-elle pas promis de le suivre? Alors, quel enseignement 
vaudrait jamais le spectacle de ses toiles en œuvre, de ses 
études, de ses méthodes de travail? Elle serait si heureuse, si 
heureuse de le voir peindre, seulement une fois, seulement une 
heure !... 

Alors, il parut très contrarié. Quel ennui que la demande 
de Marcelle fût précisément celle-là ! Oh ! il aurait voulu, il 
aurait voulu de tout son cœur la satisfaire. Mais cette chose-là 
n'était pas possible ; jamais, à personne, il n'avait ouvert sa 
porte ; personne au monde, sauf Jeanne, ne l'avait vu tra- 
vailler. 

— Et ce n'est pas un parti pris, un principe ridicule, Mar- 
celle, ajoutait-il avec un vrai chagrin; je vous assure, il y a là 
pour moi une impossibilité. Il me semble que montrer mon tra- 
vail serait tarir mes idées, me condamner à l'impuissance, et 
quand même je me résignerais d'avance à un tel résultat, je ne 
pourrais pas encore laisser voir l'élaboration de mon œuvre ; 
quelque chose en ma conscience se révolte à cette pensée comme 
à celle d'une mauvaise action. Ne vous moquez pas, ma petite 
Marcelle, il me semble que je perdrais de ma respectabilité, de 
mon orgueil d'homme, de ma dignité d'artiste. Et puis, c'est 
encore plus subtil que je ne puis le dire. Entre mon œuvre et 
moi il y a comme une intimité, un tète-à-tête inviolable. Elle 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

est en moi, mystérieusement; personne ne la soupçonne; je la 
mets au inonde lentement, laborieusement, et un regard, même 
ami, viendrait s'interposer entre elle et moi? Bien plus, on la 
verrait informe, débile, inachevée, on la jugerait avec mépris, 
on la méconnaîtrait? C'en serait assez pour qu'un mauvais 
sort pesât sur elle, pour que je cessasse de l'aimer. — Non, 
Marcelle, je ne peux vous montrer mon atelier, c'est impos- 
sible. 

Elle ne répondit rien de tout un moment. Sa gaité avait 
disparu ; elle avait repris son air glacial ; mais nul chagrin ne 
se lisait sur sa figure. Elle parla d'autre chose. Ce fut à la 
maison que sa peine éclata. Ce refus de Nicolas l'avait déchirée. 
Elle pleura et sanglota plus de deux heures, dans sa chambre, 
en se tordant les mains, en suffoquant. Une grosse colère de 
petite fille montait du fond de son cœur contre Nicolas, et 
jamais elle ne l'avait tant aimé, pourtant ; alors, le sens des 
ruses féminines s'éveilla en elle tout d'un coup, et elle résolut 
de bouder quelques jours pour essayer son pouvoir. 

Ce soir-là, Jenny Fontœuvre revint tout émue de la rue d'An- 
vers. En l'absence de miss Spring qui se trouvait en Angle- 
terre, la pauvre Synovie faisait une terrible fièvre typhoïde. Et 
sans soins, sans secours, seule dans ce grand diable d'atelier où 
l'on étouffait, en cette saison, elle attendait les deux visites que 
sa concierge lui rendait en courant le matin et le soir. Jenny 
Fontœuvre en avait les larmes aux yeux. Son exaltation était 
extrême. Elle disait: 

— Va-t-elle mourir ainsi? va-t-on la laisser mourir ainsi, 
une telle artiste, une telle amie! 

Et elle fit une proposition : elle et Marcelle auraient pu 
prendre alternativement la garde : la mère veillerait la malade 
la nuit, la fille la soignerait le jour. Mais Marcelle se récria. 
Manquer l'atelier en ce moment où il y avait un modèle unique, 
où justement Seldermeyer la trouvait en progrès ! Après tout, 
M lle Arnaud ne lui était rien. C'était très fâcheux qu'elle fût 
malade, mais tout le monde ne naissait pas sœur de charité. 

— Oh ! quel égoïsme ! disait 1-a mère, tout attristée. 

Jamais Marcelle n'avait donné beaucoup de marques d'al- 
truisme, mais en ce moment elle se sentait, pour le genre 
humain tout entier, une indifférence tranquille et cruelle. On 
pouvait lui dépeindre toutes les souffrances, toutes les misères, 



LES SABLES MOU VANS. 59 

rien ne bougeait en son cœur. 11 n'y avait que la pensée de 
Nicolas qui put l'émouvoir; mais dans quel état de vibration, 
d'exaltation la mettait cette pensée incessante qui multipliait sa 
viel 

On ne put retenir M'" c Fontœuvre à la maison cette nuit-là. 
Dès le diner, elle reprit le chemin de Montmartre. 

Blanche Arnaud était couchée au fond de l'atelier, dans un 
petit lit de fer inconfortable, et la veilleuse qui brûlait près 
d'elle éclairait seule ce vaste hangar oïl, le long des murailles, 
des portraits surgissaient comme de pâles fantômes. L'odeur 
de fleur d'oranger dont l'abreuvait la concierge, flottait dans l'air 
et l'on n'entendait que deux bruits dont les rythmes s'harmo- 
nisaient : le tic tac d'un gros réveil placé sur une chaise près 
du chevet, et le souffle de la malade. Un vasistas ouvert dans 
le vitrage laissait pénétrer un peu d'air tiède, et l'on voyait 
encore sur le chevalet une toile inachevée, un visage de femme 
où les yeux seuls, d'un bleu intense, vivaient, finis, parfaits, 
dans un ovale encore nuageux. 

La mafade avait une fièvre terrible. A peine si elle s'étonna 
de revoir Jenny Fontœuvre. Celle-ci s'apitoya de la trouver si 
brillante, si douloureuse, en cet abandon; et, bien qu'elle ne fût 
pas riche à ce moment-là, elle redescendit chez le pharmacien 
pour des cachets, de l'alcool à frictions. Et elle passa une nuit 
lamentable, allongée tout habillée sur le petit lit de miss 
Spring, se levant de temps à autre, à la lueur de la veilleuse, 
pour lotionner ce pauvre corps en feu, le couvrir de linge 
frais, l'alléger des couvertures trop pesantes. 

Le lendemain, Marcelle ne vit pas sans humeur sa mère 
revenir les yeux cernés et le teint jauni, avec une nouvelle 
préoccupation : celle de se procurer immédiatement la somme 
nécessaire aux soins de M Ue Arnaud. 

— Il faut faire de l'argent tout de suite, disait-elle, ou bien 
mettre cette pauvre Blanche à l'hôpital. 

Enfin l'idée lui vint d'abandonner pour quatre-vingts francs, 
à un gendre des Dodelaud,qui n'y voulait pas mettre davantage, 
sa grande corbeille de chrysanthèmes, — son Salon de l'année 
précédente. Jusqu'ici, c'avait été son orgueil de refuser un tel 
marché. Cette toile-là, dont elle était bien contente, cela valait 
au moins vingt-cinq louis. Pour deux cents francs encore, elle 
l'aurait laissée aller. Mais quatre-vingts! Et elle s'était privée 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'une robe d'été dont elle avait le plus grand besoin, plutôt que 
de céder. Et, ce soir-là, elle dit tout simplement à Marcelle, en 
décrochant la toile. 

— Cours vite porter cela aux Dodelaud ; explique-leur que 
j'ai réfléchi, que je laisse mes fleurs pour quatre louis ; ils vont 
te payer sur-le-champ ; cela nous tirera d'affaire pour le moment. 

— Ne pourrais-tu envoyer Brigitte ? répliqua Marcelle. 

A ce moment, l'amour était en elle comme une démence, 
comme une ivresse. Il lui semblait qu'elle baignait dans le feu, 
dans la lumière, dans le soleil, et que tout ce qui se passait en 
dehors de son cœur, tout ce qui n'était pas Nicolas, c'était la 
nuit, les ténèbres ; pire, c'était quelque chose d'infime et de 
méprisable. Jenny Fontœuvre était outrée. Jamais elle n'aurait 
soupçonné chez Marcelle un tel manque de cœur. Elle attrapa le 
tableau par le châssis et s'en fut elle-même chez les Dodelaud 
vendre pour quelques francs son œuvre préférée. 

Cependant, toute une semaine, elle s'éreinta en ces courses 
continuelles de la rue d'Anvers au quai Malaquais. M me Nugues 
l'aidait parfois dans ses veilles, mais le bébé empêchait qu'elle 
put disposer de son temps. D'ailleurs son travail de catalogue 
l'occupait à la journée près de son mari, comme une artisane. 
Au premier argent qu'ils touchèrent, ils apportèrent du Cham- 
pagne à M lle Arnaud, qui entrait en convalescence. 

A ce moment, Marcelle avait tenu bon et n'était pas encore 
retournée rue Visconti. Aux Beaux-Arts, elle ne donnait pas un 
coup de pinceau. Elle était immobile à sa place, les yeux sur le 
modèle. Pourtant elle ne voyait rien; elle pensait à Nicolas, elle 
l'appelait, le désirait, se disait qu'elle mourrait s'il ne l'aimait 
pas. Seldermeyer survenait, voyait cet accès de paresse, la mal- 
menait ferme. Ou bien parfois sa voisine, la Russe, prononçait 
de sa voix musicale : 

— Eh bien, Fontœuvre, vous êtes longue à travailler! 

Oui, elle pensait à mourir. Vivre avec ce fardeau sur le cœur 
devenait un supplice. Au fond, elle espérait que Nicolas serait 
venu l'attendre à la sortie de l'Ecole. Mais il n'avait pas fait un 
pas vers elle. Et elle goûtait d'avance la joie qu'il y aurait à se 
tuer sous ses yeux pour lui laisser un impérissable remords. 

Une après-midi que M me Fontœuvre, exténuée, s'était couchée, 
Marcelle se décida enfin à se rendre chez Blanche Arnaud. Celle- 
ci, qui ne quittait pas encore son lit, manifesta une joie sans 



LES SABLES MOUVANS. 61 

mesure à voir la jeune fille. Elle baisa ses longues mains 
maigriotes. 

— Ah! que vous êtes bons tous! Ah! que c'est délicieux de 
posséder de tels amis! On me plaint, mais je suis heureuse, trop 
heureuse. 

Marcelle nonchalamment s'assit près du lit et, sans écouter 
ce llux de paroles, observait cette femme mûre dont l'intimité 
lui dévoilait les derniers charmes. Elle examinait en leur nudité 
ces bras opulens, cette gorge pleine, et, dans les cheveux em- 
broussaillés, ce visage animé où luisaient de grands yeux bruns, 
|deins de tendresse. Elle se demandait pourquoi cette Blanche 
Arnaud avait ainsi vieilli sans amour, et son égoïsme ne put 
retenir un cri : 

— Oh! c'est triste d'être seule. Moi, j'ai si peur de rester 
seule aussi ! 

— Toi, ma chérie, tu te marieras aisément, ta condition est 
bien différente de la mienne; tu as tes parens, des relations, tu 
es fraîche et charmante. 

Elle soupira, puis reprit : 

— Toutes les femmes n'ont pas le même sort. 

Et elle était si émue que son attendrissement confinait à 
l'exaltation. Elle glissa bien vite aux épanchemens. 

— Ma petite Marcelle, tu n'es plus une enfant et je puis te 
dire à présent bien des choses. Marcelle, j'aurais pu n'être pas 
seule... 

Les paupières s'abaissèrent un instant; sa poitrine se gonfla, 
et, après un petit silence, elle ajouta : 

— On m'a aimée, Marcelle... on m'a aimée beaucoup. 
Marcelle la regardait de ses yeux étonnés. 

— Tu sais, ma petite, je n'ai jamais été bien jolie, mais j'ai 
eu vingt ans, et j'avais de la ligne, et mes premiers portraits, 
j'y mettais déjà toute mon âme. Je puis bien l'avouer, j'en ai 
fait de beaux. Et c'est ce jeune talent qui avait fait impression 
sur un grand peintre. Je ne te le nommerai pas, petite, car, un 
jour ou l'autre, tu le rencontreras aussi, et c'est un secret que 
cet amour qu'il eut pour moi. 

— Vous ne l'aimiez pas, vous? demanda Marcelle. 

— Moi ! . . . oh ! ma chérie ! 

Deux grosses larmes sortirent des yeux de la malade et 
roulèrent sur l'oreiller; elle reprit : 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Moi, je ne l'aimais pas? Tiens! aujourd'hui, faible comme 
je suis après ce jeune de vingt-cinq jours, s'il entrait soudain, 
s'il arrivait ici, je crois que je mourrais. 

— Eh bien, alors? 

- — Il n'était [tas libre, Marcelle; il avait une femme à laquelle 
il ne pouvait faire aucun reproche ; il m'aurait aimée clandesti- 
nement, en fraude; je serais entrée avec lui dans cette boue de 
l'adultère dont on ne peut jamais se laver ensuite. Oh! je n'ai 
pas voulu, je n'ai jamais voulu. Dieu! que j'ai souffert, pourtant! 
Mais j'ai mon Art. 

Elle regardait peureusement cette grande iille impassible 
qui, peut-être, dans l'orgueil de ses dix-sept ans victorieux, allait 
se moquer d'un si pauvre roman. Mais Marcelle ne pensait pas 
à l'ironie ; elle embrassait d'un regard la misère de cet atelier si 
lamentable, — ce vaste grenier vitré, où de vieux meubles boi- 
teux, des fauteuils usés jusqu'à la corde, des chaises vermoulues 
criaient la pauvreté navrante, oùdes admirables toiles des murs, 
elles-mêmes, étaient comme voilées par cette cendre grise qui 
semble répandue dans les logis sordides ; et à son esprit troublé, 
l'ensemble de ces choses attristantes devint l'appareil de l'aus- 
tère vertu. Puis, avec une curiosité nerveuse qu'expliquait assez 
la fièvre de sa passion : 

— Comme vous devez regretter aujourd'hui! 

M ,le Arnaud lit dans le lit un mouvement de doute, d'incer- 
titude; sa main grasse, mais exsangue, de malade, passa sur 
son front et elle finit par dire : 

- Non, je ne regrette pas. Je suis en paix maintenant. 

Mais cette paix qu'elle avouait avec mélancolie parut si abo- 
minable à Marcelle, qu'un peu d'émotion jaillit enfin du cœur 
de l'adolescente. Ses yeux devinrent humides; elle embrassa 
Blanche Arnaud, puis n'eut plus qu'une idée : fuir, fuir ce logis 
de paix atroce, de paix sépulcrale. .Non, elle ne voulait pas cette 
paix-là ; non, elle ne voulait pas mourir non plus. Ce qu'elle 
voulait, c'était vivre, connaître l'ivresse de l'amour, le paroxysme 
du bonheur ; c'était les bras de Nicolas pour s'y enfermer, la 
bouche de Nicolas pour la baiser, ses yeux pour y plonger les 
siens. Ses tempes battaient, ses oreilles bourdonnaient. Elle 
quitta brusquement Blanche Arnaud et se trouva, sans savoir 
comment, après avoir marché cinq minutes en aveugle, oppres- 
sée, à bout de souffle, sur l'esplanade de Montmartre. 



LES SABLES MOU VAN S. 63 

Une chaleur torride pesait sur Paris qui, en bas, fumait sous 
le soleil. La ville était noyée d'une buée fauve; on aurait dit un 
lac de vapeur brûlante dont émergeait seulement Ik-bas, la 
coupole étincelante des Invalides. Et la température suffocante 
ayant fait le vide des promeneurs autour de la basilique, la 
frêle Marcelle était seule sur l'Esplanade embrasée, debout, 
contemplant à ses pieds la cité grise dont la rumeur sourde 
emplissait l'air. Elle se moquait du soleil, de l'atmosphère de 
fournaise, de la poussière qui lui entrait aux yeux et aux 
narines. Une rde'e venait de la clouer sur place, frémissante 
jusqu'au vertige : parmi cet océan indistinct des toits, il y avait 
un toit sous lequel, à cette minute précise, était Nicolas. Elle 
perçait la brume de ses prunelles, s'orientait. A force de fixer 
des point de repère, elle découvrit les tours de Saint-Sulpice 
semblables à deux colonnes trapues. Pais Notre-Dame se dessina 
vaguement, et Marcelle délimita le trajet de la rue Bonaparte, 
celui de la rue Visconti. Nicolas était là, à cette place cer- 
taine... 

Comment ! elle avait pu demeurer dix longues, dix affreuses 
journées si près de lui sans le revoir ! Aujourd'hui la seule 
pensée qu'en un point précis de cette immensité, au fond d'une 
chambre lumineuse, il travaillait en silence, la plongeait dans 
une extase. 

Tout d'un coup, elle reprit sa course comme une hallucinée, 
descendit en hâte les escaliers. A la première station de voitures, 
elle prit un taxi-auto et donna l'adresse d'Houchemagne. 

Ces dix jours sans sommeil, presque sans nourriture, l'avaient 
pâlie, et de plus, en ce moment, elle se transfigurait. Elle avait 
à ses lèvres minces un divin sourire, et ses yeux agrandis, 
angoissés par la passion, la rendaient parfaitement belle. Ce 
qu'elle faisait là, elle n'en savait rien; elle allait à Nicolas, tout 
simplement, mais poussée par une telle puissance que rien au 
monde à ce moment ne l'aurait arrêtée. D'ailleurs, elle ne voyait 
aucun obstacle. Moralement, le chemin qui la menait à Nicolas 
était pour elle cent fois plus libre, plus uni, que les rues et les 
avenues ne l'étaient à la machine glissante et trépidante qui 
la précipitait vers l'homme qu'elle aimait. Elle sentait avec- 
délices diminuer la distance. En traversant le boulevard, elle 
eut un petit choc au cœur; elle en eut un second en passant la 
Seine ; elle arriva. 



64 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Madame vient de sortir, lui dit la femme de chambre. 
Madame a reçu une dépêche et elle est allée au téléphone pour 
avoir des nouvelles de M. de Gléden qui se meurt ; mais Monsieur 
est à l'atelier; si Mademoiselle veut, j'irai le chercher. 

Marcelle répondit tranquillement : 

— Inutile de le déranger. Il m'attend pour une leçon. C'est 
moi qui vais monter. 

La domestique ne s'étonna point, et, se retirant, lui laissa 
gravir l'escalier jusqu'à cet atelier mystérieux où personne 
encore, sauf les modèles d'Houchemagne, n'avait pénétré. Mar- 
celle allait à petits pas légers et ne s'arrêta qu'à la porte... 

C'était une porte à moulures grises, assez étroite; Marcelle 
ferma les yeux, eut une lente aspiration, et très doucement, sans 
frapper, tourna le bouton. 

L'atelier d'Houchemagne, du peintre fameux dans les deux 
continens, du génie le plus incontesté de l'heure, lui apparais- 
sait, et elle eut une commotion de surprise : il était semblable à 
un vaste hangar aux murs blancs, sans un ornement, sans un 
bibelot, sans une tenture. Seules, quelques chaises de paille le 
meublaient, avec un pauvre poêle de faïence blanche et un 
pupitre de hêtre pour les cartons. Face au vitrage voilé de cali- 
cot, se dressait l'immense toile commencée où la composition 
s'accusait déjà en traits de fusain, et là-bas, au fond, devant un 
léger chevalet, Nicolas Houchemagne, debout, travaillait à son 
étude du Christ. Marcelle avait ouvert la porte si doucement 
qu'il ne s'était aperçu de rien. Elle demeura quelques secondes 
haletante, puis son désir l'emporta, un cri lui jaillit des entrailles : 
« Nicolas ! » et elle courut à lui. 

Il se retourna et la vit traverser l'atelier, si nouvelle, si 
transformée qu'il la reconnut à peine. Puis elle s'arrêta devant 
lui sans une parole, le regardant. 

Alors lui, qui depuis une semaine, dans le secret de sa 
conscience scrupuleuse, repoussait d'instinct l'image obsédante 
de cette petite fille, trouvant insolite et inquiétant l'intérêt qu'il 
prenait à sa personne, sentit le trouble qu'elle lui causait se 
préciser soudainement. Ce fut une illumination. Depuis un 
temps indéterminé, depuis surtout ce soir où ils s'étaient pro- 
menés ensemble sous les platanes du quai Malaquais, elle était 
entrée en lui, il la portait vivante. Il s'efforça de se maîtriser 
pour lui demander sévèrement : 



LES SABLES MOUVANS. 6S 

— Que voulez-vous, Marcelle ? 

Elle leva sur lui un regard si misérable, si suppliant, que 
tout le sang-froid de Nicolas l'abandonna. Il lui prit les mains, 
l'attira vers lui, disant avec douceur : 

— Vous avez peur que je vous gronde, petite Marcelle, pour 
avoir violé la consigne et forcé ma porte; vous tremblez; mais 
je ne vous gronderai pas. C'est moi qui étais bien sot de vous 
refuser ce plaisir. Vous avez bien fait de venir. Ne craignez 
plus rien; je ne suis pas si méchant ; je vous montrerai tout ici. 

Elle répliqua, la gorge serrée : 

— Laissez-moi m'asseoir un moment près de vous, sans rien 
dire; je n'ai plus... je n'ai plus de forces... 

Il courut lui chercher une des chaises de paille où elle se 
laissa tomber. Elle ferma les yeux, et lui demeura debout devant 
elle, effrayé, la croyant souffrante, se retenant de l'embrasser 
comme on embrasse un pauvre petit enfant malade. 

Et, pour la seconde fois, un éclair de lucidité traversa son 
àme. Il se redressa, eut un regard fier d'artiste puissant sur 4 ces 
mars de chaux où s'accrochaient son Sphinx, son Taureau ailé, 
le Centaure ; où l'on voyait les merveilleuses ébauches du tri- 
ptyque de Saint François, où la Multiplication des Pains, colos- 
sale, s'esquissait triomphalement, annonçant déjà l'œuvre mai- 
tresse, la plénitude du talent; et il se retrouvait bien étonné 
d'apercevoir dans ce repaire de travail, d'où il avait farouche- 
ment chassé tous les intimes, cette frêle forme de jeune fille si 
humble, si craintive. 

En cette adolescente qui le désarmait, l'attendrissait, som- 
meillait pourtant la bête féminine inconsciente et terrible qu'il 
ne connaissait pas, dont il ne pouvait ni se métier, ni se garder. 
Seule une alarme obscure l'avertissait du péril, mais de quelle 
voix lointaine et sourde ! 

— Nicolas, murmurait Marcelle, si je mourais, auriez-vous 
un peu de chagrin ? 

— Mourir! répéta-t-il angoissé, vous parlez de mourir; mais 
vous êtes la santé même. Mourir! vous voudriez mourir? 

Elle ne répondit pas de tout un instant, accablée. Il souffrait 
de sa souffrance. De nouveau, il lui prit les mains et les caressa, 
dans un trouble extrême. Alors elle se mit debout, et avec un 
soupir déchirant, les yeux dans ses yeux : 

— Vous ne me comprenez pas ?... non ?... 

TOME XII. — 1012. V, 



t)6 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ah! Marcelle! dit Nicolas en se détournant, que va-t-il 
arriver de nous ? 

Elle s'abattit dans ses bras en sanglotant, et ils s'enlacèrent, 
en pleurant ensemble. Ce fut Ilouchemagne qui se reprit le 
premier et la repoussa. 

— Nous ne pouvons pas nous aimer, Marcelle, ce serait abo- 
minable; je ne suis pas libre, moi; pensez à Jeanne. N'atten- 
dons pas que ce sentiment mauvais nous envahisse ; il est temps 
encore de réagir. 

— Réagir! fit-elle, en se redressant. Réagir ! mais votre 
amour, c'est ma vie ! Cesser de vous aimer, Nicolas? Mais vous 
ne voyez donc pas ce qui se passe en moi ? Je ne suis plus rien 
qu'une chose qui vous aime. 

Il tomba à genoux devant elle en se bouchant les yeux et 
les oreilles. 

— Ayez pitié de moi, taisez-vous, ne voyez-vous pas que 
moi aussi, moi aussi... Et je ne peux pas, pourtant, je ne 
veux pas ! 

Marcelle prononça : 

— C'est pour cela que je vais mourir. 

Alors, il la reprit dans ses bras, saisi d'une inquiétude folle. 
Non, ce n'était pas vrai, n'est-ce pas; elle ne se tuerait pas? 
Mais, plus il la regardait, plus il comprenait que cette fille taci- 
turne et volontaire pouvait accomplir tout ce qu'elle aurait 
décidé. Elle disail : 

— Croyez-vous que j'aurais peur? La mort, je m'en moque. 
Vivre sans votre amour! ah! non, non. Bien d'autres qui ne 
me valaient pas ont eu la minute de courage nécessaire, je 
l'aurai, allez, Nicolas. 

Et il vit que c'était sûr, qu'elle ferait comme elle aurait dit, 
qu'en le quittant, elle courrait à la Seine. Alors, des sentimens 
désordonnés le bouleversèrent : une pitié violente, une admira- 
tion pour cette frêle enfant virile, et un désir de disputer à la 
mort ce corps si mystérieux de vierge. Il la prit au poignet : 

— Non, reste, je ne veux pas que tu meures; je t'aimerai. 
J'aime Jeanne, je t'aimerai aussi. Ce sera ignoble, mais tn 
vivras. 

Elle redevint farouche : 

— Je veux être aimée seule. Cousine Jeanne ne sait pas 
t'aimer; je serai ton amante, ta seule amante. Tu ne peux pas 



LES SABLES MOU VAN S. 67 

comprendre ce que je suis; personne ne m'a connue. J'ai plus 
de cent vies en moi. Mon aspect est un mensonge; tu ne sais 
pas ce que je puis aimer. Tiens, je n'ai à te dire qu'une chose, 
mon amour est le frère de ton génie, il l'égale. Cousine Jeanne, 
je... 

Elle s'arrêta net, pour dissimuler l'expression de haine 
qu'avait prise soudain son regard. Nicolas, tremblant, l'écoutait 
et l'admirait, dominé peu à peu par la femme toute-puissante 
qu'était cette prétendue petite fille. 

— Tu seras la seule, mais promets-moi que tu vivras. 

— Avec ton amour! Ah! si je vivrai, Nicolas! 

Et elle le couvrait de baisers enfantins, mêlant son igno- 
rance et sa passion dans son impudeur. Un bruit dans la maison 
la fit sursauter ; il la repoussa : 

— Arrête... si c'était Jeanne, que ferions-nous? 

Puis aussitôt revenant à lui, et avec une amertume qui le 
crispait tout entier : . 

— Tu vois, tu vois où nous en sommes; se cacher ainsi, 
quelle abjection, quelle honte! Va-t'en, laisse-moi, je n'ai pas 
le droit de t'aimer. C'est atroce de trahir Jeanne. 

— Ta femme, reprit-elle toute frémissante, c'est moi. 

Alors, il perdit la tète tout à fait. Marcelle n'était plus l'en- 
fant inaccessible dont un homme délicat ne s'approche qu'avec 
respect, avec timidité, avec retenue; l'enfant virginale gardée 
par la fraîcheur même de son àme ; c'était une force implacable 
de la nature, une puissance physique qui l'aspirait irrésistible- 
ment, la bète fascinatrice dont il devenait la proie. Sa figure 
même était changée; en une heure, sous l'orage physiologique 
de cette passion, elle avait atteint à la beauté parfaite, avec son 
col superbe, et ce nez admirable d'une longue ligne droite, qui 
parachevait sa physionomie hermétique. Son mystère affolait 
Nicolas. Encore une minute, et les scrupules de cet homme très 
pur furent comme des oiseaux étouffés qui crient encore un 
peu, puis dont la voix diminue, s'éteint et meurt dans le silence... 

Quand, après une heure, glaciale, impassible plus que jamais, 
Marcelle quitta l'atelier d'Houchemagne, ils étaient liés l'un à 
l'autre par l'indissoluble lien de l'amour. 

Nicolas Houchemagne était resté debout au milieu de l'ate- 
lier, immobile, les bras croisés, sans un geste, sans un regard. 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il sentait que des ruines croulaient toujours en lui, que sa 
vie morale continuait de s'effondrer, que tout s'engloutissait 
dans le cataclysme. Et cependant, il vivait. Il vivait plus que 
jamais; les ruines étaient en feu, et le brasier flambait. 

C'était fini, il était tombé vulgairement comme les autres; 
fini de s'estimer, fini de travailler dans la paix, fini d'exister 
sereinement dans l'intimité de Jeanne, fini de cette vie labo- 
rieuse et simple que, jusqu'à tr.ente-six ans, il avait menée, 
gardant, en dépit de son génie, une sorte d'enfance intérieure. 
Il n'était plus lui-même; un homme méprisable venait de naître 
en lui, qui lui serait désormais à charge jusqu'à la mort. 

Enfin, ce qu'il attendait se fit entendre : un bruit de pas 
légers dans l'escalier : le retour de Jeanne. 

Elle ouvrit la porte, elle entra les yeux rougis et gonflés. 
L'immobilité singulière de Nicolas, debout au milieu de l'ate- 
lier, elle l'attribua à une certaine anxiété qu'il aurait eue, la 
sachant en conversation avec le château de Gléden. 

— Mon pauvre Nicolas, fit-elle en retenant ses larmes, je 
m'en doutais, mon père est perdu. 

Nicolas hésita, puis se maîtrisant : 

— Veux-tu que nous partions dès ce soir ? 

Elle releva sa voilette et son admirable beauté apparut 
défaite par la douleur qu'elle endurait; mais il y avait dans sa 
peine tant de douceur, tant de résignation et de tendresse, 
qu'ainsi, elle charmait encore davantage. Elle répéta : 

— Que nous partions? Mais, Nicolas, tu ne peux m'accom- 
pagner, j'irai seule. 

— Gomment ! je n'irai pas avec toi ? 

Elle s'approcha de lui, et, brisée par le chagrin, elle eut 
cependant assez de force pour se redresser, pour reprendre son 
rôle d'inspiratrice, pour dire en l'enlaçant : 

— Je sais que tu ne peux quitter ton œuvre à cette heure, 
mon Nicolas; c'est l'instant le plus délicat, le plus difficile et 
aussi le plus décisif de ta crise d'artiste. Tu comprends, moi, 
je sens et je suis toutes les phases de ta création. Aujourd'hui, tu 
es à la veille de parfaire ta figure du Sauveur, qui sera le chef- 
d'œuvre de ta vie; je sais que tu l'as en toi, qu'elle vient au 
jour de minute en minute, que demain, peut-être, elle sera là, 
vivante, pour la joie éternelle du Monde, et moi, une pauvre 
femme qui souffre comme tant d'autres, j'exigerais que, pour 



LES SABLES MOUVANS. 69 

ma consolation particulière, tu compromisses ton œuvre en 
allant ressentir d'atroces émotions ? Non, Nicolas, tu resteras à 
ton chevalet en pensant à moi. 

— Il faut que je parte avec toi, balbutia Houchemagne d'une 
voix sourde. Je ne puis t'abandonner, ma pauvre Jeanne. 

A ce mot de compassion, la jeune femme cessa de se conte- 
nir; ses larmes jaillirent à Ilots, elle se mit à parler avec une 
abondance désolée de son père, de son enfance, des soins qu'il 
lui donnait, si maternels, si surprenans chez un homme. Elle 
rappelait tous ses souvenirs : il l'avait veillée treize nuits, lors 
d'une scarlatine. L'hiver, il se privait des soirées auxquelles il 
était invité pour ne pas la laisser seule au château. Ah! les 
promenades exquises qu'ils faisaient au printemps. Mon Dieu ! 
comme il l'avait chérie ! Et elle se tordait les mains. 

— Je pars avec toi, reprenait Nicolas, il faut que je parte. 
Alors, elle le mena devant le chevalet où l'image du Christ 

1 se dressait déjà au trait noir, si troublante. 

— Ma consolation, dit-elle en pleurant, ce sera ta gloire, ce 
sera le succès de ce tableau. Il me sera bon au retour, quand je 
te reviendrai meurtrie, de goûter la beauté de ton œuvre. Je suis 
forte, tu sais, je saurai souffrir. 

— Ma pauvre Jeanne ! ma pauvre Jeanne ! répétait-il en la 
contemplant d'un regard étrange. 

Quand elle eut fait en hâte, avec sa femme de chambre, 
les préparatifs de départ, elle vit Nicolas accourir à elle avec 
une sorte d'effarement. Il venait de passer une heure seul, dans 
l'obscurité de son atelier; l'ivresse de sa faute se dissipait, la 
honte lui montait du fond de l'àme, et il se sentait si faible 
qu'il cherchait un appui. 

— Jeanne, ma bonne Jeanne, suppliait-il, emmène-moi, il 
faut que tu m'emmènes; je ne peux pas rester tout seul ici. 

A ces mots, elle crut à un accès de découragement, à une 
lassitude; elle se mit à l'exhorter, à lui montrer la réussite 
proche, et elle évoquait la toile avec tous ses personnages, 
grouillante de foule, palpitante de vie, radieuse de divinité. Et 
Nicolas qui, depuis huit années, s'exaltait à ces sortes de dis- 
cours, s'y enflammait, y retrouvait toujours l'excitation néces- 
saire, s'irrita aujourd'hui de les entendre résonner à faux, de 
trouver Jeanne si incompréhensive, si loin de la vérité. Il lui 
en voulait de ne pas deviner la trahison, de ne pas le sauver du 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

péril. Il la comparait à l'autre. Elle aussi jadis sciait offerte à 
lui. « Je suis la servante de votre génie, » lui avait-elle dit sua- 
vement. Mais Marcelle était venue, enfantine et passionnée, 
l'abreuver, d'un coup, du plus violent, du plus impétueux 
amour. Ah! qu'il était pâle et insipide aujourd'hui, l'amour 
angélique de l'inspiratrice! Et encore c'était elle qui refusait 
de le sauver, qui le rejetait à l'autre... 

— Soit, fit-il, je reste. 

Le lendemain, bien que Marcelle et Nicolas ne se fussent 
donné aucun rendez-vous, il sortit de bonne heure pour la 
rencontrer dans la rue. A huit heures et demie, il la vit débou- 
cher de la porte cochère, longer la vitrine des Dodelaud, sourire 
en l'apercevant. Ah ! que ce sourire lui fut délicieux ! Il y retrou- 
vait tout le goût de son amour et la fraîcheur de fleur de son 
enfantine maîtresse. Etait-ce donc vrai qu'à trente-six ans, en 
pleine maturité, il était aimé de cette adolescente ? 

Leurs mains s'étreignirent ; ils ne se dirent rien et marchè- 
rent côte à côte jusqu'à l'entrée des Beaux-Arts. Arrivés là, 
Marcelle demanda seulement : 

— Allons jusqu'à la porte de la rue Bonaparte. 

Ils tournèrent le coin du quai, s'engagèrent dans l'étroite rue. 
Bientôt les grilles de l'Ecole apparurent avec sa cour profonde, 
ses fragmens d'architecture délicate, ses portiques parmi laver- 
dure. Mais là Nicolas, retenant Marcelle, dit à son tour : 

— Viens, Jeanne est partie, nous serons seuls. 

Et elle le suivit de cet air béatifique qui la rendait mécon- 
naissable. 

Quand ils se retrouvèrent encore une fois en tête à tête dans 
le grand atelier inondé de lumière, Nicolas prit Marcelle dans 
ses bras* 

— Maintenant que je suis à toi, lui dit-il avec une ferveur 
qui faisait trembler sa voix, il faut que je te livre tout le secret 
de ma vie d'artiste; tu me verras travailler comme tu l'as 
désiré, Marcelle; tu connaîtras mes transes et mes joies; tu 
connaîtras mon œuvre informe et imparfaite; je t'associerai à 
mes rêves. 

Puis la serrant avec un frémissement fou : 

— Et tu auras un grand talent; je veux que tu sois une 
divine artiste. Tout ce que je sens, je le ferai passer en toi. Tu 
es en même temps mon|amante et mon élève, Marcelle. 



LES SABLES MOUVANS. 71 

Elle répondit : 

— Je ne voudrais plus d'autre maître que toi^ 

Alors il la mena devant l'immense esquisse où les silhouettes 
se découpaient en noir sur la toile blanche. Là, il se mit à conter 
le sujet de son tableau. A gauche, sur une pente gazonnée, 
s'était répandue la foule, tout entière orientée vers Jésus, sus- 
pendue à ses lèvres. Au premier plan, un peu à gauche, se tenait 
le Sauveur avec ses disciples. Tous ces pauvres gens mouraient 
de faim, et ils n'y pensaient même pas. Heureusement que le 
Sauveur veillait sur eux. Et c'était cette sollicitude adorable, 
ce mystère, dont Nicolas avait voulu faire l'àme de son 
tableau. 

— Connais-tu cet évangile, Marcelle? demanda-t-il. 

— Non, dit Marcelle, je ne le connais pas.: 

Il eut une sensation subtile et étrange : qu'elle était d'une 
autre race que lui, parlait une autre langue: mais ce ne fut 
que fugitif, et il ouvrit ses cartons pour étaler par terre les 
innombrables études préparatoires. Tous deux s'agenouillèrent, 
et devant les yeux de Marcelle passèrent d'admirables dessins 
où la maîtrise d'Houchemagne s'accusait dans chaque traits 
C'était Philippe, André, c'étaient des têtes de femmes extasiées, 
puis la foule. C'était aussi le petit enfant qui avait cinq pains 
d'orge et deux poissons, c'étaient des morceaux de draperie 
pour la tunique du Christ. Enfin, c'étaient des paysages.: 

Marcelle était saisie d'admiration. Puis elle voulut revoir 
le Sphinx, le Centaure. Elle allait, s'arrètant à chaque toile, 
parcourant des yeux la grande pièce sévère : 

— Je l'adore tel qu'il est, l'atelier de ton génie, dit-elle sou- 
dain. Certes, je ne me le figurais pas si dénudé, et, quand il 
m'est apparu hier, j'ai eu, je t'assure, une singulière émotion; 
mais tu m'y semblés plus grand, plus beau... 

Et l'enlaçant presque avec violence : 

— Et puis, ce sera le sanctuaire où nous nous aimerons, 
n'est-ce pas? 

Nicolas eut un sursaut qui le dégagea. Ses yeux étonnés se 
fixèrent sur Marcelle. 

— Nous aimer ici! Oh! y penses-tu? Mais ce n'est pas pos- 
sible, ma pauvre chérie. Tu crois que je pourrai travailler, 
reprendre mon œuvre, la revoir en face, quand le souvenir de 
nos baisers flottera encore entre ces murs? Nous aimer ici, dans 



T2 REVUE DES DEUX MONDES. 

cette pièce où il n'y a jamais eu que mon art et moi, où je n'ai 
même pas introduit une idée étrangère ! 

Sa voix commençait à trembler; il poursuivit : 

— Nous aimer ici, ma pauvre petite! Tu n'as donc pas com- 
pris que nous sommes deux malheureux, que notre amour est 
odieux, qu'une honte est dans toutes nos caresses! Marcelle, 
j'ai trahi la femme à qui je devais tout, — oui, mon talent et 
mon bonheur, je devais tout à Jeanne, — et je me suis repris 
à elle qui me chérit toujours avec la même générosité, la 
même bonté, la même tendresse. Ah! je t'aime, oui, je suis à 
toi pour toujours, mais je suis tombé, je suis tombé plus bas 
que personne, et je me méprise, je me hais. Nous avons fait le 
mal, Marcelle, notre amour est maudit, et il faut le cacher, il 
ne faut pas que mon œuvre le voie! 

Il eut un sanglot déchirant et s'abattit par terre, au pied du 
chevalet où, sur la toile blanche, la figure divine s'esquissait, 
majestueuse. De longs soubresauts soulevaient ses épaules; il 
pleurait en criant : 

— Ah! Marcelle, qu'avons-nous fait! qu'avons-nous fait! 
Mais elle, droite et sévère, un léger tremblement aux lèvres, 

et d'une voix qu'une secrète colère altérait : 

— Odieux? maudit? notre amour? Je me demande pourquoi. 
Quel mal faisons-nous? Cousine Jeanne ne pourra jamais savoir 
et n'aura nul chagrin; alors? C'est bon de s'aimer. Si tu m'avais 
repoussée, je serais morte a présent. 

Et, s'agenouillant tout près de lui pour le reprendre, elle 
ajouta plus doucement : 

— Comment peux-tu trouver une honte à notre tendresse! 
Il la contempla longuement, et de nouveau l'attirant dans ses 

bras : 

— Ma pauvre petite fille, c'est moi seul qui suis coupable ; toi, 
tu ne savais pas; tu me faisais le don de ton amour comme un 
petit enfant offre son sourire. C'est moi, l'homme conscient et 
averti, qui ai seul péché. Tu es pour moi au-dessus de toutes 
les femmes; pour que tu sois heureuse, je consens à n'être toute 
ma vie qu'un misérable. 

— Tu me reprocheras souvent notre pauvre amour... 

— Non, Marcelle, jamais; je souffrirai seul. 

— Si je suis venue te faire souffrir, autant disparaître. 
Veux-tu?... dis un mot, ce ne sera pas long. 



LES SABLES MOUVANS. 73 

Alors il eut une frénésie de passion pour la retenir. La perdre 
après l'avoir serrée dans ses bras, après avoir goûté son amour? 
Ah! toutes les tortures morales, oui; mais que jusqu'à la fin il 
pût conserver au moins sa présence, ses baisers, la bienheu- 
reuse folie de s'aimer si fort! 

Dès ce jour-là, Nicolas décida qu'il chercherait deux jolies 
chambres dont ils feraient le logis de leur amour. L'atelier serait 
réservé aux leçons d'art, à ces causeries où il reforgerait le talent 
de Marcelle. Et pendant que la jeune fille, à l'heure de la sortie 
de l'Ecole, regagnait le quai Malaquais, lui, s'en alla au hasard 
des rues, guettant les écriteaux appendus aux façades, faisant 
avec accablement ce premier pas dans le chemin tortueux et 
clandestin de l'adultère. 

Lorsque Marcelle rentra pour déjeuner, une grande nouvelle 
avait bouleversé la maison. Hélène revenait. Elle revenait au 
foyer paternel à dix-neuf ans, avec l'âme inconnue que lui avait 
pétrie avec tant de soins, tant de zèle, tant de sagesse tradition- 
nelle, la sainte M me Trousseline. Paris lui était maintenant néces- 
saire pour ses études; elle devait y commencer son stage et s'in- 
scrire pour l'année scolaire à l'Ecole de Pharmacie, et ce n'était 
pas trop tôt que de chercher dès maintenant l'officine autorisée 
où elle s'initierait à la pratique du métier choisi. Les Fontœuvre 
éprouvaient de ce retour une émotion extraordinaire. 

— Es-tu contente, Marcelle? questionna Jenny Fontœuvre 
au déjeuner. On ne sait jamais ce que tu penses. 

— Que sais-je, moi ! fit Marcelle ; à peine si je connais Hélène. 
C'est une étrangère que je ne demande qu'à aimer. Voilà tout. 

— Qu'est-ce que Marcelle a donc de changé? dit alors tout à 
coup François en dévisageant sa sœur. 

— Tu me trouves laide? 

— Non, au contraire. 

Le père et la mère, à leur tour, observèrent Marcelle. A la 
vérité, ils ne s'étaient pas aperçus qu'elle devint si jolie. 

— On m'a toujours tant répété que j'étais affreuse, dit 
Marcelle amèrement. 

\[me Fontœuvre ajouta seulement : 

— Hélène aussi, nous la trouverons transformée. 

La pauvre Fontœuvre avait trop de soucis pour s'occuper 
beaucoup du physique ni du moral de sa fille : le loyer, les 
fournisseurs, François qui commençait à faire des dettes, c'était 



74 REVUE DES DEUX MONDES. 

beaucoup pour son esprit léger que l'idée d'une toile, la façon 
de traiter un fond, de disposer des fleurs dans une corbeille 
suffisaient à absorber. Elle parvenait toujours à se tirer d'affaire. 
Les Dodelaud, ou les tîls Vaugon-Denis, plaçaient de temps en 
temps un tableau du ménage, ou bien, de-ci, de-là, procuraient 
un portrait. Mais après combien d'angoisses arrivaient les cinq 
cents francs nécessaires! François gagnait maintenant cinq 
louis par mois chez un architecte ami de son père. Mais, au 
printemps, il avait saigné ses parens pour offrir à la comtesse 
Oliviera un voyage en Suisse qu'elle s'était butée à obtenir de 
lui. Il lui restait attaché par faiblesse, par veulerie, suivant 
ses caprices avec une sorte d'écœurement. Et la vieille Juliette 
Angeloup, qui se complaisait à cette fade idylle, disait avec 
délice à Jenny Fontœuvre, lorsque sa fille avait entraîné le 
malheureux garçon dans quelque extravagance : 

— Eh bien ! voilà que les enfans ont encore fait des folies. 
Jenny souriait, par complaisance. Cette maîtresse détraquée 

ne lui convenait guère pour son fils, d'autant moins qu'elle 
ne lui trouvait ni esprit, ni cœur. Mais c'était ainsi. Qu'y faire? 
Hélène arriva de Saintes le lendemain, les paupières encore 
rougies d'avoir quitté la chère grand'mère. C'était une belle 
grande fille aux yeux noirs, qui ressemblait à son père. Marcelle 
et sa mère trouvèrent qu'elle avait extrêmement bonne mine, 
mais que sa toilette datait un peu. Elle portait une de ces robes 
provinciales si bien cousues qu'on ne peut ni les déformer, ni 
les user, et qu'il faut bien mettre deux années de suite, tant 
elles gardent bonne façon. Sa fraîcheur faisait ressortir la 
pâleur parisienne de la maigriote Marcelle. 

— Tu es bachelière, toi, lui dit François, tu as de la veine. 

— C'est bien, cela, ma petite Hélène, intervint Pierre Fon- 
tœuvre, d'être une femme savante et d'avoir gardé ta simplicité 
de jeune fille. 

— La belle affaire aujourd'hui d'être bachelière, reprit 
Hélène avec un bon rire. 

Elle devait occuper l'étroit cabinet où couchait M me ïrousse- 
line lors de ses voyages à Paris. Elle passa tout un jour à y 
ranger avec tant d'ordre ses bibelots et ses livres, qu'elle trouva 
de la place pour tout et qu'on aurait dit une véritable chambre. 
Ce qui ravissait les parens, c'était cette aisance avec laquelle on 
la voyait passer des occupations féminines les plus vulgaires 



LES SABLES MOU VAN S. 75 

aux soucis de sa carrière. Elle faisait l'étonnement de Pierre 
Fontœuvre lorsqu'elle expliquait son plan : trouver, son stage 
une fois fait, un emploi dans une grande pharmacie parisienne, 
et y continuer ses études tout en gagnant sa vie, ce qui serait 
un tour de force, étant donné la fréquence des cours, mais ne 
l'effrayait pas. Puis bientôt elle quittait la causerie familiale 
pour aller retrouver Brigitte. Elle tenait de M me Trousseline une 
foule de vieilles recettes culinaires, des secrets de province 
pour conserver les fruits, fabriquer des liqueurs, et confec- 
tionner mille bonnes choses. Quand la blanchisseuse rapporta 
le linge, elle entreprit de le visiter. 

Le premier jour, les deux sœurs s'observèrent en silence, 
curieuses l'une de l'autre et se tenant pourtant sur la réserve 
comme deux femmes qui s'ignorent mutuellement. Mais dès le 
lendemain, Hélène, qui pressentait en Marcelle une jeune fille 
totalement différente d'elle-même et comme un monde nouveau 
où il lui tardait de pénétrer, commença de se livrer personnel- 
lement pour obtenir des confidences. Elle parla de Saintes, des 
histoires de la ville, puis de sa propre enfance, et même du 
goût qu'elle avait eu, à seize ans, pour un jeune docteur dont 
elle avait attendu vainement une demande en mariage. Mais 
Marcelle, qui n'était à la maison qu'un corps sans àme, toujours 
absente, ne pensant qu'à Nicolas, l'écoutait indifférente, répon- 
dait par des mots distraits, plus impénétrable et taciturne que 
jamais. 

— Voudrais-tu te marier? lui demanda Hélène ingénu- 
ment. 

— Moi, répondit Marcelle avec un frémissement de tout son 
être, je ne me marierai jamais. 

Ce jour-là, Houchemagne venait diner chez les Fontœuvre. 
il arriva très ému. Un télégramme lui avait appris la mort de 
M. de Gléden. Les Fontœuvre connaissaient peu cet oncle très 
casanier, qu'on ne voyait qu'à de rares intervalles ; mais ils 
aimaient tendrement la charmante Jeanne et s'affligeaient de 
son deuil. Jenny insinua même : 

— Comme elle doit souffrir, seule, là-bas!... 

Et Houchemagne, qui, resté sous le prétexte de son travail, 
n'avait pas, depuis le départ de sa femme, touché une brosse,, 
n'osa pas se disculper. Il répondit seulement : 

— Oui, elle doit souffrir... 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

Hélène et sa mère se mirent à discuter les questions du 
deuil. Marcelle, pour un conseil professionnel, entraîna Nicolas 
à l'autre bout de l'atelier. 

— Ta femme va rester plusieurs jours là-bas, je pense. Nous 
aurons le temps de faire notre nid, hein? 

— Oh ! ne dis pas cela ! supplia l'artiste ; pense à sa dou- 
leur. 

— Tu l'aimes encore ; je la déteste. 

Elle le regardait, en parlant, jusqu'au fond de l'àme ; il en 
frissonna, et aussitôt un cri d'amour fut sur ses lèvres ; il ne se 
réprima qu'avec peine, en observant que, là-bas, Hélène s'était 
tue et les regardait. 

Au diner, qu'une tristesse assombrissait, on parlait peu, 
quand Marcelle, souverainement heureuse et incapable de jouer 
un chagrin qu'elle était si loin de ressentir, étonna tout le 
monde en prenant la parole. 

— Tu sais, dit-elle à son père, je ne serai décidément pas de 
ton école.. C'est Nicolas qui est dans le vrai ; c'est lui que je 
veux suivre ; il sera mon maitre. 

— Et l'atelier, et Seldermeyer? s'écria Jenny Fontœuvre, 
effrayée. 

— Je ne demande pas mieux, repondit Houchemagne, que 
de donner des conseils à Marcelle. Mais il serait bon qu'elle 
continuât ses cours. Seldermeyer est un excellent patron pour 
la technique et il faut avant tout que Marcelle possède un solide 
métier. 

Elle soupira. Ils brûlaient l'un et l'autre de s'appartenir 
entièrement, même dans l'art. Il était jaloux de l'enseignement 
d'un autre; elle réprouvait le moindre avis qui ne tombait pas 
des lèvres de Nicolas. Mais les cours des Beaux-Arts étaient 
nécessaires à leur mensonge. Quant au pauvre Fontœuvre, il 
répondit avec une amertume que Marcelle ne remarqua même 
pas : 

— Tu es bien libre, ma petite, tu es bien libre. 
Houchemagne, ce soir-là, partit fort tard. Il ne pouvait se 

résoudre à quitter Marcelle. Il trouva le moyen de lui glisser à 
l'oreille qu'il l'attendrait le lendemain, à l'heure du cours. 
C'était pour la conduire à l'appartement qui devait abriter leurs 
rencontres. Mais jusque-là, que ferait-il? Un devoir, qu'il trou- 
vait abominable, s'imposait à lui : écrire à Jeanne une lettre 



LES SABLES MOUVANS. 77 

affectueuse, la tromper à chacun de ses mots, jouer une ten- 
dresse qu'il n'avait plus. La pitié, un respect presque religieux 
pour cette admirable femme, une sourde colère contre ses droits 
d'épouse, un contre-coup de la haine que Marcelle éprouvait 
pour elle, tous ces sentimens luttaient en lui, le martyrisaient. 
En rentrant chez lui, il se mit à son écritoire, et déchira coup 
sur coup deux lettres trop aimantes, dont il trouvait l'hypo- 
crisie indigne de lui. Le regret incessant qu'il avait de Marcelle, 
dès qu'il ne jouissait plus de sa présence, l'empêchait de dor- 
mir et rendait ses nuits pénibles. Plutôt que de se coucher, il 
monta à son atelier, l'éclaira et vint s'arrêter devant son 
tableau. 

La toile demeurait toujours ce qu'elle était cinq jours aupa- 
ravant, quand Jeanne était partie. 11 n'avait pas non plus ajouté 
un trait à son étude du Christ. Gomment, au retour de sa 
femme, expliquerait-il son oisiveté? Il essaya de se recueillir.: 
Dans le mystère de cette nuit silencieuse, — il était environ 
une heure du matin, — il lui semblait que le désordre de sa 
vie intérieure allait s'apaiser, que les pures idées si nettes, si 
calmes, d'autrefois, l'illumineraient de nouveau. Et il se pre- 
nait le front à deux mains; mais sa conception même le fuyait. 
Il ne pouvait plus avoir d'autre souvenir que celui de Marcelle. 
Toujours il voyait apparaître le délicat visage hermétique à la 
minute précise où le sourire en détendait les traits, en livrait 
le mystère. C'était comme une hallucination. Il lui semblait 
qu'en avançant la main, il aurait touché Marcelle. 

Alors il supputait les jours. Encore une semaine et, les 
funèbres cérémonies terminées, Jeanne reviendrait. Il avait le 
temps, en donnant un effort excessif, de parachever son Christ 
pour montrer à sa femme un travail en apparence normal. Et il 
reprit son fusain pour ajouter, dès cette nuit, quelques traits à 
la silhouette encore indécise. Mais les préoccupations de l'appar- 
tement choisi la veille l'assaillirent. C'était, dans une maison 
neuve, derrière le Panthéon, deux grandes pièces blanches au 
rez-de-chaussée où tous deux se leurreraient de leur union illu- 
soire. A prix d'or, il avait obtenu d'un tapissier que ce logement 
fût prêt le lendemain. Le serait-il? Marcelle trouverait-elle, en 
arrivant, la douceur, le bien-être qu'il désirait? Aussitôt, l'espoir 
de cette première rencontre, de cette matinée d'ivresse dans ce 
logis immaculé, lui donna un battement de cœur. Ses bras 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'ouvrirent. Il se surprit à prononcer des mots de tendresse. Et 
à ce moment, debout devant sa toile, il vit enfin ce grand des- 
sin noir, ce Christ si pur, si compatissant qui était son œuvre, 
qu'il avait créé dans la sérénité, quelques jours plus tôt. Un 
désespoir le prit; il jeta le fusain qui se brisa, et s'abattit sur 
une chaise, si torturé de l'horreur de lui-même, qu'il lui sem- 
blait ne pouvoir continuer à vivre. 

Quand ils arrivèrent rue de l'Arbalète le lendemain, ils ne 
furent pas seuls:. des ouvriers posaient, aux grandes fenêtres, les 
rideaux de mousseline blanche qu'il avait voulus pour accen- 
tuer en ces deux pièces le caractère virginal de jeunesse dont 
il voulait envelopper toujours son enfantine maîtresse. Elle 
exultait, admirait tout, pleurait de joie. Mais Nicolas venait 
d'être serré au cœur par une atroce pensée, en voyant travailler 
les ouvriers, en entendant planter les derniers clous. Tout ce luxe 
qu'il avait choisi pour Marcelle, ces tapis de Perse si clairs, si 
coûteux, ces tables laquées qu'il avait exigées d'un xvm e siècle 
authentique, ces délicats fauteuils recouverts de brocart blanc, 
ce lit copié sur celui de Trianon, et qui était une folie, ce n'étaient 
pas ses minces ressources d'artiste désintéressé qui les solde- 
raient. Lui qui, sans besoins personnels, s'était livré à son art 
ingénument, en dehors du moindre souci d'argent; lui qui, des 
mois entiers, s'absorbait dans l'exécution de grandes toiles 
invendables, sur de n'en tirer jamais un profit matériel, et qui, 
de ce fait, ne possédait strictement rien en propre, venait de 
s'engager sans calculer en des prodigalités qu'il ne pouvait 
même apprécier. Comment admettre que la fortune de Jeanne 
les supporterait ? Mais comment s'acquitter autrement de ses 
dettes? Et de nouveau toute la lie de son trouble bonheur lui 
remontait aux lèvres. 

— Ah! que je suis heureuse ! que je suis heureuse ! répétait 
Marcelle, extasiée. 

Dès qu'ils furent libres, elle courut à lui les bras ouverts; 
mais lui, tout frémissant et caressant seulement ses mains : 

— Si tu voulais, aujourd'hui tu serais seulement ma petite 
fille, une petite fille douce et docile comme tu sais l'être et avec 
qui je causerais paisiblement. Notre pauvre vie amoureuse com- 
mence, Marcelle, douloureuse, misérable d'être si coupable ; 
pourtant, il faut que nous l'ordonnions pour le moindre mal, 
que nous ne ménagions pas les sacrifices qui purifient; il faut 



LES SABLES MOU VAN S. 79 

que Jeanne ne souffre pas ; il faut que nous sachions quelquefois 
nous sevrer l'un de l'autre pour qu'elle puisse conserver l'igno- 
rance de son abandon. Veux-tu? 
Marcelle se redressa, toute blême. 

— Est-ce que moi je ne souffre pas par elle ? Si tu ne lui 
étais pas lié, est-ce que je ne t'aurais pas tout entier, à la face 
du monde? Pense que tu m'aimes, toi le plus grand artiste du 
siècle, et que je n'ai même pas l'orgueil de le dire à cause de 
cette femme ! Ne serait-ce pas son tour de souffrir? Tiens, pour 
me venger d'elle, je voudrais presque qu'elle nous surprit, qu'elle 
comprit bien que ta vraie, ta seule amante désormais, c'est moi! 

Et Nicolas malgré lui, en serrant Marcelle contre son cœur, 
éprouvait un désir semblable qui l'épouvantait. 

— Ma chérie, je t'en prie, rachetons un peu de notre faute 
par un effort sur nous-mêmes. Si tu voulais, avant le retour de 
Jeanne, nous ne nous verrions plus et je tâcherais de travailler 
pour qu'elle ne s'inquiétât pas d'une inexplicable inaction, pour 
qu'elle trouvât, dans la progression de mon œuvre, une compen- 
sation à ses peines. 

Marcelle le regardait fixement. 

— Comme tu es bon, toi ! finit-elle par dire avec une sorte 
d'envie. 

C'était donc décidé, de toute la semaine ils se priveraient de 
toute rencontre. Elle en venait, par servilité féminine, à accepter, 
sans rien y comprendre, cette loi du sacrifice que son amant lui 
imposait. Lui comptait non seulement utiliser cette séparation 
pour son œuvre, mais se plonger dans cette souffrance avec tout 
l'élan de sa nature mystique, comme s'il devait laisser, au fond 
du bain douloureux, la honte de son adultère. 

D'ailleurs, dès ce matin-là il trouva sa récompense. Il put 
écrire à Jeanne une lettre débordante de pitié, une lettre sin- 
cère, jaillie de son cœur, qui, une fois partie, lui laissa un peu 
d'apaisement. Et remontant alors à son atelier, il retourna aux 
esquisses qu'il avait faites d'après des modèles divers : un jeune 
Grec, entre autres, fourni par Vaupalier, et un vieil Italien 
familier des Beaux-Arts. En deux heures, avec sa facilité cou- 
tumière, il eut construit, de son dessin à la fois ferme et doux, 
une tête de Christ définitive. 

Sa nuit fut longue, sans sommeil, hantée par l'image de 
Marcelle, et la lutte commença dès le matin, quand vint l'heure 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

où elle se rendait à l'atelier et où il pouvait au moins, rien qu'en 
descendant, l'apercevoir dans la rue. Cependant il ne faiblit pas 
et, pour chercher une diversion à son désir, revint à sa toile 
pour la revoir au jour. 

Mais à son chevalet, un cri de douleur lui échappa. Où était 
le divin visage de ses rêves ? où était la divine mansuétude, la 
divine noblesse capable de faire trembler la foule, la divine 
toute-puissance ? Qu'avait-il fait ? Nul ne frémirait jamais 
devant cette tète banale, nul ne pleurerait. Aucune émotion ne 
ravagerait les âmes à la vue de son tableau. 

Et frénétiquement, d'une boule de mie de pain, il effaça son 
travail de la veille ; dès lors le Christ apparut drapé dans les 
plis de sa tunique, avec le geste impérieux du Tout-puissant, 
et une large tache grise semblant masquer la tète. 

Plus de deux heures, Houchemagne demeura accablé devant 
sa toile, triste comme un damné, effrayé par l'obligation de tra- 
vailler quand même, d'avoir à produire, dans un délai irrévocable, 
un labeur au-dessus de ses forces. Jeanne reviendrait, Jeanne 
allait revenir; que dirait-elle devant cette figure informe? 

De tout le jour suivant, il n'eut pas le courage d'entrer dans 
son atelier. Le besoin de revoir Marcelle le tourmentait de plus 
en plus; mais il résistait à la tentation, sûr que cette victoire le 
relèverait un peu de sa déchéance. Cependant, l'après-midi, il 
courut s'enfermer rue de l'Arbalète, et c'était dans le désir 
inavoué qu'elle y viendrait peut-être. Et le soir, l'attente l'avait 
exaspéré, à un tel point, qu'il était sans force pour lutter davan- 
tage et qu'il s'achemina vers le quai Malaquais. Les Fontœuvre 
sortaient de table quand ils le virent arriver. On remarqua sa 
mine défaite. Il s'en expliqua sur une migraine. Et Marcelle 
était rigide, illisible. 11 vint à elle en dernier; ils se serrèrent la 
main en silence. Ils ne savaient s'ils souffraient ou s'ils goûtaient 
leur plus grande joie possible. On s'occupa beaucoup d'Hélène. 
La chère petite était servie par une chance miraculeuse. Un 
vieux pharmacien de la rue du Bac, charmé par son intelli- 
gence, ses idées originales de femme nouvelle, et son petit air 
grave, l'acceptait pour le temps de son stage et promettait de 
la garder comme élève, son année finie, si elle répondait à ce 
qu'il augurait de sa mine. Pierre Fontœuvre ne tarissait pas sur 
cette histoire qu'Houchemagne dut entendre dans tous ses détails. 
Hélène riait comme une grande enfant, se voyait déjà pesant 



LES SABLES MOUVANS. 81 

des poisons, roulant dos pilules, pilant des poudres, collant des 
cachets. Pendant ce temps, Nicolas et Marcelle étaient enfin l'un 
près de l'autre et se recueillaient dans leur bonheur. Parfois 
leurs regards se croisaient en silence. Ils ne purent rien se dire 
de toute la soirée, et cependant telle était la véhémence et l'ex- 
pression de leur désir en leur regard, que ni l'un ni l'autre 
n'eut un doute sur l'engagement muet qu'ils prirent en se quit- 
tant. Et en effet, le lendemain, à l'heure où, à l'atelier des 
femmes, Seldermeyer arrivait pour la leçon, au fond de la 
chambre blanche, là-bas, derrière le Panthéon, Nicolas et Mar- 
celle, — toute résolution, toute promesse oubliées, — étaient 
aux bras l'un de l'autre. 

A la fin de cette nouvelle journée de faiblesse qui lui avait 
laissé comme une épouvante de sa lâcheté, Houchemagne était 
venu s'enfermer de nouveau dans son atelier. Un dernier espoir 
lui restait encore; c'était que la lièvre passionnelle, l'intensité 
de vie qu'il avait goûtée aujourd'hui, exaltât son talent. Tous 
les grands artistes, ne les a-t-on pas dits soulevés par l'enthou- 
siasme de la femme? Tous n'ont-ils point passé pour de grands 
voluptueux? Alors lui, Houchemagne, allait se surpasser aujour- 
d'hui que, dans son sang, dans ses membres, il sentait encore 
couler comme la vie de Marcelle. 

Et il avait roulé l'échelle devant sa toile pour commencer, 
sur-le-champ, à mettre de la couleur. Tout de suite son élan 
avait été au petit garçon de l'Evangile, et, la palette à la main, il 
s'arrêta devant lui, croyant entendre encore la voix de Jeanne 
lisant le texte : 

(( Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux pois- 
sons. » 

Il en avait fait, d'après nature, une très solide étude; en le 
transposant sur la toile, il l'avait encore embelli. Ah! que c'eût 
été bon de peindre comme autrefois, avec une paix naïve qui le 
faisait semblable à cet enfant! On dit que l'amour grandit un 
homme, qu'il l'élève. « Suis-je plus grand aujourd'hui, se disait- 
il, aujourd'hui que j'ai trahi Jeanne, que j'ai, en pleine matu- 
rité, et alors que mes cheveux grisonnent déjà, possédé une 
adolescente, une enfant; que je me sens tiré, lié à elle par des 
traits tout-puissans; aujourd'hui que je ne suis plus maitre de 
mes volontés, que mon imagination me domine, que mes idées 
fuient, qu'une sorte de stérilité a gagné mon cerveau... » 

TOME XII. 1912. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il posa quelques touches; elles lui parurent mauvaises; contre 
son habitude, il gratta et recommença. 

« Et pourtant, se disait-il encore, je suis heureux; je suis 
souverainement heureux. J'aime Marcelle. Oh! que je l'aime! 
Rien ne ressemble à l'amour. Une heure d'amour vaut toute la 
vie. Jamais je n'ai connu pareil bonheur. Tous mes succès? 
Quelle misère auprès de ce que je sens quand elle me noue au 
cou ses bras si délicats! Qu'ils sont fins et jolis, ses bras nus! 
et son épaule de petite fille, quelle fragilité, quelle grâce ! » 

Il rêvait à elle. Il s'assit sur le degré de l'échelle. Une heure 
passa. Il avait revécu sa matinée d'amour, et devant lui son 
tableau s'étendait tout blanc, avec ses linéamens noirs et quel- 
ques taches roses, grotesques, sur la joue d'un enfant. 

Alors, une telle honte le saisit à constater cette chute morale, 
que, pris d'une colère effroyable, il lança sa palette à terre. Elle 
se fendit en morceaux; il la vit brisée, avec les couleurs mêlées 
et étalées sur le plancher, et il se sentit perdu, sans espoir 
possible de relèvement, comme si cette compagne fidèle de sa 
vie artistique eut été son propre symbole. 

La nuit, une nuit tardive de juillet, gagna lentement le 
grand atelier que la lune ensuite vint éclairer. Houchemagne 
n'avait même pas répondu a l'appel de ses domestiques qui le 
sollicitaient pour le repas du soir. Le temps passa. De nouveau 
des pas retentirent dans l'escalier; il eut un sursaut d'impatience 
contre l'importunité de ses gens; mais la porte s'ouvrit, et il 
aperçut une longue robe noire, un voile de crêpe sous lequel 
luisaient des cheveux d'or lumineux. 

— Jeanne! cria-t-il, c'est toi 1 

— Oui, c'est moi, murmura-t-elle en relevant son voile; oui, 
c'est moi. 

Et sa divine beauté rayonna de nouveau dans l'atelier. Elle 
essayait de sourire à Nicolas. Elle était oppressée d'être montée 
trop vite; on sentait que, pour venir à lui plus tôt, elle avait 
excédé ses forces. Elle s'approcha, lui tendit ses lèvres, lui tendit 
ses bras, et c'étaient des gestes sacrés d'une adoration déjà 
ancienne, une adoration d'épouse que huit années de pensée 
commune, de dévouement, de soins, de maternelle tendresse 
rendaient augustes. Nicolas, dans son désespoir, le comprit : 
c'était la plus noble partie de lui-même qui lui revenait ce soir. 
Ils s'embrassèrent longuement. Toutes les paroles de Jeanne 



LES SABLES MOU VAN S. 83 

étaient des mots d'amour. Elle n'avait pu demeurer là-bas plus 
longtemps; elle ne pouvait vivre sans Nicolas. Elle avait eu 
comme un pressentiment qu'il était triste, qu'il avait besoin 
d'elle. Alors, sans écrire, sans même télégraphier, sans vouloir 
surtout s'occuper de régler aucune odieuse question d'intérêt, 
elle était revenue par le train le plus rapide. Ah! qu'elle avait 
souffert dans cet affreux voyage ! comme elle avait été privée 
de son appui unique pendant ces déchirantes scènes de la fin, 
les adieux à son père mourant, à son père mort ! 
Nicolas répétait, comme hébété : 

— Ton pauvre père, ton pauvre père! Mais il est heureux, 
lui. Ob ! ne le plaignons pas ! 

— C'est l'idée de ton travail qui m'a soutenue dans mon 
chagrin, reprenait Jeanne. Maintenant, montre-moi ma récom- 
pense. Fais la lumière, veux-tu ? 

Froidement, sans desserrer les lèvres, Nicolas obéit. Il y eut 
une seconde d'éblouissement, puis tout sortit des ténèbres ; la 
toile du chevalet avec le Christ sans visage, la grande compo- 
sition où quelques taches marbraient la joue du petit garçon, et 
la palette brisée d'où le vermillon avait lentement coulé sur [le 
parquet en un caillot rouge. Jeanne demeura plusieurs minutes 
sans rien dire, consternée. Puis son regard chercha Nicolas, 
l'interrogea. 

— Je n'ai pas pu, dit-il avec une rage contenue, je n'ai pas 
pu. Je suis fini; comme cela, vois-tu. 

Et il lui montra les débris de la palette. 

Plus elle l'observait, moins elle le reconnaissait. Un avertis- 
sement lui vint que, pour eux, tout allait changer, et elle eut 
une épouvante dont l'horreur dépassa ce qu'elle avait ressenti 
en voyant mourir son père. Puis l'accablement de Nicolas lui fit 
pitié : sans le questionner, sans manifester aucune surprise, elle 
l'enlaça, reprit son rôle. 

— Nicolas, Nicolas, songe à ce que le monde attend de toi ; 
ce tableau, il l'escompte comme une joie promise ; des milliers 
de gens s'en iront meilleurs après l'avoir contemplé. Tu doutes 
de toi, mais ferme les yeux et confie-toi à ta maitrise. On te l'a 
dit cent fois, tu es Ingres, et tu es Vinci, et tu as trente-six ans ! 
Tu es dans toute ta puissance, et, je le sais bien, moi, cette 
œuvre qui va naître de toi, nul artiste, dans aucun siècle glo- 
rieux, ne l'aura jamais égalée. Ce sera beau comme l'Evangile. 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

Tous les yeux de femme se mouilleront devant ton tableau. Oh I 
je la vois, moi, telle qu'elle sera dans deux, dans trois mois 
peut-être, quand tu auras vaincu cette crise. 

Et en parlant, elle posait ses lèvres sur le front de son mari. 
Il respirait comme le parfum de leur vie conjugale. Il se sentait 
repris par les liens de l'habitude. Ne serait-il pas bon de 
s'endormir ce soir, en oubliant tout, sur cette épaule maternelle, 
sur ce cœur ami dont il pouvait tout attendre, dont il vivait 
depuis tant d'années. Oh ! dormir enfin, dormir comme un enfant 
entre les bras de Jeanne !... 

Puis un éclair l'illumina: le souvenir, l'être même de Mar- 
celle l'avait traversé comme un éclat de foudre. N'allait-il pas 
maintenant consentir à ces habitudes ignominieuses, les trahir 
toutes deux, à tour de rôle, tromper tantôt Marcelle et tantôt sa 
femme? 

Jeanne allait souffrir ; mais qu'y faire ? Elle en mourrait peut- 
être, mais il fallait briser leurs liens. Sa douleur serait une 
conséquence de l'adultère. Toute faute se paye ; elle serait la 
première victime : c'était ainsi. Parce qu'il était tombé, parce 
qu'il avait péché, le cœur de sa femme innocente, ce cœur qui 
avait été son aliment et son refuge, serait broyé. C'était la loi. 
En péchant il avait implicitement consenti toutes les souffrances 
qui devaient découler de sa faute. Il n'avait donc plus qu'à 
frapper Jeanne. Quant à lui, il se refusait à déchoir davantage. 

Elle le reprit, l'attira, le serra contre elle, et sa noble ten- 
dresse s'exprimait royalement dans toutes ses attitudes d'amante. 
Mais lui, brusquement, se défendit, se détourna d'elle. 

— Nicolas, tu ne m'aimes plus ! 

Elle l'avait crié sans grand étonnement, sans grande ter- 
reur, sans presque le penser. Alors lui résolument, implacable- 
ment, comme il l'aurait tuée, lui jeta en plein cœur : 

— Non ! 

Colette Yver. 
(La quatrième jmrtie an prochain numéro.) 



LE TRAIN DE MAISON 

DEPUIS SEPT SIÈCLES (1) 



II 

CHEVAUX ET VOITURES 



Le cheval, de nos jours, a changé de propriétaire et de 
métier. Il a quitté le riche pour le peuple. Il a cessé de voyager 
et de se battre; il est devenu pacifique, laboureur et casanier. 

Tout habillé d'or sous sa housse étincelante, depuis le chan- 
frein à panache qui orne sa tête jusqu'au fourreau souple qui 
enveloppe sa queue, le palefroi du moyen âge traverse lentement 
une foule inclinée. La bouche écumante et mâchant orgueil- 
leusement son mors d'argent, coiffé de sa crinière llottante en 
l'air comme d'une grande perruque, la queue bien épaisse 
jusques à terre, le « cheval d'Espagne » au xvn e siècle piaffe et 
rue avec majesté, suivant une cadence bienséante. Son écuyer 
a résolu le problème de mettre trois quarts d'heure pour par- 
courir an galop la distance de 500 mètres qu'il y a du manège 
de Versailles à la cour d'honneur. Sous Louis XVI légèrement 
harnaché, dépouillé des lourdes brides brodées, des houppes 
pendantes et des caparaçons de velours, le pur-sang anglais 
récemment importé, nerveux et sensible, passe en vitesse 
l'Arabe jadis réputé pour « humilier la foudre » à la course. 
On ne se pique plus de faire une lieue en six heures, mais six 

(1) Voyez la Revue du 1 er avril. 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

lieues à l'heure et même trente-six lieues en six heures, suivant 
des paris plusieurs fois gagnés à la fin de l'Ancien Régime. 

Mais que le cheval ait changé d'aspect, que les animaux 
informes et ridicules, qui formaient la plèbe de l'ancienne 
espèce indigène, aient disparu aussi bien que les sujets intro- 
duits du dehors qui constituaient son aristocratie cosmopolite, 
ces mutations de provenance, d'allure et de costume, dues à 
l'influence des mœurs et au progrès de l'élevage, ne sont qu'une 
petite partie de l'évolution qui a sextuplé peut-être, depuis les 
derniers siècles, l'effectif de la race chevaline sur notre sol. 

De cette multiplication incroyable du cheval résulte parmi les 
classes sociales un « nivellement de jouissances, » l'accession 
de la masse à un luxe devenu bien vite pour elle une nécessité. 
Des inventions beaucoup plus merveilleuses en elles-mêmes n'ont 
pas eu, à l'user, d'aussi utiles et importantes conséquences. 

I 

Au temps où tous transports, — des gens et des choses, — 
se faisaient avec des chevaux, il y avait très peu de chevaux... 
parce qu'il y avait très peu de transports. Depuis le moyen âge, 
quelques centaines de riches seigneurs possédaient des écuries 
immenses, dont nous n'avons plus l'analogue aujourd'hui, et 
quelques milliers de bourgeois, depuis Louis XIV, avaient de 
quoi atteler une voiture ; mais le peuple allait à pied et il n'y 
avait pas de chevaux chez le villageois. 

Lorsqu'une duchesse de Bourgogne au xiv e siècle partait en 
voyage, accompagnée suivant l'usage de son mobilier, son train 
comportait un effectif de 367 chevaux, tant pour le personnel 
que pour les chars des bagages. Chez une grande dame, comme 
Yolande de Flandres comtesse de Bar (1352), on comptait 
deux palefrois « pour le corps de Madame, » montés par elle, 
4 autres pour ses dames et demoiselles, plus 32 chevaux pour 
ses domestiques et 11 pour ses enfans; en tout une cinquan- 
taine de bêtes. Loin de diminuer aux temps modernes, ces 
chiffres augmentèrent chez les princes : le duc de Penthièvre 
entretenait (1763) à son château de Grécy 120 chevaux, dont 
<i seulement pour la selle; il n'aimait pas la chasse à courre et 
n'avait point d'équipage. En l'absence du prince de Gondé qui 
commandait à l'armée, il restait encore 100 chevaux dans ces 



LE TRAIX DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 87 

écuries monumentales de Chantilly qui pouvaient en contenir 240. 
Quoique l'on eût fait, au dire de l'avocat Barbier, une réforme i\es 
1 000 chevaux (?) dans les écuries du Roi pour raison d'économie 
(1755), la « petite écurie » comptait encore 870 têtes, moitié de 
selle et moitié de carrosse ou de chaise. Et le personnage qui 
tient ce chiffre de « M. le Premier » reconnaît qu'on ne pourrait 
se passer à moins : « Tout cela était bien occupé, la famille royale 
étant nombreuse et allant deux fois par semaine à la chasse. » 

Les chevaux répondaient à beaucoup plus de besoins : sur 64 
que possède le cardinal de Richelieu, il y en a 32 pour les char- 
rettes et les fourgons qui transportent meubles, tapisseries, vais- 
selle, matériel de cuisine et bagages divers. Le duc de Croy joint 
à ses 17 chevaux 14 « superbes mulets » de chariot; le mulet, le 
sommier, qui figuraient encore sous Louis XV dans toute maison 
bien montée, étaient de première nécessité en temps de guerre : 
Saint-Simon se contentait de 26 chevaux à l'époque où, mestre-de- 
camp assez honoraire, il vivait à Versailles en homme de cour; il 
avait emmené 35 chevaux ou mulets lorsqu'il était parti pour la 
première fois en campagne comme simple mousquetaire (1692). 

A l'allure paisible qu'un carrosse ne pouvait dépasser dans 
les rues étroites delà capitale, deux chevaux suffisaient à traîner 
ce long et lourd véhicule ; hors Paris, on en attelait six. Les par- 
venus et les superbes qui, à l'imitation des princesses du sang, 
sortaient en ville à 6 chevaux, s'exposaient au ridicule : « Les 
Crispins, dit La Bruyère, se cotisent et rassemblent dans leur 
famille jusqu'à 6 chevaux pour allonger un équipage qui, avec 
un essaim de gens de livrée où ils ont fourni chacun leur part, 
les fait triompher au Cours ou à Vincennes et aller de pair avec 
les nouvelles mariées et avec Jason qui se ruine. » 

Mais de ces écuries surpeuplées et de ces attelages à six et 
même à huit chevaux, — il s'en vit de tels sous Louis XV, — 
combien y en avait-il tant à Paris qu'en province ? Un nombre 
tout à fait insignifiant. A la campagne, la généralité des châte- 
lains avaient deux chevaux de voiture ; dans les villes du 
xvm e siècle, presque toutes de médiocre étendue, une chaise à 
porteurs suffisait aux gens aisés. Ils n'auraient su que faire d'un 
carrosse à l'ordinaire de la vie ; s'ils en possédaient un pour les 
voyages, ils le laissaient remisé chez un loueur qui en prenait 
soin, moyennant un forfait annuel. 

Les chevaux de luxe, aujourd'hui où les riches capables d'en 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

posséder sont dix fois plus nombreux qu'il y a deux siècles, ne 
constituent d'ailleurs qu'un petit groupe parmi les trois millions 
du total actuel : 130 000 têtes, avant l'invention pratique des 
automobiles, il y a quinze ans. Là-dessus il ne s'en trouvait, à 
Paris où la richesse est le plus concentrée, que 8 000 : tandis que 
les chevaux de fiacre, d'omnibus, de commerce et de camion- 
nage y représentaient un chiffre sept fois supérieur, bien que la 
traction mécanique fût déjà appliquée aux tramways en 1897. 
Au moyen âge, il n'existait aucun mode de locomotion publique 
et ceux que nos pères ont connu jusqu'au premier tiers du 
xix e siècle nous sembleraient dérisoires : sous la Restauration, 
les rapports entre Paris et Saint-Gloud étaient assurés par un 
« coucou, » remorqué par un quadrupède unique, qui partait 
trois fois par jour de la place de la Concorde. Aux huit personnes 
de l'intérieur s'ajoutaient, les dimanches et fêtes, à côté du 
cocher, accroupis sur le tablier rabattu, des supplémentaires à 
qui leur posture fit donner le nom de « lapins; » d'autres, les 
« singes, » grimpaient sur le toit. 

Ce serait une grande erreur de croire que le service des coches 
de terre, des postes et du roulage exigeât une imposante cava- 
lerie ; j'aurai plus tard occasion, en racontant l'histoire des 
voyages et des moyens de transports, d'entrer dans des détails 
qui m'entraîneraient aujourd'hui trop loin ; chacun sait au reste 
combien étaient rares les privilégiés delà fortune qui couraient 
« en poste »sous l'ancien régime. Les maîtres de postes, en bien 
des localités, n'entretenaient pas dix chevaux. Quant à ceux qui 
allaient à cheval « avec le messager » et plus tard dans les dili- 
gences régulières, dont le départ était à peine quotidien au mo- 
ment de la Révolution, leur chiffre global en 1789, de Paris pour 
toutes les provinces réunies, ne suffirait pas à remplir un seul de 
ces trains que chacune de nos compagnies de chemins de fer 
lance journellement par douzaines dans cinquante directions. 

Au xvn e siècle, il était prescrit au surintendant général des 
postes d'entretenir « de Paris au lieu où est la Cour, 12 bons 
chevaux » pour le service des dépêches. En temps de guerre, 
l'obligation de maintenir les relations avec les armées faisait 
organiser des relais spéciaux de 50, 100 chevaux et davantage, 
ramassés un peu partout sur les routes par réquisition. 

Durant les lourdes campagnes de la monarchie la cavalerie 
française compta souvent près de 50 000 chevaux, montés, sui- 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 89 

vant les dates, par 30 000 ou 40000 « maîtres. » Le cavalier, 
ainsi qualifié parce qu'il était accompagné d'au moins un valet, 
représentait, au temps de Rocroi, trois chevaux dans les gen- 
darmes, et deux dans les chevau-légers ; dernier vestige de la 
chevalerie fort effacé à Denain et surtout à Fontenoy. 

Ces chevaux de troupe, qu'ils fussent loués, achetés ou 
empruntés de force par l'Etat aux propriétaires, avec promesse 
de les payer « en cas qu'il en arrive faute, » étaient d'espèce 
commune et médiocres guerriers. Leur faiblesse était telle que, 
si chaque maître n'en avait eu plusieurs à sa disposition, « il 
n'aurait pu tenir un mois. » Nos généraux, au fort de la guerre 
de Trente ans, se servaient des régimens étrangers, mieux 
montés, pour faire toutes les fatigues et « permettre aux nôtres 
qui n'en étaient pas capables, dit Richelieu, de se tenir tou- 
jours en état de combattre. » N'empêche que les animaux 
appelés à figurer jadis sur les champs de bataille représentaient 
une fraction plus grande de la population hippique que notre 
cavalerie actuelle, malgré l'accroissement de ses effectifs. 

Au contraire, les chevaux de ferme, qui correspondent au- 
jourd'hui aux trois quarts de l'espèce adulte, n'en pouvaient 
constituer qu'une proportion assez faible naguère, puisqu'il n'y 
avait pas en France sous Louis XV un huitième des terres 
cultivées avec des chevaux. Les sillons qui n'étaient pas bêchés 
par les « laboureurs à bras, » étaient tracés par des charrues 
presque exclusivement attelées de bœufs, moins chers à entre- 
tenir et plus utiles pour de courts trajets sur les pistes molles 
et souvent défoncées que l'on appelait jadis des « chemins. » 

Le cheval a si fort évolué que, dans nombre de budgets 
opulens, il a présentement disparu. On ne saurait comparer ce 
chapitre ancien au chapitre actuel en nature, mais seulement 
en argent, d'après les dépenses correspondantes : billet de 
chemin de fer ou timbre-poste, téléphone et automobile : 
500 000 chevaux-vapeur, répartis entre 33 000 « autos » d'agré- 
ment, ont remplacé depuis 1898, 46000 chevaux de luxe et les 
65000 voitures auxquelles ils étaient attelés. Les riches et les 
bourgeois n'ont plus que 84 000 chevaux, au lieu de 130000, et 
208000 voitures, au lieu de 273 000, il y a quinze ans. 

Mais l'automobile n'est pas le privilège exclusif de la richesse 
ou de l'aisance ; c'est aussi un instrument de travail : les méde- 
cins, les officiers ministériels, les commerçons, pour leurs 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

affaires ou leurs marchandises, font rouler 31 000 autos mus 
par 355 000 chevaux-vapeur. Sans doute allons-nous constater 
aussi dans cette catégorie une diminution des anciens véhi- 
cules ? Nullement ! durant la même période, les chevaux à 
demi-taxe ont passé de 1 100 000 à 1 275 000, les voitures — à 
deux roues — se sont multipliées parallèlement de 1065 000 à 
1280000. En effet, pendant que les patentés du commerce et 
des professions libérales abandonnaient pour des voiturettes à 
pétrole leurs phaétons ou leurs tilburys à traction animale, les 
paysans attelaient 200 000 chevaux de plus au nombre grossi de 
leurs chars à bancs et de leurs carrioles. 

C'est donc une récente conquête du peuple que ce cheval 
dont il est à la fois producteur et consommateur ; du peuple des 
campagnes s'entend, — l'ouvrier des villes a la bicyclette qui ne 
lui coûte rien à nourrir, — mais ce confort nouveau d'avoir 
« cheval et cabriolet » ne coûte guère à Jacques Bonhomme, 
parce que ses jumens lui rapportent. Il a appris à fabriquer des 
chevaux et il a gagné de quoi s'en servir. 

II 

Par une contradiction, qui semble paradoxale, au temps 
jadis, lorsqu'il fallait à la France si peu de chevaux, elle ne les 
trouvait pas chez elle ; presque tous les sujets distingués, de 
selle et d'attelage, étaient importés du dehors ; tandis que 
maintenant la vente annuelle de quelque vingt mille têtes à 
l'étranger est un profit appréciable de notre agriculture. 

Une antique tradition veut que la race des « grands che- 
vaux » ait disparu pendant la guerre de Cent ans. Peut-être 
n'avaient-ils jamais existé qu'à l'état d'exception. Les chevaux 
de l'antiquité étaient de toutes petites bêtes ; les témoignages 
matériels en abondent: examinez sur les frises du Parthénon 
la taille des chevaux de Phidias, en la comparant à celle de 
leurs cavaliers grecs, dont la stature pourtant ne devait pas 
être excessive ; regardez à quelle hauteur se porte la tête de 
ceux-ci par rapport à celle de leur monture, et surtout combien 
bas la jambe du cavalier descend au-dessous du poitrail de 
l'animal, vous croirez voir des poneys actuels affectés au jeu 
du polo. Vous ferez une observation toute pareille au moyen 
Age sur les chevaux que représente la broderie de Bayeux, dite 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 91 

'< tapisserie » de la reine Mathilde. Les (ers trouvés sur le 
champ de bataille d'Azincourt, ou recueillis en nombre d'autres 
lieux et portant le même caractère de crénelure sur le bord 
extérieur, indiquent de très petits chevaux. 

Vous serez moins surpris ensuite d'entendre du Bellay et 
Monstrelet (1536) qualifier de « grands chevaux » ceux qui ont 
depuis I m , 5 1 ; les autres, appelés « petits chevaux, » n'ayant pas 
plus de l m ,44. A la même époque, de l'autre côté du détroit, 
Henri VIII proscrivit les chevaux d'une taille trop exiguë et 
décida qu'ils devraient avoir l m ,40, d'où l'on peut inférer 
que ce minimum était rarement atteint par la généralité de l'es- 
pèce. Le même prince défendait de laisser vaguer les étalons 
dans les herbages et forêts. 

En France aussi, nous avions alors beaucoup de « bêtes 
folles » qui naissaient et vivaient sans aucune relation avec 
leurs maîtres. Ceux-ci voulaient-ils « courir du haras, » comme 
on disait au xvi e siècle, c'est-à-dire capter quelques-uns de ces 
chevaux qui leur appartenaient, ils allaient battre les bois avec 
une trentaine de compagnons et s'efforçaient d'amener, dans 
des enclos formés par des palissades ou des accidens de terrain, 
les chevaux qu'ils avaient en vue. Souvent, malgré des chasses 
acharnées, on les manquait; il fallait recommencer quelques 
jours plus tard. Le sire de Gouberville note qu'un de ses voisins, 
acquéreur de « jumens folles » dans une adjudication de biens 
meubles, finit par mettre la main sur des animaux « qu'on 
avait failli à prendre plus de cinquante fois depuis deux ans. » 

Tel était un des modes de l'élevage dans le Gotentin, sous 
le règne de Henri II (1557). Que cette race « hagarde, » ainsi 
qu'on nommait ces chevaux à demi sauvages, n'eût pas sa 
pareille pour la sobriété, nous l'admettrons sans peine. Quant au 
cœur et à la solidité que les contemporains lui attribuaient, nous 
y croirons moins volontiers, parce que nous voyons aujourd'hui 
sur le globe nombre d'échantillons de ces chevaux qui poussent 
naturellement dans les contrées à moitié désertes, et qu'en 
dehors du mérite qn'ils ont de ne coûter à peu près rien et de 
vivre presque sans manger, habitués qu'ils sont par nécessité à 
mourir de faim, ce sont des types si médiocres qu'il en faut 
quatre ou cinq pour faire la besogne d'un seul en pays civilisé. 

Il arrive encore à un homme de mourir de faim dans notre 
république, mais cela n'arrive plus à un cheval. Les conditions 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

économiques du pays s'y opposent, tandis que le système agri- 
cole de l'ancienne France laissait pulluler des animaux sque- 
lettiques qui ont disparu depuis. En 1763 dans l'Orne, à Saint- 
Évroul, des chevaux pris en flagrant délit de pâture indue étaient 
vendus aux enchères, par lots de 5 et de 8, à raison de 12 francs 
et de 7 irancs chacun (l);en 1789 à Oissel, dans la généralité de 
Rouen, sur 150 chevaux, 30 sont passables, les autres valent de 
30 à 80 francs. C'étaient là sans doute des hurlotiers, petits 
chevaux de charbonniers, dont la race est, de nos jours, aussi 
inconnue que le nom. 

Ceux que les fermiers élevaient sous Louis XIV, soit au 
régime de la vaine pâture, soit nourris de panais et navets, 
comme en Bretagne, nés souvent de pères et mères beaucoup 
trop jeunes, demeuraient chétifs. Un agronome du temps de 
Colbert conseillait de faire téter aux poulains une vache en 
même temps que leur mère, « comme on fait, disait-il, en Perse 
et en Tartarie pour avoir de bons Jet forts chevaux. » Et il nous 
apprend ainsi indirectement que les poulinières manquaient de 
lait, ce qui n'a pas lieu d'étonner, parce qu'alors le fourrage était 
trop rare pour leur en donner à discrétion. 

Est-ce à dire qu'il n'y eut pas d'élevage régulier? Lorsque le 
coursier jouait un rôle primordial dans l'existence chevale- 
resque, les riches barons ont dû prendre soin d'en conserver la 
race, et quelques seigneurs, comme Robert d'Artois à Dom- 
front (1302), installaient des haras sur leurs domaines. Seule- 
ment, ces tentatives isolées ne suffisaient pas aux besoins; le roi 
d'Angleterre ayant acheté 80 chevaux en France (1281), Philippe 
le Hardi lui fait dire que la rareté des bons chevaux chez nous 
l'empêchait d'en laisser passer à l'étranger. C'était au reste de 
l'étranger que venaient alors les meilleurs des nôtres; quanta la 
reproduction de ces types d'élite sur notre sol, nous ne savons rien:; 

Les turbulences de la vie seigneuriale permettaient rare- 
ment à l'étalon, sélectionné sur les champs de bataille, de se 
reposer des luttes passées en engendrant une pléiade d'héritiers 
qui perpétueraient sa mémoire, comme firent chez M. de Guise 
le Moineau-Superbe ou le Bay-Sanson que ce duc montait à la 

(1) Ces Fprix, .unsi que tous ceux qui sont contenus dans cet article, sont des 
prix actuels, établis en tenant compte du pouvoir relatif d'achat des métaux pré- 
cieux aux diverses époques ainsi que de la valeur intrinsèque des anciennes 
■nonnnies par rappori au franc de 1912. 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 93 

bataille de Dreux (1562). Il leur arrivait plus souvent d'être 
arrachés au loisir confortable de ce harem mâle que l'on nomme 
le haras pour partir en campagne : 22 étalons qui faisaient la 
monte chez le prince de Condé, sont ainsi emmenés par leur 
maître aux premières guerres de religion. De grands person- 
nages, tels que Sully ou LaMeilleraye, de simples gentilshommes, 
tels que ce baron de Sigognac, en Périgord, dont parle le Roman 
comique, avaient au xvn e siècle des haras privés, pépinières 
locales qui ne fournissaient que leurs propriétaires. Mais nous 
n'avions rien d'analogue au vaste haras de Mantoue, fondé par 
le duc François de Gonzague. 

Quant aux haras nationaux, depuis cent ans, on en parlait et 
l'on rédigeait des mémoires sur leur utilité lorsqu'on se décida 
à les établir. Il existait à Meung depuis Henri II un élevage 
royal, que le duc de Bellegarde avait transféré (1604) à Saint- 
Léger-en-Yveline, domaine contigu à Rambouillet. C'est là que 
Colbert organisa en 1663 la « harasserie » du Roi suivant le sens 
donné par nos pères à ce mot de haras, qui signifiait pour eux 
l'élève même du cheval et non pas un bâtiment aménagé à cet effet. 

Aussi bien n'y eut-il pas d'autre bâtiment que ce château de 
Saint-Léger où logeaient, jusqu'à la création du Pin en 1715, un 
écuyer ordinaire de la grande écurie avec 14 gardes sous ses 
ordres. Pour Alain de Garsault, premier titulaire de ce poste, le 
haras dont il était « capitaine » devait être disséminé dans tout 
le royaume, chez les seigneurs « ayant des lieux propres aux 
nourritures et que l'on exciterait à faire amas de belles cavales. » 
Garsault fît à cet effet force tournées en Normandie et en Bre- 
tagne ; mais il arriva que ces châtelains usèrent comme de leur 
bien propre des animaux qu'ils avaient en dépôt, malgré les 
amendes édictées contre ceux qui les feraient travailler sans per- 
mission et, quelques années plus tard, il était recommandé aux 
officiers des haras de « ne se donner aucun mouvement pour enga- 
ger les gentilshommes à prendre des étalons du Roi, de crainte 
que ces chevaux ne soient employés à un service quelconque. » 

Les paysans à qui on les offrit eurent d'abord quelque répu- 
gnance à s'en charger, parce qu'ils s'imaginaient que le Roi 
prendrait pour lui les poulains qui naîtraient de ses étalons. 
Pour les détromper (1670), Colbert donna l'ordre d'acheter aux 
foires pour Sa Majesté les plus beaux produits et de donner aux 
'vendeurs, en sus du prix convenu, des primes de 1000 à 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

1400 francs; trois ou quatre actions de cette nature, écrivait-il, 
persuaderont mieux que toute autre chose. » 

Puis, ce furent des difficultés d'un autre ordre : les chevaux 
barbes, achetés en Provence ou en Afrique, furent trouvés trop 
petits par les Normands ; aux grandes foires, l'affluence des 
jeunes bêtes rencontra très peu d'amateurs : « j'appréhende que 
cela ne refroidisse les éleveurs, disait Garsault; avec les rudes 
chemins de cette province, les chevaux de médiocre taille sont 
ruinés en peu de temps. » A la suite d'achats faits en Flandre et 
ailleurs, ce sont les paysans bretons qui trouvent les étalons de 
l'Etat trop grands pour leurs petites cavales et hésitent à les 
leur conduire. C'était alors en Bretagne que les haras étaient les 
plus abondans, quoique la production chevaline n'y atteignit pas 
à cette époque au cinquième de ce qu'elle est aujourd'hui. 

Il avait été déjà distribué 500 étalons en 1670; ce chiffre 
s'élevait à 1636, au dire de Savary, à la fin du xvn e siècle, et l'on 
estimait à 60 000 les poulains qui naissaient annuellement dans 
le royaume; on ne s'expliquerait donc pas, si l'on ne savait 
combien il faut se défier des statistiques de jadis, l'impopularité 
dans laquelle était tombé le régime des haras que l'on accusait 
d'avoir causé la pénurie des chevaux. La France, disait-on, avait 
été contrainte d'en faire venir de l'étranger pour 350 millions 
de francs pendant les guerres de 1688 à 1700. 

Les saillies, payées librement 5 francs au xvi e siècle, 
n' étaient guère plus coûteuses au xvm e par des étalons de l'Etat, 
tarifés à 8 et 10 francs; seulement le monopole des garde-étalons 
semblait vexatoire. Leur traitement différait beaucoup suivant 
les régions : en Languedoc, une taxe annuelle de 350 francs était 
imposée au propriétaire chez qui les Etats provinciaux plaçaient 
un reproducteur; en Auvergne, au contraire, ce gardien rece- 
vait un fixe de 160 francs, sans préjudice des droits sur la monte. 
Les propriétaires, depuis 1717, n'étaient plus libres de conduire 
leurs poulinières à l'étalon de leur choix. Les inspecteurs attri- 
buaient chaque jument à un étalon déterminé et, si on ne la 
présentait à aucun, le prix' du saut n'en était pas moins dû. 

Partout, au moment de la Révolution, l'opinion publique 
était si hostile au régime prohibitif des haras, que l'Assemblée 
nationale s'empressa de l'abolir en 1790. N'empêche qu'au bout 
de dix ans, à l'aurore du Consulat, par une contradiction assez 
ordinaire, dans l'histoire, les mêmes districts qui avaient solli-' 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 95 

cité cette mesure, — ceux de la Seine-Inférieure notamment, — 
se plaignaient que les « espèces de figure, pour carrosse et pour 
selle, eussent dégénéré par la suppression des garde-étalons qui 
faisaient de grands sacrifices pour se procurer de beaux types. 
On n'y en voit plus que d'ordinaires. » Il était fait appel « à la 
sollicitude paternelle du gouvernement » pour veiller à la res- 
tauration de cette richesse nationale. 

III 

Si les anciens haras, de 1663 à 1789, sans mériter leur im- 
popularité et les reproches dont ils étaient l'objet, n'avaient pas 
donné les résultats attendus des sacrifices pécuniaires faits en 
leur faveur, cela tenait sans doute à l'absence de méthode et de 
sélection. Garsault, pour ses débuts, avait été à Naples acheter 
quarante de ces cavales, renommées alors dans tous les manèges 
d'Europe pour leur galop relevé et leur piaffe presque naturelle ; 
il s'était ensuite rejeté sur de fortes races belges, puis sur des 
jumens de Barbarie, que l'on acclimatait par un séjour en Pro- 
vence. 

Il recruta de même ses étalons en tous pays et ses succes- 
seurs, sous Louis XV, l'imitèrent. Les haras particuliers, des 
Rohan à Guémené, des Matignon à Thorigny et de plusieurs 
riches amateurs, suivaient l'exemple des quinze haras officiels, et 
les autres pays sur tout le continent n'avaient pas plus de sys- 
tème que les Français dans leurs croisemens. La conformation 
était tout, il n'existait pas d'épreuves ni de race prédominante ; 
sauf que la France achetait un peu partout des chevaux de luxe, 
mais que personne n'en venait acheter de tels en France. 

Colbert s'était un moment flatté que le développement des 
haras diminuerait l'importation, il n'en fut rien. Le royaume 
resta tributaire de l'étranger comme au moyen âge, lorsque les 
marchands outremontains, italiens ou allemands, amenaient 
leurs chevaux aux foires de Champagne, ou que Charles le Sage, 
en vue de la guerre qu'il préparait \ faisait venir « de beaux 
destriers d'Allemagne et de la Pouille. » Faute de chevaux fran- 
çais, qui se trouveraient « plus exquis que tous les autres s'ils 
étaient de bonne force, » Saulx-Tavannes au xvi e siècle estime 
que « la vraie monture du soldat sont les chevaux d'Allemagne. 
Les Bourguignons, Picards, Champenois s'en procurent coin- 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

modément. » Les noms des chevaux d'autrefois ne doivent pas 
nous abuser sur leurs origines : celui que montait Henri II au 
tournoi où il fut tué était un turc, bien qu'il s'appelât « Le Mal- 
heureux, » ce qui, remarque un auteur du temps, était d'un 
mauvais présage, du moins pour le Roi, car pour le cheval, il 
vécut jusqu'à une extrême vieillesse. 

Depuis Henri IV, qui fit son entrée à Paris sur un coursier 
de Naples gris-pommelé, jusqu'à Louis XIV qui en pareille céré- 
monie (1660) montait un « riche cheval d'Espagne, » ■ bai, 
accompagné de Monsieur sur un barbe blanc, presque toutes les 
bêtes de prix venaient d'au delà des Alpes ou des Pyrénées. 
Sans cesse nos ambassadeurs sollicitaient de Sa Majesté Catho- 
lique permission d'exporter de la Péninsule des lots d'une ving- 
taine de ces « genêts d'Espagne, » à tête légère et décharnée, les 
plus parfaits pour le manège relevé, — nous dirions aujourd'hui 
pour le cirque. 

Ce que la mode prisait alors plus que tout, c'était l'animal 
glorieux qui allait à « un pas et un saut, » faisait des passades 
courtes et longues « de fort bel air » et, sans intervalle, trois 
« bonnes courbettes » du devant et du derrière. Exécutait-il, 
sans se faire prier, « la jambette )> et les sauts de mouton les 
quatre pieds en l'air, il était complet. Dans les Académies où 
l'on apprenait patiemment aux chevaux, en leur piquant les 
cuisses, à ruer avec art, on dressait aussi les jeunes cavaliers de 
bonne compagnie. Ceux qui excellaient dans les voltes carrées et 
« de quarto en quarto, » dans les « ballotades » et les « caprioles, » 
excitaient l'enthousiasme ; ce sont eux que désigne le bon 
Pluvinel lorsqu'il dit qu '« un bel homme sur un beau cheval 
est la plus belle et la plus parfaite figure de l'humanité. » 

Cette conception équestre remontait aux derniers Valois, 
partie capitale de l'éducation du prince, sous lequel tout fléchit, 
observe Montaigne, sauf le cheval qui, n'étant ni flatteur ni 
courtisan, « verse le fils du Roi par terre comme il ferait le fils 
d'un crocheteur. » Aussi Charles IX se recommande, comme 
écuyer, à l'estime de ses contemporains en ce qu'il aimait, dès 
quinze ans, à 'piquer les chevaux et « ceux qui allaient le plus 
haut étaient ses favoris. » Le « bouquet » était en pleine faveur 
au temps de Molière, lorsqu'un marquis des Fâcheux décrivait 
le cheval alezan qu'il vient d'acheter chez Gaveau dont il a 
refusé 100 pistoles (3 500 francs) : 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 97 

Une tête de barbe avec l'étoile nette, 
L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite, 
Point d'épaules, non plus qu'un lièvre court-jointe... 
Une croupe en largeur à nulle autre pareille... 

Une autre race, moins pompeuse, ne figurait aux cérémo- 
nies qu'attelée mais servait davantage à la guerre : celle des 
danois, tigrés ou pie, soupe de lait et isabelle, — on aimait 
alors les robes singulières. — Ces chevaux pleins de feu, peints 
par Wouvermans, Gallot et Van der Meulen, qui portèrent bien 
des héros du grand siècle, étaient des danois à petite tête et à 
large croupe. Ils se maintinrent en faveur, comme étalons et 
carrossiers, jusqu'à la lin de Louis XV, lorsque, déjà, la mode 
des piaffeurs étant fanée (1760), les spécialistes disaient avec mé- 
pris « qu'il fallait avoir de l'argent de reste pour s'embarrasser 
d'un animal qui n'a que du faux brillant. » 

La vogue du « pur sang, » du thorough-bred, que l'on appe- 
lait sous Louis XIV le « turc d'Angleterre, » allait naitre. Les 
Anglais furent les premiers en Europe qui changèrent de goût, 
abandonnèrent l'équitation de manège pour l'allure rapide, 
créèrent une nouvelle manière de trotter et allégèrent le harna- 
chement. Les chevaux étaient chez eux aussi rares et plus chers 
peut-être que chez nous au moyen âge : dans l'expédition de 
Jean de Vienne en Ecosse, au xiv e siècle, les chevaliers durent 
payer 3000 francs des bêtes qu'ils pensaient n'en valoir que 500. 
Encore avaient-ils beaucoup de peine à s'en procurer. Sous le 
règne de Henri VIII, commença au delà du détroit un croisement 
raisonné des étalons d'Orient (Persans, Turcomans ou Arabes) avec 
des jumens bretonnes. Dès 1560, ils importaient de beaux hongres 
sur les côtes de Normandie et des Pays-Bas; pendant deux siècles 
en effet l'Angleterre ne laissa sortir que des chevaux coupés. 

Un voyageur anglais (1608), tout en vantant les bidets très 
fins de Henri IV, ajoute qu' « ils ne peuvent se comparer pour 
les formes ni pour la vitesse aux chevaux de chasse de notre roi. » 
Jacques I er payait à cette époque 37 000 francs un de « ces 
chevaux nobles, aussi rares que les vrais amis, dont la mère 
n'épousa jamais qu'un cheval noble, » comme dit une poésie 
arabe. Le fait est qu'un certain Quinterot, ayant alors introduit 
en France des chevaux du Royaume-Uni, Bassompierre nous 
révèle l'étonnement que le train de ces animaux fit éprouver à 
la Cour où le nom de Quinterot devint synonyme de « vitesse. » 

TOME XII. — 1912. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

Plus tard, après la Fronde (1653), la grande Mademoiselle, qui 
depuis longtemps avait envie de chevaux anglais, en fit venir 
un lot à Fontainebleau. Mais la mode était ailleurs et les 
fantaisies individuelles n'y changeaient rien. 

On ne sait du reste ce qu'était exactement l'espèce britan- 
nique du xvn e siècle. Sans doute un métissage plus ou moins 
prononcé, nullement semblable à ce que nous voyons aujour- 
d'hui. La taille moyenne de la bête de a pur sang» était encore 
en 1700 de l m ,31 ; celle du célèbre Curwen Bay-Barb, dont 
l'empereur du Maroc fit présent à Louis XIV, était de l m ,41 et 
en 1765 Marske, le père d'Eclipsé, paraissait surtout remar- 
quable par sa taille de l m ,58. La moyenne est aujourd'hui de 
l m ,Gl ; augmentation de 30 centimètres en deux siècles, qui n'est 
pas, comme on le disait un jour à la Chambre des Communes, 
à la portée de tout le monde. 

Avant de s'être déterminée pour la culture, sans aucun 
mélange de sang européen, de cette race précieuse que la légende 
arabe fait remonter aux coursiers de Salomon, de ces Kochlani 
agiles et sobres que l'Asie gardait dans ses plaines brûlantes, 
du Tigre à la Mer-Rouge et de la chaîne du Taurus au golfe 
d'Aden, et qui, mangeant à leur faim dans les gras pâturages 
d'Albion et sélectionnés par des épreuves périodiques, ont 
grandi et pris de la carrure, la Grande-Bretagne avait long- 
temps tâtonné. Elle n'était pas fixée sur les meilleurs moyens à 
employer pour infuser à ses chevaux le sang oriental, mais le 
but à atteindre ne varia pas et ne cessa d'intéresser l'opinion 
nationale pendant deux cents ans avant l'époque d'où l'on date 
officiellement l'institution des courses (1730 t. 

A travers les révolutions la même tâche fut poursuivie de 
façon ininterrompue, d'Elisabeth aux premiers Georges, et 
Cromwell n'y était pas moins attaché que les Stuarts. Des der- 
nières années de Louis XIV (1709), quand la France et l'Angle- 
terre se battaient encore sur le continent, datent chez nous les 
premiers succès des chevaux anglais; nos grands seigneurs vont 
en acheter à Londres ou s'en fonl expédier sous le couvert dès 
passeports de guerre. Leur suprématie ne s'établit pas sans 
conteste. On admirait qu'ils pussent faire à Xewmarkett 
(i 400 mètres en 7 minutes et demie 1727 , mais on trouvait leur 
galop bien terre a terre; les officiers pestaient contre eux de 
ce qu'ils les faisaient enrager aux revues, mais ils s'en louaient 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 90 

à la chasse. Un écuyer qui faisait autorité écrivait encore en 
1770 : « Les chevaux anglais ne sont pas généralement bons, il 
en vient beaucoup de mauvais de ce royaume; ils ne sont pas de- 
là race du pays, mais d'une espèce de barbes bien maintenue. » 

La France conservait le monopole de l'équitation tradition- 
nelle; les étrangers, les Anglais eux-mêmes, — Pitt à Gaen,Fox 
à Angers, — venaient chez nous « faire leur Académie » et s'y 
rencontraient avec nos futurs hommes d'Etat, Turgot, Males- 
herbes, Necker ou Mirabeau ; mais personne en Europe ne venait 
chercher de chevaux en France, tandis que la France en deman- 
dait journellement à l'Angleterre. Les guerres de la Révolution, 
en fermant les frontières, suspendirent le triomphe du pur-sang. 

Les chevaux connus de Napoléon I er depuis l'alezan LÏEmbelle, 
qui fit avec lui les campagnes d'Italie, jusqu'à L'Acacia gris- 
moucheté qu'il montait à Waterloo, étaient des limousins ou des 
navarrais. Un certain cachet arabe masquait, sous le Premier 
Empire, l'infériorité de ces races légendaires que nos remontes 
actuelles rejetteraient sans pitié depuis qu'une amélioration 
patiente a transformé l'ancien élevage. 

IV 

Par l'effet de cette transformation, le cheval commun a changé 
de structure et de qualité beaucoup plus qu'il n'a haussé de 
prix, et les meilleurs chevaux sont moins chers sans être moins 
bons. Il existait autrefois, au dernier rang de l'espèce, des qua- 
drupèdes dont nous n'avons plus l'équivalent, même parmi le 
rebut qui se vend chaque semaine sur le marché de Paris de 75 
à 150 francs par tête, c'est-à-dire au-dessous des 100 à 220 francs 
que paie la boucherie hippophagique. Pourtant de nos jours, où 
les objets de luxe sont à plus haut prix qu'à aucune époque de 
l'histoire, parce qu'il existe un plus grand nombre de richissimes 
capables de se les disputer, les spécimens de choix, pour la selle 
ou l'attelage, n'atteignent que des chiffres très inférieurs à ceux 
du passé parce qu'ils ne sont plus aussi rares. 

Ce sire de Gouberville, dont je parlais plus haut, vendait ses 
jumens sauvages de 40 à 60 francs et achetait pour lui-même 
(1558) un courtaud de 2 500 francs. Le sieur de Saint-Chamans, 
qui cédait au duc de Chevreuse (1611) cinq chevaux pour 
27 000 francs, possédait aussi de vieilles bêtes prisées de 150 à 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

300 francs chacune. Les chevaux qui se sont vendus jadis au- 
dessous de 300 francs ne coûteraient pas davantage aujourd'hui ; 
c'étaient des bêtes réformées pour leur âge, leurs infirmités, ou 
incapables de fournir un service utile. On payait des prix peu 
différens des nôtres les chevaux de charrette ou de labour et 
surtout les bons « sommiers. » 

La langue s'est appauvrie des noms multiples qui servaient 
au moyen âge à classer les chevaux d'après leur emploi : dès le 
xvi e siècle, l'on n'entend plus parler de destriers, de coursiers 
ni de palefrois ; en revanche apparaissent alors des expressions 
nouvelles: celle de « cheval entier » appliquée, au dire de Mon- 
taigne, à l'animal ayant crin et crinière, pour le distinguer du 
courtaud à la queue coupée. Les termes de haquenée, de roncin, 
de sommier, disparaissent depuis Henri IV, remplacés par ceux 
de genrts et de bidets. 

Tous ces mots ont sombré dans l'oubli, au point que l'on n'a 
sur leur sens exact que des données assez confuses; les prix 
auxquels étaient vendus les animaux ainsi qualifiés ne suffisent 
pas à établir les caractères distinctifs de chaque espèce. Nous 
savons que le destrier était le cheval « haut et puissant » de 
joute et de bataille, habillé de fer comme son maître ; peu agréable 
d'enfourchure sans doute, puisque l'on ne « montait sur ses 
grands chevaux, » — l'expression en est restée, — qu'en cas de 
nécessité belliqueuse, chacun préférant les faire tenir en main 
par des valets et chevaucher « à l'aise de son corps » sur un 
palefroi. L'homme d'armes se louait deux fois plus cher « avec 
destrier » qu' « avec coursier ; » mais il se voit des coursiers 
plus chers que des destriers, et aussi des « demi-coursiers, » — 
Jeanne d'Arc en montait un qu'elle tenait du Roi le jour où elle 
fut prise à Gompiègne, — bien qu'elle déclare à ses juges avoir 
reçu de la cassette royale 5 coursiers et 7 trottiers. 

Les haquenées, quoique chevaux d'agrément et de luxe, 
étaient parfois affectées au transport de vulgaires bagages et, 
bien que le palefroi soit théoriquement supérieur au roncin dans 
la hiérarchie hippique, il se rencontrait des roncins de litière à 
5 800 francs et des palefrois à 270 francs. Bavard avait un « bas- 
roussin, bien remuant » de 2 500 francs, alors que son «cour- 
serot, fort adroit, » qui faisait merveille dans les tournois, n'en 
valait que 2 000. 

Deux palefrois, que le sire de Joinvil le apprécie à 12000 francs 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 101 

chacun, furent offerts à saint Louis, l'un pour lui, l'autre pour 
la Reine, par l'abbé de Cluny, qui obtint ainsi d'être « ouï mouH 
diligemment et moult longuement » par le prince, que ce cadeau 
avait favorablement impressionné. Sans prétendre chicaner le 
bon sénéchal de Champagne sur son évaluation, elle semble assez 
exagérée pour lexin siècle où les chevaux exceptionnels étaient 
loin d'atteindre un pareil chiffre: G 000 francs pour un palefroi 
est le prix de vente le plus haut que j'aie noté ; les chevaux de 
bataille du roi Philippe le Bel, du duc de Normandie Guillaume 
le Roux, du comte de Bourgogne, du sénéchal de Provence et de 
seigneurs notables en Angleterre ou en Piémont, vont de 5 000 
à 2000 francs. Les bons chevaux valaient d'ailleurs plus cher 
que les hommes : celui que monte l'évèque de Soissons (1155) 
lui avait coûté cinq serfs de ses terres. 

Au xi\ e siècle, les prix de 3 000 à 4000 francs sont très ordi- 
naires, aussi bien en France qu'à l'étranger; les chevaux de 
Messeigneurs de Saint-Pol ou de La Marche, de M. le Conné- 
table ou de M. de Chatillon valent de 6000 à 12 000 francs chacun 
(1317) et il s'en rencontre parfois de 15 000 et 20 000 francs. 
Nous ne sommes donc pas surpris d'entendre Du Guesclin, 
prisonnier, dire au prince de Galles que « sa terre était engagée 
pour quantité de chevaux qu'il avait achetés. » 

Mais ces chiffres du xiv e siècle ne prouvent pas du tout que 
les beaux chevaux renchérissaient alors parce qu'ils étaient 
devenus plus rares. Le luxe avait augmenté avec les progrès de 
la richesse, les cavaliers étaient plus raffinés; car, sauf quel- 
ques types dont l'origine nous est inconnue, — tel un cheval de 
17 000 francs appartenant au duc de Bretagne, — l'on a tout 
lieu de croire que les palefrois ou haquenées de haut prix, dé- 
signés comme « maures, » espagnols et provenant du Roussil- 
lon ou Languedoc, étaient des arabes plus ou moins purs. 

La France du Nord et les pays voisins avaient-ils obtenu, du 
croisement de ces animaux importés avec nos produits indi- 
gènes, quelque demi-sang analogue à ces chevaux barbes venus 
dans la région sous-pyrénéenne avec les Sarrasins ou les 
Croisés? La chose est possible : le roncin de 600 francs, qua- 
lifié de « maure » en Artois (1330), devait être un parent fort 
éloigné du « grand cheval maure » qui, dans la même pro- 
vince, se vendait alors 18 000 francs. 

La mode a-t-elle changé durant les guerres anglaises? L'im- 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

portation d'Orient est-elle devenue impossible? L'a-t-on jugée 
inutile? Il est plus rarement question au xv e siècle de prove- 
nances arabes, mais les chevaux de parage, — de race, — mon- 
tèrent alors à des prix qu'à aucune autre époque de l'histoire ils 
n'ont atteints. Quand Olivier de La Marche nous apprend 
qu' « on ne parlait (1444) de vendre un cheval de nom que 500, 
1 000 ou 1 200 réaux, « — c'est-à-dire 19 000, 38000 et 45 600 francs 
de notre monnaie, — ces chiffres paraissent d'abord assez invrai- 
semblables; même avec l'explication donnée par lui que, comme 
« l'on parlait de répartir les gens d'armes de France sous chefs 
et par compagnies, il semblait à chaque gentilhomme que, s'il 
se montrait sur un bon cheval, il en serait mieux connu et 
recueilli. » Les capitaines de notre première armée perma- 
nente ont-ils effectivement dû leur grade et leur rang aux mé- 
rites respectifs de leur monture ? 

Il est du moins certain que l'extrême cherté avait beaucoup 
devancé la création des compagnies d'ordonnance, puisqu'en 
1422 un cheval d'Allemagne donné au physicien de « Mgr le 
Régent » — Charles VII — coûtait 23 000 francs; ce prince lui- 
même, tout mal à l'aise qu'il fût, s'achetait un bai-brun de 
43 600 francs. Ce haut prix, auquel sont vendus aussi plusieurs 
coursiers et roncins d' Espagne à longues queues, est encore 
dépassé par deux chevaux « morel » qui se payent chacun 
58000 francs. Fort modestes paraissent, à côté de ceux-ci, 
les coursiers d'un Beaumanoir à 14 700 francs et d'un La Hire 
à 7 300 francs (en 1428). 

Mais que des archers de la garde écossaise, en 1451, aient 
payé de 6600 à 7 500 francs des bêtes d'une certaine classe, cela 
prouve avec évidence la pénurie où le royaume était tombé à 
cet égard. Pour 2 300 francs, on ne trouvait qu'une petite haque- 
née; ce qui laisse à penser qu'aux environs de 1000 francs, on 
n'avait que d'assez pauvres bêtes. Pour 470 francs, prix du 
cheval que montait Jeanne d'Arc à son départ de Yaucouleurs, 
on devait se contenter d'animaux de ferme, fort éloignés, par 
leurs formes et leurs moyens, de ceux qui eurent plus tard et 
qui ont aujourd'hui la même destination. 

Les chiffres permettent de le supposer, puisque ces chevaux 
champêtres n'ont été ni peints ni décrits par personne et que 
l'histoire ne s'est jamais occupée d'eux. Mais nous remarquons 
que leur prix ne diminuera pas jusqu'à la fin de l'ancien ré- 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 103 

gime. Merlin, conte Rabelais dans Gargantua, procure à Grand- 
Gousieretà Gargamelle « une grande jument si puissante qu'elle 
les portait aussi bien tous deux que fait un cheval de 10 écus un 
simple homme. » Ce cheval de 10 écus, — ou 320 francs actuels, 
— pris pour type de l'espèce la plus vulgaire en 1535, coulait 
autant et souvent davantage cent et deux cents ans plus tard. 

Au contraire, nous ne retrouverons plus sous Louis XIV et 
Louis XV rien d'équivalent, je ne dis pas au « cheval d'Espagne » 
blanc que le duc de La Trémoïlle achetait 29 000 francs du 
temps de la Ligue (1592), à celui de 21000 francs que Bassom- 
pierre s'offrait sous Henri IV, ni au cheval de cérémonie, — 
cavallo di rispetto, — que, sous la régence de Marie de Médicis, 
Goncini payait 32 000 francs ; mais même aux coursiers de 8 000 
et 10 000 francs dont le maréchal de Montluc (1583) faisait pré- 
sent à ses capitaines et compagnons d'armes . 

Nous ne voyons même plus aux temps modernes d'étalons 
de 9 000 francs, comme on en vendait, nous dit Albert Durer, 
en 1521 à la foire d'Anvers. Le grand Sully, avisé brocanteur 
en la matière, qui trouvait au marché pour 900 francs un rous- 
sin fleur-de-pêcher, propre tout au plus, semblait-il, à porter la 
malle et devenu « si excellent cheval» qu'il le revendit 4 300 francs 
au vidame de Chartres, aurait eu peine à obtenir ce prix vers 
la fin de l'Ancien Régime ; à plus forte raison n'eùt-il pu repas- 
ser pour 8 600 francs à M. de Nemours une bête qu'il avait 
acquise 4 000 francs de M. de La Roche-Guyon (1585). 

L'avocat Barbier se fait, au xvm e siècle, l'écho de propos en 
l'air qui prêtaient au prince de Carignan « nombre de che- 
vaux, » les uns de 17 000, les autres de 11000 francs; mais 
ce sont là de purs commérages. Les inventaires, les achats 
effectifs surtout, seules bases sérieuses d'appréciation, ne men- 
tionnent plus que de modestes prix chez les plus riches ama- 
teurs, depuis Turenne, qui met seulement 1 600 francs pour 
un cheval de bague « fort beau et fort glorieux, » jusqu'à 
Saint-Simon (1692), qui n'a pas un cheval de plus de 1 000 francs, 
jusqu'à La Trémoïlle, dont le cheval anglais, âgé de sept ans, 
vaut 900 francs et jusqu'au duc de Croy, qui paie 1 200 francs 
ses chevaux de chasse. 

D'où venait un changement si brusque? Ces chevaux rares, 
que l'on avait longtemps payés si cher, avaient-ils disparu ? 
Avait-on trouvé au contraire le secret d'en augmenter si fort la 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

production, par l'élevage et le dressage, que leur prix fût tombé 
tout à coup? Etait-ce, pour les chevaux de guerre, un besoin qui 
cessait parce que les nouvelles armes à feu et la nouvelle tactique 
faisaient évanouir le privilège d'une monture exceptionnelle? 
Était-ce simplement une évolution des goûts, le luxe du cheval 
aux belles manières remplacé par d'autres animaux que l'on se 
procurait plus aisément? Cette hypothèse parait la plus vrai- 
semblable; le nombre des chevaux, et des bons chevaux, a dû 
augmenter aux derniers siècles, puisque nous savons, à n'en 
pas douter, qu'il en fut employé davantage et que pourtant 
l'histoire des chiffres nous apprend que leur prix a baissé. 

Peu d'années avant la Révolution, une ordonnance de 
Louis XVI porte que « Sa Majesté a reconnu, avec beaucoup de 
satisfaction, que les marchands de Paris tiraient des différentes 
provinces du royaume des chevaux capables de fournir au ser- 
vice de sa chasse et qu'elle pouvait se dispenser d'envoyer en 
Angleterre chercher des chevaux pour cet usage. » 

L'observation s'applique aux attelages : l'offre d'un cheval 
de cabriolet, gris, à 3 800 francs, dans les Petites Affiches de 
1788, n'a peut-être tenté personne; nous ne voyons pas que les 
rhevauxde carrosse les plus chers desxvn e et xvm e siècles aient 
passé 2 000 francs ; ceux de Gabrielle d'Estrées étaient de 
■1 600 francs ; sur les 64 chevaux de la reine Anne d'Autriche 
(1666), 8 seulement servant au « carrosse du corps, » âgés de six 
à sept ans, valaient 1 900 francs, une vingtaine allaient de 1 000 
à 1 300 francs, le reste de 600 à 1 000. Ces derniers prix étaient 
ceux que payaient communément le bourgeois ou le hobereau. 

Mais s'il est vrai que des prix analogues étaient pratiqués au 
moyen âge et, par exemple, pour un char de la reine Isabeau 
de Bavière (1700 francs en 1401), pour le « chariot branlant » 
ou la litière de la reine d'Espagne (1 400 à 2 000 francs en 1531), 
je n'ai jamais noté aux temps modernes de « limonier » à 
3 000 francs et de « cheval maure d'attelage » à 6000 francs, 
comme on en rencontre chez des princesses du xiv e siècle. 



Une autre preuve de la rareté des chevaux, au temps jadis, 
nous est fournie par le tarif des bêtes louées à la journée : beau- 
coup moins demandées, puisqu'il y avait fort peu de voyageurs, 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 105 

elles coûtaient cependant plus cher au xiv e siècle qu'au xvm e . 
Ce n'est pas que leur entretien fût plus onéreux, au contraire : 
sauf la ferrure, qui valut de 4 fr. 50 à 9 francs au moyen âge, 
au lieu de 3 à 6 francs sous Louis XV, l'ensemble des dépenses 
d'écurie a dû augmenter avec la hausse des fourrages. 

Les prix payés à forfait pour la nourriture ne permettent 
pas de s'en rendre compte exactement, parce que les rations 
sans doute variaient fort d'une bête à l'autre, et qu'un cheval 
d'attelage à la guerre, sous saint Louis, une haquenée chez le 
dresseur (1396), ou les chevaux du duc de Candale au temps de 
la Fronde, dont les pensions coûtaient de 3 fr. 75 à 5 francs par 
jour, étaient mieux traités que les chevaux du séminaire de 
Saintes et des mines de Carmaux/ à 1 fr. 25 et 2 fr. 75 par jour 
(1754), ou ceux des régimens de cavalerie comptés à 1 fr. 40 en 
1790. Sans aller jusqu'aux chevaux d'Harpagon, qui « observent 
des jeûnes si austères que ce ne sont plus rien, dit maître 
Jacques, que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux, » 
on conçoit quelle différence existait entre deux quadrupèdes de 
même nom, suivant leurs propriétaires et leurs emplois, 
puisque dans la même écurie, chez la vicomtesse de Rohan (1481), 
l'entretien journalier du cheval de guerre se payait 8 fr. 65 et 
celui d'une simple haquenée 3 fr. 25. 

Les oscillations énormes des cours du foin et de l'avoine, 
d'une année à l'autre, devaient soumettre l'alimentation de 
l'espèce chevaline aux mêmes épreuves que celle des hommes 
éprouvait par les brusques sauts du blé. L'hectolitre d'avoine 
se vendait au moyen âge tantôt 1 fr. 75 et tantôt 36 francs ; 
passant, sinon de l'un de ces extrêmes à l'autre, du moins du 
simple au quadruple en l'espace de douze mois. Il en fut ainsi 
jusqu'à la fin de la monarchie et dans toutes les provinces ; aux 
environs de Gaen, l'avoine fut cotée, de 1761 à 1766 : 2 fr. 10, — 
6 francs, — 4 fr. 50, et 15 francs. 

Moins transportable, le foin qui, en temps normal, se payait 
le même prix qu'aujourd'hui, descendait en cas d'extrême abon- 
dance à 30 et 40 francs les mille kilos et s'élevait à 150, 200, 
300 francs, chiffres atteints en 1754 et dépassés en 1785. Jus- 
qu'à la création des prairies artificielles dans la seconde moitié 
du xvm e siècle le foin, était rare, parce que les prés où l'on en 
récoltait étaient peu nombreux et que leur rendement moyen, 
faute d'engrais, était moindre que de nos jours. Mais la grande 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

majorité du bétail no mangeait pas de foin et pâturait, bien ou 
mal, dans les jachères tout au long de l'année. De sorte que la 
provision de foin, auquel on suppléait par l'ajonc en Bretagne, 
par les roseaux en Provence, ne semblait pas trop inférieure 
aux besoins. 

Si le commerce des fourrages était pratiquement très limité, 
celui des chevaux n'avait guère à apprendre sous le rapport des 
roueries du maquignonnage. Je ne sais si les courtiers ou « tro- 
queurs » bravaient le règlement qui les menaçait de 15 francs 
d'amende quand « ils juraient le nom de Dieu, » mais leur 
confrérie, assez interlope au xvn e siècle, contenait nombre 
d'escrocs fort experts à peindre les chevaux en brun ou en noir, 
à leur fabriquer des étoiles artificielles au front et à leur atta- 
cher des queues postiches. 

Moins raffiné était l'art vétérinaire au temps où l'on prescri- 
vait, « si le cheval était enchanté, pour avoir passe sous la 
croix de Fétu ou sur la bûchette charmée, » de lui faire aspirer 
du bitume judaïque, du soufre et de la graine de laurier. L'es- 
time que l'on faisait des bons chevaux au moyen âge nous est 
révélée par les soins dont ils étaient l'objet, les onguens, les 
emplâtres confectionnés à leur intention avec des élémens 
coûteux: vin, miel, anis, mastic confit, etc. Et, quand ils 
tombent malades, on multiplie en leur faveur les prières et 
les pèlerinages, voire les offrandes à saint Éloi en vue d'obtenir 
son intercession. Il est même curieux de constater que procès 
est fait, sous Louis XIII, à un habitant de la Beauce accusé 
d'avoir tué un cheval par ses mauvais traitemens. 

Tous les chevaux de quelque mérite étaient des bêtes de 
selle. L'attelage semblait ne convenir qu'à des animaux vul- 
gaires. Si le maître a danser, dans le Bourgeois gentilhomme, 
traite le maître d'armes de « grand cheval de carrosse, » c'est 
que cette qualification fut longtemps une injure à l'adresse de 
l'homme brutal et grossier. 

Réservé de nos jours, — sauf dans l'armée, — à la prome- 
nade et à la chasse, le cheval de selle, jusqu'à la fin du 
xvi e siècle, était à peu près l'unique véhicule même pour les 
femmes, fussent-elles dans un état où nos contemporaines ont 
soin d'éviter tout exercice violent. Isabelle d'Aragon, épouse du 
roi Philippe le Hardi, était enceinte lorsque, à son retour de 
Tunis par l'Italie, chevauchant à côté de son mari près de 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIÈCLES. 107 

Cozenza, sa monture, au passage d'un fleuve à gué, « la secoua 
si fort, dit un chroniqueur, qu'elle trébucha, chut à terre et se 
rompit toute. » Elle mourut quelques jours après. L'équitationdes 
femmes était assez variée : rarement elles montaient avec la 
jambe droite pliée sur le devant ou passée par-dessus l'arçon; 
parfois assises de côté sur la sambue, — selle féminine, — elles 
allaient les jambes pendantes du côté droit ou gauche, suivant 
que le vent soufflait, en tenant indifféremment les rênes de l'une 
ou de l'autre main. Le plus souvent elles chevauchaient à cali- 
fourchon, vêtues d'amazones fort différentes de la jupe à laquelle 
nous donnons aujourd'hui ce nom. Les dames de la Cour, sous 
Louis XV, trouvaient ce costume si agréable qu'elles gardaient 
parfois le soir, pour danser, celui avec lequel elles avaient 
couru le lièvre dans l'après-midi; c'est aussi en amazone que, 
dans le roman de Louvet, Faublas (1788), déguisé en femme, se 
rend au bal. 

A la ville, les femmes de qualité montaient en croupe der- 
rière leurs écuyers, comme les riches bourgeoises derrière leur 
domestique. Mesdames de Thou et de Verdun, premières prési- 
dentes du Parlement, allaient ainsi derrière le clerc de leur 
mari. La Reine, outre sa litière et sa haquenée, avait son 
« cheval de croupe, » dont elle usait pour de courts trajets. Aussi 
voit-on souvent, dans les inventaires mobiliers de cette époque, 
des couvertures en velours cramoisi doublé de cuir « pour che- 
vaucher derrière. » Olivier de La Marche, chargé par Charles le 
Téméraire (1470) d'enlever le duc de Savoie et sa famille, fait 
très civilement monter la duchesse en croupe : « Je portais, 
dit-il, M me de Savoie derrière moi ; ses deux filles et deux ou 
trois de ses demoiselles la suivirent. » Pour rentrer chez eux, 
au sortir du Louvre, les seigneurs du xvi e siècle montaient un 
cheval à deux, comme aujourd'hui on se serre à trois dans un 
liacre à deux places. 

Pour le voyage, une espèce fort appréciée était celle des 
« ambulans, » chevaux qui allaient l'amble, parce que cette 
allure, où l'animal avance à la fois les deux jambes d'un même 
côté, permettait de chevaucher avec moins de fatigue. L'amble 
obtenu par dressage ne valaitpas l'amble naturel, celui des guille- 
dins d'Angleterre, capables de courir ainsi toute une journée 
sans trotter et si vite qu'à peine pouvait-on les suivre au galop. 
Les gens d'épée, qui eussent trouvé avilissant d'enfourcher la 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

mule pacifique des gens de loi, recherchaient fort les bonnes 
« bêtes d'amble. » Pour s'en procurer une qu'on lui avait vantée, 
dans sa vicomte de Limoges, et que le propriétaire refusait de 
vendre, le roi de Navarre va jusqu'à ordonner au gouverneur 
de se saisir par force de l'animal, « en satisfaisant à ce que 
raisonnablement il peut valoir (1549). » 

VI 

Peut-être n'y a-t-il pas lieu de faire un mérite aux cavaliers 
du moyen âge de ce que, dédaigneux des voitures, ils eussent 
rougi de « se faire porter comme des corps saints. » Cette énergie 
tenait surtout à l'incommodité, à la lenteur des véhicules 
connus. « Je ne puis souffrir longtemps, dit Montaigne, ni 
coche, ni litière, ni bateau, et hais toute autre voiture que de 
cheval, et en la ville et aux champs...; mais je puis souffrir la 
litière moins qu'un coche. » En effet, cette boite qu'était la litière 
donnait au voyageur la sensation d'une mer agitée. 

Elle reposait sur deux brancards, avant et arrière, ceux-ci 
plus longs pour que le cheval de derrière pût voir ses pieds en 
marchant. Un valet conduisait l'animal de tète par la bride, un 
autre poussait de son bâton l'animal de queue. La litière de 
cérémonie était réservée aux femmes et aux enfans en bas âge. 
Le <lnc de Bourgogne entre-t-il solennellement à Paris en 1434 
avec sa jeune femme Isabelle de Portugal: le fils, âgé de quatre 
ans, « qu'il avait eu d'elle en mariage » était en litière ; tandis que 
« trois fils et une belle pucelle qui n'étaient pas de mariage, 
et dont le plus âgé n'avait pas dix ans, » chevauchaient à sa 
suite. 

La litière de voyage est tantôt une caisse bien close, munie 
de sièges à coussins, tendue de velours de Gênes, de damas ou 
de maroquin à clous dorés, avec des rideaux ou même des vitres, 
tantôt un rustique coffre d'osier garni d'un matelas. C'est dire 
qu'il s'en faisait à tous prix, depuis 8200 francs pour la comtesse 
d'Artois au xiv e siècle, jusqu'à 40 francs, comme celle oii 
cahote, dans le Roman comique, le curé de Domfront, ayant 
pendu au côté droit son chapeau dans un étui de carton, et à 
gauche son pot de chambre de cuivre jaune reluisant comme 
de l'or. Aux litières de luxe on accédait par des portières; aux 
basternes ou brancards de louage il fallait enjamber les barres 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 109 

transversales, à moins que le muletier, prenant son client à 
bras-le-corps, ne le déposât dedans comme un paquet. 

La litière existait encore sous Louis XV, mais, dès le 
xvii e siècle, bien qu'Anne d'Autriche en eût encore quelques- 
unes prisées à sa mort de 1 800 à 500 francs, c'était un équi- 
page démodé dont usaient les dames de campagne, faute de 
chemins carrossables pour sortir de chez elles. Cent ans plus 
tôt, c'était encore une locomotion d'apparat : une litière offerte 
en 1532 par François I er à « M me la Princesse de Boullène, » — 
Anne Boleyn, — qui allait monter sur le trône d'Angleterre, 
coûtait 46 000 francs. 

Les « chars » ou chariots, moins considérés, aussi rudes, aussi 
lents, avaient l'avantage de transporter plus de monde ; la Reine 
part pour la Flandre en litière (1577), dix de ses filles d'hon- 
neur l'accompagnent à cheval avec leur gouvernante, le reste 
des dames s'entassent dans six chariots. Les chars duxur 9 siècle, 
dont une ordonnance somptuaire de Philippe le Bel défendait 
l'usage aux bourgeoises, avaient beau être peints et armoriés, 
couverts de drap d'or ou de toile d'argent, ils ne valaient pas 
nos camions ou nos tapissières. C'étaient, sous le rapport de la 
carrosserie, de simples tombereaux à 4 roues, mais richissimes 
d'accessoires. Si le char de M me de Clermont, femme du conné- 
table (1295), vaut près de 10000 francs et celui de la duchesse 
d'Orléans 7(500 francs (1395), ce sont les garnitures, les « car- 
reaux » d'écarlate, les tapis, les détails multiples du dedans et 
du dehors qui font les dix-neuf vingtièmes de la dépense. 
Dépouillé de ces ornemens, le char d'une princesse vaudrait un 
prix peu différent des 270 francs que paie l'Hôtel-Dieu pour son 
« chariot à porter les morts (1416). » 

Le fer seul était onéreux, parce que le kilo, pour essieux et 
bandages, coûtait alors de 4 fr. 25 à 3 francs; il fallait 200 francs 
pour la ferrure du train et des limons d'un char neuf. La cou- 
verture absorbait 6 peaux de vaches et 2 douzaines de peaux de 
moutons d'une valeur de 360 francs. Le cuir aussi jouait son 
rôle dans une machine nouvelle qui ravit le xiv e siècle : le 
« chariot branlant, » à caisse suspendue par des lanières, si 
haut qu'il fallait une échelle pour y monter. 

Deux cents ans plus tard, avec l'apparition du coche, la 
scission s'opéra, définitive, entre la charrette antique et le type 
nouveau d'où sortiront les voitures modernes. Plus raffiné de 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

construction, le coche est plus sujet aux avaries : celui d'Henri III, 
s'étant rompu dans un chemin fangeux des environs de Paris 
« par un despiteux temps de janvier, » le Roi et la Reine doivent 
faire une lieue à pied pour rentrer au Louvre dans la nuit. 

Avec le coche ou carrosse, — il porta bientôt ce nom, — on 
pouvait trotter, allure inusitée dans les rues de Paris qui épou- 
vanta les piétons. Le Parlement supplia le Roi « de défendre les 
coches par la ville (1563 ). » La même inquiétude se renouvela 
au xvm e siècle, lors de la vogue des cabriolets que les passans 
jugeaient fort dangereux par leur rapidité. « Si j'étais lieutenant 
de police, disait Louis XV, je supprimerais les cabriolets. » Et, 
sous la Restauration, l'autorité municipale s'opposait à l'établis- 
sement des omnibus, par ce motif encore « qu'il en résulterait 
un trop grand embarras pour la circulation. » Notre génération, 
aguerrie par les autos et les tramways électriques, sourit de ces 
frayeurs; mais les rues d'aujourd'hui ne sont plus celles delà 
Ligue. 

Les premiers carrosses, après lesquels couraient les gamins 
et le menu peuple et qui ressemblaient assez à des corbillards, 
étaient des voitures monumentales dans lesquelles huit personnes 
trouvaient place; on s'y mettait encore à six au xvm e siècle 
et le jeune Croy conte que le Roi lui fait la grâce de le 
faire asseoir, en allant à lâchasse, « sur ses genoux, » c'est-à- 
dire à la portière où se trouvait un « extrapontin. » Dans le 
fond, des appuis de crin, les « custodes, » amortissaient les 
cahots; sur les côtés, des « mantelets » de peau, — que le cardi- 
nal de Richelieu faisait, dit-on, doubler de fer à l'épreuve des 
balles, — s'abattaient en guise de glaces. On les bouclait soli- 
dement pour se garantir de la pluie et du froid, « pour faire 
printemps, » comme disait le surintendant Bullion. Dos 
montans sculptés portaient un ciel de bois, drapé d'étoffe, — ■ 
1' « impériale » — auquel s'attachaient des paremens de cuir, les 
«gouttières, » qui empêchaient l'eau de tomber à l'intérieur. Enfin 
au corps de la voiture était attachée, en guise de frein, une 
chaîne de fer qui servait à enrayer les roues dans les descentes. 

« Vraiment, écrit-on en Kili, il y a de la commodité quant à 
ces coches, mais, par tant de commodité nous nous éner- 
vons. » C'était l'avis de Henri IV qui allait à cheval par la 
ville et, « si le temps semblait tourné à la pluie, mettait en 
croupe un gros manteau. » Les premiers seigneurs qui se dis- 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 111 

pensèrent de cette règle ne se servaient guère de carrosses que 
la nuit. Encore se cachaient-ils et fuyaient-ils la rencontre du 
Roi, sachant que cela lui était désagréable. 

A côté des nouveaux véhicules, qui se multiplièrent rapide- 
ment sous Louis XIII, parurent les chaises à porteurs (1617) : 
« établissement qui pourra causer un retranchement de l'usage 
immodéré des carrosses, » disaient les lettres de concession. Ce 
n'était pas un mode de transport économique : les porteurs qui 
payaient une redevance de 25 francs par semaine, par chaque 
chaise de louage, au détenteur du monopole, — un capitaine des 
mousquetaires, — rançonnaient à leur tour le public sans que 
d'ailleurs on puisse prendre au sérieux ce que dit Furetière 
qu'ils demandent un écu, — 11 francs de notre monnaie, — pour 
aller de Notre-Dame à la place Maubert. Les vinaigrettes, chaises 
à deux roues, traînées par un homme et poussées par une femme 
et un enfant, étaient moins onéreuses mais peu prisées. Ce ne 
fut qu'après l'institution des « carrosses de place » (1660) que 
l'honnête homme sans équipage put se faire transporter décem- 
ment d'un quartier à l'autre sans trop de frais. 

La chaise à porteurs privée, qui coûtait depuis 1 400 francs 
jusqu'à 150, suivant qu'elle était mi-partie d'écaillé, dorée, tapis- 
sée de brocart et de velours, ou grossièrement peinte et doublée 
d'étoffe commune, devint impraticable à Paris dès que la circula- 
tion y fut plus active. Elle ne sortait pas au xvm e siècle des quar- 
tiers paisibles et déserts. En province, les douairières se faisaient 
ainsi conduire à la messe et les magistrats au palais, — pour 
1250 francs par an on avait à Aix, en 1750, deux porteurs non 
nourris, — c'était presque le seul véhicule des villes moyennes. 
Nice, par exemple, vers 1765, possédait en tout deux voitures en 
dehors de celle du gouverneur ; mais des chaises à porteurs y 
menaient les étrangers à la mer prendre leur bain, moyennant 
3 fr. 50 aller et retour. 

Dans la capitale et pour les voyages, à la fin de l'ancien 
régime, l'invention des types de voitures semblait inépuisable ; 
il en surgissait sans cesse de nouveaux. Le « carrosse, » insépa- 
rable à nos yeux de cinq ou six générations d'hommes à perru- 
ques plus ou moins poudrées, était, au contraire, complètement 
démodé dès un demi-siècle avant la Révolution. Au modèle pri- 
mitif avec caisse fixée aux essieux on avait, sous Louis XIV, 
substitué un train avant à col de cygne, muni de roues très 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

basses (80 centimètres), pour lui permettre de tourner dans les 
rues étroites. Le siège du cocher, qui obstruait toute vue de l'in- 
térieur, avait été abaissé. La calèche, plus légère, fut un pre- 
mier progrès, la berline en fut un autre ; elle porta un coup 
décisif aux anciens carrosses, compliqués et encombrans, désor- 
mais réservés aux cérémonies et à la Cour. 

Les berlines étaient aussi plus sûres grâce aux flèches laté- 
rales qui les maintenaient ; tandis que, lorsqu'une lanière venait 
à se rompre, le carrosse versait forcément sur le côté. 

Sans parler de la chaise de poste qui appartient à l'histoire 
des voyages et qui, perfectionnée sous Louis XV, atteignit pour 
les riches un haut degré de confortable, les selliers, — qualité 
exclusivement portée par les fabricans de voitures, celle de 
« carrossiers » est toute moderne, — créèrent la berline coupée 
appelée diligence ou demi-fortune , qui s'attelait à un cheval, le 
vis-à-vis, à deux places l'une en face de l'autre, la désobligeante, 
le soufflet, le phaéton, la brouette, le diable ;'ûs leur appliquèrent 
les ressorts en G forgés par Cocu, les ressorts à la Dalème, du 
nom d'un serrurier en vogue, les cris et les ressorts à la Polignac. 
D'Allemagne fut importé le wurst, sorte de longue banquette à 
compartimens, que les voyageurs enjambaient et sur laquelle 
ils s'asseyaient en brochette les uns derrière les autres, face au 
cheval. On s'en servait pour aller aux rendez-vous de chasse. 

Les journaux offraient des voitures anglaises, « faites l'année 
dernière par le meilleur ouvrier de Londres, »stope, trois-quarts , 
solo, ivisky, avatars menus et légers du cabriolet ; la jeunesse 
élégante n'en voulait pas d'autres. Ce qu'en langage courant on 
appelait « cabriolet » sous Louis XVI ne ressemblait pas à ce que 
l'on nomma ainsi au xix e siècle : il se faisait alors à 2, 3 ou 4 
places, tantôt à quatre roues, tantôt à deux, souvent fermé, muni 
de trois glaces en vagistas ou bien avec un « tambour à la Tou- 
louse ; » il s'attelait indifféremment à un ou à deux chevaux ; mais, 
quel qu'il fût, « sa marche est si rapide, dit le Journal de Paris 
en 1785, qu'il arrive sur les pauvres passans comme la foudre. » 

On propose d'attacher une sonnette retentissante au cheval 
(( qui conduit, ou mieux qui emporte, ces voitures, » auxquelles 
les propriétaires seraient tenus de clouer une plaque portant 
leur nom et adresse en gros caractères. Contre ces propriétaires, 
l'opinion est très montée : « On a purgé la ville d'assassins, écri- 
vait Mercier : l'assassinat commis par un homme monté sur un 



LE TRAIN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 113 

haut cabriolet difîère-t-il d'un coup de poignard ? Le poignard 
est plus doux que les roues dentelées d'une voiture qui vous 
laisse quelquefois un reste de vie pour souffrir des siècles ! » 

Dès 1789, les protestations affluèrent à l'Assemblée Nationale 
contre ces voitures « que la noblesse fabrique pour insulter à 
l'indigence et à l'honnête médiocrité. » La Convention « purifia 
les Petites-Ecuries du ci-devant tyran » en dépeçant ses carrosses 
et aussi ses traîneaux, « qui, dit le rapporteur de 1793, repré- 
sentaient des lions, des tigres, des léopards, des aigles, effigie 
du caractère de ceux qui se livraient à ces délassemens d'une 
cour corrompue. » Mais la Révolution ne put abolir les cabriolets ; 
Mercier le constate en 1799 : « Depuis que le peuple est souve- 
rain, il est bien inconcevable qu'il se laisse écraser comme sous 
l'ancien régime. » Les motions faites au Conseil des Cinq-Cents, 
où se posait la question de savoir si, dans un Etat où règne 
l'égalité, il doit être permis d'avoir des voitures autres que celles 
nécessaires au service public ; » les plaintes « contre le danger 
journalier de ces chars brillans où se pavanent nos parvenus » 
(1798) furent impuissans contre le goût de la vitesse; tandis 
que le goût de la représentation alla décroissant, comme il 
faisait déjà sous la monarchie. 

Le siège du cocher était encore, sous le Consulat, ce large 
canapé à franges que, seules, ont conservé les berlines des 
pompes funèbres, mais l'automédon avait cessé de porter per- 
ruque. Les voitures nouvelles continuaient à être capitonnées 
au dedans de soie et de velours, mais elles n'apparaissaient plus 
au dehors avec le train et les roues dorés, avec les panneaux 
« vernis par M. Martin » et ses émules ou artistiquement 
décorés de « figures peintes d'après M. Boucher, » comme les 
berlingots de Louis XV beaucoup plus coûteux que les grands 
carrosses du xvn e siècle. 

Ceux-ci n'avaient guère dépassé 7 000 francs chez les person- 
nages fastueux et leur prix ordinaire était de 3 à 4 000 ; à peine 
la Heine en eut-elle un de 12 000 francs avec rideaux de gros de 
Naples rebordés à deux envers, ses autres carrosses valaient 
de 8000 à 2400 francs. Cent ans plus tard, un carrosse de mariage 
tel que celui du duc d'Havre (1764), revient à 22000 francs, 
un vis-à-vis de gala coûte presque autant, et une chaise de poste 
élégante 9 500. Il est vrai que les voitures d'occasion pullulent: 
les journaux, les Petites-Affiches annoncent chaque jour des 

TOME XII. — 1912. 8 



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REVUE DES DEUX MONDES. 



calèches, des diligences anglaises et des berlines de voyage « à 
leurs premières roues, » c'est-à-dire voisines du neuf, pour un 
millier de francs, prix auquel le duc de La Trémoïlle vendait un 
vieux carrosse à son intendant. 

Ce qu'on ne voyait plus à la fin du xvm e siècle, dans les 
rues de Paris, c'étaient les « coureurs, » les deux laquais leste- 
ment vêtus, habiles à trotter en précédant les chevaux au bord 
du ruisseau, sans salir leurs souliers plats et leurs bas blancs. 
M me de Pompadour avait sans doute dépensé plus que M me de 
Montespan, mais elle ne se déplaçait pas comme cette dernière 
dans une calèche à 8 chevaux, suivie d'un carrosse occupé par 
six filles, de deux fourgons, 14 mulets et 10 à 12 cavaliers sans 
compter les officiers de sa maison. 

Eux-mêmes ces seigneurs et dames du xvn e siècle, quelque 
« magnifiques » qu'ils se crussent, ignoraient les débauches de 
luxe du moyen âge en fait de harnachement, si oubliées, en 
notre âge de taxi-autos sans façon, qu'elles semblent invraisem- 
blables, bien qu'elles se soient maintenues parmi les civilisa- 
tions primitives de l'Orient. Les « petits-maîtres » de 1780 qui 
se contentaient, pour leurs chevaux de chaise, de couvertures 
brodées et voyantes; les marquis et les financiers de la Régence 
qui payaient 1000 francs un harnais de carrosse, plus 175 francs 
pour la dorure, 150 francs pour le caparaçon et les cocardes et 
90 francs pour les deux aigrettes, avaient oublié, eux qui n'ha- 
billaient plus leurs chevaux qu'en grand deuil de tristes drape- 
ries noires croisées de blanc, les pompes éclatantes du costume 
hippique de jadis : les housses de drap d'or ou de fine tapisserie, 
semées de rubis et de perles, fourrées de martre zibeline. Les 
panaches de 500 francs de plumes n'étaient, en 1450, qu'un 
modeste accessoire. Un cheval pouvait au xv e siècle porter une 
fortune : celui du comte de Foix, à son entrée dans Bayonne 
lors de la reprise de la Guyenne sur les Anglais, avait un chan- 
frein revêtu d'or et de pierreries d'une valeur de 550 000 francs, 
— 15000 écus, — sa couverture offerte à l'église cathédrale 
pour y être transformée en chapes était prisée 14 500 francs. 

Les chevaliers opulens usaient pour la chasse et le voyage de 
(( chétives selles » de 100 francs; mais les contemporains de 
Louis XV n'en avaient jamais de plus coûteuses, tandis que les 
contemporains de saint Louis ou de Charles VII possédaient des 
celles de 2000 et 3 000 francs, décorées de peintures et chargées 



LE TRAKN DE MAISON DEPUIS SEPT SIECLES. 115 

d'orfrois. Le cuir n'en étaii pas cher : une selle de moine en 1480 
coûtait 65 francs, une selle de paysan en coûtait 24; dans le prix 
de 2 960 francs payé pour l'accoutrement de cérémonie d'une 
haquenée de grande dame (1517), le cuir du harnais valait 
100 francs, mais les boucles et le mors doré en valaient 250, la 
soie de la housse 350 et le fil d'or de Chypre 1 840. 

Ainsi parée, cette haquenée devenait une chose belle et 
rare, son passage impressionnait la foule dont l'émerveillement 
était sans fiel. Le carrosse hérita de ce prestige : s'arrête-t-il à 
la porte d'une femme de ville, <c à peine elle entend son bruisse- 
ment, dit La Bruyère, qu'elle pétille de goût et de complaisance 
pour quiconque est dedans... On lui tient compte des doubles 
soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement. » 
Le budget de la vanité était autrefois plus largement doté que 
de nos jours et l'écurie y tenait une grande place. La plus 
grande jouissance du riche consistait à montrer sa richesse. 

Mais ces jouissances extérieures, tirées de l'admiration 
d'autrui, créaient, pour bizarre que cela semble, une sorte de 
lien social entre les ambitieux du « paraître, » figurans volon- 
taires du luxe, et le public satisfait de la peine qu'ils se don- 
naient pour l'ébahir. Il entre plus de vraie sensualité et plus 
d'égoïsme aussi dans les jouissances contemporaines, positives, 
et personnelles; mais de ces jouissances, en fait de locomotion, 
le peuple entier a sa part. Le progrès en a banni la beauté, 
mais il en a généralisé le charme. La carriole du paysan, la 
bicyclette, l'autobus ou le métro du citadin, ne sont pas esthé- 
tiquement inférieurs à l'automobile d'un millionnaire, et ils 
sont à la portée «le toutes les bourses. Cependant la « 50 che- 
vaux » de grande marque, qui n'éblouit personne, suscite autour 
d'elle plus d'aigreur que naguère le carrosse doré. 

G. d'Aveïnel. 



LES MASQUES ET LES VISAGES 

AU LOUVRE 



CELUI QUI A REMPLACÉ LA JOCONDE 



I. — UN PORTRAIT 

Il y a quelque quatre cents ans, durant l'hiver de 1519, les 
humanistes de l'Italie se passaient, de main en main, une sorte 
de poème en latin, qui venait d'être composé par l'un d'eux, 
sous la forme d'une lettre adressée par une femme à son mari. 
Il s'agit de nouveaux époux : la femme est seule à la maison, à 
Mantoue, avec son nouveau-né; le mari est à Rome, en ambas- 
sade auprès du Pape, occupé de mille affaires dont elle n'a cure. 
Elle se plaint de son absence et languit après son retour. Seul, 
son portrait, peint par Raphaël (2), lui remplace l'absent : 

Sola tuos vultus referens haphaelis imago 
Picta manu curas allevat usque meas... 

Et elle rit à ce portrait, elle s'adresse à lui comme s'il était 

1 Voyez la Revue des 15 novembre et 1" décembre 1911 et du 1 er janvier 1912. 
±f Autres portraits de Balthazar Gastiglione : 

Authentiques : 1* Peinture à l'huile d'après un portrait fait pnr Raphaël, en 1519. 
En buste, un-tête, de trois quarts, la poitrine coupée par une inscription commen- 
çant par Baldasar de Castiliono... et finissant par ANN. MDXXIX. (Au Palais 
Corsini, à Rome.) 

2° Peinture à l'huile. De face, habillé de noir, avec un chapeau et des gants, un 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 117 

vivant, elle lui parle tant et si bien qu'il lui semble qu'il sourii 
lui aussi, qu'il répond; elle lui amène l'enfant qui le reconnaît 
et le salue. 

Cette épitre était grandement admirée. Tout le monde en 
connaissait l'auteur, Balthazar Castiglione, et savait qu'il s'agis- 
sait de lui-même, de sa femme et de son enfant, âgé de deux 
ans. On goûtait fort la prudence de ce mari, déjà mùr, qui pre- 
nait soin de rédiger les plaintes que son absence devait inspirer 
à sa jeune femme. On en savourait le bon parfum de latinité. 
On saisissait, aussi, fort bien l'allusion au portrait de Raphaël. 
Peint depuis quatre ans seulement, ce portrait était déjà célèbre. 
11 l'est encore. C'est lui qui a remplacé la Joconde (1). 

Je ne sais pourquoi on l'a choisi, mais on ne pouvait pas 
mieux choisir. Au premier abord, on éprouve bien un certain 
malaise à voir, au milieu du Salon Carré, à la place du sourire 
accoutumé, — le plus féminin de tous les sourires, — cet homme 
amplement barbu, le crâne serré dans un bicoquet, et auréolé 
d'une immense barrette noire, ou toque re brassée, qui vous 
regarde paisiblement de ses gros yeux bleus. On savait bien 
qu'on ne verrait plus la Joconde, mais il semblait que le lieu 

rideau et un paysage au fond. Attribué au Parmesan et supposé de 1524. (Collection 
du marquis de Lansdowne, à Bowood.) 

3° Médaille de profil droit. Tète nue, cou découvert, drapé à l'antique, avec 
l'inscription Balthazar Castilion, Gr. F. Au revers, Apollon sur un char, attelé 
de deux chevaux au galop, guidés par des génies ailés, passe derrière le globe du 
monde où l'on voit figurée l'Italie, avec l'inscription : Texebkarlm et lucis. 

Présumés avec ressemblance : 1° La tête d'homme, de trois quarts, barbu, 
coiffé d'un serre -tète, qui figure Zoroastre, tourné vers la tête de Raphaël, dans 
la fresque l'École d'Athènes, peinte en 1510, par Raphaël (au Vatican). 

2° Le guerrier romain debout, tête nue, armé d'une lance, au premier plan du 
tableau : la Cour d'Isabelle d'Esté ou le Triomphe de la Poésie, par Lorenzo Costa 
au Louvre). 

(1) Avant d'arriver à cette place d'honneur, au milieu du Salon Carré, il a beau- 
coup voyagé. Peint à Rome, pendant l'automne de 1515, il est allé, en 1524, avec 
Castiglione, en Espagne. Castiglione étant mort à Tolède en 1529, il est revenu àMan- 
toue où il était encore, dans la famille du modèle, au commencement du xvn" siècle. 
Là, on le perd de vue un certain nombres d'années : aucun historien ne peut justi- 
fier de l'emploi de son temps. On ne le retrouve, qu'après 1630, à Amsterdam, dans 
l'atelier du peintre Van Asselin, sans qu'on sache comment il y est venu: mais 
c'est bien lui et non un autre : il y est admiré et copié par Rembrandt et par 
Rubens. En 1639, il est vendu aux enchères et passe dans la collection d'un seigneur 
espagnol, Don Alfonso de Lopez, qui le paie 3 500 florins, environ 20 500 francs de 
notre monnaie. Peu après, ce seigneur étant tombé en disgrâce et ayant dû vendre 
tout son avoir, notre portrait est acheté par le cardinal de Mazarin, et à la mort 
du cardinal, en 1661, Louis XIV le prend pour 3 000 livres, environ 9 750 francs. 
Enfin, le voilà au Louvre où il faut espérer que son histoire est finie, pour la 
même raison qu'on espère que celle de la Joconde ne l'est pas. 



118 REVUE DES DEUX MOXDES. 

où elle a été si longtemps fût un peu consacré, et qu'un homme 
ne dût pas s'y carrer à son aise. MM. les conservateurs du 
Louvre eussent peut-être mieux fait de laisser la place vide : — 
comme Burne Jones, dans sa mosaïque fameuse du Christ entouré 
d'anges, qui est à l'église américaine de Saint-Paul, à Rome, a 
laissé vide la place du plus grand d'entre eux, à la droite de 
Dieu, pour le jour où il reviendra... Mais puisqu'on y a mis 
quelqu'un, c'est bien Balthazar Gastiglione qu'il fallait y mettre. 
Il y a, dans son regard et dans son vague sourire, quelque chose 
qui attire comme dans l'autre, mais qui rassure. C'est l'homme 
accompli de la Renaissance, comme la Joconde en est la femme 
rêvée ; l'histoire à la place de la légende. 

Le premier émoi passé, on est conquis par cette physionomie 
grande ouverte, ces yeux de bon chien fidèle, cette bouche fermée 
et pourtant bien parlante, ce maintien quiet, modeste, réservé, 
l'entière bonne foi de cette figure et aussi de cette peinture. Rien 
pour l'effet : pas de pose, pas d'éclat, pas de prouesse visible du 
pinceau. Presque tout est de la même couleur, je veux dire de 
deux ou trois couleurs voisines et froides, et les intervalles 
entre les valeurs sont imperceptibles. La palette de Raphaël, en 
cette occasion, c'est le vocabulaire des gens du xvn e siècle, voca- 
bulaire restreint, mais où chaque mot étant mis à sa juste place, 
les moindres nuances de la pensée sont rendues. Il n'y a de 
rougeâtre ou de coloré, en clair, que ce qui vit : la chair, la 
barbe, les yeux. A peine, le feu d'un bijou d'or couve faiblement 
en deux endroits, parmi les charbons de la barrette et les cen- 
dres de la fourrure. Et malgré cette pauvreté, jamais le coloriste 
n'a été si grand. C'est peut-être le chef-d'œuvre de Raphaël. 

En même temps, l'homme représenté, ici, est l'auteur du 
livre que tout le xvi e siècle a considéré comme un chef-d'œuvre : 
le Cortegiano, et il a fait, de sa vie elle-même, un chef-d'œuvre 
de l'art le plus subtil et le plus délicat : l'art d'agir harmo- 
nieusement avec son temps, d'accorder son solo avec le grand 
accompagnement des voix humaines de son siècle. Toute la 
Renaissance n'a travaillé que pour produire un Gastiglione. 
Vittoria Colonna, que nous voyons juste en face de lui, dans 
les Noces de Cana, tout au bout de la table, appuyée sur le coude 
gauche et mâchant son cure-dent, le lui a écrit en termes déci- 
sifs : « Je ne m'étonne pas que vous ayez peint un parfait homme 
de cour, car vous n'aviez qu'à tenir un miroir devant vous et à 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 111* 

dire ce que vous y voyiez... » Et Charles-Quint, à côté d'elle, qui 
tourne son profil gauche vers un serviteur, à l'angle du balustre, 
annonçait ainsi à ses courtisans la mort du modèle de Raphaël : 
« Je vous dis qu'est mort un des meilleurs chevaliers du inonde ! » 
Enfin, ce François I er , dont nous voyons le grand profil, peint 
par le Titien, tourné vers la toile immense de Véronèse, le 
lendemain de la bataille de Marignan, demandait à Balthazar 
Castiglione de finir son Cortegiano, pour le donner, en exemple, 
aux générations futures. Si jamais un temps a tenu dans un 
livre, un livre dans un homme, un homme dans un portrait, 
c'est ici. 

Et, c'est ici, qu'on peut le mieux le saisir, au centre de toutes 
ses vivantes affinités. Le hasard l'entoure des figures qu'il 
a connues et qui l'ont aimé. En face de lui, sous le pseudo- 
nyme des Noces de Cana, la grande fête de la Renaissance, qu'il 
n'a pas connue, mais dont il a donné le signal. Tous les gens 
qui sont là, sauf peut-être le négrillon qui tend une coupe à 
Alfonso d'Avalos, ont lu son livre, de quelque nation qu'ils 
soient, car au moment où ce tableau a été peint par Véronèse, 
en 1562, le Cortegiano a déjà eu soixante éditions : il a été tra- 
duit en espagnol, en français, en latin, en anglais, et le nom 
de Castiglione, prononcé parmi le brouhaha des conversations, 
le cliquetis des coupes, les coups sourds du tranchoir et le bruis- 
sement des archets, serait salué d'une acclamation unanime. 

A côté de lui, cette allégorie mystérieuse, incompréhensible, 
chaude, dans un monde de volupté triste, où toutes les mains 
étreignent quelque chose que les yeux ne regardent pas, doit 
charmer son esprit mythologique. Un chevalier en armure, grave 
comme un magicien durant une incantation, pose la main sur 
le cœur d'une femme qui médite. Un enfant apporte un fagot 
de bois mort qu'il est allé chercher dans la forêt et qu'il étreint 
avec peine de ses doigts écartés. La belle dame pensive tient un 
objet translucide et noir : une boule de cristal, s'il faut en croire 
la forme qu'ont prise les mains pour le contenir; une autre 
figure féminine s'agenouille, pâmée dans un geste de prière. Tout 
ce rébus qui intrigue, inspire, désespère les commentateurs du 
Titien, est sans doute une des allégories savantes où se plaît son 
humanisme. Et ce chevalier mystérieux est, dit-on, un de ses 
amis, Alfonso d'Avalos, le héros de Pavie, à qui, de Madrid, il 
écrivait pour le complimenter : « Mon cher et très illustre 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

seigneur, je pense qu'après m'avoir envoyé une lettre, le 13 fé- 
vrier, vous ne m'avez plus écrit avant la bataille qui a eu lieu 
le 24. Ainsi, la glorieuse main qui venait de tracer ces lignes 
pour mon plaisir, bientôt après a participé à cette fameuse vic- 
toire qui a rejeté dans l'ombre toutes les autres... » Un peu plus 
loin, il y a beaucoup de chances pour que ce seigneur amoureux, 
qui multiplie les beautés de sa maîtresse en la mettant entre 
deux miroirs, soit son maître le marquis Federico Gonzague (1), 
à qui, justement, il écrivait un jour : « L'ambassadeur de 
France, Saint-Marceau, a été dire au Pape que Votre Excellence 
est jeune et inexpérimentée et adonnée aux plaisirs; » — ce 
que le marquis n'a pu nier si cette lettre lui est parvenue au 
moment où il se faisait peindre, ainsi, par le Titien. 

Ses amis sont donc là, figurés par les plus grands maîtres 
de la Renaissance, qu'il a tous aimés eux aussi et admirés, sans 
distinction d'école : « Des choses bien diverses peuvent plaire 
également à nos yeux, tellement il est difficile de dire lesquelles 
plaisent le plus, dit-il, dans le Cortegiano. Voici que, dans la pein- 
ture, sont très excellens Léonard de Vinci, Mantegna, Raphaël, 
George de Gastelfranco (Giorgione) ; néanmoins, tous sont très 
différens les uns des autres, de sorte qu'il ne semble pas, qu'à 
aucun d'eux, il manque quoi que ce soit dans sa manière, puis- 
qu'on reconnaît que chacun est parfait dans son style... » 

Enfin, c'est une chance pour lui que de revivre par la main 
de Raphaël. Des artistes qu'il vient de citer, c'est assurément 
celui qui pouvait le mieux le comprendre et nous le faire 
comprendre. Le divin Léonard n'y eût pas été propre du 
tout. Léonard, c'est le rêve inquiet, l'art qui change et qui se 
cherche, l'esprit nouveau qui brise les cadres, ouvre les ailes; 
c'est l'âme qui doute et se perd dans le mystère. Raphaël, c'est 
l'art fixé, la perfection simple dans des limites franchement 
acceptées, l'art qui ne cherche rien, qui ne promet rien : — qui 
tient. Regardez ce portrait : la pensée n'est sollicitée par rien 
d'autre que par son objet immédiat, le fond est fermé. L'homme 
qui fit cela ne douta point de la peinture. Il ne l'eût jamais 

(l) C'est à M. Louis Hourticq {Revue de l'Art ancien el moderne, 10aoùtl912) qu'on 
doit cette identification, ou, du moins, cette hypothèse, qui est très vraisemblable. 
Dans une étude ingénieuse et brillante sur quelques œuvres du Titien au Louvre, 
il refuse de voir, dans le groupe fameux du Salon Carré, Alphonse d'Esté et Laura 
Dianti et donne de bonnes raisons pour y reconnaître Federico Gonzague, le fils 
d'Isabelle d'Esté, et sa maîtresse Isabella Boschetti. 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 121 

quittée pour s'en aller inventer des engins de guerre, d'hydrau- 
lique ou d'aviation. Il serait curieux de savoir ce que Castiglione 
pense de l'auteur de cette Joconde qu'il remplace; — mais nous 
le savons ! Écoutons-le : « Un autre des premiers peintres du 
monde méprise cet art où il est très singulier et s'applique à 
étudier la philosophie, dans laquelle il a de si étranges concep- 
tions et de si nouvelles chimères que, même avec toute sa pein- 
ture, il ne saurait les représenter (1) !... » Ce mot mesure toute 
la distance qui sépare Castiglione de Léonard. 

De Raphaël, au contraire, tout le rapproche. D'abord, la 
vie. Balthazar Castiglione, quoique Mantouan de naissance, a 
passé les plus belles années de sa jeunesse à la cour d'Urbino, 
près du duc Guidobaldo et d'Elisabetta Gonzague, et il y a vu 
grandir le jeune maître et guetté son premier essor. Il l'a 
retrouvé à Rome, et tous les deux, jeunes, beaux, aimables; 
sociables, fous de l'antiquité, liés par les souvenirs des premiers 
succès, les voilà qui courent la ville éternelle, déterrant les 
marbres, relevant le plan de la cité impériale, scrutant Vitruve. 
Ensemble, ils rédigent un rapport à Léon X sur les mesures 
à prendre pour sauver ce qui reste de la Rome antique. Sans 
cesse aux côtés du peintre, l'humaniste le conseille, l'éclairé et, 
lorsqu'il n'est pas là, Raphaël éprouve qu'il lui manque un peu 
de lumière. C'est à lui qu'il adresse la lettre fameuse, tant de 
fois citée, sur une « certaine idée » qu'il a dans l'esprit touchant 
la beauté. « Je vous dirai que si je veux peindre une belle 
femme, il faut que j'en voie plusieurs et que je vous aie près de 
moi pour choisir la plus belle... » Lorsque Raphaël le quitte 
pour toujours, Castiglione a l'impression d'un immense vide. 
La première fois qu'il revient à Rome, après la mort de son 
ami, il écrit à sa mère, le 20 juillet 1520 : « Je vais bien, mais 
il ne me semble pas que je sois à Rome, puisque mon pauvre 
Raphaël n'y est plus... » 

Ce n'est pas seulement la vie qui les rapproche : ce sont les 
idées. En ce temps-là, comme aujourd'hui, il y avait une lutte 
sourde entre ces deux ennemis nés, le peintre et le modèle, 
chacun poursuivant un but différent et ayant besoin de l'autre 

I « Un' allro de' primi pittori de] mondo sprezza quell' arte dove è rarissimo, 
cd essi posto ad impai'ar filosofia; nella quale lia cosi strani concetti e nove 
chimère, che esso con lutta la sua pittura non sapria depingerle. » 

Il Cortegiano, libro seconde, XXXIX. 



d 22 REVUE DES DEUX MONDES. 

pour y atteindre. Chez Raphaël et Gastiglione, le but était le 
même : donner l'image de l'e'quilibre, du naturel, de la mesure 
dans un être beau, sain, vigoureux, et cela sans effort. Nous ne 
savons ce qui put se dire, il y a quatre cents ans, durant les 
heures de pose, dans le palais du Borgo Nuovo, par les chaudes 
après-midi de septembre ; la porte était si sévèrement consignée 
que l'ambassadeur de Ferrare, lui-même, ne pouvait pénétrer. 
Mais le livre est là, comme le portrait lui-même, bien vivant 
quoiqu'on n'ait pas cru devoir le traduire en français depuis 
longtemps. Il faut lire le Cortegiano de Gastiglione devant le 
Castiglione de Raphaël : c'est la même pensée en deux langues. 

Il n'a pu y avoir désaccord sur le costume. « Le vrai est que 
pour moi j'aimerais qu'il ne fût extrême en rien, ni comme le 
costume français par son trop d'ampleur, ni comme l'allemand 
par son trop d'étroitesse, mais plutôt comme l'un et l'autre cor- 
rigés et ramenés à une meilleure forme par les Italiens... Il me 
plaît, aussi, qu'il tire toujours un peu plus sur le grave et le 
sombre que sur le gai, car il me semble qu'une plus grande 
grâce est donnée aux vêtemens par la couleur noire que par 
aucune autre, et si ce n'est pas le noir, qu'au moins il tire sur le 
sombre : j'entends le vêtement ordinaire, car il n'y a pas de 
doute que, par-dessus les armures, siéent mieux les couleurs ou- 
vertes, claires, gaies, et aussi les vêtemens joyeux, dentelés, pom- 
peux et superbes, mêmement dans les spectacles publics, fêtes, 
jeux, mascarades et choses semblables, parce que les choses mi- 
partie portent, en elles, une certaine vivacité et ardeur, qui s'har- 
monisent bien avec les luttes et les jeux, mais, pour le reste, je 
voudrais que le costume témoignât de cette gravité que garde 
si fort la nation espagnole, car les choses extérieures portent 
témoignage des intérieures... » Ainsi parle l'humaniste, et même 
à la guerre, tiraillé entre mille soucis, occupé à batailler 
contre Bayard, du côté de Lodi, il mande à sa mère de lui 
envoyer un « vêtement do damas noir bordé de martre. » 
Raphaël n'a pas eu besoin d'aller chercher, bien loin, la plus 
parfaite de ses harmonies en noir, en gris et en blanc ; la tenue 
habituelle de son modèle la lui fournissait. 

Il n'y a pas eu désaccord, non plus, sur la pose : « Il me 
semble que les manières des Espagnols s'accordent davantage 
avec les Italiens que celles des Français, parce que cette gra- 
vité tranquille, qui est le propre des Espagnols, me parait nous 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 123 

convenir à nous autres beaucoup mieux que la prompte viva- 
cité qui se voit chez les Français, dans presque tous leurs mou- 
vemens... » Voilà ce qu'écrit le modèle: voyez ce qu'a fait le 
peintre. Il a donné, ici, l'exemple du calme et de la sérénité 
dans les lignes. C'est la pose rentrée ou concentrée, toutes 
les lignes ramenant l'œil au centre de la toile, aucune ne l'éga- 
rant au dehors. Elle a frappé Rubens: il en a fait un croquis qui 
nous a été conservé, croquis hâtif, notation immédiate où rien 
n'est visible que cette dynamique des masses rabattant l'attention 
sur le principal de l'objet. Ce balancement des lignes, qui est un 
enchantement pour l'œil, ce mystérieux accord entre nos instincts 
physiologiques encore mal définis et l'équilibre entre la suspen- 
sion des choses dans l'espace, suivant l'effort de l'homme, et leur 
chute suivant la loi de gravitation : — tout cela est dû au génie 
naturel du peintre. 

Et il est bien évident qu'il y a réussi sans système, sans 
contrainte, presque sans y penser. Ressemblance de plus avec 
son modèle : « Je trouve, dit Castiglione, une règle tout à fait 
universelle, qui me parait valoir en toutes les choses humaines 
qui se disent ou qui se font plus qu'aucune autre : c'est de fuir 
le plus qu'il se peut, et comme l'écueil le plus âpre et le plus 
périlleux, Y affectation et pour employer, peut-être, une expression 
nouvelle, d'user en toutes choses d'une certaine désinvolture 
{sprezzatura), qui cache l'art et prouve que ce qu'on fait ou dit 
vient sans fatigue et presque sans y penser. De là, je crois que 
dérive aussi la grâce, parce que des choses rares et bien faites 
chacun sait la difficulté; alors la facilité à les faire excite un 
grand émerveillement et, au contraire, forcer son talent et, 
comme on dit, « tirer par les cheveux » est extrêmement disgra- 
c ieux et ôte sa valeur à toute chose, si grande qu'elle soit. Ainsi, 
l'on peut dire que ceci est de Part vrai, gui ne semble pas être 
de l'art... Dans la peinture, par exemple, une seule ligne tracée 
sans effort, un seul coup de pinceau facilement donné, de 
façon qu'il semble que la main, sans être guidée par aucune 
étude ni aucun art, s'en va d'elle-même à son but, selon l'in- 
tention du peintre, découvrent clairement l'excellence de l'ar- 
tiste. » C'est la définition, même, de Raphaël dans ses portraits, 
à ses plus beaux momens et notamment dans ce portrait. Cette 
facilité, cette tranquillité de l'artiste créant son œuvre comme 
la nature fait la sienne, cette sprezzatura, que Castiglione met 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

au-dessus de tout, a trouvé ici son prototype. Si vous comparez 
cette tète à toutes celles qui l'entourent, dans ce Salon Carré 
et qui sont presque toutes admirables, vous sentirez la diffé- 
rence. Dans les autres, on sent une intention, une volonté, 
quelque chose d'effectué ou de conquis, une victoire éclatante 
sur la matière due au génie de l'homme. Ici, l'artiste a disparu 
pour nous laisser seuls avec son modèle, auquel il semble qu'il 
n'a rien donné, — que la vie. 

Consultons-le donc comme nous ferions une figure vivante. 
Oublions l'art, pour chercher l'homme. Ce front magnifique, ces 
pommettes saillantes, ces yeux écartés, — l'œil droit un peu tiré 
vers la droite, — cette bouche parfaite, presque sensuelle, le 
crâne élevé un peu en son milieu, — ce qui est attesté par ses 
autres portraits, — et chauve, — ce qui est dissimulé dans 
celui-ci, — ce nez droit, ce teint clair, tout concourt à nous 
faire croire que nous avons devant les yeux un complet exem- 
plaire de la plus saine humanité. Ce sont les traits caracté- 
ristiques de ce que les physionomistes du système planétaire 
appellent le Jupitérien du type heureux. Faut-il les croire ? « La 
beauté des fleurs, dit Castiglione, porte témoignage de la bonté 
des fruits, et la même chose intervient dans les corps, comme 
on le voit par les physionomistes qui, au moyen du visage, 
découvrent même les mœurs et parfois les pensées des hommes... » 
Ainsi, à mesure que son double naissait sous les doigts du 
peintre, il pensait qu'un nouveau trait de son signalement 
moral était envoyé à la postérité. 

Un visage est une biographie écrite par la Nature. Le peintre , 
qui fait un portrait, transcrit cette biographie comme il ferait le 
texte d'une langue inconnue : il en recopie les signes, sans trop 
savoir ce qu'ils veulent dire. A nous de les déchiffrer. Assuré- 
ment, notre science sur ce point n'est guère plus avancée que 
celle des peintres du xvi e siècle; elle est bien faible et bien 
incomplète, ou, pour mieux dire, elle n'existe pas, mais, ici, le 
document est parfait. Ce portrait de Castiglione est un livre 
ouvert. Chaque passant y lit, sans un instant d'hésitation, les 
mêmes choses : une àme mesurée, bienveillante et fidèle, une 
sensibilité sereine, la mélancolie des êtres trop bons que l'injus- 
tice indéfiniment étonne, de l'élévation sans rien d'austère, ni 
de mystique, de la volonté sans rien de tendu. Se trompe-t-il? 
La vie de Castiglione va nous le dire. 



LES MASQUES ET LES VISAGES Al LOUVRE. 125 



UNE vit; 



Le grand trait de cette vie est la fidélité. Né à quelques 
kilomètres de Mantoue, le 6 décembre 1478, près de Marcaria, 
dans le vieux château de Casatico, sur l'Oglio, d'une ancienne 
famille milanaise établie d'abord à Milan au service des Vis- 
conti et des Sforza, et passée à Mantoue au service des Gon- 
zague, Castiglione avait été élevé dans cette tradition : servir. Il 
était naturel que ce fût les Gonzague. Son père Cristoforo Casti- 
glione avait été blessé grièvement à Fornoue, aux côtés du 
marquis Gonzague, en combattant les Français, sa mère était 
une Gonzague d'une branche cadette. Pourtant, dans son jeune 
âge, il alla d'abord à Milan, apprendre les belles manières à la 
Cour de Ludovic le More. Il était, là, cette nuit terrible, une 
nuit digne des lamentations de Bossuet, où la jeune duchesse 
Béatrice d'Esté mourut subitement, emportant avec elle tout 
l'espoir et la joie et la fortune des Sforza. Puis il revint à 
Mantoue, se mettre au service de son seigneur naturel, le 
marquis Gonzague, qui l'occupa à la guerre. Car Balthazar était 
homme d'épée comme tous ceux de sa lignée, et il avait appris 
les armes avec le meilleur maître du temps, Pietro Monte, en 
même temps que le grec avec le meilleur helléniste, Chalcon- 
dylas. Longtemps il tint la campagne, dans le Napolitain, avec 
les Français, contre Gonzalve de Gordoue. C'est la partie la plus 
belliqueuse de sa vie. 

Mais un beau jour, le marquis Gonzague le cède, en bonne 
et due forme, à son beau-frère le duc d'Urbino, Guidobaldo, qui 
fait de lui un diplomate. Il part pour Londres, en ambassade 
auprès de Henri VII, dont il cherche à gagner le cœur avec des 
chevaux barbes de Mantoue et un tableau de Raphaël. Guido- 
baldo mort, il reste au service de son successeur, Francesco 
Maria délia Rovere, le neveu du pape Jules II, et le voilà, de 
nouveau, homme de guerre, servant dans l'armée papale, pié- 
tinant dans les tranchées devant Mirandola. Léon X ayant rem- 
placé Jules II sur le trône pontifical, il se remet à négocier 
pour conserver à son duc les bonnes grâces du nouveau pape, 
quitte sa cuirasse et redevient l'humaniste ou l'artiste qui plaît 
aux Médicis. 

Il ne leur plait pas tant, cependant, qu'il puisse les empêcher 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

de bouleverser le duché qu'il représente. Ce malheureux petit 
Etat d'Urbino semble une coquille de noix, ballottée par tous 
les orages, à la suite de la barque de Saint-Pierre. Quand le 
Pape est un Borgia, Urbino est confisqué par César Borgia; 
quand le Pape est un délia Rovere, Urbino est gouverné par 
Francesco Maria délia Rovere ; quand le Pape est un Médicis, 
Urbino passe aux mains de Lorenzo de Médicis, le fameux Pen- 
sieroso de Michel-Ange, qui, de son vivant, ne pensa jamais a 
rien. Naturellement, en aucun cas, on ne demande aux gens 
leur avis, et ceux que Gastiglione prodigue au Saint-Siège ne 
sont pas écoutés. Alors, ne pouvant plus servir utilement son 
dernier maître, le fidèle Mantouan retourne à son ancien sei- 
gneur, le marquis Gonzague, vieilli et revenu à de meilleurs 
sentimens. D'ailleurs, il n'a jamais cessé d'être aux ordres de la 
marquise de Mantoue, Isabelle d'Esté, et quand le héros de 
Fornoue vient à mourir, il reste au service de son fils, Fede- 
rico, et retourne à Rome pour le représenter auprès du Pape. 

Ce n'était pas une sinécure. Les fonctions d'ambassadeur 
d'un petit Etat à Rome, en ce temps-là, ressemblaient beaucoup 
à celles d'un député de nos jours, à Paris, représentant une cir- 
conscription rurale : il s'agissait bien moins de traiter, de puis- 
sance à puissance, que de solliciter avec fruit, d'intriguer avec- 
zèle, de dériver sur la terre d'élection le flot des grâces, — 
grâces spirituelles et temporelles, intérêts étrangement mêlés de 
la terre et du ciel. Castiglione n'y manque pas. Il parvient à 
faire donner à son maître la charge de capitaine général de 
l'Eglise ; il travaille pour que l'oncle de Federico, le cardinal 
Sigismondo Gonzague, soit pape, à la mort de Léon X, et pour 
que son ancien maître Francesco Maria délia Rovere, enfin 
revenu dans ses Etats d'Urbino, soit placé, aussi, à la tête des 
troupes de Florence. Ainsi, dans la grande tempête du xvi e siècle 
et au milieu de ces courans alternatifs qui poussent dans tous 
les sens la politique italienne, il a toujours la même boussole : 
l'intérêt des Gonzague et de leurs parens ou alliés les plus 
proches : les ducs d'Urbino. 

Cette constance le désigne. Tout le monde voudrait l'avoir 
ou le retenir à son service. Le pape Clément VII finit par 
l'emporter ; il se le fait céder par le marquis de Mantoue et 
l'envoie, comme nonce en Espagne, auprès de Charles-Quint. 
11 n'est pas sûr que l'Empereur, lui-même, ne cherche pas à 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 127 

l'enlever au Pape et à se l'attacher. En tout cas, il le comble 
de faveurs, et Castiglione vient d'être nommé évêque d'Avila 
quand il meurt, en 1529, juste à temps pour ne pas voir une 
petite fille de sa ville épiscopale donner un démenti à sa théorie 
du Cortegiano, que « l'on ne voit pas qu'une femme ait jamais 
connu les ravissemens de l'extase que procure l'amour divin, 
comme saint Paul, ni reçu les stigmates, comme saint Fran- 
çois d'Assise... » Ainsi, vu de l'extérieur et au premier abord, 
l'homme à la grande barrette nous apparaît comme une espèce 
de condottiere de la diplomatie, passant du service d'un prince 
au service Ju prince voisin, et du service du voisin à celui du 
Pape, cédé par l'un à l'autre, à demi par courtoisie, à demi par 
force, choyé par chacun et demeurant fidèle à tous. 

Il nous apparaît, ensuite, comme un témoin merveilleuse- 
ment installé pour ne rien perdre du spectacle de l'Histoire. Et 
quel spectacle! Luther, Charles-Quint, César Borgia, quels 
acteurs! Sans doute, la pièce que joue l'humanité est toujours , 
un peu, la même, mais on arrive souvent le jour des doublures. 
Castiglione, lui, était là quand débutèrent ces artistes tels qu'on 
peut dire qu'ils ont, de toutes pièces, créé leurs rôles. Il était 
là, auprès de Louis XII, à Milan, au milieu de tous les ennemis 
et des victimes de César Borgia, lorsque César lui-même apparut, 
sur un cheval de poste, tout poudreux de la route, se précipita 
vers le roi de France et, par sa faconde et son enjouement, le 
conquit à sa cause. Il était là, quand Jules II, vieux, furieux et 
goutteux, brûlant d'ardeur belliqueuse, en plein hiver, tout 
blanc de barbe, de robe et de neige, entra par la brèche dans 
Mirandola. Il était de cette partie de chasse, à Gorneto, où l'on 
vit Léon X botté, à cheval, en justaucorps blanc, suivi de ses 
cardinaux en justaucorps rouge, courir le sanglier et planter la 
bannière de saint Pierre au centre même de la chasse miracu - 
leuse. Et quand le même Léon X abandonnait sa loupe et ses 
miniatures, pour lire et relire, le front souligné par l'inquiétude, 
le nouveau livre d'un certain» Frère Martin, » Castiglione le vit . 
Enfin, il se trouvait là, lorsque Charles-Quint, apprenant la 
prise de Rome, se mit d'abord à sourire, ensuite à pleurer et, 
plus tard, lorsque l'Empereur envoya un cartel à François I er , 
c'est Balthazar qui fut désigné comme second. On a pu, à 
d'autres époques, être témoin de choses plus grandes : on ne 
l'a jamais été de choses plus pittoresques, dans des décors de 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

nature plus expressifs ou aménagés par des artistes de plus de 
génie. 

Le spectacle est fort divers. Un jour, ce sont les courses, 
auxquelles prennent part les chevaux barbes de Mantoue. Casti- 
glione écrit au marquis Federico : 

J'ai donné l'ordre à Zuccone d'engager, à la fois, les deux chevaux de 
Votre Excellence pour la première course, de telle sorte que, si l'un finis- 
sait mal, l'autre prit sa place. Au départ, le cheval gris Serpentino dépassa 
tous les autres et tint la tête pendant environ la moitié de la longueur de 
la piazza, lorsqu'ils atteignirent le Campo di flore. L'alezan était le second, 
mais comme Zuccone avait dit au jockey de ne pas le presser avant d'être 
arrivé à la rue du Borgo, il laissa un cheval du cardinal Petnuoi le dépasser. 
Le gris tenait bien toujours la tête, mais en arrivant au cl«>a$ue, son cava- 
lier fut démonté par quelque accident incompréhensible, sans que personne 
l'eût touché. Malgré cela, le cheval ne s'arrêta pas et demeura en tête jus- 
qu'au but. Au pont, l'alezan était troisième, et il aurait aisément gagné, 
mais il prit peur à la vue d'un cavalier masqué dans la foule et lui détacha 
une ruade. Le jockey fut projeté lourdement sur le sol, assez sérieusement 
blessé, et il n'a pas encore repris connaissance. Un cheval de Campo San 
Piero était juste derrière le gris de Votre Excellence, et quoique ni cette 
bête, ni celle du cardinal Petrucci ne l'aient dépassé, c'est celui-là qui a eu 
le Palio, parce qu'il n'est pas accordé à un cheval sans cavalier. Votre 
Excellence n'avait pas de cheval au Corso de' Turchi, et le Palio fut donné à 
un gentilhomme de Padoue, nommé Berardo. Dans la course des jumens, 
le cheval de Votre Excellence est arrivé premier, et celui de l'archevêque 
de Nicosia second. Ils ont couru dans cet ordre jusqu'au Borgo, où le cheval 
de Votre Excellence a dépassé de plusieurs longueurs, et a atteint le Palio 
avant que celui de Nicosia fût aux fontaines. Mais juste comme le page allait 
toucher le Palio. un archer du Bargello s'est trouvé sur son chemin, de 
telle sorte que le garçon n'a pas pu le toucher et le page de Xicosia est 
arrivé, l'a touché le premier, et c'est à lui qu'a été donné le Palio. J'étais 
au Castello et je n'ai pu comprendre ce qui s'était passé, jusqu'à ce que le 
messager que j'avais envoyé fût revenu. Les Palii furent apportés à Sa 
Sainteté et je lui expliquai ce qui était arrivé, aussi bien qu'au gouverneur et 
au sénateur, et aucun ne contesta que nous eussions été très mal partagés. 
J'étais résolu à réclamer le Palio, mais le gouverneur a dit au Pape qu'il tom- 
bait sous le sens que quiconque avait touché le Palio le premier devait 
l'avoir, mais que l'homme qui s'était trouvé au travers du chemin devait 
payer pour tout le monde. Après beaucoup de discussions, l'archer qui était 
en faute a été jeté en prison, et le sénateur et le gouverneur ont promis 
qu'il ne serait pas élargi avant que nous ayons gagné un Palio exactement 
semblable à celui qu'il nous a empêché d'avoir. J'ai demandé, au surplus, 
qu'il fût pendu, ou envoyé aux galères, ou, au moins, qu'il lui fût donné 
quatre ou cinq tours de corde (1)... 

1 Cité par Julia Cartwright dans Baldassare Castiylione, the perfect courtier, 
his life and letters, vol. H. — Ce trait de cruauté, le seul qu'on puisse trouver 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 120 

Une autre fois, c'est un conclave : 

J'ai écrit à Votre Excellence, que les cardinaux sont entrés au conclave 
vendredi dernier, l'opinion commune étant qu'ils feraient un Pape sans 
tarder, d'autres pensant, au contraire, qu'il leur faudrait quelque temps 
pour cela. Maintenant, je dois vous informer que, jusqu'à ce moment, dix 
heures du soir du dernier jour de l'année, autant que nous en soyons 
informés, nous n'avons pas encore un Pape. 11 est vrai que plusieurs 
bruits nous sont parvenus s'accordant avec les craintes ou les espérances 
de la foule, car, en dépit de toutes les précautions prises pour garder secret 
le conclave, je ne pense pas qu'il soit possible d'empêcher certaines des 
choses arrivées à l'intérieur des murs de transpirer à l'extérieur et, en ce 
moment, on suppose généralement que Mgr Farnèse sera nommé. S'il en 
est ainsi, Votre Excellence l'apprendra immédiatement et je pense qu'il 
sera bienveillant et aimable pour votre personne. 

Aujourd'hui, est survenue une chose qui s'est présentée très rarement 
jusqu'ici : c'est que les portes du conclave ont été ouvertes en grande 
cérémonie et avec beaucoup de respect. Les cardinaux sont tous venus aux 
portes et y ont frappé, pour informer les évêques (il s'agit des huit arche- 
vêques ou patriarches gardiens de la porte de la Piota par où l'on passait 
aux membres du Conclave leur nourriture) que Mgr Grimani était en 
danger de mort et les priant d'ouvrir les portes. En conséquence, furent 
appelés les ambassadeurs, desquels il n'y avait d'autre que l'ambassadeur 
du Portugal et moi; les portes furent ouvertes et nous vîmes tous les car- 
dinaux, avec des torches à la main, car le lieu était très sombre. Alors, 
Mgr Santa Croce, en qualité de doyen du Sacré-Collège, nous dit que 
Mgr Grimani était en péril de mort, comme les médecins en avaient prêté 
serment et pria les ambassadeurs d'informer leurs princes que les portes 
avaient été ouvertes pour cette seule raison et que les choses allaient à 
leur ordinaire et qu'ils comptaient faire leur devoir point par point. Mgr de 
Como confirma ce dire et alors Mgr Grimani fut emporté dans une chaise 
et le conclave fut referré de nouveau. Je crains que Sa Révérence ne 
meure tout de même, car elle semble très mal. Peut-être demain saurons- 
nous qui est le Pape. — Rome, le dernier jour de 1521 (1). 

Ce témoin universel est un universel acteur. Ce ne sont 
pas seulement ses dons d'observation qui lui servent, ses yeux 
qui sont ouverts; toutes ses qualités jouent. On n'imagine pas, 
en aucun autre temps, un homme si complet, beau à voir de 
tant de côtés. La « spécialisation » est devenue, de nos jours, 
une manière de dogme. Un homme, qui s'adonne à plusieurs 

dans toute la vie et toute la correspondance de Castiglione, est tellement contraire 
à ce qu'on sait de sa physionomie, qu'il n'est pas impossible que ce soit un trait 
de justice et que la conduite de l'archer, en cette occasion où de gros intérêts 
étaient engagés, ait été volontaire et préméditée. 

(1) Serassi, Délie Letlere ciel Conte Baldassare Castiglione. Padova, 1769-1771. 

TOME xii. — 1912. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

arts ou sciences et ne consent point à s'amputer de toutes ses 
faculte's, moins une, excite une incurable méfiance. Celui, au 
contraire, qu'on trouve obstinément fermé à toute notion étran- 
gère à son métier, inspire aux bons esprits le respect qu'ont 
les Hindous pour le fakir. Car un spécialiste est comme un 
homme qui ne ferait qu'un geste, toujours le même. Quand on 
n'a plus besoin de ce geste, on n'a plus besoin de lui. Mis au 
milieu des autres hommes, aux mouvemens moins parfaits, mais 
plus variés, il leur fait l'effet d'un automate et, quoique supérieur 
en un point, il parait, dans son humanité totale, inférieur. 
L'homme, au contraire, frotté de connaissances multiples, 
entraîné à des arts et à des sports divers, pouvant ainsi rendre, 
tour à tour, les différens services que la société attend de lui, a 
toujours été préféré par le <c monde, » en même temps que pre- 
nant, tour à tour, les différentes attitudes que suggère l'âme 
humaine, il apparaît, aux amateurs d'âmes, plus « esthétique. » 
En Castiglione, on trouve un exemple parfait de cet homme 
sociable, celui à qui rien d'humain n'est étranger et qui doit être 
tel pour s'harmoniser avec son temps. Commander une impres- 
sion aux Manuce et une armure aux Missaglia, régir une écurie 
de courses et dicter des sujets pour les fresques des Stanze, 
emmener cinquante lances à la guerre et composer le prologue 
d'une comédie, donner le plan d'un pigeonnier ou d'un décor de 
théâtre, déterrer, sous la Rome des Papes, la Rome des Empe- 
reurs, et puis s'en aller en mission à Londres ou à Madrid, — 
tout cela c'est, chez un homme de cette époque et de ce rang, 
non pas dilettantisme et passe-temps original, mais obligations 
de sa charge ou services requis de ses talens. 

L'équilibre de ses traits ne nous trompe donc pas. Nous 
n'avons pas, devant nous, ce qu'on appelle communément un 
« grand homme, » parce qu'il n'y a rien en lui d'excessif, et 
que la grandeur ne paraît chez un homme, comme dans un édi- 
fice, que par quelque disproportion entre ses différentes parties. 
Mais nous avons un homme complet et faisant tout avec grâce , 
un modèle d'équilibre parmi des esprits fort instables et de suite 
dans des conjonctures fort embrouillées. 

Pourtant, il y a, dans ce masque parfaitement ordonné, 
quelque chose qui attire plus que tout le reste : ce sont les yeux. 
Castiglione les croyait révélateurs du fond des êtres. Dans le 
Cortegiano, il leur dédie ce couplet : 



LES MASQUES ET LES VISAGES AL LOUVRE. loi 

Fidèles messagers, ils portent l'ambassade du cœur. Souvent, ils 
montrent la passion, qui est au dedans, avec une efficace plus grande que 
la langue propre, que les lettres ou autres messages, de manière que non 
seulement ils découvrent les pensées, mais souvent embrasent d'amour le 
cœur de la personne aimée. Car ces vifs esprits qui sortent par les yeux, 
pour être engendrés près le cœur, entrant pareillement dedans les yeux 
esquels ils tendent comme la flèche au but, naturellement pénètrent 
jusques au cœur, comme en leur demeure et, là, se confondent avec ces 
autres esprits et avec cette très subtile nature de sang qu'ils ont avec eux, 
infectent le sang proche du cœur où ils sont parvenus et le réchauffent et 
le font semblable à eux, propres à recevoir l'impression de l'image qu'ils 
ont portée quanta eux ; au moyen de quoi, allant peu à peu et retournant, 
ces messagers, par ce chemin des yeux au cœur, et reportant l'amorce et le 
fusil de beauté et de grâce, allument, par le vent du désir, ce feu qui est si 
ardent et ne cesse jamais de brûler... 

Interrogeons-les donc pour pénétrer un peu plus avant dans 
cette àme. Leur réponse est fort mélancolique. Ils sont bienveil- 
lans, mais tristes ; clairs et baignés de lumière bleue, mais 
humides, comme lavés de larmes, trop tendres pour ne pas être 
blessés, en même temps qu'amusés, de tout ce qu'ils reflètent. 
Il nous faut donc chercher, dans cette vie, autre chose que les 
faits publics et les paroles officielles, les succès apparens, le 
masque envié de tous. Comparé à ses contemporains, Gasti- 
glione peut passer pour « un homme heureux; » il n'a été 
ni assassiné, ni jeté dans un cul-de-basse-fosse, ni positive- 
ment exilé, ni ruiné par la guerre civile, ni attristé par beau- 
coup de pertes très proches et, au total, les causes qu'il a 
défendues ont fini par triompher, même de son vivant, — 
ce qui est le suprême bonheur pour l'homme d'action. Des 
ennemis, il en a eu juste assez pour se rendre à lui-même 
le témoignage qu'il ne passait point inaperçu des méchans et 
des sots, — et ses amis étaient innombrables. Mais les choses 
prennent la couleur des âmes où elles tombent et comme on a 
dit qu'il n'y a pas de maladies, mais seulement des malades, on 
peut dire, en une certaine mesure, qu'il n'y a pas de malheur, il 
n'y a que des malheureux, — et Castiglione en était un. Il n'avait 
pas ce robuste scepticisme et cet énorme appétit du succès qui 
sauvaient l'Arétin, le gros majordome barbu que nous voyons 
en face de lui, dans les Noces de Cana. Le brillant de sa destinée 
ne l'empêchait point de ressentir toutes les douleurs qui pas- 
saient sur l'Italie, en ce terrible xvi e siècle où il vécut, et, 
malgré son égalité d'àme, on les devine çà et là. 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

D'abord, la douleur patriotique. Elle se cache le plus pos- 
sible, se tait, mais le ronge sans cesse. Parfois, un mot la 
trahit. Un jour, c'est à propos du costume. Il se plaint de le voir 
toujours imposé aux Italiens par les étrangers, tantôt par les 
uns, tantôt par les autres. L'invasion de son pays par les modes 
des « grandes puissances » lui parait le signe d'une autre inva- 
sion, augurio di servitù: « Il n'est pas de nation qui n'ait fait de 
nous sa proie et, si peu qu'il leur reste encore à prendre, elles 
ne cessent pas de rapiner. Mais je ne veux pas parler de sujets 
pénibles... » dit Federico Fregoso, dans le Cortegiano. C'est 
tout... Une autre fois, c'est à propos delà prédominance donnée 
par les Italiens aux Lettres sur les Armes : « Avec tout leur 
savoir littéraire, les Italiens ont montré peu de valeur dans les 
armes depuis quelque temps ; mais il serait plus honteux encore 
pour nous de publier le fait, que pour les Français de ne pas 
savoir les Lettres... Le mieux est de passer sous silence ce 
qu'on ne saurait rappeler sans douleur... » Et il passe à un 
autre sujet. L'auteur du Cortegiano est, dans toute la force du 
terme, ce que M. Paul Bourget appelle « le moment intellectuel 
d'une race de guerre; » mais le « moment » n'oublie pas la 
<c race. » Lorsque l'humaniste, se promenant dans Rome, écrit 
ces vers qu'a traduits notre Du Bellay : 

Sacrez costaux, et vous sainctes ruines, 
Qui le seul nom de Rome retenez, 



Las, peu à peu cendre vous devenez, 
Fable du peuple et publiques rapines ! 

Tristes désirs, vivez donques contens : 
Car si le Temps finist chose si dure, 
Il finira la peine que j'endure (1). 



C'est le soldat et le patriote, au fond, qui se plaint. Et la 

(1) Joachim du Bellay, les Antiquilez de Rome, VII, passim. — Voici le texte de 
Castitflione : 

Superbi colli, e voi sacre ruine, 

Che'l nome sol di Roma anchor tenpfe: 



In poco cener pur converse se-tr 
E faite al vulgo vil favola al pue. 

Viorô (Unique fra miei munir contento, 
Che sel Tempo da fine a cio ch' è in terra 
Dani forsi anchor fine al mio tortnento. 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 133 

vraie ruine qu'il pleure n'est pas faite, seulement, de marbres 
écroulés. 

Il y a, aussi, les embarras domestiques de la vie. Trop grand 
seigneur pour ne pas faire de dettes et d'honnêteté trop bour- 
geoise pour n'en pas souffrir, l'ambassadeur du duc d'Urbino et 
du marquis Gonzague gémit d'être, sans cesse, obligé de deman- 
der de l'argent à sa vieille mère, demeurée à Casatico, parmi 
ses valets de ferme. Et il ne souffre pas moins de recevoir d'elle, 
sans cesse, des lettres comme celle-ci, qu'il faut lire devant son 
portrait, au milieu du Salon Carré, pour découvrir quelle arma- 
ture précaire soutenait ces somptueux décors de la Renaissance : 

Francesco Piperario demande à être payé chaque jour et avec raison, 
mais je ne sais comment le satisfaire. J'ai vendu plusieurs chargemens de 
grains, mais le prix baisse tous les jours et la dépense de chars et de che- 
vaux est considérable. J'ai beaucoup d'ennuis avec nos paysans pour le char- 
riage de ce grain. J'avais consenti à payer la moitié de la dépense du voyage 
jusqu'à Desenzano, qui n'est pas plus loin que Mantoue. Mais ils ne veulent 
point entendre parler de cela, disant qu'il leur faudrait acheter leur manger 
et passer la nuit hors de chez eux, ce qui coûterait plus que d'aller à Man- 
toue, et déclarant que les pierres de la route abîment leurs charrettes, avec 
beaucoup d'autres récriminations. De sorte que, pour cette raison et beau- 
coup d'autres, je désire ardemment 'que tu sois à la maison. Mais je sais à 
quel point est vain ce désir de retour !... 

A la lecture de semblables plaintes, le hobereau provincial 
qu'il était resté, par bien des côtés, renaissait, un instant, sous 
l'humaniste cosmopolite. Il revoyait le vieux manoir, la rivière 
avec le moulin, les voisins processifs, les serviteurs dévoués, les 
paysans madrés, les aspects familiers de son enfance. L'arbre se 
sentait tiré par ses racines. Puis, il oubliait tout cela dans 
une conversation avec Pietro Bembo ou Bibbiena. Il lui en 
restait seulement une teinte de mélancolie. 

Plus profondément encore, au cœur, il portait la mélan- 
colie d'une solitude sentimentale. Elle ne se dissipa que quelques 
années. Tout le monde le voulait marier, comme il arrive aux 
gens que le mariage ne tente guère. Il ne s'y refusait pas, lais- 
sait faire les marieurs, suivait d'un œil amusé leurs manigances 
et, peu à peu, rien que par l'effet du temps, les échafaudages 
s'écroulaient le plus naturellement du monde. Il dut successive- 
ment épouser une Médicis, une Martinengo, une Visconti, une 
Boiardo, une Stanga, une Cavalieri, une Correggio, une Borro- 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

meo, une Trivulzio, une Rangone, d'autres encore, tant et si 
bien qu'on a pu écrire tout un livre sous ce titre : Les candida- 
tures nuptiales de B. Castiglione. Enfin, cette conspiration de 
toute l'Italie pour son bonheur aboutit, lorsqu'il avait trente- 
huit ans, à lui faire épouser une fille qui en avait à peine quinze, 
une certaine Ippolita Torelli, dont le père, le comte Torelli de 
Montechiarugo, avait fait métier de condottiere, et dont la mère 
avait cru devoir assassiner son premier mari, dans son lit, 
durant son sommeil. 

Castiglione ne s'effraya nullement de cet atavisme, et il eut 
raison. Ce fut un mariage délicieux. On en parla jusque dans les 
couvens : « Je me réjouis avec vous, ma sœur, en pensant que 
vous épousez un si noble cavalier que messire Balthazar, écrivait 
à la fiancée une religieuse du Corpus Christi; un homme dont 
on parle, aujourd'hui, comme au-dessus de tous les autres pour 
son talent et pour son charme, aussi bien que pour sa beauté. » 
Ce n'est pas qu'ils fussent souvent ensemble. Comme Balthazar 
était à Rome à défendre les intérêts de son maître, tandis 
qu'Ippolita restait à Mantoue, dans le vieux palais familial, tout 
occupée de ses enfans nouveau-nés, le ménage vivait séparé : 
il n'en était que plus tendrement uni. Elle lui écrivait : « Je n'ai 
envie de rien que de vous revoir, et quand je pense qu'il me 
faut vivre quinze jours sans vous, c'est comme si quinze épées 
me perçaient le cœur. » Il lui écrivait : 

Si vous avez été, ma chère épouse, dix-huit jours sans lettre de moi, je 
n'ai certainement pas été quatre heures sans penser à vous. Et depuis lors, 
vous devez avoir reçu quantité de lettres de moi, par où j'ai fait amende 
honorable pour le passe. Mais, en vérité, vous êtes bien plus dans votre tort 
que moi, car vous ne m'écrivez que lorsque vous n'avez rien d'autre à faire. 
11 est vrai que votre dernière lettre est fort longue, Dieu merci! Vous dites 
de me faire dire par notre comte Ludovico à quel point vous m'aimez. Je 
pourrais aussi bien vous dire de demander au Pape combien je vous aime, 
car certainement tout Rome le sait et chacun me dit que je suis triste et pré- 
occupé parce que je ne suis pas avec vous. Je n'essaie pas de le nier et tout le 
monde souhaite que je vous envoie chercher, à Mantoue, et amener ici auprès 
de moi à Rome. Réfléchissez et dites-moi si vous avez envie de venir. Dites- 
moi, plaisanterie à part, s'il est quelque chose, à Rome, dont vous ayez envie, 
et je ne manquerai pas de vous l'apporter. Mais je voudrais savoir ce qui 
vous plairait le mieux, parce que j'arriverai un beau matin, au moment où 
vous vous y attendrez le moins et je vous trouverai encore au lit, et vous me 
déclarerez que vous étiez en train de rêver de moi, de quoi il n'y aura pas 
un mot devrai! Je ne peux encore vous dire quel jour je quitterai Rome, 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 135 

j'espère que ce sera bientôt. En attendant, ne m'oubliez pas, aimez-moi et 
croyez que je ne vous oublie jamais et que je vous aime infiniment, plus que 
je ne pourrais le dire, et que je me recommande à vous de tout mon cœur. 
Rome, le dernier jour d'août 1519 (1). 

Il devait la revoir, mais bien peu. Un an plus tard, c'est-à- 
dire après quatre ans de mariage seulement, étant à Rome de 
nouveau, il reçut d'elle une lettre lui annonçant qu'elle venait 
d'accoucher, s'excusant que ce fût d'une fille et ajoutant qu'elle 
était un peu malade. — « Je voudrais savoir si elle a des yeux 
bleus? » répondit notre diplomate. Mais elle ne reçut pas cette 
réponse : elle était morte. Ce fut une grande anxiété, à la cour 
de Mantoue, chez Isabelle d'Esté et son fils, de savoir comment 
on avertirait le pauvre mari, absent et amoureux, là-bas à Rome, 
occupé à verser des larmes littéraires sur les ruines de l'anti- 
quité, lorsque son foyer, tout neuf, s'écroulait avec son 
bonheur. On finit par décider qu'on enverrait un messager au 
cardinal Bibbiena, son intime ami, pour le charger de graduer 
la nouvelle. Le messager arriva, un beau soir d'août, tandis que 
Gastiglione était à souper, à discourir, joyeux; — peut-être, cepen- 
dant, avec cette nuance de mélancolie qui ne devait guère le 
quitter, puisqu'elle persiste au moment le plus heureux de sa 
vie, dans son portrait. Bibbiena, s'étant consulté avec le cardi- 
nal Rangone, décida de ne pas troubler cette soirée et ne remit 
à Gastiglione qu'une lettre d'affaires du marquis Federico 
Gonzague. Le lendemain, seulement, les deux cardinaux, accom- 
pagnés du capitaine de la garde pontificale, Annibal Rangone, 
vinrent porter à Balthazar le triste message. La douleur de 
l'humaniste fut navrante. Et ces hommes, qui avaient vu tant 
de tragiques spectacles, le plus souvent les yeux secs, pleurèrent 
en le voyant pleurer, tant il est vrai que les événemens ne 
prennent toute leur amplitude d'impression sur nous qu'en pas- 
sant par une àme humaine. Pour lui, il devait toujours porter 
le deuil de son court bonheur. Il errait dans Rome comme une 
àme en peine. Il iinit par aller chercher des consolations auprès 
du Saint-Père. Il ne fut pas déçu. Le Pape l'invita à chasser à 
courre. 

Il devait, enfin, dans les dernières années de sa vie, porter 
la mélancolie d'une ruine plus grande encore : celle de sa poli- 

(1) Serassi. Délie Lettere del Conte Baldassare Castiglione, Parlova, 1769-1771. 



136 



REVUE DES DEUX MONDES. 



tique, comme nonce du Pape à la Cour de Charles-Quint. 
Nous pouvons assez mal nous faire une idée de la diplomatie 
à cette e'poque. Si enclins que nous soyons à déclarer notre 
diplomatie moderne instable et impuissante, nous avons l'habi- 
tude, aujourd'hui, de systèmes d'alliances suivis pendant de 
longues années, parfois un quart de siècle, et lorsqu'ils vien- 
nent à changer, ce n'est que par des conversions savantes, 
lentes et graduées. Au xvi e siècle, c'étaient des tête-à-queue 
brusques, qui désarçonnaient le cavalier. Les négociations étaient, 
d'ailleurs, traversées par des incidens violens que nul ne pou- 
vait prévoir, la discipline moderne étant quelque chose d'à 
peu près inconnu dans les armées de ce temps, et chacun 
bataillant ou bien, au contraire, traitant de son côté. Il faut 
lire, dans le bel ouvrage de Julia Cartwright sur Castiglione, 
le résumé de cette carrière de diplomate pour se faire une idée 
de son infinie complexité (1). Placé entre le Pape et l'Empereur, 
dont il était également aimé et admiré, mais qui ne s'aimaient 
guère et ne s'admiraient point l'un l'autre, Castiglione passait 
son temps à raccommoder ensemble ces deux « moitiés de 
Dieu; » — ouvrage ardu, pointilleux, arachnéen au possible. Il y 
travaillait depuis trois ans, lorsque la politique de Clément Vil, 
échappant à ses conseils, et s'engageant dans d'inextricables 
contradictions, aboutit à la catastrophe qui, par choc en retour, 
devait le tuer. 

Le sac de Rome, en 1527, fut une date : — une de ces dates 
qui coupent un siècle en deux, un signet rouge dans l'amas 
confus des feuillets de cette histoire, quelque chose comme la 
date 1870-1871 dans notre Europe du xix e siècle. Elle atterra 
l'univers, elle lui fit horreur, bien plus que n'avait fait la prise 
de Constantinople. La prise de Constantinople, c'avait été la 
mort d'un vieillard affaibli, depuis longtemps diminué, une fin 
attendue d'heure en heure. La prise de Rome, c'était le coup de 
foudre qui frappe, en pleine jeunesse, un organisme éclatant de 
vigueur, qui prouve que nul n'est à l'abri, et, par là, épouvante 
tous les autres. C'était, aussi, un des brusques retours de la bar- 
barie primitive, ruinant la ville du monde où la civilisation et 
l'humanisme avaient entassé le plus de trésors. La prise de 
Rome avait, sans doute, été voulue par l'Empereur, mais non pas 

(1) Baldassare Castiglione, the perfect courtier, lus life and letters, 1478-1529, 
by Julia Cartwright (Mrs Ady), 2 vol. Londres, 1908; 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 137 

du tout ce qui l'avait suivie. La soldatesque avait entièrement 
échappé à ses chefs et fait trembler les vainqueurs presque 
autant que les vaincus. Ressemblance de plus avec les derniers 
sur sautsde la Commune, car il semble bien que ce soit le même 
géant, endormi et enchaîné, l'Atlante populaire, qui se réveille, 
de loin en loin, secoue l'entablement où les Dieux vivent, 
aiment, jouent, luttent, se divertissent, puis reprend pour long- 
temps, parfois pour des siècles, sa pose immobile et courbée. 

Nul n'en fut frappé au cœur comme Castiglione, car s'il 
était au monde un homme chargé d'empêcher cette catastrophe, 
c'était lui, et il ne l'avait pas empêchée. Et, non seulement il 
ne l'avait pas empêchée, mais il l'avait prévue, ce que Clé- 
ment VII ne pouvait lui pardonner; car les prophètes de mal- 
heur, toujours antipathiques, le deviennent encore bien davan- 
tage quand l'événement leur donne raison. Pourtant, l'activité 
du diplomate ne se ralentissait pas. Dès la nouvelle du sac de 
Rome et de la captivité du Pape, il avait suscité des manifesta- 
tions du clergé espagnol en faveur de son maître et dépêché à 
celui-ci un exprès pour le rassurer. Clément YII une fois hors 
de danger, il prenait sa bonne plume de polémiste pour 
défendre la Papauté et le pouvoir temporel contre les attaques 
des disciples d'Erasme et, même dans la catholique Espagne, 
pour dénoncer un luthérianisme latent. Il réussissait enfin. 
L'entente était renouée entre les deux souverains, le départ de 
Charles-Quint pour l'Italie était décidé. Le long effort de Casti- 
glione recevait donc sa récompense et aussi son désintéresse- 
ment, car, dans un sentiment de dignité bien rare à cette 
époque, il avait refusé toutes les faveurs de l'Empereur jus- 
qu'au jour où la paix, et une paix honorable pour le Pape, eût 
été conclue. Mais la trace laissée par l'épreuve était trop pro- 
fonde pour s'effacer. Il ne se connaissait pas heureux. Dans une 
lettre, en latin, adressée à son fils, et qui devait être son testa- 
ment, il lui cite mélancoliquement, ces vers de Virgile : 

Disce, puer, virtutem ex me verumque laborem; 
Fortunam ex aliis... 

qui, selon lui, résumaient sa vie. 

Une dernière cause de mélancolie, la plus grande à partir 
d'un certain âge, était l'absence de ceux qu'il avait aimés. On 
mourait jeune à cette époque, les groupemens d'affinités se 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

défaisaient vite ; pour être heureux au xvi e siècle, il fallait 
aimer peu ou bien oublier beaucoup. Gastiglione ne parvenait 
pas à oublier les figures qui avaient enchanté sa jeunesse, 
à la Cour d'Urbino, les compagnons d'armes tombés héroïque- 
ment, face à l'ennemi ou dans les guet-apens, les philo- 
sophes aux dialogues subtils, les artistes aux enthousiasmes 
naïfs, les femmes, surtout, celles-là mêmes dont le sourire, 
vieux de quatre cents ans, éclaire encore les musées de France 
et d'Italie. « Tant de mes amis et de mes maîtres m'ont laissé 
seul, dans cette vie, comme dans un désert désolé!... » disait-il. 
Rien, dans le monde nouveau qui surgissait autour de lui, 
ne lui semblait valoir ce qui avait disparu. Jeune, il s'était 
bien diverti aux dépens des vieilles gens qui disaient : « Ah ! 
si vous aviez connu le duc Borso! Ah! si vous aviez entendu 
Piccinino ! » et il avait soupçonné que ces gens pleuraient 
moins les mérites du duc Borso que leur propre jeunesse... 
Mais il vient un jour où chacun de nous, sans trop s'en aper- 
cevoir, se met à dire : « Ah ! si vous aviez connu le duc Borso! » 
ou, encore, comme le vieux Nestor, au premier chant de Y Iliade : 
« Non, je n'ai jamais vu et je ne verrai jamais des hommes 
tels que Pirithous, Dryas, Cenée, Exadius, Polyphème !... » 
Plus qu'aucun autre, Gastiglione avait le culte des souve- 
nirs, cette nostalgie de tout ce qui a disparu de soi-même 
avec ceux qu'on aimait. Sans cesse, au milieu des bruits du 
monde, il se prenait à prêter l'oreille, à regretter ce que le 
poète appelle : 

La chère inflexion des voix qui se sont tues; 

il voulait les entendre, encore une fois, avant de mourir et 
comme elles demeuraient muettes, pour se donner une illusion 
consolatrice, lui-même, il les fit parler. Il publia le Cortegiano. 

III. — UN LIVRE 

Ainsi, le Cortegiano n'est pas un livre; c'est un homme, un 
homme nourri de beaucoup de livres, il est vrai, mais plus en- 
core d'expérience, de faits, de spectacles vus de ses propres 
yeux, mis à leur plan et fondus avec ce recul des années, cette 
patine du temps que ne connaît guère la littérature moderne. 
Il s'est écoulé vingt et un ans entre sa première idée, en 1507, 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 139 

et sa publication, en 1528. Balthazar y pensa toute sa vie, y tra- 
vailla, y revint, le retoucha, le montra à ses amis, puis à tout 
le monde, et, l'ayant donné à tout le monde, il mourut (1). 

Le succès fut immense et les éditions se succédèrent rapide- 
ment dans toutes les langues. Avant d'être publié, le Cortegiano 
était déjà célèbre; il avait couru, manuscrit, sous le manteau; 
on avait commencé à le copier çà et là, et c'est même cette cir- 
constance qui décida Gastiglione à le publier officiellement, 
« aimant encore mieux, disait-il, le voir sortir imparfait de sa 
main, que mutilé par les copistes. » Il était alors en Espagne. 
Il écrivit à son serviteur, un certain Cristoforo Tirabosco : 

J'ai envoyé mon livre à Venise pour être imprimé par les imprimeurs 
d'Asola. Le livre a été mis entre les mains du Magnifique Jean-Baptiste Ra- 
musio, secrétaire de la Seigneurie de Venise, et Sa Magnificence parlera 
aux imprimeurs pour leur donner tous les ordres nécessaires dans la ma- 
tière. J'écris à Venise pour dire que l'ouvrage doit être tiré à mille trente 
exemplaires et que je compte payer la moitié des dépenses, parco que 
de ces mille, cinq cents doivent m'appartenir. Les trente exemplaires sup- 
plémentaires seront tous ma propriété et doivent être tirés sur papier 
de luxe, aussi uni et beau que possible, en somme le meilleur qu'où 
pourra trouver à Venise. 

Au reçu de ma lettre, vous devez tout de suite aller à Venise trouver le 
Magnifique Ramusio et lui donner la lettre ci-incluse, qui lui dit que vous 
êtes mon serviteur et que vous avez des ordres pour conclure tout ce que 
Sa Magnificence décidera touchant le prix de la publication. Voici ce que 
vous aurez à fixer. Avant toute chose, le papier de luxe pour les trente 
exemplaires. Vous vous mettrez à sa recherche et vous en montrerez un 
spécimen au dit Magnifique Ramusio et, s'il en est content, vous en achète- 
rez, mais non pas sans approbation. En ce qui concerne les autres 
dépenses, vous ferez tout ce que Sa Magnificence ordonnera et vous lui 
verserez l'argent qu'il désirera. Dès votre départ, vous ferez bien deprendre 
cinquante ducals, que je dis à ma mère de vous donner, et, s'il faut davan- 
tage, elle vous le donnera à votre retour à Mantoue. Lorsque les livres 
seront imprimés, j'ai l'intention d'offrir cent trente des exemplaires que 
je me réserve pour moi comme présens à mes amis ou parens et de vendre 
les quatre cents autres afin de recouvrer l'argent que j'aurai dépensé et 
même un peu plus, s'il est possible. Il serait bien, je pense, de vendre le 
tout à un libraire pour s'épargner de la peine... Valladolid, 9 avril 1.J27 (2). 

Les exemplaires de luxe étaient pour le marquis Federico 

I Cf. Il Cortegiano del conte Baldassare Gastiglione, annotato e illustrato da 
Vittoiïo Cian. Firenze, 1910, et Baltasar Castilionois, Le Parfait courtisan, tratl. 
de Gabriel Chapuys, Tourangeau, à Paris, L5S"i. 

(2) Cité par Julia Gartwright dans Baldassare Casliglione, vol. II. 



140 REVUE DES DEUX MONDES. 

Gonzague, pour sa mère Isabelle d'Esté, pour Emilia Pia, pour 
la jeune duchesse d'Urbino et quelques autres belles dames et 
aussi pour des humanistes : l'évêque de Bayeux, Ludovico da 
Canossa, messire Jean-Baptiste Ramusio; enfin, un exemplaire 
unique sur vélin, relie' « de la plus belle manière, en peau, 
ornée de nœuds et de feuillages, » avec les pages dorées, était 
sans doute destiné à Charles-Quint. 

Une fois paru, en 1528, le Cortegiano devient, durant tout 
le siècle, la lecture obligée de tout homme du monde, une 
chose dont on se nourrit, que les moins intellectuels connais- 
sent, qui figure sur la tablette la plus pauvre en livres et où 
l'utile seul est rassemblé. Gela ne veut pas dire qu'on y trouve 
un évangile des temps nouveaux. Comme tous les livres dont 
la popularité est immédiate, le Cortegiano ne dépasse pas son 
temps. Quand on marche plus vite que la foule, on marche seul. 
Mais il rend sensible à tous l'idéal confus des meilleurs hommes 
de son temps. C'est le portrait de ce que doit être, non pas pré- 
cisément le « courtisan, » — car dans beaucoup d'endroits, la 
« courtisanerie »y est blâmée, — mais l'homme de Cour, et non 
pas seulement l'homme de Cour, mais ce que nous appellerions 
aujourd'hui « l'homme du monde, » et, en bien des points, 
l'honnête homme, ou l'honnête femme, tout simplement. Il 
s'adresse donc, sauf aux moines, à tout ce qui sait lire a cette 
époque. Et cela dans la langue la plus simple, la plus claire, la 
plus familière. Ce n'est donc pas, à proprement parler, un ou- 
vrage de philosophie, mais un manuel de savoir-vivre, et il est 
vrai que toutes les philosophies du monde aboutissent à un 
manuel de savoir-vivre, à moins qu'elles n'aboutissent à rien, — 
ce qui est encore fort ordinaire. Mais, ici, la forme des conseils, 
sans être didactique, est pourtant beaucoup plus précise que 
chez les philosophes et leur application plus immédiate. Avec 
cela, on peut douter que le Cortegiano nous rende exactement la 
physionomie de l'homme de la Renaissance, mais il nous rend la 
physionomie que l'homme de la Renaissance voulait avoir. Le 
grand talent du portraitiste n'est pas de faire un portrait qui 
ressemble à son modèle, mais bien de faire un portrait à quoi 
son modèle a envie de ressembler. Et, à coup sur, Castiglione 
y a réussi. Les témoignages abondent. Je n'en veux, pour 
exemple, que le plus savoureux d'entre eux, celui de Vittoria 
Golonno, marquise de Pescaire. Bien avant la publication du 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVKE. 141 

livre, dès 1524, après avoir passé tout l'été à lire le manuscriL 
dans sa retraite à Marino, elle lui écrivait : 

Je ne me sens pas plus capable de vous dire ce que j'en pense que vous 
ne l'êtes, prétendez-vous, de dire tout ce que vous pensez de la beauté de la 
duchesse. Mais comme je vous ai promis de vous donner mon opinion et 
que je ne me crois pas obligée de vous faire des complimens sur ce que 
vous savez mieux que moi, je vous dirai simplement la vérité toute nue. 

J'affirme, avec un serment qui prouvera la force de cette affirmation, 

por vida del Marchés, my Senor, — que je n'ai jamais vu et que je ne crois 
pas voir jamais une œuvre en prose supérieure, ou même égale, à celle-là. 
Outre la nouveauté et la beauté du sujet, l'excellence du style est telle que 
peu à peu, sans le moindre heurt, nous sommes conduits sur des hauteurs 
plaisantes et fécondes, et que nous nous élevons sans cesse, sans nous aper- 
cevoir que nous ne sommes plus dans la plaine d'où nous sommes partis. Le 
sentier est si bien cultivé et orné, qu'il est difficile de dire lequel de l'art ou de 
la nature a fait le plus pour embellir son parcours... Je ne comptais pas en 
dire davantage, mais je ne puis passer sous silence un autre point qui 
excite mon admiration, à un degré plus haut encore. Il m'a toujours semble 
que celui qui écrit en latin a, sur les autres auteurs, le même avantage que 
les orfèvres qui travaillent l'or ont sur ceux qui travaillent le cuivre. Si 
simple que soit leur travail, l'excellence de la matière est telle qu'il ne 
peut manquer d'être beau, tandis que le bronze ou le cuivre, si délicate- 
ment et merveilleusement travaillés soient-ils, n'égaleront jamais l'or et 
souffriront toujours de la comparaison. Mais votre italien moderne a une 
majesté si rare que son charme ne le cède à aucune œuvre latine en 
prose (1). 

Une qualité dont elle ne parle pas, et précisément celle qui 
sauve ce livre, c'est la vie, — la vie d'une discussion passion- 
née, mettant en scène des gens qui ont vraiment existé, avec 
leurs traits individuels bien reconnaissables et une bataille 
d'idées qui s'est livrée réellement et qui a laissé à l'auteur un 
profond souvenir. Il nous suffira de dire quelles gens et quelle 
bataille pour définir le livre tout entier. 

Au mois de mars 1507, le hasard fit se rencontrer au sommet 
du rocher d'Urbino, dans le palais aux hautes flèches qui domine 
la ville, quelques-uns des esprits les plus brillans de la Renais- 
sance, et, aussi, de ses plus notoires assassins. Il y eut là, 
ensemble, pendant quelques jours: Pietro liembo, l'humaniste 
qui fut plus tard cardinal ; Giulianode Médicis, le bon tvran,qui 
dort, aujourd'hui, sous la Nuit de Michel-Ange; Cristofnro 

(1) Cité par Julia Cartwright dans Daldassare Castiglione, llie perfect courtier 
his life and lelters. vol. II. 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

Romano, l'auteur de notre buste de Béatrice d'Esté du Louvre ; 
Francisco Maria délia Rovere, le guerrier qu'on voit aux Uffizi, 
peint par le Titien, le bâton de commandement sur la hanche, 
dans sa carapace de fer, Dovizi da Bibbiena, dit // bel Bernardo, 
jadis parfait secrétaire galant pour jeunes Florentins et futur 
cardinal; Ludovico da Ganossa, le diplomate francophile devenu 
plus tard évêque de Bayeux ; Ludovico Pio, le hardi capitaine ; 
Ottaviano Fregoso, le futur doge de Gênes prédestiné à une fin 
cruelle et son frère Federico Fregoso ; Gasparo Pallavicino, le 
misogyne de vingt-deux ans, et aussi le soldat-poète César Gon- 
zague; Accolti, dit YUnico Aretino, moins génial que son homo- 
nyme célèbre, mais très brillant improvisateur aussi et fort 
subtil; enfin Gastiglione lui-même, récemment revenu de son 
ambassade à Londres : — tous dans leur plus bel âge, joyeux 
comme gens qui mettent à la voile en même temps et que n'ont 
pas encore séparés les tempêtes, ni endormis les escales et les 
ports. 

Pourquoi tout ce monde était-il à Urbino? Quand on con- 
sidère ce nid d'aigle, perché dans un des districts les plus isolés 
et les plus inaccessibles de l'Italie, en dehors de toutes les 
grandes routes et communications des peuples, on comprend 
mal sa puissance d'attraction sur les beaux esprits du xvi e siècle. 
On comprend, encore moins, que ces trois génies de la grâce 
et de la mesure, Raphaël, Bramante et Castiglione lui-même, en 
soient sortis. Deux choses l'expliquent cependant : l'admirable 
collection desducsd'Urbinoet la présence d'ElisabettaGonzague. 
Les chercheurs et les parleurs trouvaient, là, un trésor de 
livres et une belle dame qui les écoutait. Quoi de plus décisif? 
« Comptez-vous rester longtemps à cette soirée? » demandait-on 
à un brillant esprit de la Restauration. « Je resterai longtemps 
si l'on m'écoute, » répondit-il naïvement. Pietro Bembo, Véni- 
tien d'origine, était venu passer quelques jours à Urbino, avec 
quarante ducats dans sa poche ; on l'écouta : il y resta six ans. 
<ç La duchesse, dit Castiglione, semblait une çhaine qui nous 
tenait tous amiablement unis, tellement que oncques ne fut 
union de volonté ou amour cordiale entre frères plus grand ■ 
que celle qui était entre nous. Pareille amitié se démenait entre 
les femmes, avec lesquelles on pouvait librement et honnête- 
ment converser et était permis à chacun de parler, s'asseoir, 
gosser et rire avec telle que bon lui semblait. Mais on portait 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 143 

au vouloir de Madame la Duchesse si grande révérence que la 
même liberté servait d'une très forte bride et n'y avait celui qui 
ne tint pour le plus grand plaisir du inonde de complaire à cette 
dame, qui n'estimait un ennui très grand de lui déplaire... » 

Les journées se passaient en chasses, tournois, chevauchées, 
jeux de toutes sortes, que le duc Guidobaldo ne pouvait guère 
partager, perclus de goutte comme il l'était, mais qu'il jugeait 
en connaisseur et dans un parfait esprit d'équité. Le soir venu, 
on dansait, on faisait de la musique, on jouait au scartino, on 
causait surtout. Le duc, par raison de santé, se retirait, tôt 
après le souper, dans ses appartemens. On allait, alors, chez la 
duchesse. Dames et cavaliers s'asseyaient en cercle, groupés 
sans protocole, au gré des affinités et du hasard, mais alterna- 
tivement, un cavalier après une dame, jusqu'à ce qu'il n'y eût 
plus que des hommes, toujours plus nombreux, et qui se 
mettaient en tas. Un sujet était proposé, problème de morale 
ou d'amour, devise ésotérique, idéal rêvé, et la conversation 
devenait générale. 

Une (( conversation générale » tient du dialogue par sa forme 
et de la conférence par son sujet, — sans parler de ses jeux de 
scène: entrées, sorties, gestes et mimiques, qui la font ressem- 
bler, quelquefois, à une comédie. Ce n'est pas une « confé- 
rence, )> parce que c'est un dialogue et que chacun y prend part, 
entre dans le sujet, le coupe, l'aiguille à sa guise; mais ce n'est 
pas un dialogue ordinaire, parce que ce qui s'y dit devant être 
entendu de tout le monde, rien n'y peut être confidentiel. 
D'ailleurs, pour que chacun y puisse mordre, il fautbienque les 
sujets en soient choisis parmi les plus généraux qui soient ; et, 
par là, qu'ils se rapprochent d'une « conférence. » Mais ce que 
n'a pas la conférence la mieux venue, ni le jeu de scène le mieux 
réglé, c'est le charme de l'improvisation, la joie de voir les 
idées naître, la pensée prendre forme comme l'argile sous les 
doigts du potier, avec les hésitations, les tàtonnemens, mais 
aussi les vivacités et la fraîcheur de tout ce qui vit pour la 
première fois. 

Telle était la causerie à Urbino, dans ces salles construites 
par Luciano di Laurana, décorées par Ambrogio da Milano, 
Domenico Rosselli, Diotablevi, Francesco di Giorgio Martini, où 
les amours, les anges, portant les guirlandes, chassant le san- 
glier, dansant, chevauchant les dauphins, animent les frises, 



144 REVUE DES DEUX MONDES. 

les manteaux des cheminées ; où les fleurs et les aigles, les 
coquilles, les chérubins et les poissons à tètes humaines, la 
vigne roulée en vrilles et le blé jailli en épis, encadrent les 
portes de la fantaisie décorative la plus fine, la plus délicate, la 
plus nuancée qui fut jamais. Entourés par les merveilles â'intar- 
f-iatura de Jacomo, dominés par les admirables figures des 
Arts et des Sciences, de Juste de Gand et de Melozzo da Forli, 
aujourd'hui à Londres et à Berlin, tout imprégnés de l'atmo- 
sphère où respira l'enfance de Raphaël, les causeurs n'avaient 
qu'à lever les yeux, qu'un geste à faire, pour appeler, en témoi- 
gnage de leurs idéals, de parfaites réalités. 

La femme qui dirigeait les débats était la belle Emilia Pia, 
veuve du Montefeltro qui avait combattu les Français à For- 
noue. Elle ne quittait pas Elisabetta Gonzague, qui lui délé- 
guait, pour tenir le dé de la conversation, tous ses pouvoirs. 
C'était un cerveau avec de beaux yeux. Sa bonne tête philoso- 
phique, son profil droit, solide, un peu masculin, son ironie 
cinglante décourageaient les amoureux, comme plus tard sa mort 
souriante, point pieuse du tout, devait alarmer les dévots. Elle 
adorait le cliquetis des mots, des idées, les ripostes vives, les 
souplesses d'attaque, ces manières de tournois philosophiques 
où les femmes de ce temps ne craignaient pas de voiries savans 
s'évertuer en leur honneur. D'ordinaire, les femmes tenaient 
plus à juger les coups qu'à les comprendre. Mais Emilia Pia 
les comprenait et, lorsque les passes devenaient trop subtiles 
et embrouillées, elle rappelait vivement à l'ordre les jouteurs. 
Un soir que Giuliano de Médicis s'engageait, avec Gasparo 
Pallavicino, dans une savante dispute sur le caractère féminin 
de la « matière » par opposition au caractère masculin de la 
<( forme » ou sur la prédominance de la matière chez la femme 
et dé la forme chez l'homme : « Pour l'amour de Dieu, lui dit 
Emilia Pia, laissez une bonne fois votre « matière » et votre 
a forme » et votre féminin et votre masculin et parlez de façon 
qu'on vous comprenne, car nous avons entendu et fort bien 
compris le mal que le seigneur Gasparo et le seigneur Otta- 
viano ont dit de nous, mais maintenant nous n'entendons 
goutte à la façon dont vous nous défendez! » 

Ces causeries, on le voit, n'avaient rien de la monotonie 
d'une conférence. Elles étaient, d'ailleurs, coupées par toutes 
sortes d'incidens. Un soir, c'était un bruit de pas et de voix 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 145 

hautes retentissant sous les voûtes, et, soudainement, au 
milieu des torches, l'apparition du jeune Francesco Maria delta 
Rovere, et de sa suite, de retour de voyage. Il avait demandé où 
était la duchesse, sa tante; on lui avait dit qu'elle présidait un 
cercle littéraire où l'on discutait des vertus que doitavoir l'homme 
du monde, — et il accourait pour ne rien perdre de ce savou- 
reux débat. Une autre fois, c'était toutes les dames de la Cour 
se levant, sur un signe de la duchesse, et entourant le jeune 
Pallavicino, en le menaçant de l'écharper s'il continuait à dire 
du mal des femmes, au milieu des éclats de rire, tandis qu'il 
criait : « Vous voyez bien que vous avez tort ! Voilà que vous 
voulez employer la force et, de cette façon, clore la discussion 
parce qu'on appelle une licenzia bracciesca! ... » 

C'est durant ces soirées que se forma, peu à peu, dans les 
esprits, le type du parfait homme de Cour, du Cortegiano, re- 
tracé plus tard par Castiglione. A lire le récit de ce gioco, il 
semble que l'on s'amusât à créer, de toutes pièces, une œuvre 
d'art, qu'on façonnât, peu à peu, une statue précieuse : chacun, 
tour à tour, y mettait la main. D'abord, Ludovico da Canossa disait 
les talens requis de l'homme de Cour, sa formation morale et 
intellectuelle. Puis Federico Fregoso exposait l'usage que cet 
homme de Cour devait faire de ses talens, et Bibbiena, de son 
esprit. Giuliano de Médicis montrait, ensuite, ce que devait être, 
à ses côtés, la femme idéale. Ottaviano Fregoso modelait le 
parfait Cortegiano dans son attitude et ses gestes en face de 
son souverain. Pietro Bembo s'approchait, enfin, de cette terre 
artistement travaillée et y insufflait le souffle divin qui devait 
l'animer. 

Le soir où il y mit la dernière touche peut passer pour le 
point culminant de l'Humanisme. La pensée de la Renaissance 
touche à son zénith. On était réuni, comme d'ordinaire, dans 
une grande salle du palais d'Urbino. La soirée était fort avancée 
parce qu'on avait dû courir tout le palais pour trouver Otta- 
viano Fregoso, lequel s'était engagé à parler des rapports du 
parfait courtisan avec son prince. En l'attendant, on avait dansé. 
Enfin il parut et l'on aborda la question de savoir si le parfait 
homme de Cour doit aimer. On avait établi que, pour être un 
véritable homme d'Etat, le Cortegiano ne devait pas être jeune. 
Et l'on avait, aussi, convenu qu'il était ridicule à un homme 
mûr d'être amoureux. Cependant l'homme n'est pas complet 

TOME XII. 1912. 10 



146 REVUE DES DEUX MONDES. 

s'il n'aime pas, dit Bembo. — Comment vous tirerez-vous de 
cette contradiction ? lui demanda-t-on. — C'est très facile, re- 
prit-il, si l'on sait ce qu'est l'Amour idéal : 

L'amour n'est autre chose qu'un certain désir de jouir de la beauté et, 
parce que le désir ne se porte que sur les choses connues, il faut toujours 
que la connaissance précède le désir : lequel de sa nature tend vers le 
bien, mais est aveugle et ne le connaît pas. Cependant la nature a ainsi 
ordonné les choses qu'à toute vertu clairvoyante est jointe une vertu appé- 
titive et parce que dans notre âme il y a trois moyens de connaître les 
choses, par les sens, par la raison et par l'âme, voici que des sens naît 
l'appétit, lequel nous est commun avec les animaux; de la raison naît le 
choix, qui est le propre de l'homme; de l'âme intuitive, par laquelle l'homme 
peut communiquer avec les anges, naît la volonté. Pareillement, comme 
les sens ne peuvent connaître rien que les choses sensibles, ce sont celles- 
là seules que l'appétit désire, et comme l'intelligence ne peut se tourner 
vers autre chose que la contemplation des choses intelligibles, cette 
volonté se nourrit seulement de biens spirituels. L'homme, d'une nature 
raisonnable, placé comme à mi-chemin entre ces deux extrêmes, peut, par 
son choix, en s'inclinant vers les sens ou en s'élevant vers l'intellect, 
s'abandonner au désir des uns ou de l'autre. Il y a donc deux manières de 
désirer la beauté, dont le nom générique convient à toutes les choses 
naturelles ou artificielles qui sont composées avec les bonnes proportions 
et l'exacte mesure que comporte leur nature. 

Ainsi débuta Bembo et, alors, dans ce temps où rien 
n'était platonique, ni la haine, ni l'amour, dans ce cercle 
d'hommes tous bouillonnans de passions brutales, il se mit à 
parler de la beauté idéale, qui n'est autre que « le vrai tro- 
phée de la victoire de l'àme, quand, avec la vertu divine, elle 
maîtrise la nature matérielle et, par la lumière, surmonte les 
ténèbres du corps. » Il disait : 

Si donc, l'âme étant prise du désir de jouir de cette beauté comme 
d'une chose bonne, se laisse guider par le jugement des sens, elle tombe 
dans les plus graves erreurs. Jugeant que le corps dans lequel se voit la 
beauté est la cause principale de cette beauté, elle estime que, pour jouir de 
celle-ci, il est nécessaire de s'unir le plus intimement possible avec celui-là, 
ce qui est faux: car celui qui s'imagine, qu'en possédant le corps, il jouira 
de la beauté, se trompe, et est mû, non par une vraie connaissance due au 
choix de la raison, mais par une fausse opinion due à l'appétit des sens : 
d'où il suit que le plaisir qui s'ensuit est nécessairement faux et menteur. 
Et tous ces amans, qui viennent à accomplir leur désir, tombent dans l'un 
de ces deux maux : ou bien ils sont saisis, dès l'accomplissement du désir, 
non seulement de satiété et d'ennui, mais de haine pour l'objet aime, 
comme si l'appétit se repentait de son erreur et reconnaissait le piège 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 147 

tendu par le faux jugement des sens, d'où il a cru que le mal était le bien ; 
ou bien il reste possédé du même désir et delà même avidité, comme ceux 
qui ne sont point vraiment arrivés au but qu'ils cherchaient... 

Les auditeurs suivaient avec une extrême attention. Tandis 
qu'il parlait, Bembo voyait, à la lueur dansante des torches ou 
clignotante des lampes, ces rudes et singuliers masques sortir de 
l'ombre et grimacer, à peu près comme nous les voyons, aujour- 
d'hui, sur leurs fonds sombres, dans leurs cadres, au Pitti ou 
aux Uffizi, ou à Madrid, traits bien caractérisés, mais âmes 
impénétrables, car la plupart n'avaient pas encore passé à 
l'épreuve des faits qui, depuis, les ont révélées. Il y avait, là, 
Francesco Maria délia Rovere, qui devait, avant que l'année 
fût écoulée, égorger son hôte Giovanni Andréa par la plus 
honteuse des trahisons, et, plus tard, assassiner, en pleine rue, 
le cardinal Alidosi ; il y avait, là, le marquis Phébus de la Geva, 
fameux depuis par l'assassinat d'un de ses cousins; il y avait 
Pietro da Napoli, dont la rapacité et la cruauté devinrent 
célèbres, et quelques autres fauves. Mais c'était mieux ainsi. 
Pour que le miracle d'Orphée ou de saint Gérasime s'accom- 
plisse, il ne suffit pas qu'il y ait des saints : il faut aussi qu'il 
y ait des bêtes. L'orateur voyait, enfin, devant lui ce Giuliano 
de Médicis, dont l'intrigue avec la belle Pacifica Brandano 
allait doter l'hospice d'Urbino d'un enfant trouvé, plus tard 
fameux sous le nom du cardinal Ippolito de Médicis. 

Giuliano venait précisément de défendre l'honneur des 
femmes de son temps contre les entreprises des jeunes gens. 
Bembo, se tournant vers lui, lui répondit : 

Je veux que cette dame soit plus courtoise à mon courtisan d'âge mûr 
que n'est celle du Seigneur Magnifique au jeune; et ce, à bon droit, parce 
que le mien ne désire que choses honnêtes, et pourtant la dame les lui 
peut toutes accorder, sans être blâmée; mais la dame du Seigneur Magni- 
fique qui n'est pas tant assurée de la modestie du jeune, lui doit seulement 
octroyer les choses honnêtes et lui refuser les déshonnêtes. A cette cause, 
le mien est plus heureux, auquel est accorde ce qu'il demande, que l'autre 
auquel une partie est octroyée et l'autre refusée. Et afin que vous connaissiez 
encore mieux que l'amour raisonnable est plus heureux que le sensuel, je 
dis que les mêmes choses, au sensuel, se doivent aucunefois refuser et 
octroyer au raisonnable, pour ce qu'en celui-là, elles sont déshonnêtes, et 
en celui-ci. honnêtes. 

. Pourquoi la dame, pour complaire à ton amant bon, outre l'octroi qu'elle 
lui fait, des ris plaisans, des propos familiers et surets, de dire le mut. de 



148 REVUE DES DEUX MONDES. 

rire et de toucher la main, elle peut aussi, à juste raison et sans blâme, 
venir jusqu'au baiser ; ce qu'en l'amour sensuel n'est permis suivant les 
règles du Seigeur Magnifique, parce que le baiser étant une conjonction 
et du corps et de l'âme, il y a danger à ce que l'amant sensuel ne tende 
plutôt à la partie du corps qu'à celle de l'âme ; mais l'amant raisonnable 
connaît que, nonobstant que la bouche soit une partie du corps, par icelle 
est donnée issue aux paroles (qui sont interprètes de l'âme) et à cette inté- 
rieure haleine ou esprit qui s'appelle pareillement âme. Et pour cette cause, 
il prend plaisir à joindre sa bouche avec celle de la dame aimée, par le 
baiser, non pas pour être ému à aucun désir déshonnète, mais parce qu'il 
sent que par cette liaison est ouvert le chemin aux âmes, lesquelles atti- 
rées du désir l'une de l'autre, se coulent et mêlent alternativement au désir 
l'une de l'autre, de manière que chacun d'eux a deux âmes. Et une seule 
de ces deux, ainsi composée, gouverne quasi deux corps; au moyen de quoi 
le baiser se peut dire plutôt conjonction de l'âme que du corps; parce qu'il 
a tant de force en icelle qu'il l'attire à soi et la sépare quasi du corps. 

Il se faisait tard. On écoutait toujours. Il ne semblait pas 
qu'on entendit couler le temps. 11 est question, ainsi, dans les 
légendes dorées, d'un oiseau merveilleux qui vint, un matin, 
chanter aux fenêtres du monastère et entraina, à sa suite, un 
jeune moine curieux de l'entendre davantage, d'arbre en arbre, 
jusqu'au fond de la forêt. Le soir venu, le bon moine regagna 
son couvent, mais ne le reconnut guère, ni ses frères, ni lui- 
même, quand il se vit tout voûté et avec une longue barbe 
blanche : il avait passé cent ans à écouter l'oiseau céleste, croyant 
que ce ne fût qu'un jour !... Ceux qui écoutaient Bembo étaient 
ravis dans une semblable extase. Il chantait : 

Quelle sera donc, ô amour très saint, la langue mortelle qui pourra digne- 
ment dire tes louanges? Très beau, très bon, très saint, tu viens de l'union 
de la beauté et de la bonté et de la sagesse divine, en elle tu demeures, et 
en elle, par elle, comme en un cercle, tu retournes. Très douce chaîne du 
monde, allant des choses célestes aux terrestres, tu inclines les vertus supé- 
rieures au gouvernement des inférieures, et ramenant l'âme des mortels à 
son principe tu l'unis à lui. Tu rassembles les élémens de la concorde, tu 
pousses la nature à produire et la chose qui naît à la succession de la vie. Aux 
choses séparées, tu donnes l'union, aux imparfaites la perfection, aux dis- 
semblables la ressemblance, aux ennemis l'amitié, à la terre, les fruits, à 
la mer la tranquillité, au ciel la lumière qui vivifie. Sois le père des vrais 
plaisirs, des grâces, de la paix, de la mansuétude et de la bienveillance- 
ennemi de la violence barbare, de l'inertie, en tout le principe et la fin de 
tout bien... Corrige l'erreur des sens et, après leur long délire, donne-leur 
le vrai et solide bien ; fais-nous sentir ces odeurs spirituelles qui vivifient 
la vertu de l'intelligence et entendre l'harmonie céleste si bien accordée 
qu'en nous il ne puisse y avoir place pour aucune discorde de la passion. 



LES MASQUES ET LES VISAGES AU LOUVRE. 149 

Enivre-nous à cette source intarissable de bonheur qui réjouit toujours 
et ne fatigue jamais, et dont les eaux vives et limpides donnent à qui les 
goûte le goût de la vraie béatitude. Nettoie, des rayons de ta lumière, nos 
yeux de cette taie de l'ignorance, afin que nous n'admirions plus la beauté 
périssable et nous connaissions que les choses ne sont pas vraiment ce 
qu'elles nous paraissent tout d'abord. Accepte nos âmes qui s'offrent à toi 
en sacrifice, consume-les dans cette vive flamme qui épure toute grossiè- 
reté matérielle, afin qu'en toute chose séparées du corps, elles s'unissent à 
la beauté divine d'un lien très doux et qui ne finira pas. Et qu'ainsi ravis, 
hors de nous-mêmes, comme de vrais amans, nous puissions nous trans- 
former en l'objet aimé, et nous élevant au-dessus de terre, être conviés au 
festin des anges, là où, nourris d'ambroisie et de nectar immortel, nous 
venions à mourir, enfin, d'une mort très heureuse et vivante, comme sont 
déjà morts ces Pères anciens dont, par la vertu ardente de la contempla- 
tion, tu as ravi les âmes et les as jointes avec Dieu... 

Il dit et demeurait, là, sans mouvement, sans parole, les yeux 
au ciel, extasié, corne stupido, lorsque la belle Emilia Pia, qu'on 
appelait aussi Emilia Jmpia, à cause de son esprit fort et par- 
fois caustique, allongea les doigts sur un pan de sa robe et le 
secouant un peu : « Prenez garde, messer Pietro, qu'avec toutes 
ces idées, votre âme, aussi, ne s'en aille de votre corps!... » 
A quoi Bembo, soudainement réveillé, répondit le plus sérieu- 
sement du monde : « Eh ! ce ne serait pas le premier miracle 
qu'Amour aurait opéré en moil... » Et tout le monde, l'esprit 
détendu, se mit à parler à la fois. La discussion allait reprendre 
de plus belle, lorsque la duchesse coupa court en disant : <c La 
suite à demain ! — Non, à ce soir, dit quelqu'un. — Gom- 
ment, à ce soir? demanda la duchesse. — Parce qu'il fait déjà 
jour... » 

En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et alla aux 
fenêtres. C'était vrai. L'aurore teintait, déjà, le ciel, et, sur les 
hautes cimes du mont Catria, posait ses premières roses. Les 
étoiles s'étaient éteintes. L'air vif du matin courait sur les col- 
lines. Dans les forêts murmurantes, naissait le concert des 
oiseaux réveillés. Chacun regagna ses appartenons, sans allu- 
mer de torches, pour la première fois, ni réveiller les pages 
plongés dans un profond sommeil. Pietro Bembo venait de 
renouveler, selon ses moyens, le miracle de l'oiseau céleste. 
Une nuit avait passé comme une heure. 

HOBERT DE LA SlZERANNE. 



UN LIVRE DE BRUNETIÈRE 



SIR 



BOSSUET 



« Vous seriez bien fâchés que je n'eusse point invoqué Bos- 
suet ! » Ainsi se terminait, par un de ces traits qu'il ne lui 
déplaisait pas de se décocher à lui-même, en même temps qu'à 
ses adversaires, le retentissant, le virulent article que Brune- 
tière avait écrit En F honneur de lu Science. Et, en effet, l'auto- 
rité de Bossuet ne pouvait manquer d'être invoquée au cours 
de cette campagne contre la « nouvelle idole. » La secrète 
influence du grand évèque n'avait-elle pas été pour quelque 
chose dans l'évolution intellectuelle et morale dont l'article 
Après une visite au Vatican marquait une étape décisive? À lire 
Bossuet, à le relire, chaque fois avec une admiration plus vive 
et une piété plus fervente, à se le convertir, comme il aimait à 
dire, « en sang et en nourriture, » l'auteur du Roman natura- 
liste ne s'était-il pas ouvert, presque à son insu, à un ordre 
d'idées et de préoccupations auxquelles le commerce assidu de 
Darwin et d'Auguste Comte n'aurait pu suppléer? Telle était la 
question que plusieurs ont dû se poser dès lors, et à laquelle 
nous pouvons aujourd'hui répondre avec plus d'assurance. 

,1 Ces pages doivent servir de préface à un Bossuet de Ferdinand Brunetière 
qui paraîtra prochainement à la librairie Elachette. 



UH LIVRE DE BRUNETIÈRE >UR BOSSUKT. 151 



I 

Dis-moi qui tu hantes... Quand on les connaît un peu l'un et 
l'autre, le prêtre du xvn* siècle et le critique du xix e , on se rend 
assez bien compte de tout ce qui, chez le premier, a pu attirer 
et séduire le second. 

Les raisons générale-, — les seules qu'il eût peut-être 
avouée-. — ne manquaient certes pas à Brunetière pour justi- 
fier l'admiration profonde que de longue date il professait pour 
Bossuet. La gloire de Bossuet, écrivait déjà Sainte-Beuve, la 
gloire de Bossuet est devenue l'une des religions de la France: 
on la reconnaît, on la proclame, on s'honore soi-même en v 
apportant chaque jour un nouveau tribut, en lui trouvant de 
nouvelles raisons d'être et de s'accroitre ; on ne la discute plus. 
Renan n'aurait assurément point signé ces lignes, mais Brune- 
tière y eût pleinement souscrit. Je suis d'autant plus à l'aise 
pour y souscrire moi-même que, si j'ose le dire, je n'irais point, 
pour ma part, aussi loin que Brunetière dans le culte véritable- 
ment unique qu'il avait voué au grand orateur : je sais, au 
x\ii e siècle même, non pas de pins grands écrivains, mais de 
plus hauts et de plus vastes génies, de plus hardis, de plus 
féconds, de plus modernes. Mais, quelques réserves que l'on soit 
en droit de faire sur quelques-unes des idées de Bossuet, sur 
son œuvre et sur son influence, une chose est sûre néanmoins. 
Aucun écrivain d'abord n'a plus honoré notre langue, n'en a 
mieux connu, ni mieux utilisé les ressources, n'en a su tirer de 
plus beaux, de plus prodigieux accens que ce prêtre qui n'a 
jamais été. ni voulu être que prêtre, et qui n'a jamais écrit que 
pour agir. Ah! comme je comprends les sentimens de Chateau- 
briand à la lin d'une nouvelle lecture de l'oraison funèbre de 
Monde : A ce dernier eflort de l'éloquence humaine, les larmes 
de l'admiration ont coulé de nos yeux, et le livre est tombé de 
nos mains, n II y a des pages, il y a des phrases de Bossuet, — 
songez à celle du Sermon sur l'unité de l'Église qu'a si bien 
commentée jadis M. Lanson. — qui frapperont d'un éternel 
étonnement. et presque d'une sorte de stupeur admirative, tous 
«eux qui ont l'honneur de tenir une plume. Ce demi-dieu de la 
prose française ; >, l e m ,,{ est de M. Bourget, et il exprime à 
merveille le jugement qu'il faut porter s U r Bossuet écrivain.- 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

D'autre part, s'il est permis, je le repète, de discuter certaines 
parties de son œuvre, cette œuvre est si imposante, si cohé- 
rente, si puissamment harmonieuse, qu'elle commande le res- 
pect, et qu'à défaut de l'assentiment de l'esprit, elle force « les 
raisons du cœur » à lui payer leur juste tribut. Et enfin, ce qui, 
plus que tout, dans Bossuet, mérite nos pieux hommages, et 
cette espèce de vénération tendre dont si peu de grands hommes 
sont vraiment dignes, c'est la beauté du caractère et la géné- 
rosité du rôle historique. Personne n'a été plus désintéressé, 
ne s'est plus complètement oublié soi-même, n'a plus candide- 
ment enseveli sa personne éphémère dans la grandeur des causes 
qu'il soutenait, n'a combattu en un mot, — sauf peut-être dans 
l'affaire du quiétisme, — avec un cœur plus dépouillé de tout ce 
qui n'est pas le pur amour de la vérité. Je ne relis jamais sans 
émotion cette Méditation sur In brièveté de la vie où le jeune 
prêtre de vingt et un ans promettait à son Dieu de songer tous 
les jours à la mort, et de « penser non pas à ce qui passe, mais 
à ce qui demeure. » Il a bien tenu sa promesse. Pour l'honneur 
des Lettres françaises, il faut s'applaudir qu'un Bossuet ait 
existé. 

Epris comme il l'était de tout ce qui rehausse l'éclat de notre 
tradition littéraire, Brunetière ne pouvait pas ne pas être par- 
ticulièrement sensible aux raisons que nous avons tous d'ad- 
mirer et d'aimer l'auteur des Variations. Je crois qu'il en avait 
d'autres, de plus personnelles et de plus intimes, des raisons à 
peine conscientes, comme le sont toujours celles qui nous 
dictent nos sentimens profonds. Et ces raisons-là se ramènent 
peut-être toutes à celle-ci qu'il y avait entre Bossuet et lui de 
secrètes et curieuses ressemblances. 

Je sais, ou crois savoir les différences, et il est bien entendu 
que je n'assimile pas les génies ou les talens, et encore bien 
moins les œuvres. Mais, cela dit, que de traits de ressemblance 
morale on pourrait signaler entre les deux écrivains ! Gomme 
Bossuet, Brunetière n'était pas l'homme de son style. Impérieux, 
autoritaire, presque despotique quand il parlait ou qu'il écri- 
vait, il était à l'ordinaire doux, simple, conciliant, beaucoup 
plus hésitant et même faible qu'on ne l'a cru. On se trompait 
étrangement sur son compte quand on se l'imaginait tout d'une 
pièce; la vérité est qu'il a beaucoup changé, beaucoup évolué, 
si l'on préfère, et non pas seulement dans le détail de ses idées, 



UN LIVRE DE BRUNETIERE SUR BOSSUET. Il» 

mais même sur des points essentiels de ses doctrines ; d'un sys- 
tématique, il n'a eu bien souvent que l'apparence. Comme 
Bossuet encore, il était passionnément épris d'ordre et de cer- 
titude : le scepticisme, le dilettantisme où plusieurs de ses con- 
temporains se sont complu avec tous les raffinemens les plus 
exquis de la volupté la plus abandonnée lui étaient littéralement 
en horreur : il avait besoin d'un terrain solide où asseoir sa vie 
morale. Et comme Bossuet enfin, Brunetière a été un adver- 
saire acharné, une sorte d'ennemi personnel de l'individualisme 
sous toutes ses formes: il n'a jamais pu admettre qu'un homme, 
fùt-il un Napoléon, se fit le centre du monde, s'opposât et se 
préférât, lui tout seul, à l'humanité tout entière, à l'innom- 
brable armée des vivans et des morts : ces revendications inso- 
lentes du moi lui paraissaient odieuses, inhumaines ; elles 
avaient le don de provoquer toutes les fureurs de sa verve 
sarcastique, de son indignation, de son mépris. Il a prononcé 
dans les dernières années de sa vie, à Bordeaux, je crois, un 
grand discours de combat qu'il avait intitulé bravement Contre 
l'individualisme, et j'ai plus d'une fois regretté qu'il ne l'eût pas 
rédigé et publié. Mais, à vrai dire, ce discours, il l'a prononcé 
durant toute sa carrière. Bossuet lui-même n'a pas revendiqué 
avec plus d'éloquence les droits sacrés de la tradition ; il n'a 
pas dénoncé plus fortement le scandale de tous ceux qui se sont 
orgueilleusement insurgés contre elle. 

La ressemblance ne s'arrêtait pas là ; elle n'était pas seule- 
ment d'ordre moral ; elle était aussi d'ordre intellectuel. Brune- 
tière est un esprit de la même famille que Bossuet. Je me rap- 
pelle avoir lu, il y a quelques années, une intéressante et 
curieuse étude d'un philosophe contemporain, M. Albert Leclère, 
qui a pour titre Essai critique sur le droit d'affirmer. Ce droit, 
que nous avons tous, mais que, philosophiquement parlant, 
nous ne devrions exercer que dans certaines conditions et sous 
certaines réserves, Brunetière, comme avant lui Bossuet, en 
usait, je ne dirai pas avec indiscrétion, ni avec intempérance, 
mais enfin avec une complaisance qui pouvait paraître excessive 
à des esprits construits un peu différemment. Il existe une lettre 
de Renan où Bossuet est qualifié d' « idole de l'admiration rou- 
tinière, » la Politique tirée de l'Écriture Sainte, d' « ignoble 
parodie de la Bible au profit de Louis XIV, » et où le subtil 
écrivain s'emporte jusqu'à dire: « Pour ma part, la destruction 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

de cette superstition-là (dans la mesure, bien entendu, où une 
superstition se détruit) a toujours été une de mes idées fixes ! » 
Cette violente aversion de l'auteur de la Vie de Jésus pour celui 
des Variations, et, bien entendu, — il ne s'en cachait point, — 
pour le critique du Roman naturaliste , ne s'explique que trop 
bien. Les esprits ondoyans et divers, indécis, tout en nuances, 
en demi-mots et en demi-teintes, tels que Renan, ne peuvent 
sentir les esprits résolus, catégoriques, épris d'idées nettes et de 
solutions fermes, tels que Bossuet ou Brunetière. « Tu diffères; 
donc, je ne t'aime pas! » Que d'ailleurs ces derniers, les esprits 
dogmatiques, soient parfois un peu trop impatiens dans leur 
enquête, que, dans leur besoin de croire et d'affirmer, ils brus- 
quent la recherche, et se précipitent, quelquefois trop vite, à des 
conclusions prématurées, qu'en un mot, suivant le mot de Pascal, 
ils ne sachent pas toujours « douter où il faut, assurer où il faut, 
en se soumettant où il faut, » il est possible : la vérité est chose 
si difficile à atteindre qu'il ne faut ni s'en étonner, [ni s'en 
indigner, ni peut-être même s'en plaindre. Chaque esprit va à 
la vérité comme il peut, suivant son allure propre, sa structure 
intime, sa pente originelle. Pourquoi la méthode d'un Bossuet 
ou d'un Brunetière ne vaudrait-elle pas celle d'un Renan ? Une 
seule chose est sûre : c'est qu'il y a opposition entre les deux 
méthodes, entre les deux formes d'esprit, et qu'autant, en lisant 
Renan, Brunetière a dû sentir s'accuser et se préciser la foncière 
contradiction de sa propre nature, autant, en lisant Bossuet, il 
a du se reconnaître et s'aimer en lui. 

II 

Est-ce à dire cependant que Bossuet ait exercé sur la pensée 
de Brunetière l'influence souveraine, décisive qu'on lui a si sou- 
vent attribuée? Contrairement à l'opinion commune, — et 
Brunetière lui-même nous en faisait l'aveu un jour, — nous 
croyons cette influence sinon pleinement illusoire, tout au 
moins assez superficielle. Tel était aussi, je le sais, l'avis d'un 
excellent juge et d'un intime ami, Eugène-Melchior de Vogué, 
et il l'a, du reste, publiquement exprimé. Et si l'on était tenté 
ici de crier à la contradiction, ou au paradoxe, nous oserions 
présenter les observations que voici. 

D'abord, on peut admirer, aimer, même avec quelque excès, 



UN LIVRE DE BRUNETIERE SUR BOSSUET. 155 

sans pour cela subir l'influence de qui l'on admire ou l'on 
aime. Admiration n'est nullement synonyme d'imitation. Il y a 
des admirations d'ordre historique qui sont parfaitement conci- 
liables avec la plus entière indépendance de jugement, et qui 
autorisent, et même légitiment toute sorte de réserves sur le 
fond des choses et des questions. D'autre part, et sans qu'il les 
ait jamais dites, ce me semble, expressément, on peut entrevoir 
les raisons profondes qui font que, au moins pendant longtemps, 
Brunetière s'est secrètement dérobé à l'impérieux ascendant de 
la parole et de la pensée du grand orateur; et ces raisons, je 
crois bien qu'on peut les .définir en trois mots : Bossuet était un 
prêtre, non un laïque; il n'était point pessimiste ; il n'avait pas 
dans sa foi cette inquiétude, ce je ne sais quoi de tragique sans 
lequel, nous autres modernes, nous avons peine à concevoir le 
profond sentiment religieux. Or, tout cela, Brunetière le trou- 
vait dans Pascal. Et c'est pourquoi, bien plus que Bossuet, 
l'auteur des Pensées a été, je crois, le vrai maître de sa vie inté- 
rieure, celui en tout cas qu'il a le plus écouté et le mieux 
suivi. 

De cet ensemble de dispositions intimes il est difficile, je le 
sais, d'apporter des preuves péremptoires. Peut-être cependant 
n'en est-on pas réduit, là-dessus, aux simples conjectures, et 
certains indices nous permettent-ils de nous rendre compte que 
nous ne faisons pas fausse route. De ces indices le plus ré- 
vélateur peut-être est ce besoin qu'à plus d'une reprise a 
éprouvé Brunetière de pascaliser, si j'ose ainsi dire, son cher 
Bossuet. Tout au début de sa carrière, dans un très beau paral- 
lèle entre Voltaire et Bossuet, il écrivait : « Et le prêtre du 
xvn e siècle a vu plus loin et plus juste que le pamphlétaire du 
xvin e , car ayant traversé comme les autres les angoisses du doute 
et sué, dans le secret de ses méditations, l'agonie du désespoir, il 
a compris que, toutes choses qui tiennent de l'homme étant 
imparfaites, c'était trahir la cause elle-même de l'humanité que 
de dénoncer au sarcasme, au 'mépris, à l'exécration les maux 
dont on n'a pas le remède. » La phrase est admirable : elle s'ap- 
pliquerait assez bien à l'auteur du Mystère de Jésus, lequel 
d'ailleurs n'a probablement jamais connu le doute ; elle ne s'ap- 
plique guère à Bossuet, [que la sérénité de sa foi a toujours 
préservé, ce me semble, de « l'agonie du désespoir. » A plus de 
vingt ans d'intervalle, dans une conférence sur Ce que l'on 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

apprend à l'école de Bossuet, Brunetière déclarait encore que 
l'une des principales leçons qu'il avait personnellement puisées 
dans l'étude du grand écrivain, c'était la distinction des dilîé- 
rens ordres de vérités et des diflerens ordres de certitudes. Or, 
est-ce là une idée de Bossuet? Peut-être, et l'on pourrait sans 
doute trouver plus d'un texte à l'appui de cette assertion. Mais 
c'est surtout une idée de Pascal, et l'on sait assez que la fameuse 
théorie des trois ordres est l'une des maîtresses pièces des 
Pensées. Et n'est-il pas curieux de constater que le Bossuet 
qu'aime et admire particulièrement Brunetière, c'est surtout 
celui qu'il s'est complu à voir à travers Pascal ? 

L'a-t-il d'ailleurs toujours vu à travers Pascal ? Ce n'est en 
tout cas pas faute d'avoir, durant toute sa carrière, lu et relu les 
œuvres du grand orateur. On voudrait pouvoir le suivre dans 
ces lectures successives et noter les impressions successives qu'il 
en retirait. Et d'abord, à quelle époque, exactement, a-t-il pris 
pour la première fois contact avec Bossuet? Et Bossuet figurait- 
il parmi les vastes lectures que le jeune rhétoricien du lycée 
Louis-le-Grand, « vétéran irrégulier, élève intermittent, et qui 
travaillait à côté, » entreprenait pour son propre compte? Nous 
ne savons ; mais cela semble assez probable, car, un peu plus 
tard, après la guerre, alors qu'à l'institution Lelarge, il était le 
compagnon de chaîne de M. Bourget, « le xvn e siècle et Bos- 
suet, — nous rapporte l'auteur du Disciple, — revenaient sans 
cesse dans ses propos. Je crois l'entendre me disant : « Ce 
coquin de Fénelon ! » du même accent que s'il eût parlé d'un 
camarade indélicat et dont il eût eu à se plaindre personnelle- 
ment, tant était grande sa ferveur pour l'impérieux évêque de 
Meaux. » Mais s'il lisait déjà et admirait passionnément Bossuet, 
s'il poussait le zèle pour cette grande mémoire jusqu'à publier 
en 1882 une édition peu connue des Serinons choisis, il lui 
résistait encore, témoin cette figure curieuse que je trouve dans 
des pages inédites de la même époque sur l'Encyclopédie : 
« Depuis ce grand Bossuet à l'abri duquel je souffre de ne 
pouvoir me mettre. » « Ce grand Bossuet, » Brunetière le retrou- 
vait encore à plus d'une reprise dans ses cours à l'Ecole nor- 
male, d'abord en 1887, quand il enseignait l'histoire littéraire 
du xvii e siècle, puis en 1890-1891, quand, durant toute cette 
année scolaire, il parla de Bossuet. Je me rappelle encore ces 
trente leçons si fortes, si pleines, où ses dons d'orateur, de 



UN LIVRE DE BRUNETIÈRE SUR BOSSUET. 157 

lettré, d'historien et de penseur, porte's en quelque sorte a leur 
suprême puissance par la flamme de la sympathie, se donnaient 
si librement carrière, et qui, si elles avaient été rédigées, au- 
raient formé un si beau livre : on en jugera par les suggestifs 
sommaires que, dans un précieux Appendice, a recueillis 
M. Alphonse Dieuzeide. Un peu plus tard, en 1894, — on se 
rappelle encore avec quel éclat, — Brunetière reprenait le même 
sujet en Sorbonne : je ne sais si les leçons, d'ailleurs plus 
amples et plus détaillées de l'Ecole normale, n'auraient pas 
été préférées par les connaisseurs aux brillantes conférences 
de la Sorbonne. Ce qui est certain, c'est que les unes et les 
autres sortaient d'une nouvelle et toute fraîche lecture de tout 
Bossuet. 

D'autres conférences, quelques articles sortaient encore, au 
hasard des circonstances, de ces travaux préparatoires. A Paris, 
à Dijon, à Besançon, à Montréal, à Rome, où Brunetière n'a- 
t-il pasiparlé de Bossuet? Il s'était fait le champion de cette gloire 
hautaine. A mesure qu'il évoluait lui-même, il semble bien que 
les objections ou les réserves qui perçaient quelquefois sous 
son admiration allaient en s'atténuant. Bossuet lui-même était- 
il pour quelque chose dans cette nouvelle manière de voir? On 
peut le conjecturer avec quelque vraisemblance. Si je persiste à 
croire qu'aux momens de crise notamment, un Pascal a eu plus 
d'action que Bossuet sur le fond et sur l'orientation générale 
de la pensée de Brunetière, j'admets très volontiers que Bossuet 
a fini par agir aussi sur lui, à sa manière, moins heurtée et 
plus discrète. Bossuet a certainement contribué à entretenir 
l'auteur des Discours de combat dans la méditation continue des 
grands problèmes; il a alimenté l'inquiétude morale et religieuse 
qui couvait en lui; il l'a, si je puis ainsi dire, préparé à subir 
l'assaut de Pascal. En 1900, dans cette conférence de Besançon 
dont j'ai déjà parlé, et qui a été comme le prélude d'une décla- 
ration décisive, Brunetière ramenait à trois principales les 
hautes leçons qu'on peut retirer, et qu'il avait personnellement 
retirées de l'étude de Bossuet : la rhétorique supérieure que 
l'on apprend à son école; l'art d'aller au point vif des ques- 
tions; et la distinction des différens ordres de vérités et de 
certitudes. Et il ajoutait en terminant : 

Quand je me suis mis à l'école de Bossuet, rempli que j'étais des idées 
de mon temps et des leçons de mes maîtres, j'ai résisté, et j'ai résisté 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

longtemps. Puis, quoi qu'on dise cependant à la fin, dans cette fréquenta- 
tion, j'ai trouvé, et, chaque fois que j'y reviens, je retrouve tant de bon 
sens, tant de génie, tant d'autorité, tant de probité intérieure, que j'ai fini 
par me laisser faire, et je crois que quiconque de vous renouvellerait la 
même expérience, aboutirait au même résultat. 

Il y aurait assurément quelque impertinence à vouloir affai- 
blir la portée de ce témoignage. 

III 

Comment se fait-il donc qu'une piété si fervente et si dili- 
gente, que tant de lectures, d'études et de travaux d'approche 
n'aient pas abouti à un vrai livre, à un beau livre sur Bossuet ? 
Ce livre, que nous n'avons pas encore, qui, mieux que Brune- 
tière, aurait pu l'écrire? Il l'eut écrit, nous n'en pouvons guère 
douter, avec toute sa pensée, tout son talent et tout son cœur, et 
je sais bien des gens qui regretteront éternellement qu'il ne 
nous l'ait point donné. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait?... 
Hélas! pourquoi un homme, qui semblait né pour écrire [sur- 
tout des livres, n'a-t-il guère laissé que des recueils d'articles 
ou de discours?.^. En ce qui concerne l'ouvrage sur Bossuet, 
peut-être le hasard, qui fait tant de choses dans la vie de cha- 
cun de nous, est-il le seul coupable^ Peut-être aussi Brunetière, 
qui était toujours prêt à parler ou à écrire sur Bossuet, voyait-il 
trop nettement les multiples difficultés d'une étude d'ensemble, 
telle qu'il la concevait, sur l'auteur des Variations, et ne se 
sentait-il pas, à son gré, encore suffisamment armé pour l'en- 
treprendre. Peut-être enfin craignait-il, — car il avait de ces 
scrupules, — d'arrêter, et de fixer, et de lier ou d'engager trop 
prématurément sa pensée par un livre, d'imposer les contours 
rigides et irrévocables de l'histoire morte à une œuvre qu'il 
sentait très vivante en lui, et dont l'intime substance était 
comme mêlée à sa propre vie morale. En toutes choses, cet 
esprit toujours mobile aimait à « se réserver la possibilité des 
reprises et des tàtonnemens. » Je l'ai entendu regretter d'avoir 
écrit autrefois sur les Provinciales des pages qu'il ne pensait 
plus, et nul doute que, s'il avait prononcé sur Pascal la série 
de conférences qu'il méditait, il n'eut hardiment revendiqué le 
droit de se contredire et d'avoir changé d'opinion. 

Et cependant, ce livre qu'il semble n'avoir pas voulu écrire, 



UN LIVRE DE BRUNETIERE SLR BOSSUET. 159 

il se trouve, à y regarder d'un peu près, que Brunetière nous en 
a laissé plus que des fragmens. Il n'a pas re'digé, — tant s'en 
faut, — toutes les conférences qu'il a prononcées sur Bossuet, 
mais enfin il en a rédigé quelques-unes, et il a écrit aussi, au 
hasard de l'actualité, plusieurs articles considérables sur cer- 
taines parties de l'œuvre de son héros. Or, à rapprocher articles 
et conférences les uns des autres, à les disposer suivant un cer- 
tain ordre, on s'aperçoit non seulement que ces divers morceaux 
forment comme les divers chapitres d'une étude d'ensemble à 
peu près complète sur Bossuet, mais encore, — et chose pure- 
ment accidentelle, mais extrêmement heureuse, — que la suc- 
cession même de ces chapitres reproduit, presque trait pour 
trait, le plan idéal d'une vaste étude sur Bossuet que Brunetière 
avait un jour tracé à ses élèves de l'Ecole normale, en déplo- 
rant, faute de temps, de ne pouvoir s'y conformer. On nous a 
conservé ce plan, ou ce programme, dans une note du volume 
récemment publié, sur le Dix-septième siècle, et chacun peut 
vérifier la très curieuse concordance. 

Le voilà donc, semble-t-il, retrouvé ou restauré, écrit presque 
malgré lui, ce Bossuet qu'on avait si souvent réclamé à Ferdi- 
nand Brunetière, et qu'il s'obstinait à ne pas écrire. Et assuré- 
ment, il manque bien quelque chose à ce livre, pour qu'il soit 
entièrement digne et de son auteur, et du noble sujet qu'il traite. 
On y trouvera sans peine quelques répétitions, et certains détails, 
non pas oiseu' mais qui se ressentent de l'origine première 
des diverses r ,'ies de l'édifice. Entre ces diverses parties, les 
proportions i/ ^es ne sont peut-être pas toujours absolument 

respectées, pf , ément parce qu'elles n'étaient [pas primitive- 

rsé 1< . 

ment conçueb ~^ /ue d'un ensemble. Enfin ces divers morceaux 

sont de date différente, et peut-être, aux yeux d'un juge minu- 
tieux et difficile, l'entière unité de pensée et de style pourra- 
t-elle paraître, çà et là, recevoir quelques atteintes. Evidemment, 
la dernière main de l'ouvrier manque a cette œuvre. Oserons- 
nous dire qu'elle n'en paraîtra que plus sincère, et peut-être plus 
attachante, sans les retouches dernières qu'il lui eût été si facile 
d'y apporter ? 

Car, je vous prie, n'allez pas, à ce propos, sacrifier au pré- 
jugé vulgaire qui condamne sans appel les « recueils d'articles. » 
S'il était vrai, comme le prétendent certains éditeurs, que le 
public n'aime pas les recueils d'articles, le public aurait tort, 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

voilà tout. Mais le public n'a pas tort : s'il se défend, comme 
c'est son droit, et même son devoir, contre les Mélanges destinés 
à sauver de l'oubli des pages aussi éphémères que les feuilles 
où elles ont d'abord vu le jour, le public a fait un assez beau 
succès à certains recueils d'articles, quand ces recueils étaient 
signés Sainte-Beuve ou Taine, Montégut ou Brunetière, pour ne 
rien dire ici des vivans. C'est qu'en effet rien ne vaut, pour un 
esprit qui pense, quand ils sont d'un maître, ces recueils d'essais 
où, sans dogmatisme, sans raideur, avec la liberté d'une âme 
vivante qui suit sa pente et son goût du moment, qui tantôt se 
concentre et tantôt s'épanche, qui passe d'un objet à un autre 
sans effort, sans transition, une riche, haute ou subtile pensée se 
livre à nous dans la souple familiarité de ses démarches coutu- 
mières. Dans les livres le mieux « composés, » l'art, quelquefois, 
confine un peu à l'artifice : les nécessités du « discours, » de 
l'exposition logique et suivie entraînent parfois à des réductions, 
à des transpositions du réel qui peuvent en paraître une muti- 
lation regrettable; il faut reconstruire pour « exposer d'ordre, » 
comme disait Pascal ; et toute reconstruction n'est-elle pas un 
peu infidèle? Pour adapter la réalité vivante, qui, de sa nature, est 
mouvement, ondoiement, devenir, aux besoins de l'esprit qui la 
pense, il faut lui imposer des cadres qui, si larges qu'ils soient, 
sont toujours rigides par quelque côté, et qui, donc, toujours, 
en laisseront échapper quelque chose. Et c'est pourquoi, plus 
l'ordonnance d'un livre sera forte, ingénieuse^ systématique, 
plus on pourra accuser l'auteur d'avoir fait vie>'?tf<ce à la réalité 
qu'il interprète, et même à la sincérité de sa pr ai3 pensée, pour 
enfermer dans un moule trop parfait la mouar je complexité 
de la nature et de la vie. Les bons recueils ^oj^ kis échappent 
complètement à ce spécieux reproche; ils o gl0 gaielque chose 
d'inachevé, comme la vie elle-même : ils n'c TE9 pjas la préten- 
tion d'épuiser le réel, ils en figurent simjj JBC iient quelques 
aspects; ils définissent moins qu'ils ne suggère/ x ; ils esquissent 
plus qu'ils ne dessinent ; en un mot, ils imitent, Ipar leur mou- 
vement même, le libre et souple mouvement de la pensée comme 
de la vie. 

Tous ces mérites, on sera sans doute heureux de les trouver 
dans le Bossuet de Brunetière. Gomme d'autre part les études 
qui composent le livre se répartissent sur une période d'environ 
un quart de siècle, ce n'est pas un simple moment d'une vie 



UN LIVRE DE BRUNETIERE SUR BOSSUET. 161 

de penseur ou d'écrivain qui se reflète dans ce recueil, c'est 
bien toute une vie intellectuelle et morale qui s'y exprime, et 
une vie dont on sait les remarquables vicissitudes. Ces vicissi- 
tudes, il est facile de les entrevoir à travers divers essais dont 
l'objectivité voulue, et d'ailleurs réelle, ne laisse pas de trahir la 
pensée intime : il y a quelque distance entre l'état d'esprit qui, 
en 1881, dictait à l'auteur des Discours de combat ses pages 
sur les Sermons ou sur la Querelle du quiétisme et celui qui, 
en 1900, lui inspirait sa conférence de Rome sur la Modernité 
de Bossue t, ou encore le vigoureux et vibrant article d'ensemble 
qu'en 1906, à la veille même de sa mort, il écrivait sur son 
auteur de prédilection; et ce ne sera peut-être pas le moindre 
intérêt de ce volume que d'être, en même temps qu'une impor- 
tante « contribution » à l'étude de la vie et de l'œuvre du 
grand évêque, une « contribution » aussi, d'autant plus instruc- 
tive qu'elle est plus involontaire, à l'histoire morale d'une àme 
tourmentée, inquiète, et qui a tardivement trouvé « l'apaisement 
de son inquiétude. » 

Et à ceux enfin qui, fortement épris d'unité, cherchent dans 
un livre, fùt-il composé de morceaux disparates, une commu- 
nauté de pensée, d'intention et de direction, celui-ci procurera 
plus d'une satisfaction. D'abord, l'unité du sujet n'en est pas 
absente, puisque Bossuet en demeure l'unique héros. S'il y a des 
recueils d'articles que les esprits les plus injustement réfractaires 
à ce genre d'ouvrages doivent tolérer, et même approuver, ce 
semble, ce sont bien ceux qui sont consacrés à un seul écrivain : 
on pourra reprocher aux auteurs de ces recueils de n'avoir pas 
su coordonner leurs recherches, on ne leur reprochera pas 
d'avoir dispersé leur attention. De plus, on ne saurait refuser à 
chacun des morceaux qui forment ce Bossuet une forte, une rigou- 
reuse unité. Il y a des écrivains, — et Brunetière était du 
nombre, — qui « composent, » qui bâtissent un article ou un 
discours comme d'autres construisent un livre, et qui, dans le 
suggestif raccourci d'un seul essai, savent faire tenir et maîtriser 
autant d'idées et de faits que d'autres en un gros volume : de 
sorte qu'à tout prendre, il n'y a pas trop lieu de regretter qu'ils 
n'aient pas ou guère écrit de vrais livres. Il me semble que ce 
rare mérite frappera vivement tous les lecteurs du Bossuet : il y 
a là tel essai, par exemple l'article capital sur la Philosophie de 
Bossuet, qui, pour la vigueur concentrée de la pensée, pour la 

TOME XII. — 1912. il 



162 REVUE DES DEUX MONDES.' 

beauté, l'élégante simplicité de l'ordonnance, vaut à lui seul 
tout un livre. Et enfin, et en dépit des « variations » de détail 
que nous signalions tout à l'heure, on remarquera, si je ne me 
trompe, dans tout ce volume une très suffisante unité d'inspira- 
tion, — unité d'autant plus curieuse qu'elle n'a pas été concertée, 
et que les différens morceaux qui le composent sont d'époques 
assez différentes : Brunetière a certainement évolué sur le 
compte de Bossuet; à proprement parler, il n'a pas, ou il n'a 
guère changé. Lui-même, dans les dernières années, quand il 
relisait ses propres écrits, ne pouvait s'empêcher d'en être frappé, 
et presque surpris. Dans une lettre à l'un de ses critiques que 
j'ai déjà citée ailleurs, mais qu'il me faut bien citer encore, il 
écrivait : « Quand on est demeuré fidèle, depuis vingt ans, à 
cette haine constante de Voltaire et à ce respect pour Bossuet, on 
peut bien avoir varié d'opinion sur Marivaux, je suppose, ou 
sur les Parnassiens, mais il y a des chances pour qu'on soit 
demeuré au fond le même, et, vous l'avouerai-je ? en dépit de 
l'évolution, j'ai eu peur quelquefois que ce ne fût mon cas. » Il 
me semble que la lecture de ce simple recueil d'études sur 
Bossuet mettra bien en lumière la réelle continuité de sa pensée. 
Assurément, si Brunetière avait publié lui-même ce volume, s'il 
avait voulu, de ces divers essais, faire un vrai livre; il aurait 
élagué certains détails, fortifié certains développemens, modifié 
quelques proportions, repris et récrit bien des pages. Pour le 
fond des choses, il n'aurait pas eu beaucoup à changer; surtout, 
il n'aurait pas eu à se renier lui-même. Et c'est pourquoi a ceux 
qui ont admiré, aimé le maître écrivain des Études critiques, 
nous offrons avec confiance cette « somme » de ses travaux et de 
ses réflexions sur Bossuet : ils l'y retrouveront tout entier, et ce 
livre posthume servira bien sa mémoire. 

Victor Giraud. 



LE 

DERNIER PRINCE DE CONDÉ 



SON MARIAGE ET SES CAMPAGNES 
A LA GUERRE DE SEPT ANS 

(1753-1762) 



I 

La décadence de la Maison de Gondé, au début du xvm c siècle, 
sous les trois premiers descendans du grand Condé, n'avait été 
qu'une éclipse momentanée. La grandeur de cette illustre race 
s'était du moins maintenue par son rapprochement du trône, 
par l'exercice d'un pouvoir qui, pour avoir été en mauvaises 
mains avec M. le Duc, n'en avait que trop manifesté sa puis- 
sance; enfin par le faste, l'opulence et le goût des arts qui avaient 
fait de ce prince un Mécène, en même temps que le plus grand 
seigneur du royaume. 

De son vivant, en 1736, comme je l'ai raconté ailleurs (1), la 
naissance de son fils unique, Louis-Joseph, avait été saluée par 
des acclamations de bon augure. Partout on avait formé des 
souhaits pour l'avenir de ce nouveau-né, un rejeton mâle dans la 
maison de Gondé, un héros futur cette fois... On se plaisait à le 
proclamer par avance avec espoir de voir se renouer la tradition. 

M. le Duc disparu en 1740, le futur Condé de l'émigration 
(c'est le nom qui lui est resté dans l'Histoire) hérita de lui à 

(1) Histoire des Princes de Condé au XVIII e siècle. 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

quatre ans les charges de grand maître de la maison du Roi, de 
colonel du régiment de Gondé-infanterie, et de mestre de camp 
du régiment de Gondé-cavalerie. 

De telles investitures, déposées de génération en génération 
dans le berceau des princes, n'ont pas toujours le don de 
confirmer leur renommée guerrière. Ici du moins, le talisman 
ne devait pas être trompeur. 

L'instinct naturel d'abord, l'éducation spéciale ensuite, l'am- 
biance elle-même, tout inclina Louis-Joseph, dès son jeune âgé, 
vers les choses de la guerre. Son oncle et tuteur, le comte de 
Charolais, était d'un tempérament batailleur. Il avait vaillam- 
ment lutté en Hongrie contre les Turcs en 171". Ce fut même 
à peu près la seule rançon de sa jeunesse tapageuse. Tout en 
donnant à son pupille les Pères Jésuites comme professeurs, 
afin de lui inculquer leur foi et leur science, il eut la bonne 
inspiration de tenir la main à ce que l'éducation, suivie à 
Paris, à Versailles, au château de Saint-Maur-les-Fossés, fût 
surtout préparatoire au métier des armes. Il attendit que l'élève 
fût en âge de comprendre, pour l'introduire dans le domaine 
ancestral de Chantilly (1), privé de maître depuis des années. En 
y pénétrant pour la première fois, le 3 septembre 1748, le jeune 
prince y reçut, avec de grands transports de joie, les empres- 
semens de ses vassaux, qui s'y traduisirent par des roulemens 
de tambours, des sonneries de trompettes, des salves de mous- 
quets, où la poudre parlait en son honneur. 

L'enfant eut à la fois les oreilles frappées par ces vivats et 
ces sons belliqueux, les regards émerveillés des trésors artis- 
tiques dont le château de ses pères recelait les richesses et les 
élégances. Surtout il y avait là de grands souvenirs et plus 
encore des traditions guerrières à y puiser. Chantilly, c'était 
le joyau des Condés, c'était leur sanctuaire ; c'était le berceau 
de ces hommes d'armes et le tombeau de leurs cœurs, de ces 
cœurs qui avaient battu jadis sous des poitrines bardées de fer. 
Chantilly, c'était leur orgueil et leur légende. Là, s'étaient 
formés leurs esprits, leurs vertus et même aussi leurs vices. 
Leurs âmes s'étaient trempées dans cette atmosphère belliqueuse ; 
c'est du grand Condé que datait surtout la célébrité du lieu. 
C'est lui qui en avait fait dessiner les jardins par Le Nôtre, qui 

(1) Voyez, sur Chantilly, les Arts dans la maison de Condé et Chantilly et le 
Musée Condé, par M. Maçon. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE. 165 

les avait peuples de statues martiales, qui avait revêtu son 
palais de cette sorte de « livrée royale » où se reconnaissait le 
style de Louis XIV ; là enfin que se déroulait la Galerie des 
Batailles, la page magnifique, peinte sur toile, des actions de 
M. le Prince, comme on appelait de son temps les immortelles 
victoires du grand Gondé. 

Qu'on se représente Louis-Joseph, un enfant intelligent et 
pensif, ayant déjà lu dans ses livres d'étude les hauts faits des 
grands hommes de l'antiquité ou du moyen âge. Il est introduit 
là par son tuteur. Ce mentor le tient par la main, l'invite à se 
découvrir, l'arrête devant chaque tableau et lui fait sommaire- 
ment le récit ou le commentaire de l'épisode (toujours un 
exploit français) ; lui explique le site, lui montre les deux partis 
en présence ; lui signale le panache blanc du vainqueur. Louis- 
Joseph écoute silencieux, captivé, et répète à voix basse les 
noms retentissans de Rocroi, de Nordlingen, de Lens, de Senel, 
de Fribourg. De si grands titres, qu'il entend sans doute pro- 
noncer ainsi pour la première fois, devant l'image même de la 
bataille dont ils sont l'emblème, se gravent plus fidèlement dans 
sa mémoire. La visite aura décidé peut-être de l'orientation de 
sa vie. Il sent le génie de son ancêtre qui lui montre la voie. 
Gomment hésiterait-il à la suivre ? 

Peu de jours après, une première distinction militaire vient 
confirmer l'heureuse impression du néophyte. Il obtient le grand 
prieuré de France et paraît à la Cour, avec la croix de Malte sur 
la poitrine. Cet ordre lui vaut cent mille livres de rente. C'est 
la récompense des plus anciens commandeurs de Malte : 
« Louis XIV, dit Luynes (1), n'eût pas eu les mêmes complai- 
sances pour un prince du sang. » Dieu sait cependant si ce 
grand roi faisait du népotisme. 

Ici, Louis XV semait pour récolter plus tard. Si la semence 
était bonne, le sol était généreux, bien cultivé surtout. 

Le physique d'abord : c'est la base de toute éducation virile. 
De bonne heure, Gharolais chercha à développer chez l'enfant 
les exercices du corps. Louis-Joseph se livra avec 'passion aux 
battues et aux laisser-courre en forêt de Chantilly ; il supportait 
vaillamment ces fatigues au-dessus de son âge, et non sans 
danger; son oncle eut, dans une chasse, la cuisse décousue par 

(1) Luynes, IX, 1î:î: XI, 361. 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

une défense de sanglier. Au manège comme à la carrière, Gondé 
devint l'un des meilleurs écuyers de son temps. Il jouait et 
s'exerçait avec ses pages, dans des parties de barres à cheval, 
souvenir des anciens tournois et des carrousels. 

On le vit figurer en 1749 à une brillante joute équestre, à 
la tête de deux autres princes du sang et de cent cinquante cava- 
liers, en dehors de la barrière Saint-Antoine. La paume était 
aussi l'un de ses triomphes. Dans les faveurs qu'il réservera plus 
tard à ses gentilshommes, il tiendra grand compte de leur 
adresse à ce jeu, et prisera toujours la robustesse et l'agilité des 
muscles. Les émigrés de l'armée de Gondé s'en feront une ému- 
lation vis-à-vis de lui. Bon tireur à l'épéc, il fera venir, à cer- 
taines époques, dans son palais, les maîtres d'escrime en renom 
tels que les Saint-Georges et les Gastelvert. 

Cette éducation rustique marcha de pair avec la formation 
intellectuelle. 

Le nouveau Condé se passionne surtout pour les études mili- 
taires et en particulier pour les hauts faits de ses devanciers. 
C'est lui qui se fera le premier historiographe de « M. le prince 
le Héros, » et retracera cette vie auguste dans un récit très 
simple et très sincère, empreint d'une sorte de piété filiale. Son 
livre, qu'il qualifiera modestement d'Essai, servira de base aux 
historiens suivans. Sa fille Louise le parcourra un jour avec le 
même sentiment de respect et d'amour; et, cédant à un noble 
mouvement d'indignation, elle y déchirera certaine page qui 
faisait tache au nom de Gondé en montrant le général transfuge 
dans le camp espagnol. 

Louis-Joseph fut rapidement versé dans les connaissances de 
l'antiquité. Il lisait, en bon humaniste, les commentaires de 
César, Polybe, Végèce ; traduisait Cicéron et les poètes latins, 
étudiait Télémaque et le Discours sur l'histoire universelle. 
Amateur de géographie, il formera plus tard à Chantilly et au 
Palais- Bourbon un important dépôt de cartes rares, surtout de 
cartes militaires, dont, à l'époque, la perfection était encore 
loin d'être atteinte. Il les consultait chaque jour, suivant avec 
leur aide les campagnes d'Annibal, de Condé et de Turenne. 

A seize ans, il fut nommé chevalier de Saint-Michel, un des 
ordres du Roi. Il y eut chapitre à cette occasion. L'abbé de Pom- 
ponne y lut un mémoire sur la maison de Condé et fit en peu de 
mots l'éloge des aïeux du nouveau chevalier. « M. le Prince en 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE? 167 

habit de novice, ayant sur le front une aigrette de plumes de 
héron estimée seize mille livres, entra dans le cabinet royal. Il 
se mit à deux genoux et le Roi l'arma, selon le rite accou- 
tumé (1). » (4 er janvier 1752.) 

Louis XV parut charmé de la contenance du jeune homme 
qui avait déjà toute sa croissance; une taille courte et ramassée, 
mais la démarche fière, le geste gracieux. Ses traits, mélange de 
douceur et de dignité, commandaient le respect et l'affection ; sa 
courtoisie avec les dames annonçait un vrai chevalier français. 
Les habitués de la Cour de Versailles recherchaient sa causerie 
juvénile où il savait mettre une sage réserve. Le Roi goûtait ses 
reparties prime-sautières, sa vivacité d'imagination, ses bons 
mots naturels. Il s'occupait de lui, le menait au sermon, lui fai- 
sait servir les plats à la Cène royale, présidée parle grand-maître, 
entre le Dauphin, le duc de Chartres, le prince de Conti, etc. 

Au milieu de ces premiers succès de cour, l'hiver de 1744 
faillit être fatal au jeune prince. « Il donna force bals et y veilla 
plus qu'il ne devait. Il en eut, dit d'Argenson, le sang fort 
échauffé » (2) et contracta une violente petite vérole, la maladie 
du temps. Le 27 décembre, il était au plus mal, et avait en outre 
l'esprit frappé par la mort de son aïeul maternel, le prince de 
Hesse-Rothembourg. Le Roi, dans une visite au malade, eut la 
malchance de lui parler de son vêtement noir : « C'est l'habit de 
mon enterrement, car je mourrai bientôt, » répondit gravement 
le moribond, qui devait vivre octogénaire. 

Dès que l'éruption avait été déclarée, on l'avait transporté 
de Versailles à Paris. On tremblait non seulement pour sa per- 
sonne, mais pour sa lignée. Les membres de la maison royale 
s'égrenaient de façon inquiétante. Il n'y avait plus que des têtes 
uniques par chaque branche, « et elles ne provignaient point ou 
dépérissaient, » dit le chroniqueur. On remarquait aussi que, si 
Louis- Joseph venait à disparaître, ce serait un malheur d'avoir à 
marier, pour faire souche à sa place, un homme aussi extrava- 
gant que Charolais, « de tirer race d'une telle nature. » Quelle 
épouse voudrait être la sienne? Quels rejetons laisserait-il der- 
rière lui?... La maison de Condé reposait donc, vers le milieu 
du siècle, sur une tête masculine unique, celle de Louis-Joseph 
à peine sorti de l'enfance. L'entourage, qui en prenait souci., 

(1) Mémoires de Luynes, XI, 361. 

(2) Mémoires d'Argensou, VI, 107. 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

songeait par avance à son mariage. C'était la mode des unions 
précoces dans les maisons princières. 

La petite vérole lui avait malheureusement laissé de légères 
traces au visage. Est-ce à la suite de cette maladie qu'il devint 
borgne, ainsi que l'avait été son père accidentellement? Ou, par 
une fâcheuse bizarrerie de l'hérédité, devait-il cette infirmité à 
sa naissance?... On s'aperçut un peu tard que l'un de ses yeux 
était atrophié ; l'autre du moins lui servira bien, toute sa vie, sans 
qu'il en paraisse gêné, même en campagne, où on le retrou- 
vera si clairvoyant. A peine était-il entré dans sa dix-septième 
année, qu'il fut invité plus formellement par son tuteur à faire 
choix d'une princesse : simple formule de politesse d'ailleurs, 
car on lui offrit bientôt la carte forcée, dans la personne de la 
princesse Charlotte-Godefride-Elisabeth de Rohan-Soubise, qui, 
du reste, à quinze ans, passait déjà pour une jeune fille accom- 
plie. Les jeunes gens se connaissaient à peine. Si convenable 
qu'elle fût, l'union ne se fit pas sans difficultés. Dans sa hâte à 
se débarrasser des soins de sa tutelle, Gharolais rencontra plus 
d'une opposition autour de lui; la future épouse n'étant pas de 
sang royal, on lui eût préféré une princesse de maison souveraine. 
Cependant les Condés avaient déjà donné plus d'un exemple 
de modération sur ce point. Le grand Condé lui-même n'avait 
épousé qu'une Maillé-Brézé; son père, une Montmorency. Avec 
les Rohan, même pour un prince de la maison de France, on 
ne pouvait arguer d'une mésalliance choquante. Ils avaient été 
presque rois en Bretagne et maintes fois alliés à des familles 
souveraines. Tout en passant sur le nom, on discuta sur l'éti- 
quette, « qui se rebiffait, » car, dit le chroniqueur, « c'était un 
temps épineux où l'on trouvait des obstacles partout. » 

Enfin les fiançailles eurent lieu à l'hôtel Soubise. Qui ne 
connaît le vaste palais des Archives, à la majestueuse colonnade 
en hémicycle, une des gloires du Marais, avec sa tour moyen- 
âgeuse datant d'Olivier de Clisson ? 

La réception y fut digne du rang des époux. Grand déploie- 
ment de luxe et de pompe. Le prince de Soubise, père de la 
future, avait choisi, dans la gendarmerie de la garde du Roi, les 
douze plus beaux hommes pour offrir la main aux dames à la 
descente des carrosses! M lle de Soubise parut grande pour son âge, 
bien faite et douée par excellence (1). » 

1 Dufort de Chevemy, Mémoires. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE. 



160 



Le mariage fut très solennel. La lecture du contrat se fit 
dans l'Œil-de-Bœuf à Versailles, et la cérémonie fut célébrée le 
3 mai 1753 dans la chapelle du château, par les soins d'un 
parent, le cardinal de Soubise, grand aumônier du Roi. Au 
couvert de la famille royale réglé par M. de Brézé, maître des 
cérémonies, la nouvelle princesse de Gondé eut l'honneur de 
s'asseoir, à l'exclusion de son époux ; la sévère étiquette exi- 
geant, pour qu'un prince mâle prenne part à un banquet royal, 
en présence de la Reine, que ce prince ait le titre d'Altesse 
Royale. Or Gondé n'avait que celui d'Altesse Sérénissime. Fête 
nocturne autour du grand canal à Versailles. Promenade sur 
l'eau des jeunes époux dans un yacht aux armes des Gondés, en- 
touré de vingt-quatre gondoles pavoisées et éclairées par des pots 
à feu et des lanternes : rien ne fut négligé dans les réjouissances 
nuptiales pour le plaisir des yeux et le charme des cœurs. 

Quand la Gour fut rentrée au château, le Roi donna la che- 
mise au marié, sur la présentation de M. d'Anlezy, gouver- 
neur du prince de Gondé; la Reine la donna à la mariée. Le 
lendemain de la noce, le jeune couple partit pour Ghantilly où 
l'attendaient de nouvelles fêtes. Tables dressées chaque jour 
pour quatre cents convives : « sept mille bougies allumées toutes 
les nuits, dans les salles du château ; promenades sur l'eau en 
barques chargées de musiciens. » Bref, six semaines de diver- 
tissemens et une lune de miel d'heureux présage. 

Deux ans de suite, les jeunes époux menèrent côte à côte, 
soit à Paris, soit à la campagne, une existence d'amoureux, 
paisible et enviée par tous ceux qui pouvaient admirer le cadre 
de leurs amours. Ils avaient naissance, honneurs, richesses, 
beauté et, par-dessus tout, cette prime jeunesse qui voit l'avenir 
dans un mirage étincelant. En 1755, par une nouvelle faveur 
royale, Gondé reçut la Toison d'Or des mains du marquis de la 
Mina, qui l'arma chevalier, en le frappant par trois fois de son 
épée sur l'épaule gauche. Que lui manquait-il encore, si ce n'est 
de mériter toutes ces grandeurs? Il avait ses éperons à gagner. 

Cette douce période de début amena très rapidement la nais- 
sance de trois enfans : une première fille qui devait mourir en 
bas âge, puis le duc de Bourbon et la princesse Louise, voués l'un 
et l'autre à des existences ballottées parties événemens tragiques. 

Au milieu de ces trop courtes joies de la famille, les velléités 
guerrières du jeune prince s'étaient encore développées par 



i 70 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'étude. Il ne pensait plus qu'à s'exercer au métier des armes, en 
attendant l'heure des combats. Il s'y prépara en se montrant 
dans les camps d'instruction, en se faisant reconnaître des 
soldats pour le sang des Condés. 

Il n'avait pas encore vingt et un ans, c'était l'âge de Rocroi, 
et il n'attendait que l'occasion. Malheureusement l'armée était 
en décadence, endormie dans les loisirs de la paix à l'ombre des 
lauriers de Fontenoy. « Le goût de bien vivre (1) » avait 
remplacé les ardeurs belliqueuses, et, à tous les degrés de la 
hiérarchie militaire, la discipline s'était relâchée. Le cadre des 
états-majors péchait par son recrutement. Les officiers de cour y 
tenaient la place des officiers de métier. L'organisation était 
défectueuse du haut en bas de la hiérarchie. 

En Prusse au contraire, le grand Frédéric portait l'art mili- 
taire à un haut degré de perfection. Il inaugurait une révolu- 
tion dans la tactique, en battant l'Autriche, et nous devions 
éprouver bientôt le contre-coup de ces succès éclatans, par nos 
revers dans la guerre de Sept ans, prête à s'ouvrir. 

Louis-Joseph était plein d'illusions et d'une généreuse ardeur. 
Il ne pouvait plus se passer de mouvement. Déjà peu fidèle 
à sa femme et l'ayant habituée à subir ses fréquentes absences, 
il n'hésita plus à s'arracher à son intérieur pour courir où la 
gloire l'appelait, peut-être aussi pour mieux secouer ses lisières. 

Louis XV ne le retint pas, et la petite princesse, en poussant 
des soupirs, dut accepter avec résignation cette séparation cruelle. 

Le 11 mai 1757, lorsque le Roi passa à cheval, dans la plaine 
des Sablons, la revue des gardes françaises et suisses, Condé 
l'accompagnait avec le Duc d'Orléans et une foule de gentils- 
hommes. Le 2 mai, prêts à partir, ces deux princes allèrent 
prendre les ordres du Roi au sujet du cérémonial à observer 
entre eux et l'Électeur de Cologne. « Mon cousin, dit Sa Majesté 
à Louis-Joseph, voilà une belle occasion pour vous de marcher 
sur les traces du grand Condé. » 

Le lendemain, les princes partirent pour aller rejoindre 
l'armée du Hanovre. Le commandement en était confié au ma- 
réchal d'Estrées, petit-fils de Louvois, celui qu'on avait sur- 
nommé le Tetnporisenr. « Il est de mes connaissances de société, 
écrivait M n,e de Pompadour au comte de Clermont : je n'ai jamais 

^1) Camille Rousset, le Comte de Gisors. 



LE DERNIER PRINCE DE GONDE. 171 

été à portée d'en faire mon ami intime ; mais quand il le serait 
autant que M. de Soubise, je ne prendrais pas sur moi de le faire 
nommer, dans la crainte d'avoir à me reprocher les événemens. >> 

La favorite avait eu moins de scrupules avec son ami Sou- 
bise. Le choix de d'Estrées valait mieux sans doute, bien qu'im- 
parfait encore. Que de réformes eut à faire le nouveau com- 
mandant en chef en arrivant en Allemagne ! Tous les abus 
posaient sur l'armée, jusqu'à ceux des trains princiers. Gondé 
lui-même, par inexpérience, avait suivi la mauvaise tradition. 
A ses débuts de campagne en 1757, il était parti emmenant une 
suite de deux cent vingt-cinq chevaux, et des valets en propor- 
tion. Il se présenta à l'armée avec un luxe quasi royal, traitant 
ses officiers à une table somptueuse. Il fallut bientôt réduire ce 
fâcheux étalage. La simplicité seule, à la guerre, sied au com- 
mandement. C'est d'elle qu'il tire une partie de son prestige et 
de son autorité. Gondé l'eut vite compris, se réforma, se lit 
humble et vrai camarade dans ses rapports avec ses sous-ordres. 
Il eut le bon goût de se créer des amitiés auprès des plus expé- 
rimentés, comme le vieux Chevert, le héros de Prague ; parlant 
aux uns de sa propre insuffisance, demandant aux autres des 
conseils, en attendant qu'il en put donner lui-même, faisant 
apprécier son endurance, son tact et son esprit de discipline : 
« Il se montre, dit Voltaire, partout où il y a un péril à braver 
et une leçon à prendre (li. » 

Peu après son arrivée, l'armée française passe le Weser. La 
bataille d'Hastenbeck (26 juillet 1757), où, pour parler comme 
Voltaire, « le sang de France soutint la gloire de la patrie 
contre le sang de l'Angleterre, » lui offre la première occasion 
de se signaler. Il a auprès de lui le Duc d'Orléans et le comte de 
La Marche : le fils du vainqueur de Coni, son cousin, le der- 
nier des Conti (2). 

Dans ce combat acharné, l'ardeur juvénile de notre prince 
va jusqu'à la témérité. Il s'expose au feu comme à plaisir. Son 
entourage veut le retirer d'un poste trop périlleux ; il répond 
en souriant : « Je ne trouve pas ces précautions dans l'histoire 
du grand Gondé (3) ; » mot chevaleresque, digne d'ailleurs du 

(1) Siècle de Louis XV, 111, lti_>. 

2 Louis-François-Joseph comte de la Marche, né en 1734. 

(3j Gazette du 4 août 1757. Récit officiel de la bataille d'Hastenbeck, Dépôt de 
la Guerre. Mémoires de M me Cainpan, II, 52. 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

sang-froid de l'adversaire Ferdinand de Brunswick. Cet autre 
prince, voyant dans son parti des troupes de fuyards qui ne 
cherchaient qu'à échapper au carnage, « quand la terre fumait 
de sang autour de lui, » rassemblait ses soldats dispersés, 
réussissait à forcer l'ennemi et arrachait aux Français, l'épée à 
la main, une batterie perdue. 

Mais ce n'était qu'un épisode de l'action; Hastenbeck de- 
meure une victoire pour la France, chèrement achetée, il est 
vrai. Les hésitations de d'Estrées, qui l'avait crue un moment 
compromise, avaient obligé Maillebois, et le jeune Gondé lui- 
même, à donner certains ordres à sa place. Déjà la confusion 
était dans nos troupes et le maréchal avait dû les faire reculer, 
lorsqu'il s'aperçut que les Anglais de Gumberland battaient 
spontanément en retraite. Le champ de bataille nous restait, 
gage de notre succès final. Gondé n'y avait pas été étranger, et 
ce coup d'essai était pour lui plein de promesses. 

Quant au maréchal d'Estrées, dont l'indécision fut blâmée 
à la Cour, il ne bénéficia nullement de son avantage ; car, par 
un effet sans doute de la méfiance que M me de Pompadour avait 
eue de lui et exprimée par avance, il reçut ses lettres de rappel. 
Si la journée tourna définitivement en notre faveur, c'est plutôt 
à ses lieutenans qu'en revient le mérite. 

Le lendemain, Gondé rassemble ses généraux, ce qu'il 
appelle « son petit comité militaire, » et leur fait la critique des 
péripéties du combat, avec un tact et une mesure dont les plus 
expérimentés ne peuvent que se déclarer satisfaits. Il leur 
adresse ses observations, les consulte et se garde avec respect 
de toute censure sur la tactique du général en chef, donnant 
ainsi tout le premier l'exemple de la subordination. Quand le 
maréchal d'Estrées fut rappelé, le jeune prince, cédant à son 
instinct généreux, et en témoin connaisseur, rendit plus de 
justice peut-être au maréchal en disgrâce que les censeurs en 
chambre de Versailles. Il exprima publiquement, dans le camp, 
son regret de cette sévère mesure : souvent aussi, par la suite, 
il déclara que la bataille d'Hastenbeck était la meilleure leçon 
militaire qu'il eût reçue dans sa vie. 

Le duc de Richelieu, successeur de d'Estrées, personnage 
plus en faveur auprès de la maîtresse royale, allait ramasser les 
lauriers déjà moissonnés en Allemagne. Sans grands talcns 
militaires, homme de plaisir, avide de grandeurs, grâce à l'aide 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 173 

de Condé, il n'eut qu'à continuer la poursuite commencée par 
d'Estrées, pour acculer Gumberland à l'embouchure de l'Elbe ; 
il re'ussit ainsi à le faire capituler, avec toute son armée. La 
convention de Closterseven fut célébrée en France comme un 
triomphe décisif. Plus perspicace que le public, Condé jugea 
que le pacte, garanti seulement par le Danemark, serait violé, 
dès que les Anglais pourraient le faire, et il n'hésita pas cette 
fois à blâmer à sa table la condescendance du maréchal de 
Richelieu pour le représentant du Cabinet de Copenhague (1). 

Sa bonne étoile, qui semble l'avoir accompagné partout, dans 
cette première partie de sa vie, lui permit de ne pas figurera la 
fatale journée de Rosbach, et c'est avec un double chagrin 
qu'il apprit la défaite du général en chef, Soubise étant le père 
de sa femme. Condé, en connaisseur, eût préféré que son beau- 
père ne fit point la guerre; il l'y trouvait insuffisant. Le prince 
de Soubise avait des qualités de bonne grâce. Ses défauts de 
galanterie excessive étaient ceux de son temps. Sa bravoure 
était non moins incontestable. Mais, chez un commandant en 
chef, le courage ne remplace pas la maîtrise. Son coup d'œil 
inspirait peu de confiance. C'est lui peut-être que visait M me de 
Pompadour, dont il était cependant le protégé, lorsqu'elle écri- 
vait: « II faut qu'un grand homme qui veut se rendre utile à sa 
patrie cède à la prévention publique. » Or cette prévention 
n'était guère favorable à M. de Soubise. 

Il insista cependant pour obtenir un autre commandement. 
On retrouve le maréchal prêt à prendre sa revanche à la cam- 
pagne de 1758. Cette année-là, il est plus heureux ; il harcèle 
l'ennemi dans une dizaine d'engagemens, jusqu'à ce qu'il l'ait 
battu à Hetzelberg. Cette fois, Condé, qui vient d'être promu 
maréchal de camp, combat aux côtés de son beau-père. Il fait 
preuve aux yeux de l'armée, dans cette rencontre, d'autant de 
sang-froid que de sagacité militaire. 

De telles qualités, jointes à l'activité de son âge, le rendaient 
surtout propre aux opérations de la, petite (juerre. C'était un véri- 
table officier de cavalerie légère, et rien ne sied mieux que ce 
genre d'aptitude à un prince-soldat. Elle fait partie de ses élé- 
gances. Que ne fut-il le seul de la maison de Condé à se pousser 
ainsi peu à peu vers le commandement suprême! Il était né 

] Chambellan, Histoire du prince de Condé. 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

pour cela ; mais en voici un autre membre bien différent : un 
homme d'église, le comte de Glermont, « petit collet ecclésias- 
tique, » frère de M. le Duc et du comte de Gharolais, qui a obtenu 
l'honneur de se voir à la tête de l'armée et qui va la perdre, 
tout en compromettant le prestige militaire des Gondés. Sans 
entrer dans le détail de la bataille de Grefeld qu'il a maladroi- 
tement livrée, arrêtons-nous un instant sur ce nouveau prince, 
pour mieux faire ressortir les qualités martiales du neveu par 
les défaillances de l'oncle. 

Glermont venait de remporter un succès d'un autre genre en 
1754 ; mais il ne le devait pas à son mérite. Le rang seul dû à sa 
naissance avait milité en sa faveur, pour le faire recevoir à 
l'Académie française, et le public, moins indulgent que ses nou- 
veaux confrères, ne s'y était pas trompé, il lui avait décoché 
cette épigramme : 

Trente-neuf unis à zéro, 
Si j'entends bien mon numéro, 
N'ont jamais pu faire quarante ; 
D'où je conclus, troupe savante, 
Q'ayant à vos côtés admis 
Glermont, cette masse pesante, 
Ce digne cousin de Louis, 
La place est encore vacantr. 

Glermont se rendit compte de son insuffisance littéraire et 
siégea peu parmi ses confrères. Il ne fut pas plus brillant à la 
guerre. Il se fit battre honteusement à Crefeld, pour n'avoir 
pas voulu suivre les conseils de son jeune neveu, le prince de 
Condé, qui, bien que simple maréchal de camp, avait déjà sur 
la tactique des idées très nettes ; et ceux du comte de Saint-Ger- 
main, le meilleur général de l' état-major, un passionné disciple 
de l'école du grand Frédéric. S'ils eussent eu l'oreille de leur 
chef, ces deux auxiliaires perspicaces auraient pu contre- 
balancer sa défaillance et son manque d'initiative; mais souvent 
les généraux médiocres repoussent les bons avis, de peur de 
s'amoindrir, étouffant ainsi inconsciemment la lumière qui leur 
est offerte ; heureux si l'événement ne vient pas leur prouver 
ensuite qu'ils ont eu le tort de la mettre sous le boisseau. Ce 
fut la leçon de la journée de Crefeld. 

Le comte de Glermont était campé sur la rive gaucho 'lu 
Rhin; dans une position favorable, la droite au fleuve, le centre 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE. 175 

vers Wicheln, la gauche du côte d'Osterodt. Le duc de Brunswick, 
aimant mieux donner une bataille que la recevoir, résolut de 
s'avancer contre les Français. De Saint-Tonis à Willich, un 
ancien fossé très large, appelé dans le pays le landwerth, séparait 
l'armée ennemie de l'armée française, et traversait une grande 
bruyère où Clermont avait étalé son camp. Il avait mis le 
landwerth et ses alentours en état de défense ; mais en négli- 
geant toute sa partie gauche, qui s'étendait jusqu'à la Niesse et 
ne se trouvait pas défendue. L'aile gauche de l'armée était ainsi 
complètement en l'air, et c'est vainement que le comte de Saint- 
Germain et le prince de Condé firent remarquer cette lacune. 
C'est de ce côté que Brunswick allait porter ses efforts. Cler- 
mont, au contraire, en dépit de tous les avertissemens, n'avait 
d'yeux que pour sa droite et avait même fait de ce côté un 
détachement inutile. 

Le 23 juin, la bataille s'engagea avant le jour, et l'ennemi 
esquissa aussitôt un grand mouvement tournant contre notre 
malheureuse aile gauche, dans la direction d'Anrath. L'état- 
major était encore attablé, lorsque l'attaque se prononça, et il y 
eut surprise. 

Saint-Germain avait sur les bras, vers midi, des forces très 
supérieures. Il disposait d'une réserve de 16 bataillons et 
16 escadrons. Après une lutte acharnée, les confédérés, qui 
avaient engagé tout leur monde, parvenaient, grâce au tir de 
leur gros canon et avec l'avantage du nombre (M 000 hommes 
contre les "000 de Saint-Germain), à se rendre maîtres des 
taillis, où la défense concentrait sa résistance. 

Par suite d'une fatalité ou d'un ordre égaré, les renforts 
fiévreusement attendus ne paraissent pas sur le champ de 
bataille. Les grenadiers de France se sont trompés de route, et 
le comte de Saint-Germain en est réduit à ses propres forces. 
Il repousse trois assauts, mais sa division finit par être obligée 
de battre en retraite. La cavalerie française soutient le mouve- 
ment et « fait la meilleure contenance du monde (1). » 

Vers cinq heures du soir enfin, l'armée française était com- 
plètement débordée par sa gauche. Les carabiniers français 
eurent raison des premiers escadrons ennemis, puis vinrent 
échouer contre le feu des bataillons hanovriens. Les mêlées ne 

(1) Relation allemande de la journée de Crefeld, par le marquis de Voyer. 
Dépôt de la Guerre. Supplément Luynes, XVI, 482. Papiers Clermont, t. VII, n° 159. 



476 REVUE DES DEUX MONDES. 

cessèrent qu'à la nuit, et donnèrent lieu à de belles prouesses, 
mais la journée était perdue. 

Résultat : quand le champ de bataille fut abandonné, 
7 000 hommes restaient sur le carreau, sans profit pour le succès 
de nos armes. Crefeld était comme Rosbach une épreuve natio- 
nale, un revers fait pour jeter un nouveau discrédit sur la 
noblesse française, sur les princes eux-mêmes. C'était le tour 
des Condés de voir leur prestige atteint. Louis-Joseph le pensait 
mieux que personne. Resté en sous-ordre, il n'avait pu que 
combattre vaillamment, sans être assez heureux pour ramener 
la victoire. M me de Pompadour, apprenant que le renfort envoyé 
de l'aile droite, n'avait pu arriver à temps pour sauver l'aile 
gauche, décocha à Clermont ce trait virulent, dans une lettre 
furibonde : « Quels sont donc les plats officiers, Monseigneur, 
qui ont égaré vos troupes et ont fait, d'une action qui devait être 
la plus belle, la plus malheureuse du monde (1)? » 

Peut-être par un violent effort sur le centre ennemi, trop 
dégarni, le général en chef aurait-il pu changer la face des 
choses. Il eût ainsi justifié la critique de Napoléon qui jugea 
trop excentrique et téméraire le mouvement de Brunswick. Du 
moins Brunswick avait risqué et réussi. Au grand désespoir de 
ses généraux, Clermont n'avait rien tenté. Il n'avait pas seule- 
ment été battu, mais il s'était enfui et avait entraîné l'armée 
jusqu'à Cologne et Trêves. Il fut mis en disgrâce et remplacé 
par le maréchal de Gontades, non plus un général de sacristie, 
mais un général de salon ; c'était faire courir à de nouveaux 
désastres. On le pressentait à Versailles, où les femmes elles- 
mêmes le bafouaient. M me de Condé écrivait à son mari : 

« On croit ici que M. de Contades n'est pas fort empressé de 
se battre. L'événement d'une bataille perdue étant ordinaire- 
ment funeste pour celui qui commande l'armée, il n'est pas 
étonnant qu'on y regarde à deux fois. Je ne puis le blâmer : je 
suis fort pour la prudence et pour qu'on épargne le sang. » 

Avant de voir Louis-Joseph grandir comme homme de 
guerre, arrêtons-nous un instant sur la correspondance de sa 
campagne trop délaissée. Elle était digne de le réconforter, de 
le maintenir à distance dans la voie de l'amour conjugal et de 
l'honneur militaire en même temps. 

1 M'" ilé Pompadour à Clermont, ^* juin 1758. Papiers de Cleninmt, lettre 
citée par M. Richard Waddington (Guerre de Sept ans), II, 115. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE. 177 

Un peu mièvres sans doute, menues comme sa personne 
elle-même, humbles comme cette violette qui préférait l'ombre 
à l'éclat des salons de Versailles, ces lettres, dont j'ai tenu entre 
les mains le papier festonné de fleurs, mais dont je ne livre 
pas ici la primeur (1), sont pleines de fraîcheur et de grâce et 
respirent une honnêteté qui plaît doublement, au milieu des 
corruptions du siècle. Elles donnent une noble idée de la tendre 
et vertueuse épouse, laissée comme une épave à son foyer, pen- 
dant les années de danger et d'éloignement, continuellement 
dévouée à l'être qui lui tient tant au cœur. On devine combien 
lui pèsent les absences prolongées du mari en campagne, quand 
les nouvelles s'en font si longtemps attendre. Si du moins une 
pensée religieuse accompagnait le prince en Allemagne, lui par- 
lait tendrement tout bas de celle qui prie sans cesse pour lui; 
mais elle a des raisons d'en douter, et cette àme en péril la jette 
dans un perpétuel souci : « Je ne saurais trop demander à 
Dieu la conversion d'un mari qui me donne bien de la bile pour 
son indévotion. » — « Mon cher enfant, je t'aime de tout mon 
cœur... Vous savez, cher mari, que c'est pour moi le comble de 
la joie d'être avec vous... » 

Si ces mots si touchans sont bien parvenus en Allemagne, 
l'àme et le cœur du prince n'en ont-ils pas été pénétrés? N'a- 
t-il pas respiré comme un doux parfum, à la veille de ses com- 
bats, cette jeunesse amoureuse, si expansive et si fraîche, qui 
lui vient du pays natal, ainsi qu'une brise légère?... 

Nous n'avons pas les réponses de Condë. On aimerait à lire 
la contre-partie, à comparer les deux styles amoureux ou légè- 
rement contrarians. Sans doute, au milieu du bruit des camps, 
le prince avait peu de temps pour écrire ; l'esprit trop absorbé 
ou trop répandu pour revoir à chaque heure la gardienne de 
ses enfans et leurs berceaux. Certes, il aimait sa femme, mais 
plus encore peut-être cette fumée du moment qui lui en cachait 
l'image. 

A Versailles, il s'était senti influent dans les Conseils du 
Roi. A l'armée, se voyant déjà considéré et écouté, il brûlait 
d'ajouter « un brin de laurier » aux trophées des ancêtres. 

La princesse, ou confiante ou soumise, avait triomphé aisé- 
ment de quelques rivalités qu'elle avait rencontrées dès ses 

(1) Archives , nationales 11. 569. Originaux autographes. Elles ont été en partie 
publiées par M. le comte Fleury. 

TOME xii. — 1912. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

débuts à la Cour; notamment de la part des filles du Roi, qui 
avaient paru vouloir lui disputer le cœur de son époux. Le 
cousinage, il est vrai, excusait les assiduités du prince auprès 
des princesses; malgré cela, les lettres de M n,e de Condé ne 
laissent pas que de nous la montrer un peu jalouse. 

De temps en temps la correspondance « hausse le ton. » 

En échange des faits de guerre dont Condé lui espace les 
laconiques bulletins, sa femme le tient au courant de la poli- 
tique de la Cour, et même des événemens extérieurs ; de la 
retraite du ministre Bernis « dont la faveur diminue, »de l'élec- 
tion d'un nouveau Pape dont la sainteté la transporte. « C'est 
une grande grâce que Dieu nous fait dans un moment où la 
religion est si abandonnée. » 

Après la déconfiture de M. de Clermont, elle a reçu sa visite 
et a été frappée du calme de son attitude. Elle ne lui a trouvé 
l'air ni d'un vaincu, ni d'un fuyard. « Il fait bonne contenance, 
parle à tout le monde et semble fort à son aise. » Elle ne lui 
pardonne pas d'avoir laissé son mari en sous-ordre : « On dit que 
c'est sa faute, si vous n'avez pas été à la tète de la cavalerie. » 

A son tour, elle a de l'ambition et ne craint pas de l'expri- 
mer : « On croit que vous avez été bien moins exposé (à Crefeld) 
qu'à Hastenbeck... On trouve que c'est un mauvais procédé 
de la part de M. de Clermont de vous avoir empêché de paraître 
où vous deviez être. » Elle est fière maintenant des succès du 
prince, elle s'y associe et lui en renvoie l'écho. « On dit mille 
biens de vous à Paris ; que vous êtes fort aimé à l'armée, que 
vous avez fait des choses admirables et donné des preuves du 
meilleur cœur. Vous ne sauriez croire, cher mary, le plaisir que 
j'ai quand j'entends chanter vos louanges. » 

Voilà parler en femme à qui la gloire d'un époux n'est pas 
indifférente. Quel réconfort ! Quel encouragement à bien faire, 
pour l'homme dont la vie est toujours en péril, mais qui sent 
au loin, à son foyer, une pensée, une prière ! 

C'est le baume sur la blessure, l'appui secret dont s'étaye 
l'âme dans les momens de défaillance, comme la souffrance ou 
la misère en apporte en campagne, même au milieu de l'enivre- 
ment de la poudre ou du succès. 

La suite de la correspondance nous montre la vie intime de 
la famille à Chantilly. La princesse entretient le père absent de 
ces petits enfans qu'elle élève avec tant d'amour. Elle cherche à 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 179 

l'égayer, à l'intéresser par les détails qu'elle lui adresse. Elle est 
allée voir son fils en nourrice à Vanves. Gomme elle le trouve 
maussade et colère, elle le fouette de bonne grâce, « ce qui, ajoute- 
t-elle gaiement, n'a fait ni chaud ni froid. » Ce pronostic pour 
le futur caractère du duc de Bourbon ne se démentira pas. 
L'enfant adulte restera volontaire. 

La princesse, un moment, croit Condé las de la guerre. En 
cela, elle se trompe. Un revers a pu tout au plus lui en donner 
le dégoût momentané. Le vrai soldat ne se décourage pas ainsi, 
quand il est jeune. Condé ne songe qu'à venger son oncle et 
l'honneur de sa maison. Ce que sa femme craint surtout, c'est 
que le désastre de Crefeld « ne renouvelle l'aversion qu'on a 
pour les princes du sang ; » à mesure que les nouvelles arrivent 
d'Allemagne, elle juge plus sévèrement l'impéritie du comte de 
Clermont. 

« De l'aveu de tout le monde, écrit-elle, le départ de M. de 
Clermont de l'armée est un grand bonheur pour l'Etat : on dit 
qu'il a toujours fait le contraire de ce qu'il fallait... » « C'est lui 
l'auteur de la perte de Dusseldorf. .. Le maréchal d'Estrées tâche 
de rétablir sa santé. S'il se porte mieux, il partira... » «... La 
famille royale parait dans la consternation de la défaite... » 

On voit, par ces fragmens de correspondance, combien les 
esprits sont montés à la Cour et jusque dans la maison de Condé, 
contre ce malhabile guerrier improvisé, qui a mis le comble au 
désarroi de nos armes. Si du moins sa tenue était plus digne ! 
Mais M me de Condé parle ailleurs de« l'indécence de M lle Le Duc, » 
la maitresse en titre du vaincu de Crefeld. « C'est toujours à 
elle qu'on s'adresse quand on veut avoir des nouvelles. Elle 
débite des bulletins dans tout Paris, où les troupes sont traitées 
de lâches, sans en excepter les gros mots (1). » C'est une 
honte. 

Les efforts de M rae de Condé pour dominer ses inquiétudes 
au sujet de la vie de son cher époux ne sont pas toujours 
couronnés de succès. Quand la nature reprend le dessus sur la 
fermeté qu'elle cherche à s'imposer, elle redevient tout à fait 
femme et tremble pour l'époux chéri. Elle ne peut, lui dit-elle, 
cacher ses pleurs au public. Ses alarmes sont affreuses. Elle fuit 

(1) Voyez sur M" e Le Duc le Journal de Barbier, t. Y. 65 H I. VIII, 249; Jules 
Cousin, le Comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses; Général Pajol, Guerres 
sous Louis XV. t. IV. 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

le monde. Elle préfère s'enfermer chez elle et souper seule. Elle 
repousse les consolations banales. 

ce On ne vous croit pas exposé à Paris, parce qu'on est dans 
l'opinion que des princes ne peuvent pas l'être autant que des 
particuliers. » 

La princesse a l'air de douter de cette opinion et elle a rai- 
son. La vie d'un prince au feu ne vaut que celle du soldat. Elle 
est souvent plus exposée, parce qu'il doit se mettre à la tête de 
ses troupes, pour donner du cœur à ce qui le suit; et si sa mort 
a besoin d'être vengée, c'est peut-être cet événement qui gagnera 
la bataille. 

Pendant la campagne de 1758, la princesse devient plus 
résolue et témoigne de l'ambition pour la carrière du prince. 
Elle est en souci du grade de lieutenant général, que le Roi mar- 
chande à son cousin. Louis XV avait consenti, sur les instances 
du maréchal de Broglie, « à condition, écrivait-il, que cela ne 
ferait point planche pour l'avenir. » Puis il s'était repris et avait 
ajourné la nomination, « prouvant le passe-droit trop éclatant. » 

Condé s'en montra courroucé et faillit donner sa démission 
dans un mouvement d'humeur. Le comte de Charolais, pour 
parer le coup, alla trouver M me de Pompadour, la toute-puissante 
distributrice des grâces. Il fut assez mal reçu. 

« N'étiez-vous pas convenu, dans votre mémoire, répondit- 
elle sèchement, en visant tous les princes du sang, de n'être 
lieutenans généraux qu'à la troisième campagne ?... Vous n'avez 
pas sujet de vous plaindre. » 

La petite princesse n'en est pas moins furieuse de cet échec. 
Elle met de côté sa dignité ; que ne ferait-elle pas quand l'amour 
commande? 

a Si j'avais imaginé qu'il fût nécessaire que j'allasse voir 
cette dame, écrit-elle, vous pouvez compter, mon cher mari, que 
j'y aurais volé. Rien ne me coûte ni ne me déplaît, quand il 
s'agit de vous être utile. » 

Enfin le fameux grade arriva, le 11 août 1758. S'il était pré- 
maturé, au dire des jaloux, du moins tombait-il en des mains 
dignes de lui. 

Joie générale à Chantilly ! On n'y réclamait plus que la pré- 
sence du nouveau promu. A la fin de septembre, Condé annonce 
sa rentrée en France, où un congé va lui permettre de se faire 
complimenter par ses proches. Quelle ivresse pour le cœur d'une 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 181 

femme aimante! « Vous serez peut-être importuné de mes 
caresses ; car je me prépare à vous en faire beaucoup, » lui 
écrit-elle. Elle ne se soucie pas de recevoir l'époux volage au 
milieu du tourbillon de la Cour ou de Paris. Elle connaît ses 
faiblesses. Il y aurait autour de lui trop d'empressemens fémi- 
nins, trop d'adulations intéressées peut-être. Elle préfère le tête- 
à-tête à la campagne et demande à son seigneur licence d'aller 
attendre à Chantilly le retour ardemment désiré. « D'ailleurs, 
insinue-t-elle, comme une sorte d'excuse pour sa requête, la 
solitude me paraît bien agréable, quand on a été si longtemps 
privés du plaisir de se voir. » 

Mais voici la déception. L'arrivée du prince est retardée par 
la guerre, et le dépit fait changer le ton de la correspondance. 
« On parle du départ des ennemis. Pourvu que vous ne les sui- 
viez pas ; que vous leur laissiez passer la Lippe tout à leur aise. » 

Quand Condé rentre enfin en France le 8 novembre, ce n'est 
pas à Chantilly qu'il trouve sa femme, c'est à Versailles, et 
malade de la petite vérole. Il en est consterné. « Il l'embrasse 
dans son lit, » rapporte avec admiration le bon Toudouze, capi- 
taine des chasses à Chantilly, dont le journal est un précieux 
document pour la vie quotidienne de ses maîtres (1). 

Le 10 décembre, au bout d'un mois de grandes inquiétudes, 
la princesse semble guérie. On chante un Te Deum au château 
de Versailles « à l'aide des musiciens de la Sainte-Chapelle. » Le 
soir, on boit à la santé de la convalescente au bruit d'une salve 
de canon. Mais ce n'est qu'un mauvais son pour elle. On se 
réjouit d'une résurrection là où il n'y a qu'une accalmie. 

En allant reprendre son commandement au printemps sui- 
vant, Condé s'arrache aux bras d'une malheureuse victime, déjà 
désignée pour la mort. Il est loin de prévoir que ce départ est 
le signal d'une séparation dernière. Il quitte la maladie pour 
aller retrouver la défaite. Passons rapidement sur les deux cam- 
pagnes de 1759 et 1760 où il est encore en sous-ordre. Il lui 
reste plus d'une occasion nouvelle d'exposer sa vie en se battant 
comme un preux. 

Dans la funeste journée de Minden, où Contades commande, 
on voit Condé charger à trois reprises la colonne hanovrienne 
poussée contre notre centre, sur une pelouse jonchée de cadavres 

(1) Journal de Toudouze. Musée Coude. Copie à la Bibliothèque Mazarine. 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

des officiers de gendarmerie et des carabiniers. « Par quatre fois 
les carabiniers reviennent à la charge » et laissent sur le sol 
cent cinquante des leurs, dont deux Vogué (1). Après la bataille, 
Condé dégage Contades, en lui donnant le temps de recueillir 
ses débris. 

Par un assez mauvais sentiment, le duc de Broglie avait 
refusé le commandement suprême, craignant que la présence 
d'un prince du sang « qu'il trouvait trop jeune et trop incertain 
de caractère » ne fût une gêne pour son autorité propre. Le re- 
proche était immérité. Condé avait déjà prouvé qu'il savait se 
plier devant la supériorité d'un chef. Son talent s'était encore 
affermi et allait devenir hors de pair à partir de 1760. Mais il 
lui faut auparavant passer par deux cruelles épreuves. C'est au 
printemps de 1759 qu'on salua pour la dernière fois à Chantilly 
la délicieuse châtelaine qui avait su s'y faire aimer et apprécier, 
en même temps que ses charmes extérieurs y avaient attiré tous 
ses hôtes. Le 22 juin, elle y perdit sa fille aînée, et presque aus- 
sitôt, le chagrin, tombant sur une santé déjà ébranlée, la mina 
sourdement. Elle languit plusieurs mois encore et ne revit plus 
son mari. Elle passa ainsi le plus triste des hivers, dans son 
grand domaine abandonné par celui qui en était l'âme, ne lui 
écrivant plus que quelques courts billets et espérant toujours le 
voir revenir à son chevet, mais en vain. La consomption de la 
malade augmentait de jour en jour. Vingt praticiens appelés 
auprès d'elle ne purent s'entendre au sujet de la nature du mal, 
ni des remèdes à lui opposer. Tandis qu'ils discutaient entre eux 
sur le cas, elle succomba (2), au bout de sept ans de mariage à 
peine et dans sa vingt-troisième année : pauvre fleur que l'orage 
n'avait pas battue encore et qui semblait s'ouvrir sur une bril- 
lante destinée princière ! Du moins Dieu la soustrayait ainsi aux 
terribles vicissitudes que devaient subir un jour ses deux orphe- 
lins, alors en si bas âge. Si l'un et l'autre avaient pu lire en ce 
moment dans l'avenir, peut-être auraient-ils préféré suivre leur 
jeune mère au tombeau. Mais qui pouvait prévoir le cataclysme 
de la Révolution, avec ses elïroyables conséquences pour la 
maison royale ? 

(1) Général Zurlinden, loc. cit. Voyez la notice de M. le marquis de Vogué 
sur son ancêtre < ïharles de Vogué. Que l'auteur de cette notice reçoive ici mes 
respectueux remerciemens pour la communication que je lui dois des épreuves 
de cette intéressante relation. 

(2) Le o mars 1760. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 183 

Toute la Cour de France, à la nouvelle de la mort de la prin- 
cesse de Gondé, se mit en larmes et prit le deuil. Sa disparition 
causait une consternation générale. On se répétait en s'abordant 
à Versailles le mot de Bossuet : « Madame se meurt, Madame est 
morte. » On songeait au malheur du prince de Gondé qui, au 
milieu des combats, au delà des frontières, n'avait pas eu la 
consolation de fermer les yeux à une si jeune épouse. Cette 
perte, qu'il ressentit vivement tout d'abord, venait assombrir la 
période la plus glorieuse de sa vie. 

II 

Condé, malgré le grand malheur qu'il venait d'éprouver, ne 
voulait pas résigner ses fonctions militaires, au moment où la 
France, battue et menacée par le contre-coup des victoires prus- 
siennes, réclamait la présence aux armées de ses généraux les 
plus capables et les plus énergiques. Il espérait ainsi noyer son 
chagrin dans les obligations quotidiennes de son métier en 
campagne. Les maréchaux Broglie et Soubise avaient remplacé 
Contades en Allemagne. C'est sous leurs ordres directs qu'il 
allait manœuvrer désormais, commander la cavalerie, faire la 
petite guerre. Parfois ses mouvemens hardis fixent le point 
d'attaque dans les rencontres. En dépit de son rang, il sollicite 
comme une faveur des missions subalternes qui lui permettent 
de se signaler personnellement. Il achève ainsi de se faire la 
main pour de plus grandes occasions. 

Le 10 juillet 1760, on trouve le maréchal de Broglie gravis- 
sant avec lui la hauteur de Corback. Sous les ordres de Condé 
figurent comme maréchaux de camp : le prince de Rohan et 
M. de la Mortière ; comme brigadiers: MM. de Rosambo et de 
Boisclairin. Dans cette journée heureuse, une éclaircie, au milieu 
de nos sombres défaites, les deux maréchaux luttent victorieu- 
sement contre des forces supérieures. 

Le prince avance à la tète des grenadiers et des chasseurs ; 
il pousse les ennemis avec tant de vivacité qu'à peine ont-ils le 
temps de retirer leur canon à force de bras. Tandis que Broglie 
et Condé donnent leurs ordres cote à côte, un projectile d'ar- 
tillerie fait sauter près d'eux plusieurs caissons de munitions; 
l'un et l'autre sont renversés par les attelages affolés. Ils se 
remettent en selle, tout meurtris et, dans la poursuite, Condé 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

harcèle les Hanovriens jusque vers Gassel, en leur livrant 
plusieurs autres engagemens favorables à nos armes. 

Dans la campagne de 1761, il fait autorité à l'état -major et 
prend part au conseil de guerre tenu par les maréchaux avant 
les opérations. Commandant de l'avant-garde, il exécute une 
série de mouvemens habiles avec ses bataillons de grenadiers et 
de chasseurs; tantôt repoussant l'attaque d'un parti allemand, 
M. de Vangenheim; tantôt, dans un fourrage, reprenant mille 
rations de vivres à l'ennemi : tantôt encore, avec une réserve, 
achevant le succès de la journée de Neheim, tantôt enfin canon- 
nant la place de Hamm, et même on va le voir, changeant de 
tactique, pour assiéger Meppen, « petite place fraisée et palis- 
sadée, » où les ennemis ont des dépôts considérables. 

<c Si l'on avait l'espérance de conserver l'Ost Frise, écrivait 
Broglie à Ghoiseul, la possession île Meppen serait nécessaire 
pour jouir de la navigation de l'Ems. M. le prince de Condé 
serait heureux de faire cette conquête (1). » Par son insinuation 
bienveillante pour le prince, le maréchal voulait effacer l'effet 
d'une altercation assez vive qu'il avait eue avec son sous-ordre, 
le lendemain de la prise de Willinghausen (2). Broglie, homme 
difficultueux et jaloux de son autorité, lui avait reproché à cette 
occasion d'avoir voulu jeter du louche sur son attitude. « Ce 
n'est pas ma coutume, répliqua le prince en se cabrant cette 
fois : j'agis toujours selon la vérité de mon caractère. » 

Lettre et réponse, Condé avait soumis le différend au mi- 
nistre de la Guerre. Ghoiseul n'avait pas hésité à condamner le 
maréchal et avait donné à son contradicteur un grand témoi- 
gnage d'estime par ce laconique billet : « Le Roi, monsieur, 
connaît votre volonté, votre exactitude. Sa Majesté pense 
que vous êtes infiniment nu-dessus des tracasseries souter- 
raines, qui ne peuvent pas offenser une conduite telle que la 
vôtre. » Et pour lui témoigner la confiance du gouvernement, 
il ratifie, malgré la jeunesse du prince, la proposition faite 
en sa faveur, au sujet de la direction du siège de Meppen. 
Bien que novice dans le métier d'ingénieur, Condé s'empressa 
de tout mettre en œuvre pour mener à bien cette mission 
délicate. 

Éloigné de ses magasins, il dut forcer tous ses moyens pour 

flj Dépôt de la Guerre. Broglie à Choiseul. Coesfeld. Vol. 3 390, 1 er octobre 1761, 
2 28 juillet 1761. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE.: 185 

assurer la subsistance des troupes détachées au siège, et brus- 
quer l'opération. Il trompa l'ennemi sur son itinéraire, couvrit 
sa marche avec adresse, et, tombant à l'improviste sous les murs 
de Meppen, somma le gouverneur : « J'aime mieux mourir, » 
répondit simplement le major Udam, homme énergique, rivé 
à son règlement et décidé à épuiser les ressources de sa défense. 
Il savait cependant sa petite garnison menacée d'un assaut donné 
par quarante-cinq compagnies de grenadiers, suivies d'un corps 
considérable de chasseurs et de trois régimens de dragons à 
pied. 

Le siège fut aussitôt poussé avec activité. Ceinte d'un mur 
épais et de fossés profonds, la place était en outre défendue par 
plusieurs ouvrages extérieurs. Gondé se révéla officier du génie, 
comme il s'était déjà révélé canonnier en rase campagne. Avec 
l'aide de l'ingénieur Bourcet de la Saigne et de l'artilleur de 
Saint-Auban, il dirige les travaux d'attaque au milieu d'un feu 
violent qui lui laisse tout son sang-froid, place artistement les 
batteries, fait pousser méthodiquement les tranchées. Le tir 
continu des assiégés a beau inquiéter et retarder les travailleurs. 
Ils sont animés par la constante présence du jeune chef qui se 
poste souvent sur les points les plus exposés au canon des 
remparts. Il montre qu'il a étudié avec fruit Cohorn et Vauban. 
Ensuite il va visiter les blessés à l'ambulance. Sa sollicitude lui 
gagne les cœurs dans le corps de siège; il a fait preuve ainsi 
des doubles dons du commandement. 

La place se rend enfin, n'ayant plus ni munitions, ni vivres, 
et les bombes ayant fait sauter le magasin à poudre. La garni- 
son est prisonnière, mais sort de l'enceinte avec les honneurs 
de la guerre. Le gouverneur allemand, après avoir éprouvé 
l'énergique vaillance de l'assaillant, ne peut que rendre hom- 
mage à sa magnanimité. 

La dernière campagne de la guerre de Sept ans, celLe de 1762, 
en apportant à Louis-Joseph l'honneur d'un commandement 
désiré, devait le sacrer capitaine dans notre histoire militaire. 
« On crut alors, dit le duc d'Aumale, qu'on allait voir reparaître 
le grand Condé. » Mais l'illustre historien s'empresse d'ajouter : 
« Il n'y a qu'un grand Condé. » Laissons à Louis-Joseph un 
moindre piédestal. 

Les maréchaux Soubise et d'Estrées opéraient en Westpha- 
lie avec 80 000 hommes. Le prince de Condé commandait la 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

réserve du Bas-Rhin (1) (46 000 hommes» (2), divisée en six 
corps : ceux de MM. de Lévis, d'Affry, de Montazet, de Saint- 
Chamans, d'Auvet et de Conflans, bons gentilshommes ayant 
acquis l'expérience dans les campagnes précédentes : hommes 
d'action et hommes de métier. 

Condé avait son quartier général à Dusseldorf. Il devait 
d'abord défendre les passages du Rhin, assurer par des détache- 
raens les garnisons des places fortes en Westphalie, inquiéter 
les communications des Hanovriens avec la Hollande et lancer 
des troupes légères jusque sur le bas Ems, en menaçant les 
environs de Munster et de Hamm (3). 

L'armée ennemie était commandée par les deux Brunswick, 
l'oncle et le neveu, les meilleurs élèves du grand Frédéric. Le 
duc était le vainqueur de Crefeld, Minden et Willinghausen. 
Charles-Ferdinand, surnommé le Prince héréditaire, avait été 
battu à Glostercamp. Il n'en avait pas moins la méthode du 
professeurprussien.il prit l'offensive pour tâcher de recouvrer la 
Hesse que les Français lui avaient fait perdre. Région à la fois 
boisée et accidentée, cette province est caractérisée par le massif 
du Hartz et les monts de Thuringe qui, avec leur prolongement 
en Bohème, forment l'épine dorsale séparant les plaines de la 
Westphalie de l'Allemagne centrale. La Werra ou haute Weser, 
qui nait sur le versant méridional des monts de Thuringe, 
limite à l'Ouest le Thuringe rwald. Là s'étend un riche bassin 
salifère, autour duquel vont opérer les armées en présence. 

Le ministre de la Guerre écrivait le 3 janvier au maréchal 
de Soubise (4) : « Je suis dans la confiance que vous ferez usage 
incessamment du corps de troupes du prince de Condé et lui 
enverrez les ordres relativement au projet que vous avez con- 
certé avec M. le maréchal d'Estrées. » Les deux maréchaux 
n'hésitèrent pas à appeler à eux comme renfort ce corps déjà 
éprouvé. Le 22 juin, l'armée française sous leurs ordres était 
rassemblée auprès de Cassel. Un mémoire émanant du quartier 

(1) Condé succédait, dans son commandement, au marquis Charles de Vogué, 
qui s*était fort distingué dans les campagnes précédentes. (Voyez la notice citée 
ci-dessus de M. le marquis de Vogué.) 

(2) 61 bataillons, 48 escadrons, 100 pièces de canon. Archives de Chantilly, 
ms. 1050; Général Pajol, Guerre de Sept ans, 1. V, p. 316. 

(3) Dépôt de la Guerre, vol. 3608-137, vol. 3609-58. Condé à Choiseul, 13 mars 
1762. 

(4) Dépôt de la Guerre, vol. 3610, 33. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 187 

général fut adressé à Gondé pour lui tracer les grandes lignes 
d'une diversion qu'on attendait de lui. 

« Le Roi, lui manda Sonbise, veut que vous veniez à Giessen 
dans la Hesse. » C'est alors qu'on vit Condé se surpasser comme 
manœuvrier. Le but de ses opérations ultérieures consistait à 
laisser un rideau le long du Rhin, en Westphalie, et à se rap- 
procher de l'armée des maréchaux dans la Hesse, pour grossir 
leur nombre ou les appuyer, « afin, selon l'expression du maré- 
chal, de donner jalousie à l'ennemi. » Son jeu était par suite de 
marcher vite et de se dérober à tout engagement, tant qu'il 
n'aurait pas fait jonction ou du moins ne se trouverait pas en 
liaison avec le gros de l'armée, vers Marbourg, dans cette 
région montagneuse de la Hesse où il pourrait profiter de 
l'avantage du terrain. Mais le voilà bientôt retardé dans sa 
marche par la difficulté des distributions de vivres, parce qu'il 
traverse un pays pauvre ou dévasté, au milieu de populations 
hostiles. « Il ne peut, assure-t-il, faire plus grande diligence. » 
Les troupes sont harassées par des marches forcées. Tout ce 
qu'il lui sera possible d'accomplir, ce sera d'arriver vers le 
8 août sur l'Ohm (1), et il s'attend à ce que l'ennemi lui en 
dispute le passage. « Voulez-vous, écrit-il à son beau-père, 
que je l'attaque, si j'en trouve la possibilité? En tout cas, il me 
parait difficile, dans la situation où sont les choses, que je puisse 
vous joindre sans me commettre à combattre... Je vous amène 
20000 hommes qui ne demandent pas mieux. » Gondé a fran- 
chi cinquante lieues en onze jours, par les chemins de la Wette- 
ravie que les pluies ont défoncés, et a gagné le haut Eder. 
Gette marche difficile où il n'a laissé personne en arrière, et 
avec l'ennemi en flanc, lui a fait déjà grand honneur. Il a dû 
employer des formations spéciales pour n'être pas entouré en 
cours de route. Arrivée là, son avant-garde, commandée par le 
marquis de Lévis, fait des démonstrations sur l'Ohm avec 
MM. d'AfYry et de Gontlans, qui s'emparent de quelques postes. 
M. de Lévis, cadet de Gascogne, est un des héros de la guerre 
d'Amérique où il s'est particulièrement distingué à Québec. Du 
commandement du maréchal de Broglie, il a passé sous celui de 
Condé, qui connaît sa bravoure et sa ténacité. 

M. le Prince se retranche et prend près de Giessen, à Grum- 

(1) Petit affluent de la FuMa. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

mingen, une position d'attente qui lui est imposée par les cir- 
constances. « M. le Prince héréditaire, écrit-il à Soubise, est 
campé à Homberg et M. de Luckner l'a joint hier, j'en ai la 
certitude. » On reconnaît là le général qui sait s'éclairer et 
n'opère devant l'ennemi qu'en connaissance de cause. C'est 
aussi un chef prudent non moins qu'avisé : « Si je passe l'Ohm 
pour m'approcher d'Asfeld, je fais une marche en prêtant le 
flanc de très près au Prince héréditaire qui est à présent aussi 
fort que moi, et je m'expose à un combat : ce n'est pas là le 
plus grand inconvénient; si vous l'ordonnez, nous le risquerons 
volontiers; mais d'où vivrai-je?... je tire mon pain de Giessen. 
Il sera facile aux ennemis campés à Homberg d'intercepter mes 
convois... » Ah! les ravitaillemens, la pierre d'achoppement de 
tant de manœuvres savantes en campagne, surtout aune époque 
où les services que nous appelons « de l'arrière » étaient encore 
en enfance, d'où, faute de grands magasins préparés et de 
moyens de communication, on ne savait guère que réquisi- 
tionner, vivre sur le pays : mais quand le pays était épuisé?... 

Condé se trouvait en assez mauvaise posture avec sa réserve 
du Bas-Rhin, entre Grumberg et Giessen, menacé par deux 
corps ennemis, et très inférieur en forces. Son corps pouvait 
être écrasé, avant que l'armée des maréchaux, venant de West- 
phalie, mais encore éloignée, ne fût en mesure de lui porter 
secours. Il fallait à tout prix que le prince se rapprochât d'elle 
ou livrât un combat heureux, avant d'avoir sur les bras toutes 
les forces ennemies concentrées. I^e canon seul pouvait le déga- 
ger de cette étreinte. 

Sur un plateau près de Grummingen, se distinguaient encore 
les vestiges des lignes que les Romains avaient construites dans 
l'antiquité contre les Germains. C'est là qu'électrisé par ce 
monument des premiers âges, où le sort des empires se remet- 
tait déjà au dieu des batailles, confiant dans ce rempart dont il 
se couvre et plus encore dans les vaillantes poitrines d'hommes 
dont il se sent armé, le prince français accepte l'engagement 
contre le premier corps ennemi qui se présente, celui du Prince 
héréditaire prussien. 

Le marquis de Lévis a tout fait d'avance pour en ralentir 
la marche par des escarmouches et des charges réunies. 

Derrière cette avant-garde si bien commandée, Condé a toute 
sa réserve dans la main. Elle est fort entraînée et quelques 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 189 

jours de repos lui ont permis de se refaire de la fatigue des 
marches forcées. Ses mouvemens sont un peu gênés par les 
ravins escarpe's de ce pays montagneux, coupé et boisé. L'habi- 
leté du prince sera d'en tirer parti. On le trouve partout dans 
cette journée du 23 août, où se livre le combat de Grummingen, 
en tête, en queue, au centre des colonnes, luttant avec énergie 
contre des forces supérieures et leur tenant tète. Il porte lui- 
même ses ordres au milieu du feu, et prodigue sa vie, comme 
ses moindres officiers, dans une défense acharnée. 

A cette journée, la tactique de Lissa, de Liegnitz et de 
Torgau est impuissante. Le général français semble deviner les 
manœuvres qu'elle lui oppose, les pièges qu'elle lui tend et il 
les déjoue par l'art, la méthode et la vivacité de ses ripostes. Il 
excelle surtout à poster son artillerie. Elle fait un feu si bien 
dirigé qu'elle démonte les pièces du Prince héréditaire et cul- 
bute ses deux bataillons de grenadiers de soutien. « On voyait 
du landwehrt, dit la relation française, les mouvemens qu'il se 
donnait et l'ébranlement de ses troupes. » Le landwehrt, c'était 
le retranchement romain. C'est encore contre les Germains que 
ce rempart servit ce jour-là. Le prince de Condé ne s'en laissa 
pas déloger. 

Le duc de Brunswick, bien qu'il n'eût pu suivre de près 
l'armée française depuis son départ de Cassel, car il s'avançait 
avec la lenteur compassée des Allemands, était en pleine marche 
avec toute son armée, pour s'approcher de son neveu et le 
soutenir par un second échelon. 

Le lendemain du combat de Grummingen, 24 août, à deux 
heures du matin, le Prince héréditaire, n'ayant plus de canons 
disponibles, prit le parti de se retirer en abandonnant plusieurs 
pièces d'artillerie et tous les blessés, sans attendre le secours de 
son oncle. Condé s'empara de ses plus belles pièces, et, prenant 
alors bravement l'offensive, poursuivit l'arrière-garde de l'en- 
nemi par ses troupes légères, appuyées des dragons et de deux 
brigades d'infanterie. La poursuite atteignit ainsi le pont du 
Wetter. « La bonne contenance du prince de Condé en a imposé 
au Prince héréditaire, » écrivait le lendemain au ministre le maré- 
chal de Soubise, avisé par une estafette du résultat de cette pre- 
mière journée et tout fier de signaler la victoire de son gendre (1). 

(1) Du camp de Maberzel, 2i août 1762. Dépôt de la Guerre, vol. 3612, f° 23o. 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le 27, dévaluant les colonnes de l'armée qui continuait à 
s'avancer, Soubisc se porta de sa personne au camp de Condé à 
Marienborn, afin d'y conférer avec lui (1). Ce jour-là, l'avant- 
garde de l'armée des maréchaux, commandée par les comtes de 
Guerchy et de Stainville, passait le Nidder. Deux jours après, 
elle prononça son mouvement, pour se rapprocher de Condé, 
mais sans pouvoir lui permettre encore d'opérer sa jonction ; 
car il avait l'ennemi devant lui. Ferdinand de Brunswick 
renforcé par le général de Luckner, tête de colonne du second 
échelon de l'armée prussienne, le serrait de près. Le prince dut 
se replier sur Friedberg par une marche de nuit pour reprendre 
une position plus en arrière et éviter ainsi à la réserve du Bas- 
Rhin un échec possible avant la jonction désirée. Heureusement, 
il avait fait reconnaitre le pays; il put occuper les hauteurs 
avantageuses de Johannisberg et se relier avec l'avant-garde de 
la principale armée. Il assurait ainsi, par la basse Nidda, sa 
liaison avec les maréchaux. « Sur les hauteurs de Homberg, 
écrivait-il au ministre, j'étais en sûreté, et tout aussi à portée 
d'exécuter les ordres de messieurs les maréchaux qu'à Nauheim. 
Malgré mon peu d'artillerie, j'ai foudroyé l'ennemi au point de 
l'empêcher de se former en bataille et de l'obliger à se retirer... 
Le Prince héréditaire a voulu faire une petite tentative sur ma 
droite, elle n'a pas mieux réussi (2). » 

A la suite de la reconnaissance ordonnée par Condé, la tour 
imposante de Johannisberg devint l'enjeu des deux partis. 
C'était une vigie du passé émergeant sur l'horizon à plusieurs 
lieues à la ronde, avec des vues étendues. L'avant-garde de 
Condé s'y porta sous le commandement du marquis de Lévis, 
tandis que l'armée des maréchaux, passant le Nidder et la Nidda, 
allait se concentrer dans la plaine de Friedberg, prête à donner 
au besoin. La troupe de M. de Lévis comprenait les deux régi- 
mens de grenadiers royaux d'Ally et de Cambis, les régimens 
de dragons de Chapt et de Flamarens, des volontaires du Dau- 
phiné, les régimens d'infanterie de Conflans et de Wurmser, 
plus une réserve de deux cents chevaux, excellentes troupes 
bien encadrées, malgré leur manque d'homogénéité apparent. 

Posté dès le matin du 30, au Johannisberg, Lévis est assailli 

(1) Dépôt de la Guerre, vol. 3612, f° 235. 

(2) Condé à Choiseul, camp de Bornmersheim. Dépôt dé la Guerre, 3612; 232 bis 
et 286. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE. 191 

par le prince Ferdinand et par Luckner, dont les colonnes d'at- 
taque ont pris la tour pour objectif. Il fait bonne contenance 
avec ses troupes légères sur sa forte position défensive. A ce 
moment, Gondé, qui s'est rapproché de son avant-garde, a 
comme une illumination soudaine du champ de bataille. Il lui 
faut écraser les tètes de colonnes ennemies (une dizaine de 
bataillons), avant qu'elles puissent être soutenues par le gros 
des Hanovriens qu'on voit déboucher au loin. 

Pour renforcer M. de Lévis, la brigade d'infanterie de Bois- 
gelin est la première arrivée à la rescousse, aidée des régimens 
de Narbonne, Le Camus, d'Argentré et de la réserve de Stain- 
ville. Gondé lui prescrit de se former en bataille devant le bois. 
Le marquis de Lévis redouble de résistance. La brigade d'Orléans 
a essuyé par trois fois le feu de l'aile gauche ennemie, qui a 
pris une position de flanc, avec de la cavalerie. La troupe fran- 
çaise se venge à la baïonnette et perce jusqu'à la deuxième 
ligne hanovrienne en terrassant la première. Elle prépare ainsi 
le succès des brigades suivantes, Limousin et Anhalt. 

Mais voici île renfort : le régiment de Boisgelin s'avance, 
l'arme au bras, sans tirer, sous le commandement du comte de 
la Guiche, un vieux maréchal de camp à cheveux blancs, qui 
guide sa troupe à pied, l'épée à la main. « Il n'est pas possible, 
dit un témoin, d'aller au combat avec plus d'empressement et 
de [gaité que ces braves gens (1). » Ils reçoivent la décharge 
ennemie sans se disloquer. Condé forme ses grenadiers royaux 
en colonne, leur donne l'ordre de ne charger qu'à la baïonnette, 
et les lance sur l'ennemi en se mettant à leur tête. La crête des 
bois est enlevée. Les Hanovriens, qui escaladent la hauteur, sont 
culbutés du plateau en une demi-heure, chassés du bois, rejetés 
en désordre dans la plaine. Gondé les presse trop vivement pour 
leur donner le temps de se rallier, sous la protection de la cava- 
lerie prussienne postée près de Niedermerle. Le canon atteint 
l'ennemi dans la poursuite et lui fait beaucoup de mal. Sa cava- 
lerie détache le régiment de dragons anglais Elliot,qui s'avance 
au galop comme une trombe [aux abords de Niedermerle, passe 
sur le ventre des hussards de Gonflans, jette sur le bord d'un 
ravin les dragons de Schomberg, mais est arrêté dans son élan 

'*) Mémoires du baron de Tricornot. officier de [la réserve de Gondé, témoin et 
acteur du combat. [Communiqués par la [famille à laquelle j'en exprime mes 
remerciemens. 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

par l'approche des régimens de Choiseul, de Ghapt, de Flama- 
rens et de Nicolaï, chargés à leur tour. Les Anglais plient sous 
le choc, dans la mêlée, et s'enfuient à toute bride. L'infanterie 
ennemie suit ce mouvement et se rallie derrière l'Ulzbach. La 
cavalerie prussienne soutient cette retraite précipitée, puis dis- 
parait par un demi-tour à droite par quatre comme à la ma- 
nœuvre, « dans une discipline superbe, » relate un des acteurs 
de la scène. Tous les escadrons ennemis s'engouffrent dans le 
ravin de l'Ulzbach et, comme ils ne peuvent le passer tous à la 
fois, les troupes de Condé les taillent en pièces entre Oberet Nie- 
dermerle, sous le commandement du marquis de Saint-Cha- 
mans, lieutenant général, du comte d'Houdetot, maréchal de 
camp, et du comte de Saint-Chamans, colonel d'infanterie. 

Près de la moitié du régiment allemand de Muller fut pris 
et tué, son colonel fut blessé et prisonnier. Il traversa le champ 
de bataille, sous la conduite d'un dragon français, et dut passer 
à côté du cadavre de son fils, sabré dans la mêlée (1). La troupe 
du marquis de Conflans prit l'étendard d'un régiment de cava- 
lerie hanovrienne ; l'infanterie allemande mise en déroute 
regagna le ravin du Wetter. 

Cependant le corps principal du duc de Brunswick est 
encore intact. Gondé, avec son artillerie, foudroie ces masses 
impassibles, puis s'élance contre elles au pas de charge et les 
enfonce. Plusieurs de ses batteries placées par lui-même pro- 
duisent un effet décisif. 

Voyant ses troupes d'avant-garde débusquées, le Prince héré- 
ditaire, pied à terre, s'était mis à la tête de ses bataillons pour 
les ramener au combat. Il fut alors renversé par un coup au 
bas ventre, et sa chute hâta la défaite des confédérés, en les 
privant d'un chef habile et vaillant. « Il échappa bien heureu- 
sement à nos dragons, écrit le colonel de Tricornot. Il était dans 
un chariot couvert que ceux-ci dédaignèrent de prendre, parce 
que les chevaux leur parurent mauvais, et qu'ils préféraient 
courir en avant pour faire meilleure capture; ils ne se doutaient 
pas quelle proie ils laissaient. » 

La valeur du général de Luckner sauva seule l'infanterie 
ennemie qui put gagner Nuheim, poursuivie par la cavalerie de 
Lévis et de Stainville, soutenue dans sa retraite par sa propre 

(1) Mémoires de Tricornot, loc. cit. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDE. 193 

cavalerie. Un des nôtres, le vieux comte de la Quiche, emporté 
par son cheval, fut capturé. Luckner fut reconduit à coups de 
canon jusqu'au delà du Wetter. Condé détacha à la poursuite, 
< utre les dragons et les troupes légères, la brigade d'infanterie 
du Limousin et celle de Berry-cavalerie. Elles firent beau- 
coup de prisonniers et s'emparèrent de plusieurs caissons de 
munitions. L'ennemi ayant rompu les gués du Wetter, la 
poursuite dut s'arrêter là. Arrivé au secours de son neveu, le 
duc de Brunswick recueillit les fuyards. La réserve du Bas-Rhin 
campa derrière le ruisseau de l'Ulzbach. 

C'est à l'initiative du prince de Condé, encore isolé et à peine 
soutenu à distance par l'arrivée de l'avant-garde des maréchaux, 
que fut due la victoire de Johannisberg. En dirigeant ses têtes 
de colonnes sur le plateau de la tour, il avait mis dans sa marche 
une célérité et une précision qui n'avaient pas laissé aux Alle- 
mands le temps de faire intervenir leur second échelon. Le 
champ de bataille lui resta. Il était couvert de cadavres : 
1500 morts ou blessés, du côté des Français; les Hanovriens 
et Anglo-Prussiens avaient amené là près de 80000 hommes, 
dont l'avant-garde seule avait été engagée sérieusement ; elle 
avait donné à fond, mais n'avait pu vaincre la résistance de 
M. de Lévis. Elle avait perdu 1 étendard, 10 pièces de canon, 
environ 500 hommes tués, 1 000 à 1 100 prisonniers et beaucoup 
de blessés. Le combat s'était prolongé de neuf heures du matin 
à cinq heures du soir. Les dragons de Schomberg firent un 
butin si considérable qu'on l'estima à 100000 écus. Cela fut vite 
gaspillé. Aux représentations de leurs officiers, les dragons, qui 
faisaient bombance, se contentèrent de répondre : « Si nous 
sommes tués, notre argent serait perdu ; mieux vaut s'en bien 
faire honneur. » Rien n'était assez cherpoureux. Ils payaient aux 
Allemands dans leurs bivouacs six francs une bouteille de vin. 

La réserve du Bas-Rhin campa dans la plaine de Friedberg 
à côté de l'armée des maréchaux. Le i septembre, les dragons de 
Schomberg occupèrent encore le plateau de Johannisberg; le 12, 
ils étaient à Marbourg, capitale de la Haute-Hesse. 

M. de Boisgelin, colonel du régiment de son nom, fut chargé 
par le prince d'aller porter au Roi l'étendard pris sur les enne- 
mis, ainsi que le détail du combat, et partit la nuit même. 
C'est par une lettre fort simple que Condé annonçait sa jolie vic- 
toire à Versailles. « Le Prince héréditaire, écrivait-il, vient d'être 

TOME XII. — 1912. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

battu par le corps que le Roi a bien voulu me confier, con- 
jointement avec celui de M. de Stainville. Les troupes ont fait 
des prodiges, et particulièrement le régiment de Boisgelin, com- 
mandé par MM. de Chantilly et de Jenner. » Gondé, l'adver- 
saire d'hier, devient l'ami du vaincu blessé et veut lui prêter 
secours. Il écrit au duc de Brunswick pour lui témoigner son 
estime et lui offrir les soins de son premier chirurgien. Le 
maréchal de Soubise, dans son rapport daté de Friedberg, rend 
discrètement hommage au succès remporté par son gendre et 
déclare que. « sans la difficulté du passage du Wetter, toute 
l'infanterie hanovrienne était prise. » 

La nouvelle de la victoire de Johannisberg, bien que peu effi- 
cace sur la suite des événemens, fut acclamée à Paris parla Cour 
et la ville. Le nom de Condé était dans toutes les bouches, comme 
après Rocroi. Le 9 septembre, un Te Deum fut chanté à Notre- 
Dame de Paris, à la gloire de nos armées; il y eut le soir illumi- 
nation et feu d'artifice. 

A la fin de novembre, les troupes prirent leurs quartiers 
d'hiver. Les négociations de la Diète de Ratisbonne amenèrent 
la paix de Versailles « par impossibilité de continuer les hosti- 
lités (1). » Condé revint en France, après six ans de guerre, 
trois années presque entièrement passées en campagne. Son 
épée rentrée au fourreau ne devait plus en ressortir que trente 
ans plus tard et dans des conditions bien différentes. 

Louis XV accueillit son retour avec une faveur toute parti- 
culière, l'aida par ses attentions et ses complimens à supporter 
le deuil de son foyer désert. 11 lui fil présent d'une partie des 
canons enlevés à l'ennemi par l'armée du Bas-Rhin. Le prince 
les installa sur le terre-plein de Chantilly autour de la statue du 
Connétable. Ses victoires le rendirent très populaire à la Cour H 
la ville. En le revoyant fier et modeste en même temps, le 
public se disait dans les salons : « Si avant sa vingtième année 
l'élève de Gassion avait écrasé à Rocroi les tertios vejos 
redoutés de toute l'Europe, Condé, avant ses vingt-cinq ans, 
en avait fait presque autant, avec les vieilles bandes du grand 
Frédéric. » 

Quand le vainqueur de Johannisberg alla visiter les blessés 
de Hanovre aux Invalides, ces vieux serviteurs du Roi et de la 

(1) M. Frédéric Masson, Introduction aux Mémoires de Remis, cli. i. 



LE DERNIER PRINCE DE CONDÉ. 195 

Patrie baisèrent ses mains au passage. A la Cour, on organisa de 
grandes réceptions en son honneur. 

A la première représentation d'une petite comédie de Rochon 
de Chabannes, intitulée : Heureusement, un personnage de la 
pièce, jeune militaire soupant avec une jolie femme, lui disait : 
« Je bois à Cypris » et la dame répondait : « Moi, je bois à 
Mars. » En prononçant ce mot, M lle lias, l'actrice qui jouait le 
rôle de M m0 de Lisban, jeta les yeux sur la loge du prince présent 
à la représentation et lui tendit son verre, avec un geste et un 
sourire significatifs, aux applaudissemens de la salle. 

Le retour du prince à Chantilly, auprès de ses deux orphelins 
et de la tombe de la princesse, dut être poignant pour son cœur. 
L'amour s'en était retiré momentanément, comme la main invi- 
sible du bonheur. Il devait revoir longtemps encore par la 
pensée la mère de ses enfans; elle avait eu sur ses lèvres jus- 
qu'à la dernière heure le nom de l'époux absent pour le service 
tlu Roi. Voulant plaire à la population qui l'acclamait, il secoua 
son chagrin et donna une fête où l'abbé Prévost, en résidence 
dans les environs et déjà célèbre par son roman de Manon 
Lescaut, tint un rôle dans une comédie de J.-R. Quin (1). 

Après la paix de Versailles, Ferdinand de Brunswick, rétabli 
de sa blessure, fit un voyage en France et ne parut nullement 
garder rancune aux Français de la balle qui l'avait cloué sur 
son lit à Johannisberg. Sa première visite fut pour son géné- 
reux vainqueur. Il fut reçu à Chantilly selon les hautes traditions 
du lieu. La vue des canons allemands aurait pu offusquer le visi- 
teur. Condé eut la délicate attention de les faire disparaître avant 
l'arrivée attendue. Ferdinand de Brunswick, l'ayant appris par 
hasard, dit à son hôte : « Ah! prince, vous m'avez vaincu deux 
fois : à la guerre par vos armes, dans la paix par votre mo- 
destie ! » 

Général de Piépape. 

(1) 26 septembre 1762. Citation de M. Maçon, Chantilly et le. Musée de Condé. 



LES POESIES DE M. NUS MAURIAC 



Je suis en retard avec un jeune poêle ire> distingué, qui me 
semble avoir l'étoffe d'un grand poète, qui très probablement 
avortera; car il me semble profondément atteint de cette lassi- 
tude avant la vie et de cette « fatigue de n'avoir rien fait, » 
comme dit le bon peuple, gage presque certain de langueur 
incurable; mais qui aussi peut se ressaisir, se rendre maître 
des qualités incomparables que le destin a mises en lui et nous 
donner un poète tout à fait dans le goût de Lamartine. 

Car les deux muses de Lamartine jeune furent la Religion 
et sa propre enfance et les deux inspirations de M. François 
.Mauriac sont la nostalgie de l'enfance et le sentiment religieux. 
Ajoutez-y, çà et là, très rarement, un peu de passion amou- 
reuse, très triste et très amère, à la manière de Volupté de 
Sainte-Beuve, et vous avez, ou je me trompe fort, toute l'àme de 
M. François Mauriac. 

Elle est très belle, très délicate, très pure, un peu féminine ; 
elle est délicieusement adolescente . Le duvet de la pèche est là 
tout entier, sans que rien l'ait flétri, ni même touché. C'est un 
cas extrêmement rare et charmant tout à fait. 

Ce qui domine, c'est encore ce regret de l'enfance envolée 
qui, chez Lamartine, chez Hégésippe Moreau, chez M. Fernand 
(iregh, ont si vivement ému les lecteurs de trois générations 
différentes. Les jeunes gens se divisent très nettement en deux 
classes, ceux qui s'évadent de l'enfance avec enivrement, ce que, 

^1) Les Mains jointes. — Adieu à l'adolescence. 



LES POÉSIES I>E M. FRANÇOIS MAURIAC. 1!)" 

du reste, il ne faut pas leur reprocher tout de go, ni trop dure- 
ment, car ils peuvent être ceux quibus non risere parentes, ou 
ils peuvent être des êtres d'action impatiens d'agir, etc. ; — et 
ceux qui sentent très nettement à dix-huit ans ce que l'on ne 
sent d'ordinaire qu'entre soixante-dix et quatre-vingts, à savoir 
que l'enfance est la seule chose qui puisse permettre de pardon- 
ner à la vie. Ces derniers sont des âmes profondes, qui, s'ils 
sont doués du bien dire, sont poètes, au moins pour un temps, 
dans la plus exquise acception du mot. 

Or M. Mauriac est doué du bien dire, et je dis doué, car aucun 
poète n'est autant que lui exempt de toute imitation, de tout 
souvenir de lecture, peut-être [même ou à peu près de toute 
lecture. « Soyez vous-même et n'ayez pas de mémoire, » disait 
.Massenet à ses disciples, M. Mauriac n'a pas de mémoire ou ne 
veut pas en avoir. II n'a que celle de lui-même. Mais comme il 
l'a bien ! 

Do la douceur du passé! 
Un enfant triste se lève; 
11 a les yeux pleins de rêve 
Des vieux pastels effacés. 

Son regard qui se souvient 
Sourit d'un -triste sourire 
Et toute la nuit l'attire 
Vers moi qui le connais bien. 

Ce crépuscule ressemble 
Aux soirs anciens qu'il aimait. 
Le même souflle embaumait, 
Nos rêves chantaient ensemble. 

Le vent de ce soir, le vent 

Frôla jadis les mains lasses 

Des petits garçons rêvant 

Dans le sommeil lourd des classes. 

Et notre enfance fluette 
'Pleure dans la vieille cour 
' Où sa tendresse inquiète 

Fut comme une aube d'amour. 

Et c'est ce retour vers les années bleues qui lui inspire les 
Vacances de Pâques, les Grandes vacances, réminiscences de 
tout ce qui, autrefois, fut frais, vif et plein, et qui maintenant, 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

à n'être goMé qu'en souvenir, paraît, quoi qu'on fasse, un peu 
terne et un peu vide. C'est ce retour invincible qui fait qu'il 
s'arrête devant le cortège de petits enfans des écoles, orphelins 
sans doute ou moralement abandonnés. 

. . . Ces tout petits 

Qui rentrent dans l'ombre où personne 
Ne devine en leurs corps chétifs 
Une âme immense qui frissonne. 

Ils ont un très mince visage, 
Pâle, avec des taches de son. 
On ne sait pas quel est leur âge ■ 
Nul ne connaît leur petit nom. 

C'est ce retour encore qui, a propos de la mort d'un ami 
d'enfance, fait monter, de son cœur à ses lèvres, ces vers tout 
gonflés de souvenirs, ces vers vivons, comme j'en connais peu 
et qui [se mettent si vite à l'unisson de votre àme qu'il vous 
semble que c'est vous qui les avez faits. Cette impression, que 
donne souvent Lamartine, est à considérer comme le vrai crité* 
rium des vers qui sont le chant spontané de l'àme elle-mêmey 

Soirs d'été. Nous étions assis sur la terrasse, 
L'âme pacifiée, inoccupée et lasse. 
Nous parlions vaguement de l'âme et de la vie 
Devant la plaine d'ombre et de ciel confondus 
En regardant au loin des lueurs d'incendie 
Du côté de la lande et des pays perdus. 
Parfois dans le silence on entendait l'orage. 

Et la pluie arrivait, de loin et tiède, sur 

Le jardin secoué par un vent de tempête. 

Et nous fuyions avec nos vestes sur la tête. 

Dans la chambre du pavillon, jeté lisais 

Des vers que tu jugeais merveilleux, pour me plaire# 

Puis les parfums llottaient des massifs arrosés. 



Une odeur de mouillé venait des terres molles. 
Et ton bras doucement pesait sur mon épaule. 



La solitude de l'àme s'exprime admirablement dans une 
courte pièce de M. Mauriac où, avec un grand plaisir, j'ai trouvé 
un renversement, ou plutôt une reprise, un ressaisissement de 
lia pensée, qui est bien curieux et bien sympathique. D'ordi- 



LES POÉSIES DE M. FRANÇOIS MAURIAC. [99 

naire, les éplorés se contentent de dire : « Mon àmi' est soûle; 
mon àme est triste; mon àme est repliée; elle est bien mal- 
heureuse. » Ils s'arrêtent là. M. Mauriac se reprend et sait se 
dire : « Et celle des autres! » et tout l'égotisme romantique 
disparait aussitôt. C'est infiniment touchant et c'est très sain? 

L'âme pleure d'être inconnue. Elle s'étonne 
Qu'on passe indifférent à ses yeux de langueur. 
Elle ne songe pas qu'il est d'autres automnes 
Tristes comme le sien, au fond de tous les cœurs. 

Elle voit seulement^les larmes qu'elle pleure 
Et pense qu'il n'est pas au monde d'autre nuit 
Que celle appesantie au toit de sa demeure] 
Et que les autres ont le bonheur qui la fuit. 

Lasse île s'émouvoir à la douceur des voix 
Du passé qu'elle aimait jadis à reconnaître, 
L'âme regarde un peu ses larmes d'autrefois. 
Sans plus se rappeler ce qui les a fait naître. 

Elle n'éveille plus le bon désir de vivre, 
Ni même de trouver un soir les yeux élus ; 
Détachée à jamais, elle ne cherche plus 
Celle qu'il faut aimer ni celui qu'il faut suivre. 

L'amour, la femme, comme je l'ai dit, passent très rarement 
à travers ses vers. On les y trouve cependant, très [discrètement 
évoqués, sous forme, ou d'amour d'hier qui a déçu et laissé un 
goût de cendre, ou, — vous vous y attendiez, — sous forme d'un 
amour ancien, d'un amour d'enfance qu'on sent qui doit de- 
meurer ce qu'à jamais on a goûté de meilleur. Amour d'hier : 

Je veille seul dans la demeure ensommeillée. 
Je veille seul avec mon cœur triste à mourir ; 
La lampe assiste humble et fidèle à la veillée, 
Comme un ami devant lequel on peut souffrir. 



Mes lèvres ont goûté l'amertume des joies. 

J'ai connu la détresse où la gaîté se noie, 

Le désir et la peur de me mettre à genoux, 

Et les larmes, au creux des plus ardentes joies, 

Du pauvre amour trompé que nous portons en nous. 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

Mais ce soir, évoquant la laideur de ma vie, 
Et la femme chantante et toujours poursuivi» 1 , 
Tant de nuits sans sommeil et leurs mauvais vouloirs, 
Il ne me reste plus que la peine ; et l'envie 
D'oublier tout ; et la langueur des troubles soirs, 
Et la femme chantante et toujours poursuivie. 

Amour d'enfance, et l'on verra combien celui-ci est plus fort, 
plus pénétrant et plus tenace. Celui-ci, il a poussé ses racines. Le 
cœur de M. Mauriac est un cœur qui vit dans le souvenir, 
comme les sirènes vivent dans la mer. 

Je reviens, — pour me souvenir, — m'agenouiller 

Devant le tableau, vieux où souffre ton sourire, 

Où tes yeux d'enfant triste ont des lointains rouilles. 

Il n'est pas, ce portrait dont la langueur m'attire, 
Il n'est pas sur les murs de la chambre, où je dors; 
Mais dans mon cœur où ton image pleure encor. 

Petite âme de songe et pour toujours enfuie, 
Tendresse qui m'enchante et met du rêve en moi, 
Malgré la route morne et sous le ciel de suie ; 

Toi qui n'existes plus ou qui n'es plus la même, 
Près de qui je fus silencieux dans l'émoi 
Des rêves partagés, l'hiver, à l'heure blême. 



Ce qu'a toujours aimé depuis que tu n'es plus 
Ma peine, c'est les yeux en larmes reconnus 
D'une figure triste et qu'apeuré la vie. 

Mais dans la rue, où vont d'obscures destinées, 
Quand le ciel est si bas qu'il touche aux cheminées, 
Elle n'a pas croisé d'ami qui la connaisse. 

Lasse de rêver seule en le jardin perdu 
Où la détresse gît de ma vingtième année 
Cependant que s'étiole à jamais ma jeunesse, 

Elle n'espère plus ton retour attendu, 
Et songe que ta vie a traversé sa vie, 
Petite âme de rêve et pour toujours enfuie. 

Il y a une pièce qui n'est pas loin pour moi d'être un <hH- 
d'œuvre, sauf quelques obscurités et quelques tours un peu 



LES POÉSIES DE M. FRANÇOIS MAURIAC. 201 

pénibles, où M. Mauriac, — tel du moins qu'il est aujourd'hui, 
— se résume tout entier, qui, en même temps que : Appel à la 
■pilié, pourrait être intitulé Confession, et même confession géné- 
rale; et qui vous donnera l'idée complète et de l'état d'àme de 
l'auteur et aussi de la perfection de forme où jusqu'à présent il 
peut atteindre. Je la donne presque tout entière; je vous prie 
de la lire très attentivement; M. Mauriac l'a intitulée le Vaincu. 

Quand vous voyez passer dans l'air mouillé du soir, 
L'ami comme jadis, l'ami d'autres années, 
Qui se berce de vers au tombant des journées 
Et qui n'a plus en lui le mirage et l'espoir; 



Songez à ce fardeau de faiblesse que porte 
Sa petite àme vaine, où chantonne toujours 
Le refrain puéril et las des vieux amours, 
Son àme où traîne le parfum des choses mortes. 



Lors, laissant loin de vous la facile ironie, 
La vaine cruauté du sourire voulu, 
Vous la retrouverez, cette âme et son génie 
Comme un vieux livre aimé jadis et souvent lu. 

Et dans son jardin clos voyant des feuilles mortes 
Effacer devant vous la trace des allées 
Et la rouille rongeant le fer des vieilles portes 
Et le lierre voilant les urnes écaillées; 

Vous songerez : cette âme a devancé son heure; 
Elle connut trop tôt les brumes de l'automne. 
A l'âge où dans le cœur un vol d'espoir frissonne, 
Elle est déçue, elle est isolée, elle pleure. 



Alors, ayant jeté les yeux sur votre frère, 
Qui n'a plus comme vous la clarté d'un espoir, 
Pour que votre pitié lui soit douce et légère,; 
Vous lui direz ces mots que l'on trouve le soir. 

Vous avez pu juger du style de M. Mauriac, qui manque de 
force ; mais qui a de la souplesse et de la grâce et de l'aisance 
de tour. Sa langue est très bonne, et je ne trouve à relever dans 
son volume que je défaille, que je ne crois pas qui soit français, 
le verbe défailler m'étant inconnu. C'est sur le rythme que 



202 REVUE DES DEUX MONDES^ 

M. Mauriac devra faire porter toute son attention et toute sa 
vigilance. 

Il n'a pas l'oreille assez sensible. Il a une horreur pour la 
diérèse, qui est fâcheuse. Il ne s'imagine pas combien pieu./ 
compté pour une syllabe est horrible et combien silencieux 
compté pour trois syllabes est au moins désobligeant, et com- 
bien médiocrité compté quatre syllabes est bizarre. Autre affaire 
Dans la même pièce il entremêle les vers de dix syllabes coupés 
4-6 et coupés 5-5 et coupés 3-7. Il faut absolument choisir; 
sinon, on aboutit à quelque chose comme [une prose où par 
hasard sont tombés des vers, et cela est parfaitement boiteux : 

Jour blême et cru | par la fenêtre ouverte, 
Bourdonnement } des mouches au plafond, 
Dimanche triste | et campagne déserte 
Etjeux d'enfans | dans le jardin profond 

Rien ne remue | aux mornes horizons. 
Chant d'un coq | dans une ferme isolée 
Bruit du vent | sur les feuilles de l'allée, 
Silence lourd | étreignant la maison. 

Regrets toujours là | comme une habitude 
Ma peine inconnue | et qu'on n'aime pas, 
Ma médiocrité | dans la solitude... 

Ce dernier a onze syllabes... 

Et la pauvre laideur ] de mon front las 

Celui-ci est coupé 6-4... 

La maison de campagne | obscure sent 
Les coings alignés | au fond des crédences. 
Dehors, c'est le silence assoupissant 
Et dans l'éblouissement des vacances. 

Ici il n'y a plus de rythme du tout, plus de trace. Oui, il 
faut que M. Mauriac se donne le sens rythmique. 

Ce défaut est léger. J'en ai dit assez pour que tout le monde 
pense, je crois, que M. Mauriac est une grandie espérances 

Ces lignes étaient écrites quand j'ai reçu le second livre de 
vers de M. Mauriac. Il est intitulé: L'Adieu à l'adolescence. Il 
n'est pas indigne du premier, il ne lui est pas supérieur. Les 



LES POÉSIES DE M. FRANÇOIS MAURIAC. 203 

thèmes sont les mêmes, dont je ne me plains pas : nostalgie dès 
l'enfance, amour de l'ami perdu, amour de Dieu, de plus ren- 
contre de la femme aimée qui sera la compagne de la vie. C'est 
l'amour de l'ami perdu qui a le mieux inspiré le poète. 



t 

Malgré tout, sois béni, pauvre mort, âme douce, 
Eufant rêveur, qui venais voir tomber le jour 
Dans ma chambre — à la fin des après-midi lourds ; 
Tu m'attires encor lorsque tout me repousse. 

Nul ne savait ce qui pleurait dans ton sourire. 
Ah ! ton dernier regard aux horizons quittés. 

pauvre mort, ô pauvre mort, le soir descend 
Comme ceux d'autrefois où s'éveillaient nos rêves. 
Et n'est-ce pas encor ton cœur adolescent 
Oui près de moi vers l'infini pleure et s'élève ? 

mon enfant, tu m'es plus qu'autrefois fidèle ; 
Tu me suis pas à pas ; je me sens mieux aimé 
Car depuis l'aube morne où tes yeux sont fermés 
La présence est en moi de ton àme immortelle. 

L'amour de Dieu, combattu parles passions humaines, agité 
et inquiet, plein d'ardeurs troublées et d'imploration de la 
Grâce, est aussi très sincère ici, très vrai, très simple et d'une 
inspiration véritablement chrétienne : 

L'enfant revient, tremblant de foi, vers le mystère 
De ce joug dont vous avez dit qu'il était doux, 
Mais un souffle, un regard peut l'éloigner de vous. 

Son âme faible est accueillante aux mauvais rêves, 
Je voudrais, ô Seigneur, que le jour qui s'achève 
Ne jette pas pleurant dans les bras défendus 

Cet enfant retrouvé, mais si souvent perdu. 

L'auteur n'a pas appris sa prosodie depuis son premier 
volume. Plus que jamais, il compte les syllabes de la façon la 
plus arbitraire et la plus capricieuse. Plus que jamais, il a l'hor- 
reur de la diérèse et il dira sans hésiter : 

Les Camaïeux, l'odeur des violettes, de Parme, 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

sans se demander si cela ne fait pas treize syllabes. Tout aussi 
délibérément il écrira : 

Tes ruina ont gardé dans le doux paysage, 

sans s'inquiéter si ruines n'est pas de trois syllabes. Inversement, 
et c'est cela qui est curieux, et que je n'avais pas observé dans 
son premier recueil, il fait bien de <k'i\x syllabes, ce qui est inli- 
niment étrange : 

Pour que Celui qui fait leur bien ici-bas... 

el fièvre de trois syllabes, ce qui ne l'est pas moins : 
Je n'aime plus qu'à me'pencher sur vos lièvres. 

Lisez ces deux derniers vers tout liant, vous verrez la singu- 
lière impression qu'ils feront sur votre oreille. 

N'importe ; la profonde et originale sensibilité de ce jeune 
homme nous promet un poète de rare essence; et il suffît d'un 
peu de maturité et de quelque effort, et par là j'entends de 
quelque horreur de la négligence, pour que cette belle promesse 
soit tenue. 

Emile Fa ci et. 



REVUE DRAMATIQUE 



Comédie-Française. Bagatelle, comédie en trois actes de M. Paul Hervieu. 
— Gymnase. Reprise du Détour, comédie en trois actes de M. H. Berns- 
tein. — Spectacles de rentrée. 

Voilà trois ans que nous n'avions eu aucune œuvre nouvelle de 
M. Paul Hervieu. Nous le regrettions. Sa manière vigoureuse et sobre 
tranche tout à la fois sur la frivolité des productions ordinaires du 
théâtre actuel et sur la brutalité de quelques autres. Bagatelle était, 
paraît-il, prête à passer depuis un an déjà; ce n'est pas une vaine for- 
mule de dire qu'elle était très attendue : elle a tenu tout ce que nous 
en attendions. Une fois de plus, nous avons admiré cet art si sûr, si 
maître de soi, où on devine des dessous d'observation si solidement 
établis, et qui donne si bien à réfléchir. J'ai noté naguère dans le théâtre 
de M. Hervieu une variété dont on n'a pas coutume de tenir assez 
de compte : le fait est que cette dernière pièce est fort différente de 
toutes celles que l'auteur nous avait données jusqu'ici. Tout au plus 
rappellerait-elle V Enigme, mais dans une forme moins tendue, moins 
angoissante et moins sombre. M. Hervieu avait commencé par mettre 
à la scène, dans des pièces qui n'étaient que de la logique dialoguée, 
quelques-uns des problèmes qui se posent à la société moderne, 
étudiée dans sa cellule initiale, la famille, et qu'il résolvait en faveur 
de l'individu. Puis, dans son admirable Course du flambeau, il se 
plaçait, en dehors de toute théorie, devant une des lois implacables 
de l'humaine condition. Dans les œuvres qui suivirent, il se plut à 
dégager la somme de drame qu'enferment des destinées en apparence 
paisibles et unies, réalisant ainsi un type nouveau, celui de la tragédie 
en prose. C'est une comédie qu'il nous donne cette fois, et si, en plus 
d'un endroit, elle côtoie le drame, l'auteur a voulu néanmoins qu'elle 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous laissât une impression d'apaisement. L'observateur ne s'y défend 
certes pas de peindre la société de son temps telle qu'il la Aoit, c'est- 
à-dire sans indulgence; mais aussi il a su imaginer et faire vivre uni; 
figure si éclatante de noblesse morale et de pureté que l'œuvre, au 
céittre de laquelle elle est placée, en est tout éclairée. 

''Nous sommes à la campagne dans une riche et hospitalière demeure 
où \a, vient, babille, s'habille et se déshabille un peuple d'invités et 
d'invitées que renouvellent d'mcessans « arrivages. » La maîtresse de 
maison, M me Orlonia, est un type de vieille dame dont je me suis 
laissé dire qu'il a existé et qu'il existe, dans le monde où l'on reçoit, 
plus d'un modèle. A-t-elle jadis été galante ? Il se pourrait que non. 
A-t-elle joué un rôle dans la comédie de l'amour? En tout cas, c'est 
sa manie présente de s'en donner le spectacle. Elle a besoin de vivre 
dans une atmosphère spéciale qu'elle a, sans beaucoup de peine, créée 
autour d'elle. Sa maison est une maison où l'on aime. Elle donne à 
aimer, comme d'autres donnent à jouer. On saisit tout de suite ce que 
la conception d'un tel personnage a de hardi, et il a fallu toute la 
délicatesse de pinceau et toute l'ironie du peintre pour le faire passer. 
L'excuse de M" ,e Orlonia, si c'en est une, est qu'elle tient sans doute 
l'amour pour l'unique divertissement de la vie, mais qu'aussi n'y voit- 
elle qu'un divertissement sans conséquence et sans lendemain. A l'oc- 
casion, elle ne demande pas mieux que d'abriter sous son toit des 
bonheurs conjugaux; mais l'occasion est rare et on ne remplit pas 
une maison avec ces bonheurs-là. Pour ces autres amours dont est 
fait l'ordinaire de la vie, M me Orlonia est d'une complaisance inépui- 
sable. A la seule pensée que deux êtres se sont rencontrés et accordés, 
elle s'attendrit, son regard et sa voix se mouillent de larmes. Elle 
ménage des entrevues, elle arrange des romans, elle fait des mariages, 
à bail plus <ai moins court et toujours résiliable. Dans son parc qui 
aurait pu être peint par Watteau, dans son château qui aurait pu être 
décoré par Boucher, court une perpétuelle farandole de couples 
voluptueux. Entre ses doigts agiles s'ourdissent les fils, bientôt dé- 
noués et aussitôt renoués, d'une sorte d'intrigue sans fin. Sa réputa- 
tion est si bien établie que sa maison dont le nom est : Bagatelle, a 
été surnommée : la Bagatelle. 

Quelques scènes rapides servent d'abord à dessiner le milieu tel que 
je viens de le décrire. Il y a notamment, entre la très peu farouche 
Raymonde et le vieux Vureuil, un bout de conversation qui est des 
plus significatifs. Vureuil offre le plus galamment du inonde à la jeune 
femme. — qui accepte et remercie, — de lui payer ses notes arriérées 



REVUE DRAMATIQUE. 207 

de couturière, de modiste et autres fournisseurs. Il est, celui-là, l'hôte 
de prédilection de M me Orlonia, le mondain suivant sa philosophie, le 
pratiquant de sa dévotion à l'amour. Il aurait dû vivre au xvm e siècle. 
<* Ah! l'époque délicieuse! Un rapide accord et un souriant adieu! De 
fugitives faveurs ! Une reconnaissance éternellement légère ! » A des 
degrés divers, avec la différence des âges et des situations, tous les 
amis de M me Orlonia appartiennent à la même confession. Pour eux 
tous, l'amour n'est que l'échange de deux fantaisies. C'est ici un coin 
du xvm e siècle aimable, facile, frivole, élégamment corrompu et 
libertin. 

Dans cette société légère et amorale transportez un être de droi- 
ture et de loyauté, de sentimens graves, de profonde vie intérieure, 
quel contraste, quel bouleversement inattendu! Le jeu est tout d'un 
-coup et violemment troublé. La fête, la petite fête, tourne au drame. 
Et voilà justement l'effet que va produire, dans le divertissement 
galant réglé par M me Orlonia, l'arrivée de Florence de Raon. 

Cette jeune femme, mariée depuis douze ans, a trouvé dans le 
mariage un bonheur sans mélange. Elle aime uniquement son mari, 
Gilbert, en qui elle ne doute pas d'avoir le modèle des maris. Aussi 
ne saurait-on dire si elle est plus stupéfaite ou plus révoltée par le 
langage de M me Orlonia, chez qui elle vient pour la première fois en 
séjour, et qui tout de suite lui fait les honneurs de sa maison et de ses 
théories. Il lui semble qu'elle est soudainement jetée daiib un pays 
étranger dont l'air malsain l'indispose et dont les coutumes lui font 
horreur. 

Une autre conversation va l'achever de peindre. C'est ici la scène 
capitale du premier acte, celle qui est destinée à orienter le spectateur 
et pose le problème moral que le dramaturge a voulu traiter par les 
moyens du théâtre. Gilbert a un ami, Jincour, qui est le Pylade de 
cet Oreste. Leur amitié rappelle les exemples fameux de l'histoire et 
de la légende. Il n'est pas de preuves que Jincour n'ait données de 
cette amitié prête à tous les héroïsmes. Il paraît qu'il a fait décorer 
Gilbert à sa place, ce qui évidemment est très beau. Il serait capable 
de faire encore plus. Enfin ce n'est pas un ami, c'est l'ami. Or cet ami 
du mari brûle de devenir l'amant de la femme. Il prendrait sa femme 
à son ami, sans cesser pour cela d'être le plus sincère et le plus vrai 
des amis. Cela paraît fou et odieux à la jeune femme : « Florence. — 
Votre état d'esprit me suffoque !... Je reconnais qu'il vous est commun 
avec beaucoup d'hommes qui, sur le reste, sontégalement des types de 
loyauté scrupuleuse, d'élégance morale. Vous et vos pareils, vous ne 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

manqueriez pas, pour tout l'or du monde, au précepte de ne mentir 
aucunement. Vous jugez le mensonge comme un acte crapuleux, excepté 
si c'est envers un mari ! Avec celui-là, vous acceptez de mettre dans 
vos relations journalières n'importe quelle hypocrisie, des simagrées 
de filou, des ruses de laquais... Jincour. — Autant déblatérer contre la 
guerre : les meilleures gens du monde en temps de paix, sont prêts à 
tout commettre, par le fer et par le feu, dès la déclaration des hos- 
tilités. Les choses de l'amour sont pareillement restées en dehors de 
la civilisation. » Si d'ailleurs Florence et l'ami de son mari se com- 
prennent si mal, c'est qu'ils se font tous deux de l'amour une concep- 
tion si différente! « Jincour. — Des propos trop légers méritent que 
vous ne les preniez que légèrement. Les miens ont roulé sur un sujet 
qui est par définition l'échange des fantaisies. Et j'en devise dans une 
résidence dont nous rappelions tout à l'heure la dénomination de 
frivolité. Florence. — On ne badine pas avec la bagatelle. » Dans 
ces deux façons de considérer l'amour tient toute la pièce. Et le des- 
sein de l'auteur apparaîtra clairement, quand nous aurons appris que 
Florence aune amie, Micheline, en qui elle a mis toute sa confiance, 
et que cette amie, après s'être débattue contre la poursuite de Gilbert 
de Raon, le mari de Florence, avoue à celui-ci qu'elle partage la pas- 
sion dont il l'obsède. C'est le malheur des natures foncièrement hon- 
nêtes, qu'elles ne soupçonnent pas chez autrui le mal dont elles 
sont elles-mêmes incapables, et partant qu'elles ne savent pas se 
mettre en garde contre lui. Florence va en faire, à ses dépens, la 
douloureuse expérience. Comme on le voit, l'aventure qui nous est 
contée dépasse la portée d'une anecdote particulière ; elle sera en 
quelque sorte l'illustration d'un perpétuel conflit : celui de la morale 
mondaine et de l'autre, de celle qui est, sans épithète, la morale. 

Au second acte, et devant que s'engage la partie décisive, l'au- 
teur a cru devoir placer quelques scènes qui ne font pas avancer 
l'action, mais qui renforcent l'étude de mœurs. Il insiste sur les éton- 
nemens et l'indignation de Florence qui se croirait transportée chez 
les sauvages, si ce n'était elle plutôt qui a des ébahissemens de 
Hurunne ahurie par un spectacle d'extrême civilisation : « Florence. 
— Avant d'avoir débarqué ici, j'étais sans la moindre notion que 
l'existence fût envisagée avec tant de dévergondage par des gens qui 
ont l'air comme il faut. Gilbert. — Vous croyez-vous transplantée 
dans une île encore non découverte? Certes, il y a, par ailleurs, beau- 
coup de salons où l'on est austère, collet-monté, vétilleux; les mœurs 
y ont un tout autre caractère que celui dont vous êtes si étonnée. Mai- 



REVUE DRAMATIQUE. "2(M> 

quoi? Vous n'exigez pas qu'Edimbourg, Venise, Arkangel, Monte- 
Carlo se ressemblent, pour reconnaître que c'est toujours l'Europe. 
Considérez de même que, chez M me Orlonia, vous êtes toujours dans 
une certaine région de la mondanité, sur un point quelconque de la 
partie du monde à laquelle, vous et moi, nous appartenons. Florence. 

D'après la manière que les hommes y ont de témoigner leurs 
intentions sur la personne des femmes, j'aurais plutôt supposé que 
tant de netteté, tant 'de promptitude n'étaient en usage qu'au delà des 
frontières mondaines, dans les skaiings, Moulin-Rouge et Folies- 
Bergère... » On reconnaît là une des idées chères à M. Paul Hervieu, 
qui, dès le temps de Peints par eux-mêmes, se plaisait à découvrir, 
sous le vernis de l'élégance dernier cri, l'instinct brutal et féroce de 
l'humanité primitive. 

Cette initiation aux laideurs de la vie rend Florence d'autant plus 
fière d'avoir un mari qu'elle croit si différent des autres hommes. Sur 
un point seulement, elle refuse, et pour cause, de s'accorder avec lui : 
c'est cette confiance absolue et aveugle qu'il a en l'amitié de Jincour. 
« Ne touchez jamais, prononce ce tendre ami, au sentiment que j'ai 
pour lui, si vous ne voulez me faire beaucoup de peine. » Phrase dont 
Florence aura bientôt à se souvenir et qu'elle ramassera comme une 
arme que Gilbert lui a bvrée contre lui-même. 

Peu à peu l'action se resserre et nous mène aux deux maîtresses 
scènes qui vont désormais nous jeter en plein drame. L'une, entre 
Micheline et Gilbert, emprunte tout son pathétique à ce fait que nous 
savons Florence tout près de là, dans une pièce voisine dont la porte 
est restée ouverte et d'où elle peut tout entendre. Ainsi nous vivons 
ces minutes avec elle, et, pour ainsi dire, nous éprouvons en nous 
l'horreur qu'elle-même ressent de ce dialogue dont chaque réplique est 
un coup pourun cœur aimant, un désastre pour une tendresse enthou- 
siaste et loyale. Ce qu'aperçoit, dans ce brusque déchirement, cette 
suppliciée de l'amour conjugal, c'est que le bonheur, où sa naïveté 
s'était si longtemps reposée, n'était qu'illusion et que mensonge. Gil- 
bert, ce meilleur des maris, l'a, jadis, trompée cyniquement avec sa 
meilleure amie. Les rencontres avaient lieu dans un petit appartement 
prêté par Jincour. Telle a été l'autre face de sa vie conjugale : cette 
abjection! Maintenant Gilbert s'apprête, la conscience pareillement 
tranquille, à renouveler la trahison, et, cette fois encore, avec la meil- 
leure amie de sa femme. Micheline et lui règlent posément tous les 
détails de leur entente. Micheline aurait préféré attendre : la garçon- 
nière parisienne lui semble offrir plus de sécurité, donc plus d'agré- 

TOME XII. — 1912. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment. Mais elle convient qu'en ces sortes d'affaires, il est des occasions 
qu'on n'a pas le droit de laisser échapper; or le commun séjour dans 
cette maison machinée à souhait pour les passades est une de ces occa- 
sions. Et elle donne rendez-vous à Gilbert pour cette nuit même, 
minuit et demi, dans sa chambre : c'est la pièce au-dessus du salon, 
la seule porte sur le palier du premier étage, une veilleuse en cristal 
rouge devant la porte. Il n'y a pas moyen de se tromper... 

Meurtrie, torturée, affolée par ce qu'elle a entendu, Florence, qui 
revient en scène, trouve sur son passage l'empressé Jincour : elle ne 
songe guère à lui cacher le désarroi où l'a jetée l'affreuse révélation. 
Comment accueille-t-il cette confidence ? Mais comment voulez-vous 
qu'il l'accueille? C'est un dogme à l'usage des roués que, dans toute 
campagne amoureuse, l'essentiel est le choix du moment. Savoir 
attendre, c'est le grand art. Il n'est vertu si farouche dont on ne 
puisse, à une certaine minute, dans de certaines circonstances, sous 
telles influences physiques ou morales, avoir raison. Le séducteur est 
celui qui d'instinct arrive à cette minute. Florence planait dans son 
rêve; elle est désabusée : qu'elle prenne enfin la vie pour ce qu'elle 
est! Elle a été trompée : une femme a toujours une vengeance prête. 
En toute simplicité, Jincour s'offre pour être le consolateur et le ven- 
geur... La scène est terriblement scabreuse; ou plutôt, elle le serait, 
si nous pouvions un seul instant douter de Florence. Mais ce qui 
déjoue la rouerie des libertins, c'est qu'ils ne croient pas à l'honnêteté 
de l'honnête femme, et qu'elle est pourtant un fait, le plus irrécusable 
et le plus irréductible des faits. Une femme telle que Florence peut 
souffrir et peut mourir : elle ne peut pas souiller l'image de pureté 
qui est en elle. Quand donc elle donne rendez-vous à Jincour pour 
cette nuit, nous comprenons bien que ce rendez-vous est un piège : 
nous l'avions deviné avant même d'avoir entendu que la chambre où 
Jincour doit la rejoindre, à une heure, est la chambre au-dessus du 
salon, la seule porte sur le palier du premier étage, une veilleuse 
de cristal rouge devant la porte... 

Le troisième acte présente, dans toute son ampleur, un dénoue- 
ment aucjuel nous menait la logique de la situation et que l'auteur a 
savamment combiné. Il a pour cadre cette chambre du premier 
étage dont il a été beaucoup parlé. Gilbert y a rejoint Micheline, 
lorsque leur duo amoureux est interrompu par un coup frappé à la 
porte, et par une voix qu'ils reconnaissent pour être celle de 
Florence. Celle-ci, qui veut se donner cette pauvre joie de punir 
ses bourreaux, laisse les deux complices, surpris avant la faute, 



REVUE DRAMATIQUE. 211 

s'embarrasser dans leurs explications et s'ingénier à la maladresse des 
airs innocens. Finalement, elle leur assène ce coup de massue : elle 
sait tout! Les misérables ! Toute autre femme, qui lui aurait pris son 
mari, eût été une criminelle; mais Micheline, qui avait reçu ses 
confidences, qui connaissait son cœur, qui était son amie ! Et voilà 
Micheline « exécutée. » Ce n'est encore que la moitié du plan con- 
certé par l'honnête Florence avec un vertueux machiavélisme. Sa 
vengeance est à double détente. Il ne lui suffit pas d'avoir démasqué 
Gilbert, il faut qu'elle le fasse souffrir ; et je dis bien qu'il le faut, car 
elle continue de l'aimer. Quelques minutes encore, et l'heure qui 
avance va sûrement amener J incour et le mettre en présence de Gilbert, 
dans ce rôle de l'ami qui vient pour déshonorer la femme de son 
ami. Ainsi le mari coupable sera crucifié dans ce qui fut son unique 
religion et son erreur. Il a cru à l'amitié, — sans comprendre que la 
seule amitié en qui un homme doive se reposer, c'est celle de la 
femme qui, dans l'absolu d'un sentiment sublime, est sa compagne 
devant Dieu. 

Tout cet acte est une merveille d'agencement scénique. Notons-y. 
en passant, la différence d'effet que peuvent produire les mêmes moyens- 
employés à des fins différentes. C'est par un moyen cher aux vaude- 
villistes, et connu pour être d'une inépuisable vertu comique, que 
l'auteur amène sucessivement tous les personnages dans une même 
chambre, qui est le rendez-vous de l'amour et des quiproquos. Pour- 
tant cet acte est le plus poignant des trois, et, pas plus que Florence 
elle-même, nous ne sommes aucunement tentés de nous y égayer. 
11 est dru et serré, plein de choses, d'action et de pensée. Il est émou- 
vant, et, sans même tenir compte d'un finale d'universel attendrisse- 
ment que j'ai peu goûté, il se termine sur une note d'optimisme à 
laquelle M. Paul Hervieu ne nous avait guère habitués, puisqu'en 
somme nous assistons à la confusion des méchans et au triomphe du 
Bien . 

On pourra reprocher à Bagatelle certaines lenteurs, surtout au 
début du second acte; la présence de comparses, telle une certaine 
Edwige, dont on se serait bien passé; des épisodes, tel celui de la 
lectrice, qui semblent d'une drôlerie un peu plaquée; et, dans le dia- 
logue, ici et là, des traits d'une préciosité laborieuse et d'un marivau- 
dage exaspéré. Il reste une comédie brillante, charmante, et qui, dans 
l'essentiel de sa donnée, est d'une réelle profondeur. Elle fait égale- 
ment honneur au praticien de théâtre et au moraliste. Le peintre de 
mœurs qui nous présente, dans une note si incisive et si bien d'au- 



212 



REVUE DES DEUX MONDES. 



jourd'hui, l'élégante société dont s'entoure la bonne M mc Orlonia, ne se 
fait et ne nous laisse aucune illusion sur la complète dépravation de 
certains milieux contemporains et des plus distingués. Mais il croit à 
l'existence de quelques êtres d'élite, qui témoignent en faveur de l'hu- 
manité et prouvent le Bien en le réalisant. C'est, à mon avis, le der- 
nier mot de l'expérience, et, en raccourci, l'image elle-même de la 
vie humaine. A plusieurs reprises, M. Hervieu nous avait présenté des 
types de femmes, fort séduisantes à coup sûr, mais chez qui la 
noblesse morale se conciliait avec une espèce d'égoïsme instinctif 
et réfléchi. Pour la première fois, il a su peindre, dans sa simplicité 
et sa pureté, le type de l'honnête femme. Gela seul suffirait pour 
assigner à Bagatelle une place de choix dans son œuvre. 

Toute une partie de l'interprétation, — le côté des femmes, — est 
excellente. M me Bartet n'a jamais montré plus de délicatesse, de mesure, 
de sobriété, et pourtant de tendresse et d'émotion que dans ce rôle de 
Florence. Elle y est tout simplement admirable. A côté d'elle, 
M"- Cerny s'est taillé un joli succès dans le rôle de Micheline, où elle 
déploie beaucoup de séduction et parfois de passion. M me Pierson, qui 
personnifie à merveille M me Orlonia, est incomparable dans ces rôles 
de douairières indulgentes, désabusées et très dix-huitième siècle. 
M lle Leconte avait accepté un bout de rôle, celui de Baymonde : elle 
l'a joué à ravir, avec ce mélange d'espièglerie et de fraîcheur qui est 
la marque de son talent. Mais le côté des hommes est fâcheusement 
insuffisant. Faisons une exception pour M. Bernard, excellent sous 
les traits du vieux galantin, Vureuil. M. Albert Lambert est un Gilbert 
de Baon tout à fait quelconque. Et M. Grand, lourd et avantageux, 
sous les traits de Jincour, rend le rôle insupportable et presque 
inintelligible. On ne voit pas, d'ailleurs, qui se fût mieux acquitté de 
la tâche. Il n'y a plus d'hommes à la Comédie-Française. 

Le Gymnase a donné une brillante reprise du Détour. Cette pièce, 
jouée il y a dix ans sur la même scène, fut, si je ne me trompe, la pièce 
de début de M. Bernstein. Légèrement remaniée, et grâce à une nou- 
velle interprétation, elle a retrouvé tout son succès. Ce qu'il y a d'inté- 
ressant, quand on revoit, dix ans après, le premier ouvrage d'un écri- 
vain qui par la suite s'est fait abondamment connaître, c'est d'y 
noter les germes qui devaient plus tard se développer et les indications 
d'où allait sortir l'œuvre future. La critique n'y a pas manqué. 
M. Bernstein s'étant fait une spécialité du théâtre brutal, on a remar- 
qué que tous les personnages sont ici diversement mais également 



REVUE DRAMATIQUE. 213 

antipathiques et qu'il n'y en a pas un à qui nous puissions nous inté- 
resser. M. Bernstein excelle dans les scènes de violence où les deux 
partenaires, les poings fermés et le cou tendu, la rage au cœur et 
l'écume à la bouche, se jettent à la face leur réciproque infamie : le 
Détour contient déjà, aux deuxième et troisième actes, quelques-unes 
de ces scènes, mais encore tenues dans une note discrète. Ce sont ici 
les jeux de l'égoïsme et de la vulgarité. Non, ce n'est pas un théâtre 
qui élève l'âme ! Tout cela a été beaucoup dit et je n'y reviens pas. Je 
voudrais, me plaçant à un autre point de vue, essayer d'indiquer 
d'après cette pièce ce qui fait le mérite et l'insuffisance d'un art tel 
que celui de M. Bernstein. 

On se souvient quel est le sujet. Une jeune fille, qui est fille natu- 
relle et dont la mère est tombée dans la galanterie, aspire à la vie 
régulière, honnête, considérée. Elle est épousée par un bon jeune 
homme, amoureux et naïf, qui l'emmène chez ses bons parens. Ces 
parens font tous leurs efforts pour accueillir de leur mieux la nou- 
velle venue, qui, de son côté, fait tous ses efforts pour prendre les 
sentimens, les habitudes et les manières de sa nouvelle condition. Le 
résultat de ces bonnes volontés combinées est lamentable. JacqueUne, 
née dans la galanterie, est marquée pour la galanterie : quelque che- 
min qu'elle prenne, elle y sera forcément ramenée. En passant par la 
vie bourgeoise, elle aura seulement fait un « détour. » Car on ne sort 
pas de son milieu, on n'échappe pas à sa destinée. 

La pièce est très bien faite, et, sauf au dernier acte, on n'imagine 
pas qu'elle pût l'être mieux. Elle est divisée, ordonnée, agencée, 
conduite avec une sûreté de main qu'on s'est étonné de rencontrer à 
ce degré chez un très jeune auteur; mais le sens du théâtre, c'est 
comme la bosse des mathématiques : on l'a de naissance et il n'attend 
pas le nombre des années. Je note surtout une science de l'effet et de 
sa progression qui est des plus remarquables. Au premier acte, nous 
voyons, de scène en scène et d'offres honteuses en propositions 
ignobles, croître le dégoût de Jacqueline, au point qu'il lui deviendra 
impossible de ne pas s'évader vers un autre pays, où d'être honnête 
femme elle ait la liberté. Au second acte, de scène en scène et d'hu- 
miliation en avanie, nous assistons au supplice de la même Jacque- 
line, devenue M me Armand Bousseau ; nous sentons l'irritation grandir 
en elle et l'exaspération monter au point qu'il lui deviendra impossible 
d'en supporter davantage. Après quoi, il n'y a plus, au dernier acte, 
qu'à tirer une conclusion qui s'impose, et, suivant le mot de Dumas 
fils, à faire le total de l'opération mathématique. Tout cela est d'excel- 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

lent théâtre, ce qui, pour une pièce de théâtre, est bien quelque chose: 
ou, si l'on préfère, ce qui est l'essentiel et qui assure le succès, menu 
à la reprise. 

C'est d'excellent théâtre ; seulement ce n'est que du théâtre. Pas 
un instant, et en dépit d'une affectation de réalisme, nous n'avons 
l'illusion de la réalité. Pas un instant, nous n'avons l'impression que 
ce milieu ait été observé directement et peint d'après nature, que sous 
ces personnages il y ait des êtres, sous ces rôles des sentimens, et que 
nous soyons, non pas au théâtre, mais dans la vie. 

Voici une jeune fille, qu'on nous présente dans le cadre du monde 
où l'on s'amuse. Tous les exemples qu'elle a sous les yeux, et d'abord 
celui de sa mère, toutes les conversations qu'elle entend, tous les 
conseils qu'elle reçoit, toutes les tentations qui l'assaillent, la sollicitent 
dans le même sens. D'où lui viendrait le désir, la force ou l'idée même 
d'y résister? Imprégnée continûment de l'atmosphère qu'elle respire, 
elle adoptera, sans y chercher malice, les principes de conduite qui ont 
cours autour d'elle; et elle n'aura pas même à les adopter ; elle les 
porte en elle, sans y réfléchir et sans concevoir qu'on'puisse faire autre- 
ment. Une jeune fille qui, dans ces conditions, tourne mal, cela se voit 
tous les jours : c'est la vie. Mais, au théâtre cela ne serait nullement 
intéressant et ne ferait aucun effet. Supposez au contraire que, par 
une grâce d'en haut, cette jeune fille soit en contraste absolu avec son 
entourage; qu'une vertu, descendue en elle on ne sait d'où ni com- 
ment et par quelle opération, lui ait fait une âme de noblesse et de 
pureté; vous voyez se dessiner l'opposition et naître le drame : cette 
fois, c'est du théâtre. 

Et voici maintenant une jeune fille, née dans un monde vertueux 
et plus que vertueux, austère, élevée dans la famille, par une mère 
attentive et un père autoritaire, grandie en province dans un milieu 
où l'on a la sensation d'être sans cesse observé, surveillé, épié. Qu'une 
telle jeune fille soit, non pas la petite oie blanche, mais la demi-vierge ; 
qu'elle ait une liaison ; qu'elle prenne un mari uniquement pour pou- 
voir s'en donner à cœur joie d'être la maîtresse de son amant... cela 
est monstrueux, c'est-à-dire à la fois atroce et violemment exception- 
nel, mais ce n'est pas ennuyeux; cela frappe, cela amuse : c'est du 
théâtre. 

Autre artifice. Au théâtre, où l'on dispose de peu de temps, où il 
faut renseigner le public tout de suite et une fois pour toutes, sans lui 
permettre de s'égarer, c'est un procédé commode de présenter les 
personnages dans une attitude si tranchée et d'ailleurs si parfaitement 



REVUE DRAMATIQUE. 215 

immuable, avec des traits si accusés et d'ailleurs si simples, qu'il n'y 
ait pas moyen de s'y tromper. Notez au surplus qu'il s'est formé, depuis 
qu'on représente des pièces de théâtre, une longue tradition et qu'il 
convient de ne pas déranger le public dans ses habitudes. Vous peignez 
des honnêtes gens : c'est la règle, au théâtre, que ces honnêtes gens 
suivant l'esprit du monde, soient des pharisiens. Ils ne feront pas un 
geste, ils ne diront pas un mot qui ne soit le pharisaïsme lui-même en 
parole et en action. Ils n'auront jamais un mouvement spontané, jamais 
une ouverture de cœur, jamais un accent profond et sincère : cela leur 
est défendu. Vous représentez la province : c'est l'inévitable scène de 
commérages. Gela n'a pas beaucoup d'imprévu, ni de nouveauté, ni de 
variété, ni de profondeur; mais cela se voit de loin, cela se reconnaît 
tout de suite : c'est du théâtre. 

A se contenter de ces indications superficielles, sommaires et ne 
varietur, on en vient à négliger, toute étude de caractère, toute analyse 
de sentimens, tout ce qui particularise un être et en fait un individu. 
Jacqueline est la jeune fille de condition irrégulière que la société bour- 
geoise repousse et renvoie à son premier milieu. Mais encore? Est-ce 
une nature foncièrement honnête et qui va souffrir de cette abjection 
à laquelle une loi inexorable la condamne? Ou bien, le mouvement 
auquel elle a obéi en quittant son milieu d'origine n'était-il qu'une 
velléité, et est-elle ramenée à sa vraie destinée par une « nostalgie de 
la boue? » A quel moment a-t-elle fait un coup de tête? Quand elle 
est allée à la vertu, ou quand est-elle allée au vice? Nous n'en savons 
rien. Cette Jacqueline reste pour nous une énigme que l'auteur ne s'est 
pas soucié de nous faire déchiffrer. 

Plus nous réfléchissons et plus il nous apparaît que nous sommes 
dans l'artiticiel et le convenu. Les cas, que l'expérience nous fournit 
et sur lesquels nous pouvons raisonner, ne sont pas si nets. Du milieu 
le plus Hbre, vous transportez cette Jacquebne dans le milieu le plus 
rigide. Trop est trop, et l'auteur se fait la partie trop belle. Dans la 
réalité, Jacqueline aurait été la fille d'une mère un peu inquiétante 
et sur laquelle il y a des histoires. C'est une fille très avisée, qui a vu 
beaucoup de choses et acquis de bonne heure de la finesse et du tact. 
Mariée à un garçon qui l'a épousée par amour, mais qui visiblement est 
un naïf, un faible, et dénué de toute force de résistance, c'est de sa 
belle famille qu'elle entreprendra la conquête. Elle aura, pour enjôler 
ces vieilles gens, d'honnêtes roueries et une coquetterie vertueuse qui 
la feront réussir là où toute autre aurait échoué. Je veux bien que 
Cherbourg soit une ville de traditions antiques ; mais là comme par- 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

tout il se fait bien des changemens. A Cherbourg comme ailleurs, une 
femme intelbgente, adroite et personnellement irréprochable, a autre 
chose à faire que de se réfugier dans la galanterie... Mais de toute évi- 
dence, le parti pris violent du Détour est plus dramatique ou plus 
théâtral. 

Le danger pour un écrivain éminemment doué des qualités de 
l'homme de théâtre, est qu'il devienne prisonnier de ces qualités 
mêmes. Il doit sans cesse réagir contre l'heureuse et périlleuse tour- 
nure d'esprit qui lui fait apercevoir toutes choses du point de vue du 
théâtre, c'est-à-dire en leur faisant subir une déformation spéciale. La 
vie se reconnaît à la variété, à la souplesse, à la complexité, à l'im- 
prévu. Même au théâtre, la vérité de théâtre ne suffit pas, si elle ne 
s'accompagne tout au moins d'échappées sur la vérité. Et c'est à quoi 
M. Bernstein ne saurait trop réfléchir. 

L'interprétation nouvelle n'est, autant que je me souvienne, guère 
inférieure à l'ancienne. M lu Madeleine Lély a infiniment plu dans le 
rôle de Jacqueline : elle a de la finesse, de la grâce, de l'émotion. 
M. Capellani a de la jeunesse et de la chaleur clans le rôle du jeune 
Rousseau. Et M. Signoret a dessiné la silhouette de Rousseau père, 
l'insupportable discoureur, d'un trait appuyé, avec une verve carica- 
turale mais bien amusante. 

Plusieurs théâtres nous ont donné des spectacles de rentrée des- 
tinés à occuper la scène en attendant les pièces plus importantes. 
Mais il arrive que l'événement déjoue heaucoup de prévisions. C'est 
ainsi que, au Vaudeville, la Prise de Berg-op-Zoom de M. Sacha Guitry 
est partie pour une fructueuse carrière. C'est un vaudeville d'un 
comique bon enfant, une sorte de pochade énorme et non sans gaîté. 
L'auteur, qui joue le principal rôle, et M. Baron fils y sont excellens. 
- Au Théâtre-Antoine, dans Une Affaire d'Or, M. Marcel Gerbidon, 
qui doit être un terrible pince-sans-rire, nous conte sans sourciller 
l'histoire extraordinaire d'une femme qui, ayant épousé un milliar- 
daire, le ruine afin de lui rendre service. — A l'Odéon, la Heine Margot, 
jouée dans le noir et en dedans, ce qui est un perpétuel contresens, 
se défend quand même par cette espèce de cocasserie puissante qui 
faisait la force du vieux Dumas. 

René Doumic. 



REVUE LITTÉRAIRE 



LES TRIBULATIONS DU RÉALISME (1 



Il y a, pour caractériser une époque, l'idée que se font les écri- 
vains de leurs devoirs envers la réalité. 

Comment la traitent-ils ? Avec une attention scrupuleuse ou avec 
désinvolture? Avec tendresse? Lui demandent-ils leurs sentimens et 
leurs idées? Ou lui imposent-ils leurs imaginations, gaillardement? 
Trouvent-ils, à s'éloigner d'elle, leur poétique plaisir? Ou sont-ils 
attachés à elle, dévots et curieux? 

Or, on a maintes fois annoncé la mort du réalisme, ces derniers 
temps. Il faudrait se consoler : le réalisme (le bon vieux réalisme qui 
florissait il y a, mettons, un quart de siècle) et le goût de l'exacte réa- 
lité, voilà deux choses. Mais le réalisme n'est pas mort : et M. Paul 
Margueritte vient de publier les Fabrecé. 

D'autres écrivains ont modifié la formule ancienne. Examinons 
leurs tentatives, afin de savoir où nous en sommes, de nos relations 
avec la réalité. Ce n'est évidemment pas sur les quelques volumes de 
cette rentrée un peu nonchalante que je vais établir le diagnostic delà 
littérature actuelle; mais, en marge de ces volumes, notons un petit 
nombre de faits déjà significatifs. 

Le roman de M. Paul Margueritte impose le respect; il est grave. 
L*auteur a décidément refusé tous les agrémens qui sont l'attrait, le 

(1) Les Fabrecé, roman, par M. Paul Margueritte; — L'Extase, roman, par 
M. Raymond Clauzel ; — Marius Pilgrin, « idées de province, » par M. René Per- 
rout: — Gina Laura, roman, par M. Franz Toussaint. 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

délice de la littérature. Il y a, dans cette abnégation, de la fierté, de la 
grandeur; et je ne suis pas l'ami de ces ornemens empruntés par les- 
quels on aguiche un lecteur frivole. M. Paul Margueritte appartient à 
sa pensée et, tout le reste, il le dédaigne. C'est bien. Pourtant, je ne 
cesserai pas de rappeler à nos plus dignes écrivains que l'objet de l'art 
est, premièrement, de nous divertir et de nous enchanter. 

Si ce n'est qu'un aéroplane traverse les dernières pages, son roman, 
M. Paul Margueritte l'aurait écrit, sans déconcerter ses contempo- 
rains, il y a vingt ans. 

« Le contremaître Gribal, dit Sang-de-Bœuf, traversait l'atelier. — 
M'sieu Florent, coula-t-il à mi-voix... » 

Ne relisons-nous pas un ancien roman réaliste?... 

Le style est celui de l'école : celui d'Emile Zola, mais décent, et 
beaucoup moins robuste et, par endroits, fantasque sous rinfluence 
des Goncourt. Un style extrêmement descriptif et (qui, pendant qu'il y 
est, décrit sans nulle opportunité. Un style qui ne veut pas employer 
les mots les plus simples et, d'un garçon qui a le front haut, dit que 
son visage « offrait un front démesuré de rêveur. » Offrait, sans 
doute, est là pour faire image : ce front, le visage a l'air de l'offrir aux 
passans. Mais il offre aussi des lèvres fines et « un menton court. » Et 
alors, l'image était en pure perte. 

Le style de l'école, dans le pittoresque ?... « Le] voisin de] Florent, 
un noiraud velu, se fessait le dos de la main : présage symbolique [de 
la scène familiale. Florent le toisa de si près que l'autre plongeait, 
sournois. » 

Le style de l'école, dans la mollesse et l'abandon?... « Autoritaire 
et tendu, il était faible au fond et dissimulait les passions qui le dévo- 
raient. . . » Trait d'énergie, d'ailleurs. « Il les maintenait (ses passions 
dans les grandes lignes qu'exige le respect de soi et, malgré son 
âpreté positive, plein de noblesse et d'honneur, au sens usuel de ces 
mots. » 

Le style de l'école, dans la négligence ?... « À quoi servirait-il que 
Henri recouvrit un jour sa liberté ? » 

Il est difficile de résumer ce roman, qni ne dut pas être commode 
à composer. Les personnages sont fort nombreux ; et ils onl, deux à 
deux, leurs aventures : deux à deux, pour le moins. Il y a le père 
Fabrecé, « membre de l'Institut et du Sénat, » grand industriel, maître 
d'une « entreprise colossale » et père de huit enfans : ne parlons pas 
d'un neuvième, mort avant que nous ne fussions présentés à la famille 
Fabrecé. Il y a M me Fabrecé : il y a sa mère. M me Siglet du Sait. Huit 



REVUE LITTÉRAIRE. 219 

enfans ! Eh bien, l'ainé, Jean-Marc, amène dans le roman le souvenir 
de sa première femme, la seconde, les deux enfans qu'il tient de la 
première et ceux que la seconde lui donna, puis une Suzette Hycler, 
des Bouffes. Autre fils : Antoine. Il est amoureux de Miche, sa sœur de 
lait ; et nous connaissons par lui sa nourrice et le mari de cette bonne 
femme. Autre fils: Olivier, militaire, qui s'intéresse à toute une 
famille Sarnel et, principalement, à une demoiselle Sarnel, charmante, 
mais infirme. Autre fils : Florent, un peu coureur et qui, en ribote, bat 
les femmes ; du reste, il s'amendera et, en aéroplane, trouvera son 
chemin de Damas. Autre fils : Jacques, le colonial. Il nous conduira 
chez une aventurière, M mc Belloni, et il repoussera les avances de 
Liane, belle-sœur de son frère aîné, mais il épousera M Ue Rovire, qu'il 
a rencontrée à Vichy. Trois demoiselles Fabrecé. L'une, Sophie, est 
une vieille fille qui, un instant, ne saura pas si la tendresse de Virquot 
l'ingénieur ne l'a aucunement touchée. Autre demoiselle Fabrecé : Isa- 
belle, qui a épousé Cyrille Jacquemer, un aveugle. Troisième demoi- 
selle Fabrecé : — et, celle-là, nous lui devrons mille complications de 
toutes sortes; — Simone, dont le mari, comte Serge Polotzeff, est un 
sadique, un fou bientôt, un assassin, puis un mort. Simone, qui a 
deux enfans, aime le docteur Le Jas, qui est marié, qui a des amis, les 
Luce (de Bruxelles) et l'abbé Stéphane Arnaud. Cet abbé, en chemin 
de fer, se coupe une artère. Le Jas est là : il s'étonne des « voies 
obscures du hasard, » et, cependant, lie l'artère. 

M. Paul Margueritte, ayant ainsi multipbé le personnel de son ro- 
man, ne fiissonna-t-il pas d'épouvante ? Il se ressaisit; et il ajouta 
quelques employés de l'usine, la duègne de M me Belloni, le directeur 
de la maison de fous où l'on met l'infâme Polotzeff, la femme de ce 
directeur, etc. Frissonna-t-il encore? Il munit de surnoms la plupart, 
de ses héros : Jean-Marc s'appelle aussi le Gouverneur; Isabelle, 
Zabelle ou Za; Sophie, la Surintendante; Obvier, le Chevalier sans 
peur et sans reproche ; Jacques, le Consul ou le Chinois, etc. 

Pour conduire cette multitude, il fallait un conteur habile; M. Paul 
Margueritte en est un. Mais, pour qu'avec tant d'épisodes le roman 
prît l'unité qu'on aime dans une œuvre d'art, il aurait fallu que les 
divers épisodes dépendissent les uns des autres. Or, l'idyllique amour 
d'Antoine et de Miche est, tout seul, un roman; de même, les péripé- 
ties du ménage Jean-Marc ; de même, la tendresse apitoyée d'Olivier 
pour M lle Sarnel; de même, l'édifiante conversion de Florent; de 
même, le martyre conjugal de Simone, etc. Il est vrai que la liaison 
momentanée de Jacques et de M me Belloni a, quelque temps, son 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

influence sur la destinée de Simone, M me Belloni étant (par bonheur) la 
sœur de Serge le sadique. Mais enfin, chacune des anecdotes se déve- 
loppe sans l'intervention des autres. Et ce roman réaliste, conçu, — ne 
le voit-on pas ? — à la manière des romans d'Emile Zola (si curieux de 
faire entrer dans son volume une ample dynastie bourgeoise), ce 
roman réaliste ressemble à ces romans dits « à tiroirs » dont la 
Zalde de M me de La Fayette est, je crois, le dernier modèle. Puis, 
M me de La Fayette abandonna ce genre démodé ; elle écrivit La Prin- 
cesse de Clèves, roman simple de lignes, d'un intérêt si concentré : elle 
inventait le roman moderne. 

Le roman de M. Paul Margueritte a l'inconvénient des romans à 
tiroirs. La lecture en est discontinue. Vous vous attachez à l'histoire 
des aimables Jacquemer : soudain, voici l'histoire du pauvre Le Jas ; 
et vous lui accordez votre sympathie. Mais n'oubliez pas l'histoire de 
Florent ; et Florent vous impatiente. Vous lui pardonnez son intru- 
sion? Survient l'histoire de Miche et d'Antoine; survient l'histoire de 
Simone; survient une perpétuelle diversion. Vous êtes éperdu, parmi 
tant de touchantes personnes qui sollicitent votre amitié. Vous n'avez 
point un assez grand cœur pour tant de monde ; ah ! quel cœur 
réclame de nous un nombreux roman réaliste!... 

C'est ainsi dans la réalité ?... Oui : chacun des êtres qui font une 
collectivité est un petit univers digne de nos regards et de nos prédi- 
lections; et nous passons auprès de la vie étourdiment, faute de 
savoir où nous arrêter. 

Mais l'artiste n'a-t-il pas à guider notre choix?... Alors, qu'il choi- 
sisse! L'art n'est-il pas la volonté de l'ordre, imposée au multiple 
hasard de la réalité ? 

Or, le réaliste, lui, refuse de choisir, afin de ne pas modifier le 
spectacle que lui offre la vie. Singulière prétention, et qui va tout net 
à rencontre des principes de l'art ! Impossible prétention et qui aboutit 
à de faux semblans.Etl'on choisit, en ayant l'air de subir les exigences 
du dehors ; et l'on ordonne avec beaucoup de soin les apparences du 
désordre. 

La littérature réaliste (comme aussi la peinture réaliste) est partie 
de ce sentiment : la haine du « sujet. » Elle n'a pas vu, dans la réalité, 
se combiner de ces tableaux où le motif principal est au milieu, 
environné des élémens du paysage. Elle a honni cet arrangement: 
et eUe a fabriqué d'autres arrangemens, un peu moins naïfs, beau- 
coup moins naturels, où le hasard est choyé comme ailleurs le 
sujet. 



REVUE LITTERAIRE. 



221 



Le hasard qui règne dans les romans réalistes n'ésl pas moins arti- 
ficiel que l'ordre ; et, les personnages nombreux qu'il y a dans 
Içs Fabrecé, M. Paul Margueritte lésa triés bel et bien : ce sont les 
échantillons les plus divers de l'homme d'aujourd'hui. 11 les a triés; il 
les a même inventés. L'invention se perd dans la foule ; mais nous 
l'apercevons de place en place : bientôt, nous ne cessons plus de la 
voir. Je ne sais pas de fiction qui, mieux que ce roman réaliste, ne 
donne au moins l'illusion de la réalité. 

L'œuvre, — qui, à certains égards, est un recueil ou un amalgame 
de nouvelles, — a pourtant son unité. 

Eh ! oui. Que la tendance à l'unité soit ou la profonde harmonie 
des choses ou l'infirmité de notre nature, on n'y échappe pas. Mais 
l'unité de ce roman n'est pas dans les anecdotes ; elle ne provient pas 
de la suprématie de telle anecdote ni de tel personnage... Ou, plutôt, 
si : d'un personnage. On ne le voit pas; et il agit perpétuellement. 
C'est : la famille. 

Ici encore, M. Paul Margueritte a suivi la vieille esthétique du 
genre. La famille est, dans les Fabrecé, tout de même que, dans Ger- 
minal, la machine dont la « respiration grosse et longue » emplit toute 
l'atmosphère du Voreux. A chaque instant, la famille apparaît, et non. 
sous les espèces des parens, — on ne voit guère le père Fabrecé, que 
retiennent à Paris le Sénat et l'Institut, — mais à l'état d'une entité, 
d'une hantise. La machine de Germinal, une, fois décrite, n'est-elle pas 
également devenue un symbole ? 

Jean-Marc s'amuserait : la famille le lui défend. Et Antoine, amou- 
reux et doux, épouserait sa sœur de lait : la famille l'en empêche. 
Obvier prendrait pour femme la jeune infirme dont l'âme exquise le 
tente : mais la famille lui interdit un mariage stérile. Et Simone irait 
au charmant docteur Le Jas : mais la dignité de la famille l'obbge à 
rester l'esclave d'un fou. Ainsi des autres. Chaque fois qu'un de ces- 
pauvres êtres céderait à sa velléité de bonheur, la farîiille, l'idée de la 
famille intervient, dure et impérieuse. La machine, dans Germinal, est 
une formidable mangeuse d'existences; la famille, dans les Fabrecé, 
est une perpétuelle destructrice de joie. 

Seulement, pour Emile Zola, cette machine fait de la poésie ; sa 
respiration grosse et longue est le refrain du farouche poème. 
M. Paul Margueritte n'est pas un lyrique. Plus timide que son maître. 
il n'a point tiré de son thème ces effets-là. Il n'a point évité que la 
famille, avec ses continuels retours, ne semblât un peu taquine et 
tatillonne, au lieu d'être auguste et redoutable. 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cependant, je ne trouve pas, chez les Fabrecé, les sentimens qui 
sont l'a me habituelle de la famille : cette tendresse religieuse, péné- 
trante, accablante peut-être, qui met en servitude les esprits et les 
cœurs, cette tendresse qui est une sainte et méticuleuse tyrannie. Ce 
qui la constitue, leur famille, c'est la « colossale » entreprise du père 
Fabrecé, continuée par ses fils. L'àme de cette famille, c'est la 
volonté ambitieuse du père, transmise à ses descendans ; et enfin, 
l'âme de cette famille, c'est l'usine où l'on fabrique du papier, — c'est 
la machine. 

M. Paul Margueritte l'a-t-il voulu? Je crois que oui. L'auteur de 
Ma grande est habile à peindre la tendresse. Mais il a combiné ainsi 
la famille des Fabrecé pour rendre plus concluante sa démonstration. 

Car il tendait à une démonstration. Et c'est ici qu'il se distingue 
d'Emile Zola, mais du Zola de Germinal, non du dernier Zola, de celui 
de Fécondité, Travail et Vérité. Maintenant encore, nous suivons 
l'ancien réalisme. 

Quelle est la thèse de M. Paul Margueritte ? 

S'il avait poussé plus ardemment cette idée de la famille qui écrase 
les individus, il aboutissait à l'anarchie. Ce n'était pas son projet. Et 
il a t'ait à sa philosophie l'honnête sacrifice de cette fureur qui eût 
animé le roman. Est-il donc, avec d'autres, un disciple de Le Play ? 
Bref, et enfermes vulgaires, a-t-il écrit les Fabrecé pour ou contre la 
famille ? 

Sa thèse, il a dû, pour plus de sûreté, l'indiquer lui-même, ici ou là. 

Or, il écrit: « Une grande famille ressemble à un couvent. » C'est 
une remarque, ce n'est pas un jugement ; et, pour induire de là un 
jugement, il faudrait savoir l'opinion de M. Paul Margueritte sur les 
couvens : elle ne nous est pas donnée. 

Lorsque Antoine voudrait épouser Miche, le père Fabrecé lui 
objecte : « La loi de vie et de perfectionnement, d'ascension si tu veux, 
nous domine... Tu n'es pas un individu isolé; participant aux avan- 
tages collectifs, tu as des obligations altruistes, et de même que tu te 
dois à ta patrie, tu te dois comme nous tous à ta famille. » Antoine 
propose de vivre à l'écart, avec son amour, loin de la famille. Le père 
Fabrecé : « Tu aurais transgressé ta fonction de Fabrecé; tu fais partie 
d'un ensemble de nécessités, de convenances, de forces unies, que nul 
d'entre nous n'a le droit d'entamer ni d'affaiblir. » Éloge de la 
famille ; son affirmation la plus éloquente. Mais voilà, sans doute. 
l'opinion de Fabrecé ; est-ce, en outre, celle de l'auteur? 

La famille étant réunie, Fabrecé contemple « àtravers le présent et 



REVUE LITTÉRAIRE. 223 

l'avenir la continuation de sa race : toute cette lignée dont les forces 
vives contribuaient à l'œuvre d'énergie vitale... cette lignée en qui se 
manifestaient, malgré des défauts et des faiblesses inévitables..., les 
qualités saines et robustes, le clair bon sens et la droiture de la meil- 
leure bourgeoisie de France. » Ici, je crois qu'on nous invite à ressentir 
cette impression, toute à l'honneur de la famille. 

Mais, plus tard, quand Simone est extrêmement malheureuse, à 
cause de son détestable mari, la vision de la famille n'est plus la même. 
Simone songe « à la rigueur de cette conception famibale qui fortifie 
les heureux et les soumis, renie les disparates et les révoltés; » cet 
altruisme familial est « favorable à la collectivité, mais cruel à l'indi- 
vidu : » Jean-Marc, le Chinois, Sophie, Olivier, Simone, autant d'êtres 
voués, et durement, « au destin des Fabrecé plus grands, plus forts 
et plus prospères. » Cette fois, nous adressons à la famille de vifs 
reproches. 

Voilà du pour; et voilà du contre. M. Paul Margueritte s'est-il 
abstenu de conclure? 

S'il s'en était abstenu, ce serait par un scrupule de réaliste qui 
veut laisser la réalité toute seule. (Ancienne prétention des réalistes, et 
qui n'a jamais réussi. Madame Bovary commence, involontairement, 
par ces mots : « Nous étions à l'étude quand le proviseur entra... ») Il 
y a, delà part de M. Paul Margueritte, un peu de cette coquetterie, 
certainement. Mais, étant un moraliste, s'il laisse la réalité toute seule, 
c'est pour la laisser parler toute seule. N'a-t-on pas aperçu comment 
sont les personnages et le récit combinés en vue de la démonstration. 
En passant, notons l'artifice; et que devient le réalisme, s'il est ten- 
dancieux ? que vaut le témoignage de la réalité, s'il n'est pas libre?... 

Que dit, en tin de compte, la réalité, complice de l'auteur? Antoine 
est allé vivre avec sa sœur de lait. Il ne l'a pas épousée, mais il a fait 
d'elle sa « compagne; » il a un enfant. Un incendie consume l'usine 
des Fabrecé ; M" 10 Fabrecé meurt d'un tel émoi. Autant dire que la 
famille Fabrecé est détruite, cette famille qui était une raison sociale. 
Une raison sociale se refait. La famille Fabrecé va se refaire. Mais 
alors, elle admettra le ménage Antoine : Antoine épousera Miche et 
légitimera son enfant. Cet enfant sera le légitime cousin des enfans 
Jacquemer. Et « c'est en eux, si petits... que se reconstituait, en cette 
minute profonde, l'avenir de la grande famille, le destin abattu, mais 
vaillant des Fabrecé. » 

La morale du roman, la voilà. Entre temps, M. Paul Margueritte 
s'est plaint de ce que la loi n'admît pas le divorce au cas où l'un des 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

conjoints serait fou: la démence de Polotzeff empêchait Simone de se 
libérer en faveur de Le Jas. Bref, M. Paul Margueritte n'est pas 
l'ennemi de la famille. Il en a montré la valeur. 11 en a montré les 
inconvéniens. Je crois qu'il la voudrait anéantir (comme, par l'incendie, 
l'usine Fabrecé) et reconstruire plus largement, sur le patron d'un idéal 
plus commode, plus accueillant, plus moderne. 

Et il commet, à mon avis, l'erreur de tous les tbéoriciens qui se 
figurent que la réalité est soumise au législateur et au moraliste, 
comme (par exemple) au romancier. Née lentement et s'étant con- 
stituée selon ses lois profondes, la famille est un organisme. On la 
détruirait plus facilement qu'on ne la modifierait. 

M. Paul Margueritte commet aussi l'erreur la plus périlleuse des 
novateurs de ce temps-ci : l'erreur matérialiste. Sa famille Fabrecé est 
une entreprise qui vaut par la prospérité croissante. Et le principe 
au nom duquel il présente ses réclamations, le principe de ses critiques 
et de ses vœux, c'est le bonheur. Mais le bonheur n'est pas le prin- 
cipe de la famille ; on ne peut pas fonder la famille sur le bonheur, la 
famille ni autre chose, ni rien. 

Revenons à la littérature. Ce roman réaliste se termine en symbole; 
ce roman réaliste est, dans le détail, composé en vue de sa con- 
clusion. Ainsi le réalisme en est compromis ; le réalisme en est insigni- 
fiant. 

Or, l'auteur, pour être réaliste, a veillé à ce que les aventures de 
ses héros fussent des aventures très ordinaires, banales comme la 
vérité, des aventures de tous les jours. Il n'a pas voulu nous distraire. 

Et l'auteur, pour être moraliste, a négligé ces petites remarques, 
d'un pittoresque saisissant, qui nous amusent et nous émeuvent en 
nous donnant la sensation de l'authentique vérité : nous contemplons, 
•en quelque sorte, une réalité neuve, qui nous étonne et que pourtant 
nous reconnaissons. M. Paul Margueritte n'avait rien à tirer de là. 

Et il nous offre une série d'images d'Épinal, — Emile Zola les au- 
rait-il aimées? Edmond de Goncourt les préférait de Tokio, — une 
série d'images d'Épinal, édifiantes et assez vaguement subversives. 

Telle était, il y a vingt ans, l'attitude des romanciers à l'égard de la 
réalité. Quelle est, à présent, leur attitude ? 

Celle de quelques-uns, la voici. 

M. Raymond Clauzel a écrit V Extase. Plutôt, il en a écrit la pre- 
mière moitié; la seconde, à peine l'a-t-il indiquée sommairement: 
peut-être a-t-il manqué de loisir ou de zèle. Mais il y a, dans la pre- 
mière moitié de V Extase, des pages délicieuses. Je laisse de côté la 



REVUE LITTÉRAIRE. 225 

philosophie du roman : elle n'a pas d'importance, elle n'est pas neuve 
et je ne l'aime pas. Ce que j'aime, c'est le paysage. L'auteur l'a traité, 
dirais-je, à l'aquarelle. Et, pour les yeux, quelle fraîcheur ! 

Les réalistes peignaient à l'huile et, comme ils disaient, en pleine 
pâte. Quelle pâte, épaisse et lourde I 

M. Clauzel décrit à merveille les jardins. Il sait le nom des plantes; 
voire, il abuse un peu de sa jolie science. Mais enfin le jardin de la 
Thébaïde est charmant, avec ses chèvrefeuilles, ses bignones aux 
trompes orangées, ses jasmins courant sur la balustrade d'un balcon, 
ses roses « grises sous la lumière moirée du soir. » D'une fenêtre de la 
Thébaïde, on voit : « une roseraie odorante, ébouriffée, dont les feuilles 
et les corolles sont teintes de nuit; » et puis, des pentes rudes hérissées 
de vignobles; enfin, le faîte de la montagne, très net sur le ciel et que 
« la lune approchante inonde d'un azur faible et doux. » De place en 
place, sur le coteau, des maisons « révèlent leur présence par leurs 
carreaux roux de lumière. » 

Dans ce paysage, M. Clauzel a placé un drame d'âmes. Et, les âmes, 
il les a traitées comme le paysage. Il les a peintes avec une gracieuse 
légèreté. Seulement ce sont des âmes, quelques-unes, terribles. Ainsi, 
M me d'Amancey, dont la dureté nous effraye, nous éloigne et qui, au- 
trement peinte, ressemblerait au vieux comte de Chateaubriand des 
Mémoires d'Outre- Tombe. L'art de M. Clauzel convient beaucoup mieux 
à des âmes plus douces, à des âmes de jeunes filles, — et fussent-elles 
un peu folles, — à des âmes que l'extrême raffinement laisse ingénues, 
et encore à l'âme de ce calme mari, arboriculteur passionné, qui règne 
dans son verger, non dans son ménage. 

L'aquarelle a des ressources précieuses, mais limitées. C'est dom- 
mage qu'ayant choisi cette matière, M. Clauzel n'ait pas renoncé, par- 
fois, à des violences et à des complications qui demandaient un autre 
métier. 

Après cet aquarelliste, voici un impressionniste : M. René Perrout. 
« Ce petit livre n'est pas un roman, » dit-il dans la préface de Marius 
Pilgrin. Qu'est-ce donc? Il a mis, en sous-titre : « Idées de province. » 

M. René Perrout mérite le nom d'impressionniste : son amour 
de la vérité l'empêche de la composer. Il lui serait pénible de l'ar- 
ranger, autrement qu'il la connaît, au gré d'une fiction. Et il y a 
cependant, à la fin du Livre, l'esquisse d'une fiction; mais l'intérêt du 
Livre n'est pas là. 

L'intérêt du livre, c'est l'évidente réalité d'une petite viile provin- 
ciale (Épinal), décrite? non, mais évoquée vingt fois, et vii^gt fois 
TOME xii. — 1912. 18 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

diversement, et aussi de telle sorte qu'après avoir vu les vingt images, 
notre mémoire en garde une seule, qui est toutes les autres, qui est 
toute cette petite ville, avec son aspect durable, avec ses volontés 
secrètes et chaleureuses, avec ses habitudes consacrées, avec son rêve 
qui résume son histoire. 

L'auteur a « de l'amitié pour ceux qui racontent avec sincérité les 
choses qu'ils ont vues. » Bref, il s'agit d'un travail d'après nature; 
mais, par « nature, » il faut ici entendre, non seulement le dehors des 
choses, leur nature intime, la vérité constante que révèlent les fugi- 
tives apparences. 

Or, on n'a vu qu'un certain nombre (fût-ce un grand nombre) des 
aspects que présente la réalité. Un tel impressionniste procédera un 
peu comme La Tour en ses « préparations : » il notera, dans une série 
d'études, plusieurs physionomies; mais il aura choisi les plus signifi- 
catives. Sa manière est l'analyse, bien qu'à vrai dire chacune de ses 
notations soit déjà une synthèse. 

Il n'est pas un portraitiste selon le grand Holbein, qui assemble 
toute une âme et toute une destinée dans l'unité composée d'un por- 
trait. Il réunit ses « préparations, » mais il ne fait pas le tableau. 

Des rues d'Épinal, des faubourgs, des gens, des causeries... Tout 
cela, indiqué en termes vifs, parfaitement nets. 

Quand M. René Perrout peint l'un de ses quadri, les autres ne 
l'occupent guère. On dirait qu'il ne sait pas lequel il mettra ensuite. 
Celui-ci est plus grand et plus poussé ; mais celui-là ne sera qu'une 
esquisse. Il s'attarde à la fine besogne de peindre un ménage d'ou- 
vriers, les chandeliers, les bols de faïence, l'édredon rouge couvert 
d'un ouvrage au crochet et la pendule, fonte d'art, qui représente 
« Bonaparte au Saint-Bernard, le cheval cabré, le manteau envolé. » 
Puis il copie un autre modèle. 

Son livre, lent et persuasif, compose en nous le sentiment de la 
vie provinciale. « Monsieur Pilgrin, vous n'avez pas compris la vie de 
province. Vous n'avez pas regardé, vous n'avez pas su voir les rues 
de votre petite ville... » Et puis : « C'est le silence de la province... » 
Le livre donne à tous ces mots une touchante signification. 

Il y a de petites villes qui n'ont pas d'autre ambition que d'imiter 
Paris. Ces pecques provinciales ne sont que de mauvais singes. Cer- 
taines villes, plus éloignées de la tentation, ou plus naturellement 
fières, ne cèdent pas à ce désir. Elles sont résolument elles-mêmes. 
Elles sont la province et, dans la province, des villes avec leur pré- 
cieuse particularité. 



REVUE LITTERAIRE. 



227 



Louons les écrivains qui nous révèlent la pittoresque abondance 
de la vie française, qui nous aident à aimer une France plus grande 
et plus nombreuse, plus diversement amusante et magnifique. La 
province fidèle a gardé beaucoup de l'ancienne vie française, qui 
était plus variée, originale que la nôtre, plus riche en belles singu- 
larités. 

Pour compléter cette petite galerie de peintres actuels, voici 
M. Franz Toussaint, — un pointilliste, — et sa Gina Laura, que je 
comparerais, pour la vanter, aux tableaux de M. Signac. 

Il me semble que j'admire cette Gina Laura; mais je suis sûr de 
n'en pas tout aimer. Ce roman laisse une pénible inquiétude : mais tant 
d'autres ne laissent absolument rien! 

Il y a, dans Gina Laura : une perpétuelle incohérence; une terrible 
abondance verbale ; une familiarité souvent vulgaire; une façon hardie 
et brutale de vous traiter, qui vous désoblige ; une horrible exhibi- 
tion du procédé qu'on emploie ; un fâcheux abus de la trouvaille 
qu'on a faite ; le goût d'étonner ; une impertinence cavalière et toute 
dépourvue de grâce ; peu de soin. 

Et il y a, dans Gina Laura, auprès du pire, le meilleur : un prodi- 
gieux éclat de la couleur, une fantaisie adroite et quelquefois ravis- 
sante; une sensibilité bien turbulente, mais très fine; un bel entrain, 
du charme; une nouveauté franche et spontanée, dont l'auteur mésuse 
à l'occasion, mais dont il use, aux bonnes pages, comme d'un véritable 
prestige. 

Il ne faut pas chercher la nouveauté : elle n'est pas le principal. 
Mais, quand on la trouve, elle a son agrément. M. Franz Toussaint 
l'avait, je crois, de nature. Au heu de nous la montrer avec joie, pour- 
quoi l'a-t-il affichée avec cette exaltation tumultueuse? 

C'est d'abord un extraordinaire bavardage de méridional qu'en- 
traîne son bagout. Il est fatigant. Puis on remarque, dans ce bavar- 
dage, des merveilles mêlées à des niaiseries; des phrases où les mots 
s'embrouillent si drôlement que jamais on n'avait vu tel assemblage 
d'oripeaux ; des phrases qui secouent des pierreries multicolores ; des 
phrases qui sont des traînées de lumière. Cela papillote, cela brille, 
cela vous éblouit : et l'éblouissement n'est pas qu'un plaisir. 

Je voudrais citer une page : aucune n'est parfaite ; et c'est dommage. 
Aucune ne peut être détachée de l'ensemble; et c'est un bon signe. 

Il faut aller d'un bout à l'autre du volume. Il faut prendre son parti 
de la lassitude qu'on est sur le point d'éprouver, quand arrivent de 
surprenantes aubaines de divertissement. 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

D'ailleurs, on est emporté par le moifvement, non du récit (lequel 
ne va pas vite), mais par celui de l'innombrable et, souvent, inutile 
détail. C'est un mouvement de foule, et de foule encombrée, qui 
n'avance guère et qui ne cesse d'être agitée. 

De cet encombrement se dégage on ne sait comment, — et, peut- 
être, comme d'une symphonie bruyante, excessive, un doux air de 
flûte, — l'histoire d'une petite fille attendrissante, Gina Laura, qui 
devint une fille; Gina Laura, la danseuse, embellie d'une sorte d'in- 
nocence; Gina Laura que protège, pare et consacre comme un insigne 
de piété le double souvenir de sa mère ( « Et toi, Fanny, par delà les 
coteaux... >>) et de son père, un vieux dit Papa Prabne, joueur de 
harpe et colporteur de la musiquette qui fait, dans les villages, rêver 
les pauvres gens. 

Sur la petite Gina Laura pèse une fatabté. Elle se démène ; et l'im- 
mobile fatalité la tuera. 

L'histoire abominable et jolie de Gina Laura, M. Franz Toussaint 
l'a contée avec délicatesse. Il a mis autour d'elle toute la turpitude 
bariolée de la fête foraine et de la vie galante : elle émerge de là 
comme, de la fange, une fleur. 

Cette petite héroïne tarée d'une aventure infâme a quelque chose 
de virginal. Et, cette petite âme, le romancier l'a peinte (comme l'aima 
le seul qui l'ait aimée vraiment) en un instant et sans presque la tou- 
cher. Quelle dextérité, dans cet art qui peint follement des affiches 
voyantes et discrètement une petite âme !... 

Je ne puis parler de ce livre avec assurance. Sa nouveauté me dé- 
concerte. Je ne sais pas ce qu'il deviendra. Je ne sais pas comment il 
vieillira. Il faudra le revoir plus tard; et nous saurons si les couleurs 
en étaient bonnes. 

Pour remplacer l'ancien réalisme, voilà plusieurs tentatives, des 
essais brillans,des études : non le type d'un roman nouveau. Que font 
ces novateurs, de l'anecdote? On dirait qu'ils n'ont pas besoin d'elle 
et qu'ils la conservent, timidement, par habitude? L'anecdote est là 
comme un reste ; elle est très peu de chose : elle se perd dans les 
fragmens de la réalité. 

Ces romans nouveaux ne sont pas des romans. Peu importe. Mais 
que sont-ils? Les ruines charmantes d'un monument suranné. Le 
monument qu'on bâtira, qui le devine?... 

André Beaunier. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



Les événemens se sont précipités depuis quinze jours dans les 
Balkans avec une grande rapidité, pas assez grande cependant pour 
qu'on puisse dire que les destins se soient définitivement prononcés. 
Bien qu'ils aient été battus partout, les Turcs ne sont pas encore 
vaincus ; les coups décisifs n'ont pas été portés ; la fortune qui a 
oscillé hier dans un sens peut demain osciller dans l'autre ; mais, 
cette réserve faite, il faut reconnaître que rarement, dans l'histoire, 
des transformations aussi profondes se sont produites en aussi peu de 
temps. Sans doute les Turcs peuvent se ressaisir, regagner au moins 
en partie le terrain perdu, reprendre l'offensive, gagner enfin la 
bataille qui se prépare et modifier par là les chances ultérieures de la 
campagne ; mais est-il probable qu'ils le fassent ? Il est permis d'en 
douter. 

A parler franchement, on attendait de leur part une défense plus 
énergique et plus efficace. Leur histoire témoignait pour eux. Race 
guerrière, ils avaient fait preuve sur maints champs de bataille de 
qualités militaires qui, sans être de tout premier ordre, s'étaient mani- 
festées avec éclat et avaient compensé des défauts d'organisation dont 
ils semblaient souffrir moins que d'autres ne l'auraient fait à leur 
place. Mais tout cela est le passé, le présent est tout autre. D'où vient 
cette différence? Les Turcs ont-ils perdu leurs anciennes quabtés? 
N'ont-ils plus la même ténacité, la même énergie, la même endurance, 
le même mépris de la mort? Non, sans doute; mais, s'ils sont restés 
les mêmes, c'est-à-dire de bons soldats, ils ont en face d'eux des 
adversaires qui en sont aussi et qui ont en plus cette organisation 
parfaite, cette préparation méthodique à la guerre, cette prévoyance 
portée dans les moindres détails qui leur font, à eux, si malencontreu- 
sement défaut. Le phénomène est sans précédens. Les Russes eux- 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

mêmes, il y a trente-cinq ans, n'avaient pas conduit au delà des 
Balkans une armée aussi bien au point. Ils venaient de plus loin; ils 
avaient quelque peu souffert sur la route ; leur effort s'était prolongé 
sur une surface plus considérable. Les Bulgares , après une mobilisa- 
tion qui a paru un peu lente, mais où tout s'est passé dans le meilleur 
ordre, n'ont eu que quelques marches à faire pour rencontrer l'ennemi. 
La mobilisation de celui-ci était encore loin d'être terminée ; elle ne 
l'est pas même aujourd'hui; elle ne le sera pas avant quelque temps, 
ce qui s'explique à la fois par l'inaptitude administrative des Turcs, 
par l'étendue de l'Empire que les troupes éloignées devaient traverser, 
par l'insuffisance des moyens de transport. Toutefois, s'il y avait là 
une faiblesse pour l'armée ottomane, elle va chaque jour en s'atté- 
nuant et, si la guerre dure, il pourrait finalement en sortir une force. 
Les Turcs commencent habituellement mal et continuent mieux. Dans 
la guerre actuelle, leurs ennemis balkaniques ont engagé, dès le 
premier jour, la totalité de leurs forces, et ces forces ne peuvent ni 
augmenter, ni se renouveler; eux, au contraire, augmentent sans cesse 
en nombre. Leur situation présente, quelque grave qu'elle soit, n'est 
donc pas encore désespérée. 

Leur plan général de campagne paraît avoir été bien combiné : il 
s'est inspiré de ce que nous venons de dire de l'inévitable lenteur de 
leur mobilisation, qui devait les amener à retarder autant que pos- 
sible les engagemens décisifs. Bisquer la grande bataille avant d'avoir 
réuni le plus grand nombre d'hommes possible aurait été une faute. 
C'en aurait été une autre, non moins grave, d'opposer sur tous 
les points des Balkans des forces équivalentes aux adversaires 
divers qui s'y présentaient. Si les Turcs étaient vainqueurs des 
Serbes, des Monténégrins et des Grecs, mais vaincus par les Bulgares, 
leurs victoires ne leur serviraient pas beaucoup plus que n'a servi 
aux Autrichiens celle qu'ils ont remportée sur les Italiens en 1866 
pendant qu'ils étaient battus par les Prussiens. Sadowa n'a pas 
seulement compensé Custozza, il l'a supprimé. En revanche, si 
les Turcs vaincus par les Grecs, les Monténégrins et les Serbes, 
étaient vainqueurs des Bulgares, leurs défaites perdraient beaucoup 
de leur importance, leur victoire seule garderait toute son efficacité. 
Évidemment, c'est ce qu'ils ont pensé quand ils ont arrêté un plan de 
campagne qui peut se résumer en deux ou trois idées très simples 
et, au total, très justes : opposer le minimum de forces aux ennemis 
secondaires, en condenser le maximum contre l'adversaire principal, 
enfin retarder le choc final. Malheureusement pour les Turcs, l'exécu- 



REVUE. CHRONIQUE. 



231 



tion de ce plan a été fort défectueuse : ils se sont fait battre à la fois 
sur tous les points, sans qu'un seul succès, même le plus modeste, soit 
venu jusqu'ici relever ou soutenir le vieux prestige de leurs armes. Ils 
ont reculé uniformément sur toute la ligne. Chaque jour nous a 
apporté la nouvelle d'un combat qu'ils avaient perdu et d'une ville 
souvent importante que l'ennemi avait occupée. Serbes, Grecs, Monté- 
négrins, quelle que fût la hardiesse de leurs espérances, ne comptaient 
certainement pas sur des succès aussi rapides, aussi faciles, aussi 
foudroyans. Ils avaient tous connu la force militaire delà Turquie; 
ils étaient venus se briser contre elle ; sans la tutélaire intervention 
de l'Europe, ils auraient été anéantis. A la vérité, la situation n'était 
plus la même, puisqu'ils s'étaient unis contre l'ennemi commun et que 
leurs troupes, mieux instruites, mieux organisées, mieux armées, 
présentaient une solidité toute nouvelle. Malgré tout, ce n'est sûre- 
ment pas sans avoir le cœur étreint par une émotion patriotique 
qu'ils ont affronté l'aventure. surprise 1 l'armée turque reculait 
maintenant devant eux. Chaque rencontre tournait à leur avantage. 
L'armée serbe repassant sur les antiques champs de bataille où la 
Grande-Serbie de l'histoire et de la légende avait sombré dans le 
sang, y plantait aujourd'hui d'étape en étape ses drapeaux victorieux. 
Prichtina, Kumanova, Uskub, étaient pris. Comment les Serbes 
n'éprouveraient-ils pas l'enivrement du succès ? Comment leur imagi- 
nation ne combinerait-elle pas des restaurations, des résurrections où 
ils retrouveraient leur grandeur déchue? Et les Grecs? Ils ont été les 
dernières victimes de l'armée ottomane ; leur défaite est encore toute 
récente ; leurs blessures sont à peine cicatrisées. Ils n'ont pourtant 
pas hésité à déclarer la guerre et sans doute, sachant à quoi ils 
s'exposaient, ils ont dû eux aussi éprouver quelques angoisses, 
mais ils ont passé outre. Marchant bravement vers la frontière, ils 
l'ont bientôt franchie, ils sont allés déjà très loin au delà, leurs vieilles 
ambitions ont paru se réaliser, la Grèce de leurs rêves s'est reformée 
sous leurs pas. Où sont-ils aujourd'hui? Où seront-ils demain? A Salo- 
nique peut-être. Les Monténégrins sont trop peu nombreux pour pou- 
voir, malgré leur vaillance, parcourir d'aussi grands espaces ; mais on 
les dit à la veille de prendre Scutari. Ce sont là de grands change- 
mens ! Si rien n'est encore définitif, comment croire que, de ce qui se 
passe en ce moment, il ne restera pas quelque chose et que les 
peuples balkaniques ne conserveront pas au moins une partie des 
territoires qu'ils ont conquis ? 

Mais gardons-nous des pronostics; ils sont souvent trompeurs, et 



232 



REVUE DES DEUX MONDES. 



nul ne pourrait les appuyer sur une base solide : bornons-nous donc 
à montrer la situation actuelle. L'intérêt de l'armée turque étant, 
comme nous l'avons dit, de retarder la bataille, elle a renoncé à 
défendre la frontière et s'est retranchée sur une première ligne de 
défense qui allait d'Andrinople à Kirk-Kilissé. Plus au Sud une seconde 
ligne s'étend de Dimotica à Lule-Bourgas. Une troisième enveloppe 
ConstaDtinople. Andrinople est une place très forte qui semble devoir 
opposer aux Bulgares une résistance sérieuse, soit qu'ils lui livrent 
assaut, soit qu'ils l'assiègent. Kirk-Kilissé, à l'extrémité orientale delà 
première Ugne, était une place moins forte; elle contenait seulement 
25 à 30 000 hommes. Cela étant, on se demandait ce que feraient les 
Bulgares. Assiégeraient-ils Andrinople ? Essaieraient-ils de rompre la 
ligne de défense turque sur un autre point et lequel? S'ils réussis- 
saient, masqueraient-ils Andrinople par un rideau militaire et mar- 
cheraient-ils sur Constantinople? Au moment où nous sommes, on 
ne peut répondre qu'à la seconde de ces questions : les Bulgares, 
jugeant que Kirk-Kilissé était un point faible de la ligne turque, y ont 
porté leur premier effort ; pendant trois jours un combat acharné a 
eu lieu autour de la place; il s'est finalement terminé à leur profit. 
11 semble qu'au dernier moment une panique se soit produite dans 
les troupes ottomanes ; elles se sont retirées en désordre vers 
l'Est. L'effet a été immense. A partir de ce moment on a commencé à 
se demander en Europe si la cause ottomane n'était pas définitivement 
perdue, impression trop rapide sans doute, mais dont il faut tenir 
compte comme d'un élément propre à influencer les faits ultérieurs : 
les impondérables pèsent à la guerre comme en politique, et ici, la 
politique et la guerre se confondent. Les Turcs ont dit, mais per- 
sonne ne les a crus — comment aurait-on pu le faire ? — que l'aban- 
don de Kirk-Kilissé entrait dans leur plan, que ce n'était là qu'un 
combat d'avant-garde qui avait pour but, non pas de battre les Bul- 
gares, mais de les retarder et de les fatiguer. Soit ; mais il ne faut rien 
exagérer et les Turcs ont singulièrement exagéré la méthode qui 
consiste à choisir son terrain de combat, à y attendre l'ennemi de 
pied ferme et à abandonner tout le reste. Que de choses n'ont-ils 
pas aujourd'hui à réparer ! 

Les hypothèses demeurent diverses sur ce que feront à présent les 
Bulgares. On s'est demandé si, après avoir tourné à Kirk-Kilissé la 
première ligne de défense des Turcs, ils n'essaieraient pas de tourner 
la seconde et de se porter rapidement sur Constantinople par une 
sorte de raid éblouissant. Une telle conception ne manquerait pas 



REVUE. CHRONIQUE. 233 

de grandeur, mais combien l'exécution en serait périlleuse ! Les Bul- 
gares peuvent-ils laisser derrière eux Andrinople et toute l'armée 
ottomane? Peuvent-ils, par une marche de flanc, s'exposer aux coups 
de cette armée qui, si peu manœuvrière qu'elle soit, ne manque- 
rait sans doute pas de profiter de la circonstance? Le plus probable 
est que les Bulgares s'efforceront de prendre Andrinople comme ils 
ont pris Kirk-Kilissé et que l'entreprise sera plus difficile. Ils auront 
affaire, soit après, soit pendant ce siège, à toute cette armée otto- 
mane dont nous avons sommairement indiqué la position et qui n'a 
pas encore tiré un coup de fusil. A tous les étonnemens que nous 
avons déjà éprouvés viendrait s'en ajouter un plus grand encore si la 
bataille de demain, d'aujourd'hui peut-être, n'était pas un choc ter- 
rible, dont le résultat nous apparaît encore comme incertain. Cette 
bataille, même perdue, doit être la compensation et le rachat de 
toutes celles qui l'ont précédée. S'il en était autrement, l'effondrement 
de la Turquie serait irrémédiable et il ne serait même pas marqué de 
ce dernier reflet des gloires d'antan qui luit encore sur le front des 
vaincus lorsqu'ils tombent avec honneur. Mais quoi de plus vain, 
quoi de plus inutile que tout ce qu'on peut dire sur les événemens 
qui se déroulent? Mieux vaut se taire et attendre: nous n'aurons pas 
à le faire longtemps. 

Tournons-nous du côté de l'Europe. Avant de parler des Impres- 
sions diverses et encore confuses que les bruits venus d'Orient ont 
produites sur les Puissances, il faut dire un mot de Tune d'elles, 
de l'Itabe. Nous annoncions, il y a quinze jours, comme prochaine la 
paix entre elle et la Porte, mais elle n'était pas encore faite et des 
complications, qui ont eu bleu à la dernière heure, l'ont retardée de 
quelques jours. On ne pouvait cependant pas douter sérieusement 
qu'elle se ferait, car elle était conforme à l'intérêt des deux belli- 
gérans et, en dehors même de cet intérêt immédiat qui s'imposait à 
eux, ils étaient certainement fatigués l'un et l'autre d'une lutte qui 
se prolongeait sans utilité. La Porte en effet ne pouvait plus espérer 
conserver la Libye : elle ne continuait de la défendre que pour obtenir 
de meilleures conditions de l'Italie. Quant à celle-ci, elle devait 
désirer la fin d'une guerre qui lui coûtait cher matériellement et mo- 
ralement, matériellement parce qu'elle y usait des forces qui pou- 
vaient être mieux employées, moralement parce qu'elle avait besoin 
de sa liberté pour conserver et exercer toute son autorité dans le 
règlement des questions balkaniques, questions dont la gravité ne 
pouvait pas lui échapper et dont il ne lui était pas permis de se désin- 



234 



REVUE DES DEUX MO\DES. 



téresser. La paix était donc nécessaire : il fallait seulement trouver., 
comme on dit, une formule qui ménageât la dignité des deux parties. 
Les négociateurs italiens et turcs avaient l'esprit assez subtil pour la 
trouver, mais aussi pour la compliquer, et c'est pourquoi ils l'ont 
trouvée en effet, mais ils y ont mis quelque temps. Au fond, il n'y 
avait qu'une difficulté : elle tenait à ce que l'Italie avait proclamé l'an- 
nexion de la Libye et que la Porte ne voulait ni ne pouvait la recon- 
naître, ses traditions lui interdisant de renoncer à un pays musulman 
au profit d'une puissance chrétienne. Comment tourner la difficulté? 
Un moyen se présentait : c'était que la Porte proclamât l'indépendance 
de la Libye; l'Italie en disposerait ensuite suivant ses moyens. Le pro- 
cédé prêtait à quelque ironie et on ne la lui a pas épargnée, mais il n'y 
en avait pas d'autre. En fin de compte, la Porte disait à la Libye : — 
Nous ne pouvons plus rien pour vous, vos destinées sont entre vus 
mains. — Toutefois, si la Porte consentait à rompre ou à dénouer 
le lien politique, elle entendait maintenir le bien religieux : sur ce 
point, elle a été irréductible. Heureusement il y avait un précédent; 
n'y en a-t-il pas toujours? Quand l'Autriche a traité avec la Porte au 
sujet de l'annexion de l'Herzégovine et de la Bosnie, — on voit 
l'analogie, — elle a consenti à ce que le Sultan y conservât un 
représentant religieux. Le Sultan en aura donc un en Libye ; il portera 
même le titre de calife ; il aura des pouvoirs sur lesquels on a discuté 
beaucoup, c'est même ce qui a fait durer si longtemps la négociation. 
Nous ignorons d'ailleurs ce que seront au juste ces pouvoirs. Le traité 
quia été publié ne porte que sur les conventions d'ordre matériel : le 
reste est mystère. La conséquence de ce qui précède est que les 
troupes turques évacueront la Libye : d'autre part, les troupes italiennes 
évacueront les îles de la mer Egée. La seconde opération ne se fera 
que lorsque la première sera terminée. Si les Italiens espèrent qu'il 
faudra quelque temps pour cela, ils ne se trompent probablement pas. 
L'évacuation de la Libye par les troupes turques n'est pas d'une exé- 
cution aussi simple qu'on pourrait le croire ; mais on y réussira, car 
tout a une fin. 

L'Europe a éprouvé du soulagement en apprenant que la guerre 
turco-italienne avait atteint la sienne : eUe l'a prouvé par l'empresse- 
ment qu'elle a mis à reconnaître la prise de possession de la Libye. 
La France a fait cette reconnaissance quelque quarante-huit heures 
après les autres, parce qu'elle avait à convenir d'un règlement préa- 
lable avec l'Italie et, si on en juge par la lecture des journaux, l'opi- 
nion italienne en a éprouvé une irritation qui montre à quel point sa 



REVUE. CHRONIQUE. 



235 



nervosité était montée. Ignorait-elle donc que notre diplomatie avait 
exercé une action utile, efficace sur la Porte pour la déterminer 
à accepter le traité dans les termes où il était conçu? N'était-ce 
pas le reconnaître d'avance dans tous ses effets ? Et au surplus, par 
un arrangement spécial, n'avions-nous pas reconnu, depuis dix ans, 
tout ce que l'Italie pourrait faire dans la Libye ? Mais passons ; ce 
mouvement d'impatience de l'opinion italienne a été bientôt calmé et 
n'a pas d'importance; il n'en aurait, comme symptôme, que si l'Italie, 
oubliant que nous sommes ses seuls voisins en Afrique, négligeait les 
ménagemens mutuels que cette situation nous recommande d'obser- 
ver, et auxquels nous sommes bien résolus à ne jamais manquer. 
L'Italie donc, dégagée désormais des préoccupations africaines, peut 
apporter au concert des Puissances le concours de son intelligence 
politique et de son expérience avisée. 

Ce concert des Puissances est un mot qu'on ne prononce pas 
aujourd'hui sans provoquer quelque scepticisme. On se demande s'il 
existe vraiment; s'il existait hier, lorsqu'il a paru se former d'aboi d 
autour de la proposition du comte Berchtold, ensuite autour de celle 
de MM. Sasonoff et Poincaré; s'il existera demain lorsque, la guerre 
des Balkans étant terminée ou sur le point de l'être, il faudra aider 
vainqueurs et vaincus à en fixer les résultats. Sur tout cela, nous 
n'avons que des lumières un peu incertaines, clignotantes, entourées 
d'ombres que la lecture attentive des journaux européens ne parvient 
pas à dissiper. Une seule chose paraît probable ; encore ne l'est-elle 
que si la fin de la guerre ressemble au commencement : c'est qu'il 
sera devenu impossible de s'en tenir strictement au principe qui avait 
été posé par MM. Sasonoff et Poincaré et accepté par tout le monde, à 
savoir que, quoi qu'il advînt, le statu quo territorial des Balkans serait 
maintenu. Bien, certes, n'était plus désirable et, avant la guerre, tout 
le monde semblait être de cet avis. Les États balkaniques eux-mêmes 
protestaient à qui mieux mieux de leur désintéressement territorial : 
à les entendre, il ne s'agissait pas pour eux d'étendre leurs frontières, 
mais seulement de libérer leurs frères slaves ou grecs de la servitude 
ottomane, au moyen de réformes qui se feraient sous le contrôle de 
l'Europe et aussi sous le leur. L'entreprise où ils entraient n'avait pas 
d*autre objet; on les aurait blessés si on en avait douté. On en dou- 
tait cependant quelque peu, en quoi on verra bientôt si on avait tort 
ou raison. La Serbie occupe aujourd'hui le territoire de la Vieille- 
Serbie, la Grèce occupe celui de la Thessalie et en partie de l'Épire : 
leur demandera-t-on de les restituer à la Turquie, et, si on le leur 



2oi) REVUE DES DEUX MONDES. 

demande, l'obtiendra-t-on de leur prétendu désintéressement? Et la 
Bulgarie? De tous les pays balkaniques, c'est celui qui a conçu les plus 
grands projets, les plus vastes espérances aussi et qui a fait le plus 
pour les réaliser. Elle a su créer l'instrument de sa politique, elle en 
a usé avec une véritable maîtrise. Son ambition est très grande, si 
grande qu'elle ne la réalisera pas tout entière du premier coup et elle 
le sait bien; mais elle entend en réaliser une partie et ne renonce pas 
au reste. Qui pourrait avec succès lui enjoindre de rentrer dans ses 
frontières de la veille et de se contenter de réformes pour ses frères de 
Macédoine? Si on voulait en venir là, quand même et, quoi qu'il arrivât, 
il fallait empêcher à tout prix la guerre d'éclater : c'était plus facile 
que d'en empêcher maintenant les conséquences. Mais il aurait fallu 
pour cela autre chose qu'une pression purement diplomatique exercée 
à la fois à Constantinople et dans les capitales balkaniques. 

Si on n'a pas fait plus, c'est sans doute parce qu'on a eu l'intuition, 
et on n'a pas eu tort de l'avoir, que l'entente de l'Europe ne résisterait 
pas à cette épreuve : résisterait-elle davantage à celle qu'on lui impo- 
serait demain si on entendait priver les États balkaniques de toutes 
leUrs conquêtes? Les puissances se diviseraient immanquablement; les 
États balkaniques trouveraient des protecteurs parmi elles. A sup- 
poser même que les gouvernemens voulussent tous rester fidèles 
aux notifications qu'ils avaient faites avant la guerre, l'opinion ne 
le permettrait pas à certains d'entre eux. Nous avons déjà assisté 
plusieurs fois à des entraînemens, à des explosions que les gouver- 
nemens ont été impuissans à refréner : ils ont été entraînés, ils ont 
suivi. Pour maintenir le statu quo balkanique, il aurait fallu, — 
disons, si l'on veut, qu'il faudrait la victoire ottomane, puisque, malgré 
les premiers échecs, elle peut encore se produire : les victoires 
balkaniques ont renversé comme des châteaux de cartes les construc- 
tions antérieures de la diplomatie. Le moment est venu d'en inventer 
d'autres et nous souhaitons qu'elles ne soient pas improvisées comme 
l'avaient été les premières. M. Poincaré a prononcé le 27 octobre, 
à Nantes, un discours sur lequel nous reviendrons dans un moment. 
Parmi les choses excellentes qui y abondent, il en est une qui mérite 
particu hère ment d'être retenue. « Nous avons la satisfaction de 
constater, a-t-il dit, que l'initiative pacifique prise par la France, en 
plein accord avec ses amis et ses alliés, a été comprise et approuvée 
dans toutes les chancelleries. Elle a eu pour premier résultat des 
échanges de vues qui se poursuivent quotidiennement entre les Puis- 
sances, qui leur permettent d'exercer sur la marche des événemens 



REVUE. CHRONIQUE. 231 

une surveillance collective et qui, le jour venu, favoriseront, je l'es- 
père, une médiation : peut-être même ce jour est-il proche. » Est- il 
aussi proche que le laisse entendre M. Poincaré, nous n'en savons rien ; 
il est quelquefois aussi dangereux de brusquer les dénouemens qu'il 
est inutile de vouloir arrêter à leur origine des événemens inévi- 
tables; mais on ne saurait trop approuver et encourager entre les 
chancelleries cet échange de vues, cet entretien ininterrompu dont 
M. Poincaré a parlé à Nantes comme d'un fait existant. C'est le meilleur 
moyen d'échapper aux surprises déconcertantes qui imposent des 
résolutions immédiates, ou plutôt c'est le seul. Le moment est d'ail- 
leurs favorable : il commence aujourd'hui à être plus facile d'établir 
quelques prévisions sur la suite des événemens et de s'entendre sur 
les solutions à faire prévaloir. On ne saurait trop souhaiter que l'ac- 
cord, sur tous les points, se fasse entre toutes les Puissances en vue 
de localiser la guerre et de l'empêcher de se généraliser. Mais comme 
il faut tout prévoir puisque tout est possible, c'est avant tout avec nos 
amis et alliés que nous devons préparer cet accord, et, si par malheur 
il ne peut pas s'étendre plus loin, c'est avec eux que nous devons 
le maintenir. On le fait certainement du côté de la Triple -Alliance. Le 
comte Berchtold vient d'aller en Italie; il y a vu le Roi et le marquis 
di San Giuliano. Ce dernier, après avoir reçu cette visite, s'est 
empressé de la rendre à son collègue autrichien. Ces déplacemens ont 
une signification sur laquelle on ne saurait se tromper : non pas qu'on 
sache sur quelles bases se fait l'entente des membres de la Triple - 
Alliance, mais il est clair qu'elle se fait, ou du moins qu'on cherche à 
la faire, car elle n'est pas très facile entre l'Autriche et l'Italie, et 
l'influence de l'Allemagne ne sera peut-être pas inutile pour l'établir 
ou la maintenir. 

Qu'on ne s'y trompe pas en effet, — et c'est sur quoi nous insis- 
tons, — la crise actuelle n'est pas seulement celle des Balkans, elle 
est encore la crise de l'Europe, nous voulons dire des alliances qui 
sont soumises à une épreuve dont nous voudrions être sûr qu'elles ne 
sortiront pas ébranlées. Là est le danger auquel il faut obvier'avant 
tout. Un journal allemand, en vue de produire sur l'opinion russe une 
impression qui nous serait défavorable, a dit que l'alliance franco- 
russe ne s'appliquait pas aux affaires d'Orient. L'allégation n'est pas 
exacte sous cette forme; l'alliance est faite en termes généraux et ne 
comporte pas d'exceptions; mais il est infiniment probable que ses 
auteurs ne pensaient pas aux Balkans au moment de conclure; ils 
ne les avaient pas en vue. Les intérêts qu'ils s'appliquaient à garantir, 



238 



REVUE DES DEUX MONDES. 



dans le cas où certaines éventualités viendraient à se produire, ne se 
rattachaient pas spécialement à la péninsule balkanique et ceux qui s'y 
rattachent, si les alliances avaient été formées relativement à eux, 
auraient peut-être amené d'autres combinaisons. Cela n'est d'ailleurs 
pas moins vrai pour la Triple-Alliance que pour la Triple-Entente, mais 
nous n'avons naturellement souci que de cette dernière. On a essayé d'y 
porter atteinte par des mouvemens d'opinion qui, fort heureusement, 
ne se sont manifestés que dans les journaux. Lorsque M. Sasonoff, 
après avoir quitté Paris, est revenu à Saint-Pétersbourg:, il y a été 
accueilli par les clameurs de la presse panslaviste. On l'a accusé avec 
amertume d'avoir trop facilement cédé aux suggestions de M. Poin- 
caré; on lui a reproché avec véhémence d'avoir accepté que la 
diplomatie russe fît des démarches communes avec la diplomatie 
autrichienne auprès des gouvernemens balkaniques. La tempête 
déchaînée contre lui s'est tournée aussi contre nous : un journal russe 
a même revendiqué pour son pays la liberté de choisir d'autres 
alliances. C'est une liberté qu'il a incontestablement et que personne 
ne peut lui enlever, mais dont il ne semble pas devoir user. M. Saso- 
noff a déclaré, après avoir vu l'Empereur, qu'il avait toute la 
confiance de son maître, ce qui suffit à son autorité. La presse fran- 
çaise n'est pas tombée dans le piège qu'on lui tendait ; elle a géné- 
ralement évité les polémiques avec la presse russe ; s'il y a eu des 
exceptions, elles ont été très rares. Avec l'Angleterre, il s*est passé 
quelque chose de semblable et, de ce côté, nous avons été plus 
imprudens, car les accusations et les reproches sont venus de 
nos journaux. Adressés au gouvernement anglais, ils étaient souve- 
rainement injustes. Le gouvernement anglais a eu à notre égard, 
dans les affaires balkaniques, une attitude correcte, loyale et, à 
notre avis, très sensée. S'il n'a pas montré une confiance empressée 
dans l'efficacité des remèdes à appliquer in extremis à la paix déjà 
bien malade, on ne saurait en faire un grief à sa perspicacité, 
et d'ailleurs, il a mis, comme les autres, sa signature au bas de 
l'ordonnance: ce n'est pas sa faute si elle n'a pas opéré. Quelques- 
uns de nos journaux ont montré contre lui une mauvaise humeur 
regrettable : on s'en est un peu amusé en Allemagne, où on a affecté 
de croire que l'Entente cordiale n'était plus aussi solide qu'autrefois, 
ou même qu'elle n'était plus solide du tout. Certes, cela n'était pas 
vrai, mais nous devons veiller avec soin à ce que cela ne le de- 
vienne pas, et c'est à cette préoccupation que M. Poincaré a répondu, 
pour la dissiper, dans son discours de Nantes auquel nous avons 



BEVUE. CHRONIQUE. 239 

déjà fait allusion et qui a réuni l'unanimité de l'opinion française. 

On ne saurait trop déplorer que la guerre ait éclaté dans les Balkans, 
mais il serait encore plus fâcheux que des contre-coups préparés par la 
malveillance des uns et par la maladresse des autres ébranlassent les 
systèmes d'alliance sur lesquels repose l'équilibre général. Qu'arri- 
verait-il si la guerre venait tout d'un coup à se généraliser et si 
chacun, cherchant anxieusement ses alliances, ne les retrouvait plus ? 
C'est contre ce péril que M. Poincaré s'est élevé avec force, afin de le 
conjurer, et nous ne saurions trop applaudir à ses paroles qu'il vaut 
la peine de citer ici textuellement : « La France, a-t-il dit, est 
incapable d'inconstance ou d'infidélité. Nous non plus, nous ne cher- 
chons pas à avoir des amitiés de rechange et nous croyons qu'une 
grande nation se doit à elle-même de montrer, dans la direction 
des affaires extérieures, la permanence de ses idées et la fermeté de 
ses desseins. Nous restons étroitement attachés à la Russie, notre 
alliée, et à l'Angleterre, notre amie; nous leur restons attachés par 
des liens entrelacés et indestructibles : le sentiment, l'intérêt et la 
probité politique. Dans les graves questions que soulève la guerre 
d'Orient, nous aurons assurément, elles et nous, le droit d'avoir, 
sur les questions à étudier, nos préférences respectives ; mais, comme 
nous procéderons à cet examen dans un esprit de confiance entière 
et d'indéfectible amitié, rien ne pourra rompre une entente dont 
la solidité demeure nécessaire à l'équilibre européen. C'est à for- 
tifier et à resserrer cet accord que la France s'est employée sans 
relâche, et s'il est arrivé qu'ici ou là une partie de l'opinion se montrât 
nerveuse ou impatiente, les trois gouvernemens, sûrs d'exprimer la 
pensée profonde et durable de leurs pays, n'ont pas cessé de colla- 
borer dans le calme et le sang-froid. » Il était nécessaire que ces 
choses-là fussent dites. Le discours de M. Poincaré a été, au milieu de 
la confusion que les événemens ont jetée dans quelques esprits, la 
haute et ferme affirmation des alliances. La guerre des Balkans suscite 
autour de nous assez de dangers pour que nous n'en fassions pas 
naître encore davantage. Il se peut que, dans la suite des événe- 
mens, les vues de la Russie et celles de l'Angleterre ne soient pas tou- 
jours les mêmes : nous devons nous appliquer à les concilier, comme 
l'Allemagne s'applique certainement à concilier celles de Titane et de 
l'Autriche, et des deux tâches, ce n'est peut-être pas la nôtre qui sera la 
plus malaisée. 

Malgré tout, l'avenir reste obscur, et nous parlons de l'avenir 
auquel nous touchons. Toutes les Puissances n'ont pas notre désinté- 



240 



REVUE DÈS DEUX MONDES. 



ressèment dans les affaires d'Orient et, pour être justes, nous recon- 
naissons que toutes ne peuvent pas l'avoir au même degré que nous. 
Le comte Berchtold a dit, il y a quelques jours, aux Délégations que 
l'Autriche se réservait de défendre ses intérêts : les journaux officieux 
autrichiens, complétant ses paroles, expliquent qu'après l'échec de la 
politique de statu quo, une autre viendra qui comportera des réso- 
lutions différentes. Faut-il comprendre qu'à la politique de statu quo 
sera substituée- la politique de partage? Sans doute, car les journaux 
le disent très crûment. Alors d'autres questions se poseront. La Russie 
non plus ne laissera pas péricliter ses intérêts. La Roumanie en a, elle 
aussi, que la victoire bulgare, si elle se confirme et se développe, 
mettra subitement en cause. L'Autriche et la Roumanie ont déjà 
pris quelques précautions militaires. L'éveil est donné à tout le 
monde et tout le monde se tient sur le qui- vive. M. Poincaré a fait des 
efforts très honorables pour maintenir la paix ; il a annoncé dans son 
discours qu'il en ferait désormais pour abréger la guerre et, en tout 
cas, pour l'empêcher de s'étendre; mais il a insisté à deux reprises 
différentes sur la nécessité pour lui-même, pour son gouvernement, 
de sentir la France unie, afin qu'il pût faire entendre sa voix avec 
autorité dans les négociations qui se poursuivent. Les Chambres se 
réunissent le 5 novembre ; les conseils de M. Poincaré étaient donc 
particulièrement opportuns. « Par la sincérité et la clarté, a-t-il dit, il 
est toujours facile à des hommes qui, depuis nombre d'années, ont 
combattu côte à côte, de prévenir des malentendus et de conjurer des 
divisions funestes. Le gouvernement a besoin du concours de tous 
les Républicains, il a même besoin de la confiance de tous les Français 
pour se sentir à la hauteur de la tâche difficile que les circonstances 
lui imposent. » Les événemens donnent à ces paroles une gravité 
particulière : il faut espérer qu'elles seront comprises et que la voix 
du patriotisme s'élèvera, au moins pendant quelque temps, plus haut 
que celle des partis. 

Francis Charmes. 

Le Directeur-Gérant, 
Francis Charmes. 



LES SABLES MOUVANS 



QUATRIÈME PARTIE (2) 



X 

C'était un soir d'août. Les Fontœuvre, qui n'avaient le droit 
de songer à nulle villégiature, alors que la plupart des artistes 
délaissaient Paris pour la mer ou la montagne, s'apprêtaient à 
dîner. On attendait Marcelle ; Hélène, qui devait .manger en 
hâte pour retourner à son officine jusqu'à dix heures du soir, 
devenait fiéveuse et s'inquiétait de ce retard. 

— Bast ! dit François, Marcelle aura été retenue chez les 
Houchemagne. Elle n'en sort plus depuis qu'elle est devenue 
idéaliste. 

Jeanne et Nicolas, qui chaque été voyageaient pendant deux 
ou trois mois, étaient aussi demeurés chez eux : elle, dans un 
mauvais état de santé; lui, cloué à son œuvre qu'il ne pouvait 
interrompre, disait-il. 

— Mon vieux patron me grondera, reprit Hélène, car nous 
avions justement ce soir une ordonnance intéressante. 

Jeun y Fontœuvre laissait dire, très absente de là, absorbée 
depuis trois jours par la composition d'un linteau de porte que 
les Dodelaul lui avaient commandé pour leur magasin. On pro- 
fitait des vacances pour l'aménager à neuf; on voulait une 
décoration du xvnr 9 siècle, mais dans une note un peu sévère. 

.(1) Copyright by Colette Yver 1912. 

(2) Voyez la Revue des 1 er et 15 octobre et 1 er novembre. 

TOME xii. — 1912. {(> 



242 REVUE DES DEUX MONDES. 

Elle cherchait depuis le matin son premier croquis : une cor- 
beille renversée laissant choir et rouler des poires, des pêches 
et des raisins. Mais il lui fallait des fruits d'une maturité', d'une 
qualité parfaites ; elle ne pouvait se contenter des malheureux 
avortons achetés par Brigitte, le matin, à un marchand des 
quatre saisons. Elle le lui dit encore quand la vieille bonne vint 
se plaindre de ce que le potage refroidissait. 

— Je ne vous comprends pas, Brigitte ; vous qui êtes un peu 
du métier, que voulez-vous me voir faire avec ces fruits de 
gueux ! 

— Tiens, nous les croquerons ! reprit Pierre Fontœuvre 
avec son accent méridional. 

Lui se trouvait fort heureux. Les vacances avaient suspendu 
ses cours dans les pensions suburbaines, et, au Jardin des 
Plantes, venaient de naître trois petits léopards dont les grâces 
l'avaient séduit. Du coup, il tenait son Salon pour l'année 
prochaine, avec cette famille de félins qui ravirait le public. 

— Mettons-nous toujours à table, dit Hélène, Marcelle pren- 
dra le repas où il en sera. 

Tous se laissaient un peu guider par cette raisonnable 
Hélène qui en eût remontré à chacun d'eux pour le sens pra- 
tique et l'équilibre. On la suivit dans la salle à manger. Brigitte 
servit. 

— Madame la soupe sera froide, n'est-ce pas? interrogea 
François. 

Chacun gardait ses préoccupations. Fontœuvre voyait ses 
panthères, Jenny, son dessus de porte, Hélène, l'ordonnance 
dont elle s'inquiétait, avec ses formules et ses hiéroglyphes, Fran- 
çois, sa fade et impérieuse maîtresse qui l'exigeait dès huit 
heures du soir. On apportait les légumes lorsque Marcelle entra. 
Son visage toujours fermé, presque hiératique, avait pris ce soir 
une animation extraordinaire, elle était toute rose et le feu de 
ses prunelles disait son agitation. 

— Je reviens de chez Nelly Darche, fit-elle d'un ton bref en 
dépliant sa serviette. 

Le silence continua. Fontœuvre souriait, de souvenir, aux 
jeux de ses petits fauves. Hélène pensait au mortier oublié sous 
la table des manipulations, au laboratoire. François avait de 
lourds soucis d'argent, et redoutait, pour ce soir, les plaintes de 
son amie. Enfin, la mère demanda : 



LES SABLES MOU VAN S. 2t3 

— Quoi de neuf chez Darche ? 

— Quoi de neuf? répéta Marcelle d'une voie courroucée et 
qui tremblait, eh bien! j'y ai encore trouvé Vaupalier, chez 
Darche, et lu sais, j'en ai maintenant l'assurance, il est son 
amant. 

Si vif est l'intérêt qu'éveillent en nous les récits où l'amour 
entre en jeu, que soudain toute la famille captivée dévorait des 
yeux la jeune tille. Mais elle, comme pour dissimuler son indigna- 
tion, avalait maintenant le potage à petites cuillerées rapides. 

— Si elle continue, reprit Fontœuvre en faisant cascader les 
mots, comme toujours lorsqu'il plaisantait, tout Paris y passera 
chez cette chère amie ! 

Mais Hélène était devenue très rouge. Toutes ces histoires de 
liaisons irrégulières, dont à Saintes elle n'avait jamais entendu 
que des échos — et encore voilés de quelles métaphores ! — la 
troublaient extrêmement. Certes, elle n'ignorait pas grand'chose 
de la vie, mais certaines faiblesses restaient à ses yeux abomi- 
nables, presque irréelles, enveloppées d'un nuage que ses 
réflexions n'avaient jamais percé. De tels drames lui semblaient 
nu devoir se passer que dans les romans, pas, Dieu merci, dans 
le cercle des gens qu'elle pouvait fréquenter. 

— Cette pauvre Darche! dit Jenny avec indulgence, elle a 
un cœur si tendre, elle ne peut vivre sans amour. 

Marcelle se redressa et sa main qui tenait la cuillère s'agitait 
fébrilement quand elle dit : 

— Lorsqu'on a aimé un homme, comme elle paraissait aimer 
le petit Fabien, on ne l'oublie pas au bout de trois mois pour 
se jeter dans les bras d'un autre! 

— Oh ! prononça François avec lassitude, ma pauvre Mar- 
celle, tu attaches une importance à ces choses! 

— Quand on aime vraiment un homme, dit Marcelle lente- 
ment, presque religieusement, c'est pour toujours. 

Nul ne fit attention au ton singulier dont la silencieuse fille, 
qui n'exprimait jamais un sentiment, avait articulé cette phrase; 
seule Hélène, qui étudiait avec une curiosité passionnée sa 
mystérieuse soeur, le nota et en conçut une inquiétude impré- 
cise. Mais Marcelle, de plus en plus excitée, continua: 

— J'avais vu Xelly pleurer son abandon, je l'avais vue 
souffrir. Je n'aurais pas cru cela d'elle; oh ! non, je ne l'aurais 
pas cru. 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Tu avoueras qu'un Fabien ne méritait pas une éternelle 
fidélité, remarqua Jenny. 

— Mais elle, sa conscience, sa dignité de femme méritaient 
plus de retenue, déclara Marcelle sévèrement. 

— Marcelle a raison, appuya le père; cette sacrée Darche 
est une... 

Et il fit claquer ses doigts en l'air pour achever sa pensée. 
Alors François, de son air éternellement fatigué : 

— Mais, papa, selon ta morale, à combien d'amans une 
femme a-t-elle droit ? 

Et Fontœuvre, riant de bon cœur, eut un geste évasif pour 
dire qu'il ne s'attarderait pas à résoudre le problème. Puis on 
se mit à s'occuper de M me Vaupalier, Képouse légitime. Mais 
elle n'inspirait aucune compassion. La frêle Dudu, l'ancien 
petit modèle montmartrois, aux pattes de sauterelle, était deve- 
nue une grosse dame officielle, qui ne prenait plus la peine de 
retenir ses propos; toute son hérédité lui remontait aux lèvres 
dès qu'elle s'échauffait en paroles. Et elle avait les susceptibilités 
haineuses du peuple, qui semaient des ennemis pour Vaupalier 
dans tous les salons où elle passait. Que son mari la trompât 
semblait bien naturel. M me Fontœuvre trouvait seulement admi- 
rable que Nelly Darche eût agréé Vaupalier. On s'en félicitait 
pour lui comme d'une chance inespérée. 

— Pensez donc, disait Jenny, une si grande artiste ! Lui ne 
lui vient pas à la cheville. 

C'était plus honorable que s'il avait été admis à l'In- 
stitut. 

Lorsque, à dix heures un quart, la ponctuelle Hélène rentra 
de sa pharmacie, Marcelle se déshabillait pour la nuit. Les 
deux sœurs se retrouvèrent au cabinet de toilette qui leur était 
commun, et les yeux curieux d'Hélène ne pouvaient se retenir 
de scruter le visage hermétique de sa cadette. Elle était son 
aînée de deux ans, mais combien elle se sentait ignorer de 
choses auxquelles cette petite Marcelle était depuis longtemps 
initiée ! Que de pensées sous ce front illisible, dont Hélène ne 
pouvait même pas soupçonner la nature. Et cet impérieux 
besoin de toujours savoir, qui dès l'enfance avait marqué sa 
personnalité, qui avait si fort inquiété jadis la bonne M me Trous- 
seline, la tourmentait de nouveau devant ce monde inconnu 
qu'était l'âme de Marcelle. 



LES SABLES MOUVANS. 24 V > 

— Cette demoiselle Darche, alors, tu la voyais souvent? Tu 
allais chez elle, tu y trouvais ses amis? demanda-t-elle. 

— Oui, répondit Marcelle, amusée du scandale qu'étaient 
pour sa sœur toutes ces révélations. 

— Maman te le permettait, et cela ne te gênait pas de 
savoir que cette personne vivait de cette manière? 

— De quelle manière ? 

— De celle... que tu disais tout à l'heure, expliquait la 
pauvre Hélène, fort embarrassée de s'exprimer sur ces choses. 

.Marcelle ne répondit rien. Il y eut entre elles deux un 
silence. A son tour, elle considérait Hélène. Celle-ci n'était pas 
moins mystérieuse à ses yeux, que Marcelle ne l'était à ceux 
<le sa sœur. Cette fraîche et forte fille demeurée une enfant, 
alors qu'elle était déjà femme, attendrissait son cœur froid* 
Elle pensait à Nicolas, à leur triste amour, à l'affreuse journée 
de baisers et d'amertume qu'ils avaient passée ensemble rue de 
l'Arbalète, où Nicolas, ravagé de remords, l'avait torturée tout 
d'abord en ne parlant que de Jeanne, puis étouffée sous ses 
caresses pour retomber ensuite dans son désespoir. Comme 
Hélène, sereine et ignorante, lui paraissait heureuse ce soir! 
Elle refoula les larmes qui lui perlaient aux paupières et 
murmura : 

— Ma pauvre Hélène, on ne peut empêcher une femme 
d'aimer ! 

Mais, si vite qu'elle eût dissimulé ses larmes furtives, Hélène, 
en sa subtilité, les avait aperçues. A force d'exercer sa divina- 
tion pour le plaisir de percer des secrets, elle était devenue 
presque une voyante. Et tout d'un coup, une idée la lit frémir. 
Est-ce que Marcelle, sa petite Marcelle... 

Mais elle ne formula pas l'idée qu'elle se reprocha tout «le 
suite comme un péché. N'y a-t-il pas des choses impossibles 
simplement parce qu'elles sont impossibles? Est-il raisonnable 
seulement de les supposer ? 

Et s' avançant, elle lui tendit sa joue. Alors, pour la pre- 
mière fois, Marcelle si froide, si sèche d'ordinaire, serra convul- 
sivement sa sœur en pleurant un peu. Mais elle ne dit que ces 
mots : 

— Comme nous avons été élevées différemment, Hélène! 

A partir de ce jour, comme en dépit d'elle-même, Hélène, 
saisie d'une inquiétude singulière, ne cessa d'cpier sa cadette. 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

La nuit, elle écoutait les bruissemens venus du cabinet voisin 
où donnait Marcelle. N'était-elle pas agitée ? Reposait-elle tran- 
quille comme une gamine de dix-sept ans sans soucis? Au réveil, 
elle scrutait sa mine ; à table, les jeux imperceptibles de sa phy- 
sionomie muette. Puis, à la fin des journées, sans l'interroger 
directement, elle essayait de reconstituer l'emploi de son temps. 
Marcelle disait avoir été au Louvre, chez Blanche Arnaud, puis 
chez cousine Jeanne pour la leçon d'Houchemagne, ou bien avec 
la Russe, sa compagne d'atelier, pour des études de plein air à 
Meudon, à Saint-Cloud. Si, au lieu d'aller à la pharmacie, Hélène 
avait pu la suivre!... Et Marcelle lui semblait plus triste que 
jamais ; plus belle aussi ; les épaules frêles s'élargissaient, le 
col si long de fine statuette prenait une rondeur, une noblesse 
parfaites, une chair de neige; et par momens les yeux verts 
s'alanguissaient, se fixaient dans l'espace, et Hélène y retrouvait 
déjà un passé douloureux comme il y en avait un dans les 
yeux flétris de sa vieille grand'mère. Mais le monde inconnu qui 
était au fond, Hélène n'y pouvait pénétrer. 

Quelquefois cousine Jeanne venait après dîner et restait tard 
pour attendre Hélène qu'elle affectionnait particulièrement. Elle 
souffrait d'un mal dont elle ne se plaignait pas, qu'on voyait 
seulement à sa pâleur, à l'amaigrissement de ses traits. Mais 
son divin sourire était toujours le même, en sa douceur, en sa 
délicatesse, et elle souriait encore plus qu'autrefois à ses jeunes 
cousines, à Jenny dont elle s'inquiétait davantage, lui deman- 
dant sans cesse si elle n'avait pas besoin d'argent. 

— Pardonne-moi si je n'ai pas toujours été assez attentive à 
tes soucis, lui disait-elle. Je suis éternellement dans les nuages, 
mais il ne faut pas me priver pour cela du plaisir d'être avec 
toi tout à fait fraternelle. Des besoins, Nicolas et moi nous en 
avons si peu! Donne-moi l'illusion que tes filles sont mes enfans. 

— Eh bien, répondait la petite Fontœuvre, puisque ton 
mari n'a jamais fait ton portrait, je te le ferai, moi, avec mes 
petits moyens, quand il me faudra beaucoup de sous. 

Alors Jeanne, qui avait toujours été si secrète pour tout ce 
qui concernait le travail d'Houchemagne, se laissait aller au- 
jourd'hui à répliquer, comme si elle y trouvait un délice : 

— Nicolas n'a jamais fait mon portrait, c'est vrai; mais 
combien de fois ai-je posé devant lui, si tu savais ! 

On disait d'elle: 



LES SABLES MOUVANS. 247 

— Gomme cousine Jeanne a changé depuis la mort de son 
père! 

Elle endurait un martyre. Nicolas ne l'aimait plus. Il le lui 
avait dit avec brutalité, le soir de son retour, et elle avait alors 
subi le coup stoïquement, sans larmes, sans scène, sans une 
question, respectueuse seulement de la crise inexplicable dont 
elle voyait souffrir son idole. Et c'était seulement au bout de 
deux jours que, trouvant son mari plus calme 'et plongé dans 
une sorte de coma douloureux, elle lui avait demandé : 

— Qu'as-tu donc ? 

— Je ne sais pas, avait répondu Nicolas; j'ai le cœur et le 
cerveau malades. Tu en es témoin, je ne peux plus rien faire. Ma 
palette est brisée ! je ne peindrai plus. 

— Tu ne peindras plus! cria Jeanne. 

— Laisse-moi. Ne te fais pas de chagrin. Il faut subir la fata- 
lité. Aie seulement pitié de moi comme d'un malade. Tu es une 
femme admirable: tu peux tout supporter. Tu me supporteras 
moi-même, comme un frère blessé. 

— Mais qu'est-il arrivé? suppliait Jeanne en se tordant les 
mains, que s'est-il passé? Je ne t'ai fait nulle peine; qui t'a trans- 
formé ? 

— Je ne sais pas, répétait-il obstinément. Ne te fais pas de 
chagrin. 

« Ne te fais pas de chagrin. » C'était la phrase qu'il avait 
toujours aux lèvres maintenant. Et la pauvre femme, y voyant 
encore un reste de sollicitude, arrivait à s'en contenter, à y 
trouver une consolation aux rebuffades qu'elle endurait sans 
cesse de Nicolas irritable et nerveux. 

Elle voulut lui amener un médecin célèbre. Il refusa de le 
recevoir. Elle lui proposa de voyager. Il entra dans une colère 
effrayante. Alors elle dit a Marcelle : « Viens plus souvent lui 
demander conseil : viens le faire causer de son art ; ta présence 
le rassérène; il n'y a que ta jeunesse qui lui agrée. » 

Mais ce qu'elle dérobait farouchement à tout le monde, c'était 
cette inertie passagère où il était tombé. Elle en rougissait 
comme d'un opprobre ; que le demi-dieu connût la lassitude, l'in- 
capacité, et que le public, l'apprenant, conçût pour lui de la 
pitié, était-ce possible? Même chez les Fontœuvre, elle men- 
tait, racontant qu'il était de plus en plus absorbé dans son 
œuvre gigantesque. 



2i8 REVUE DES DEUX MONDES. 

Près de Nicolas, elle tenait son rôle d'épouse rebutée avec 
une dignité, un tact qu'il analysait en se maudissant davantage. 
Elle cachait ses larmes, s'écartait de lui sans ostentation, lui 
ménageait des heures de solitude, se retenait même de l'exhorter, 
ne lui rappelait pas l'œuvre abandonnée. Elle s'effaçait humble- 
ment. Elle n'était plus dans la maison qu'une ombre dis- 
crète, présidant en silence au fonctionnement matériel des 
choses. Seulement sa santé s'altérait et aussi sa divine beauté 
qui semblait n'avoir fleuri que pour le plaisir de l'Idole, et 
destinée à s'effacer dès que l'Idole s'en détournerait. 

Cependant sa désolation n'échappait pas à Nicolas. Plus cette 
douleur était muette et cachée, plus elle le torturait, au con- 
traire de ce qu'on aurait pu croire, (-elle patience supérieure le 
mortifiait plus qu'aucun sarcasme, l'atteignait à la plaie même 
de son âme. Alors, il devenait dur et cruel, reprochant à Jeanne 
des reproches qu'elle n'avait pas proférés, fouillant jusqu'à ses 
pensées pour lui faire un grief de celles qu'il lui supposait : et 
quand il l'avait ainsi abreuvée d'amertume, il arrivait près de 
Marcelle dans une exaltation qui confinait à la folie. 

— Tu sais, je tue Jeanne; je la tue lentement, mais elle 
mourra de ce qu'elle endure. 

— Oublie Jeanne au moins pendant que tu es à moi, disait 
Marcelle. 

Souvent ils pleuraient ensemble sur la misère de leur mal- 
heureux amour. Car les remords de son amant avaient peu à 
peu amolli l'inconsciente Marcelle. La souffrance de Nicolas, à 
pénétrer sa passion d'abord rudimentaire en sa sensualité, 
l'avait comme organisée, compliquée, adoucie. Marcelle n'était 
plus la même. Sans regretter rien encore, elle pleurait au moins 
le radieux bonheur qu'ils auraient eu s'ils avaient eu le droit 
de s'aimer; et plus elle chérissait Nicolas, moins elle haïssait 
Jeanne qui, elle aussi, aimait dans la douleur. 

Quand Marcelle venait rue Visconti, elle montait droit à 
l'atelier. La grande toile, où la composition s'esquissait au 
fusain, n'avait pas progressé, et au chevalet, on voyait toujours 
le Christ sans visage. Nicolas regardait Marcelle avec pitié. 

— Pauvre petite, tu viens docilement prendre ta leçon, tu 
viens t'éclairer aux lumières de l'artiste... Mais ne sais-tu pas 
que je suis fini, incapable; je suis l'arbre stérile, bon à jeter au 
feu. 



LES SABLES MOUVANS. 24$ 

— Oh! Nicolas! prononçait-elle avec une admiration qui 
la transfigurait, un génie comme le lien ne peut devenir 
stérile ! 

Pour elle, rien ne l'inquiétait dans cette impuissance. Elle 
en était fière plutôt, l'attribuant à la violence de l'amour qu'elle 
avait inspiré. Et elle ouvrait ses cartons, montrait ses études de 
Meudon, de Ghaville, faites avec la Russe, disait ses projets de 
composition pour l'avenir. Nicolas la reprenait, dirigeait sa 
flamme, lui donnait à lire à haute voix des pages de la Légende 
Dorée, et souvent, au milieu de la lecture, il l'interrompait : 

— Tu es ma fille, tu sais ; je sens que je te fais avec la sub- 
stance de mon âme. 

Jamais, quelque désir qu'ils eussent l'un de l'autre, ils 
n'échangeaient même un baiser dans cet atelier où ils s'étaient 
appartenu pour la première fois. C'était la pudeur de leur faute 
de respecter ce lieu comme un sanctuaire, à cause de Jeanne, à 
cause de l'Art, à cause de toute l'œuvre passée suspendue aux 
murailles blanches : le Triptyque de Saint François, le Centaure, 
le Sphinx colossal, le terrible Taureau ailé, surtout le Sauveur 
dont Nicolas n'avait pas été assez pur pour peindre le visage... 
Leurs mains se prenaient, leurs yeux se pénétraient, et après 
s'être privés de toutes caresses, ils emportaient de ces ren- 
contres mystiques une douceur qui se répandait sur toutes les 
journées de Nicolas. 

Ce fut au soir d'une de ces journées que Jeanne, rentrant de 
courses, s'approcha de son mari toute frissonnante, avec une 
humilité, une crainte qui emplit de pitié Nicolas. 

— Ma pauvre Jeanne, qu'as-tu donc? dit-il affectueuse- 
ment. 

Alors, il s'aperçut qu'elle portait un paquet, une sorte de 
boite. Elle le lui donna. Il l'ouvrit, c'était une palette. Il ne 
s'emporta pas comme elle le redoutait; il lui demanda seule- 
ment, d'un air accablé : 

— Tu veux donc que je recommence à peindre? 

Elle joignit les mains d'un geste de prière, mais ne put ré- 
pondre, tant sa gorge se serrait. Alors, le souvenir revint à 
Nicolas des années sereines où elle avait été son inspiratrice, la 
gardienne de son œuvre, l'aiguillon de son labeur, l'idéal de son 
esthétique, la tutrice de son génie. Pouvait-il oublier tout cela? 
Pouvait-il refuser à la pauvre sacrifiée un geste de bonté tar- 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

dive? Et il lui promit spontanément d'essayer une reprise de 
travail. 

— Pour te faire plaisir, tiens, je tenterai demain une nou- 
velle expérience. 

C'était plus qu'elle n'espérait. Il était sauvé s'il reprenait ses 
pinceaux. Car elle ne pouvait admettre qu'un tel génie put 
subir plus qu'une transitoire éclipse. Sa joie était telle, qu'Hou- 
chemagne, à la contempler, retrouva une heure de paix. 

Le lendemain il sortit, sous le prétexte de chercher un mo- 
dèle nouveau pour son Christ. En fait, il se rendait rue de 
l'Arbalète. Marcelle l'y attendait, toujours la première au ren- 
dez-vous, quoi qu'il fit pour la devancer. Il arrivait, «m ce jour 
d'exception, allègre et serein, exonéré de remords par la conces- 
sion qu'il avait faite à Jeanne. Il s'amusait à soulever Marcelle 
dans ses bras, comme un petit enfant, à la porter d'une 
chambre à l'autre, en riant de sa folie. Il lui disait : 

— Est-ce que tu ne me trouves pas vieux? Ah ! que j'aurais 
voulu, a cause de toi, avoir l'âge de Daphnis, avec le sourire de 
ton adolescence; tandis que, regarde, ma barbe grisonne, des 
rides me brident les yeux. Je suis ton amant, pourtant, ton 
amant plus tendre et plus conscient que je ne l'aurais été à 
vingt ans. Je t'aime avec tout mon passé. 

Elle le contemplait, toute frissonnante. 

— Oh! Nicolas, je ne souhaiterais pas que tu fusses autre- % 
ment? 

Il lui disait encore : 

— Mon passé, je voudrais te le faire connaître ; il a été 
étrange et comme cloîtré dans un long rêve. A partir de treize 
ans, j'ai vécu dans une ivresse qui me séparait du monde. Et 
avant treize ans, je n'avais eu que le goût des oiseaux. La vue 
d'un oiseau me ravissait. En ai-je déniché dans les bois de 
Triel, pour le plaisir de les sentir palpiter dans ma main, do 
les toucher! J'étais alors un gamin boueux, tu sais, un 
gamin en galoches, en sarrau bleu rapiécé. Oh ! Marcelle, vou- 
drais-tu qu'un jour nous retournions ensemble dans ce pays 
qui m'est si cher? 

A cette pensée, Marcelle, si sérieuse et si grave d'ordinaire, 
ne contint plus sa jubilation. Il ne fallait pas attendre, c'était 
tout de suite, au plus tard demain, qu'il fallait accomplir ce joli 
pèlerinage. 



LES SABLES MOU VAN S. 251 

— Songe, Nicolas, une promenade à nous deux, une prome- 
nade d'amoureux comme les autres ! 

Il fut ainsi décidé qu'ils iraient le lendemain déjeuner chez 
le père Houchemagne, et que l'excursion se ferait très ouverte- 
ment, au vu et au su de toute la famille. Nicolas se réjouissait 
follement; il en était transformé quand il rentra chez lui, et 
toute l'après-midi il travailla facilement d'après ce modèle qu'il 
avait ramené, s'étant souvenu tout à coup de son adresse. Il 
avait pris une toile neuve et s'était avisé de recommencer, dans 
une idée tout autre, sa figure du Christ. Jésus apparaissait main- 
tenant de face, montrant seulement des deux mains la foule 
dont il avait compassion. Et ce mouvement, Nicolas en était 
heureux comme d'une trouvaille; il le préférait cent fois au 
précédent. Quant au visage, il crayonna seulement en partie les 
traits du modèle, pour la construction de la face que celui-ci 
avait admirable. 

— Ta palette m'a porté bonheur, vois-tu, dit-il le soir à 
Jeanne-. Je vais peut-être reprendre mon œuvre. 

Elle lui aurait baisé les pieds. 

Ce fut lui qui, de bonne heure, le lendemain, alla chercher 
Marcelle quai Malaquais. Elle joua la surprise. Hélène mettait 
son chapeau pour se rendre à sa pharmacie. Elle dit avec sa 
jovialité de bonne fille, en les regardant tous deux : 

— Ah! vous avez de la chance, vous autres, d'aller vous 
promener à la campagne ! 

Marcelle et Nicolas se sourirent longuement, sans répondre 
à la jeune fille. Et quand ils tournèrent les yeux vers elle, 
ils s'aperçurent qu'elle les contemplait, toute blanche, toute 
crispée. 

Nicolas, qui ne comprenait pas son trouble, lui demanda : 

— Pauvre petite Hélène! vous aussi vous aimeriez bien venir 
voir les beaux paysages de la Seine ? 

Hélène resta muette. Le sourire de Marcelle à son amanl 
venait de l'éclairer. « On ne peut empêcher une femme d'aimer. 
— Quand on aime vraiment un homme, c'est pour toujours. 
Comme ces phrases de sa cadette s'expliquaient maintenant, ainsi 
([ne l'emploi secret de ses heures, etsonépanouissementde femme, 
et sa beauté, et ses métamorphoses morales que l'ainée notait 
attentivement ! Elle savait désormais, et son cœur se serrait atro- 
cement. Sa petite Marcelle si puérile, si fine, et en même temps 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

si altière, cette cadette dont elle était si orgueilleuse, l'aimant 
déjà pour sa gloire future, elle était tombée dans cette existence 
innommable, elle s'était enlizée à son tour dans ce que 
M me Trousseline appelait souvent les sables mouvans de la vie 
parisienne! 

— Comme tu es étrange ce matin, Hélène, s'écria Marcelle 
en tâchant de masquer son inquiétude. 

— Je ne suis pas étrange, je suis triste, murmura Hélène 
encore toute haletante. 

Le bonheur transfigurait Marcelle ; elle ne pensait plus à dis- 
simuler. Elle courut chercher son grand chapeau de paille noire, 
se noua à la taille une ceinture en filigrane d'or, fort à la mode 
cette année-là aux Beaux-Arts, puis prenant la main de Nico- 
las : 

— Je suis prête, nous pouvons partir. 

Elle vint ensuite embrasser Hélène. Mais Hélène se recula 
instinctivement. Tout le péché de sa sœur lui devenait apparent, 
dans la beauté de Marcelle, dans la fraicheurde sa joue, dans ses 
yeux chargés d'une expérience inavouable. Et il y avait moins chez 
Hélène la sévérité impitoyable de la jeune fille vertueuse, que 
l'étonnement douloureux d'une vierge très candide, mise pour la 
première fois en présence du mal. Marcelle l'entendit murmurer : 

— Jamais je ne t'embrasserai plus. 

Et afin de ne pas voir les amans s'éloigner ensemble, Hélène 
s'enfuit dans sa petite chambre, où elle put cacher les larmes 
intarissables de son premier désenchantement. 

— Hélène m'excède, dit Marcelle à Nicolas dans la rue; 
depuis son retour elle m'espionne, et je sais maintenant qu'elle 
a deviné notre amour. 

— Gomment l'aurait-elle pu si tu n'en as rien dit? 

— Ah ! tu ne connais pas Hélène ! 

Cette pensée assombrit le début de leur fête. Mais leur fête 
était trop magnifique et trop ardente pour ne pas noyer tout 
souci dans sa lumière. Quand ils se virent dans le train, seuls 
dans leur compartiment, ils eurent un moment d'ivresse enfan- 
tine, presque populaire. Elle le traitait comme un compagnon 
de jeu; lui la taquinait comme il eût fait d'une grisette. Elle 
n'interrompait son rire que pour demander : 

— Est-ce bientôt Triel? 

Enfin la Seine apparut et le train côtoyait sa rive droite ; on 



LES SABLES MOU VAN S. 25? 

la voyait fuir au loin vers une région brumeuse et bleuâtre. Ses 
bords et ses iles portaient des peupliers abondans; et une atmo- 
sphère légère et tendre régnait sur toute cette campagne sereine, 
fleuve, champs et bois, déjà touchés par l'automne. Alors 
Marcelle et Nicolas devinrent attentifs à la nature dans laquelle 
ils pénétraient. Leur rire cessa. Ils ne se parlèrent plus, pen- 
chés vers la portière, les mains serrées, assagis et pensifs. 

Il la regardait avec émoi. Elle jouissait de se sentir admirée, 
elle en palpitait de plaisir comme une tleur dont on respire le 
parfum. 

— Ah! que je suis heureuse! soupira-t-elle oppressée. Que 
va-t-il donc nous arriver aujourd'hui? 

— Oui, que va-t-il nous arriver aujourd'hui? reprit Nicolas 
très grave. 

Ils descendirent à la petite gare proprette et minuscule, en- 
filèrent une allée de platanes si taillée, si régulière, si bien 
environnée de villas luisantes qu'on se serait cru dans un jar- 
din de riches bourgeois. Mais déjà l'église se montrait entre les 
arbres, d'une architecture diverse et tourmentée, avec son toit 
vétusté et la coiffe noire de son clocher en pyramide. Et, tout 
alentour, les très vieilles maisons de l'ancienne ville se mas- 
saient d'un air de dévotes personnes qui s'accotent à la grande 
Protectrice. Alors, Nicolas fut pris d'une indéfinissable émotion 
en amenant à ces lieux familiers son tragique amour. Ces 
vieilles rues, ces murs décrépits, ces façades grignotées par le 
temps qui l'avaient connu tout petit et pur, faible et paisible, il 
leur revenait aujourd'hui avec son adultère. Il avait trompé la 
plus noble des femmes, et il serrait contre lui cette fragile mai- 
tresse qui aurait pu être son enfant. Pourtant, ce n'était pas de 
honte qu'il frémissait, c'était d'un bonheur éperdu. 

— Ah! disait Marcelle, que j'aurais voulu connaître le petit 
garçon que tu as été ici! 

D'abord, il l'entraîna vers la Seine, car c'était là que repo- 
saient ses souvenirs les plus vifs. Elle est, à cet endroit, large 
et rapide. Le dernier des ponts à péage pose au fond de son lit, 
en faisant mille remous à la surface, les jambages de ses piles, 
dresse au-dessus des eaux l'arc détendu de son tablier, et encore 
au-dessus, élève son aérienne armature, semblable à un dais à 
jour d'où retombent des cordons d'acier. Au loin, sur l'autre 
rive, on aperçoit les collines bleues à la courbe molle et douce; 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

et, ce malin-là, le soleil discret de l'automne poudrait d'or, 
sans les transpercer, les vapeurs des lointains où se perdaient 
les berges vertes. 

— Tu vois, disait Nicolas, dès sept ans je venais ici, les 
matins d'été, me baigner tout nu avec les autres gamins de 
l'école : 

Marcelle, pensive, souriait en regardant l'eau. 

— Quelles étaient tes idées alors ? demandait-elle, à quoi 
rêvais-tu? que désirais-tu? Pour moi, quand je me reporte 
à cet âge, je retrouve un immense tourbillon d'envies, de 
curiosités, de vanités. L'ambition d'être jolie, qui m'attardai L 
indéfiniment devant la glace, était le sentiment le plus continu ; 
jiiais les autres se chevauchaient, se pourchassaient, se succé- 
daient, sans consistance, comme des flocons de neige qui se 
harcèlent, s'empressent tant, et finissent par s'évanouir si vite. 
C'est drôle une petite fille. 

— Moi, j'avais des idées fixes et tenaces, disait Nicolas. Par 
exemple, l'espoir d'une baignade m'occupait deux jours. Ou 
bien je fabriquais un sabre avec deux morceaux de bois, je met- 
tais une ceinture à ma blouse, un bonnet de papier sur ma tète, 
je suivais, avec cinq ou six autres polissons, le plus grand 
d'entre nous qui avait un clairon, et nous faisions résonner du 
bruit de nos galoches le pavé inégal de la Grande-Rue. Alors je 
ne pensais à rien; seulement un instinct violent et énorme me 
remplissait de jouissance; c'était un désir indéfini de bataille, 
comme une rêverie dans le tonnerre. Les jours où le fils de 
l'épicier me prêtait son tambour, j'allais droit devant moi, 
jouant des baguettes, répandant par les rues un tapage infer- 
nal. Encore là je ne pensais à rien; mais ce tintamarre qui 
me semblait sortir du bout de mes doigts, qui émanait de moi 
et remplissait toute une ville, c'était une volupté, un triomphe 
de petit chef. Si je n'avais craint d'être fessé pour arriver en 
retard, je ne me serais pas arrêté. Au printemps, je pensais à 
posséder les nids des oiseaux, et c'était un désir latent qui me 
faisait souhaiter constamment la fin de la classe. Ah! je n'étais 
pas compliqué ! 

Il se perdait dans ce passé lointain. Puis, tout à coup, sai- 
sissant le bras de Marcelle : 

— Viens voir maintenant ma maison. 

Il lui fit monter une des rues étroites qui escaladenl l'am- 



LES SABLES MOUVANS. 255 

phithéàtre do la petite ville; l'église à la pierre jaunâtre, aux 
murailles rongées, leur barrait la route; mais la rue s'y creu- 
sait une voûte et passait sous l'édifice avec sa chaussée boueuse, 
ses ruisseaux noirs. Le cintre de cette voûte encadrait alors la 
vision d'une rue de village ancien, avec ses maisons à pou- 
trelles. Nicolas désigna l'une d'elles, dont on voyait d'ici le 
grenier à foin avec sa poulie et dit : 

— C'est là que je suis né. 
Marcelle gardait le silence. 

En arrivant, Nicolas poussa la grande porte charretière. La 
cour apparut avec son fumier, ses poules. A gauche, il y avait 
d'abord la charretterie et l'écurie, surmontées du grenier à 
foin qui se voyait de la rue, puis la petite maison d'habitation 
faisait suite. Un grand vieillard se montra sur le seuil de la 
porte. Il avait des galoches, un tricot de laine bleue, et à la main 
une poignée d'oignons. En apercevant Nicolas, il cria simple- 
ment : 

— Ah ! te voilà. 

Et il dévisagea Marcelle en fronçant les broussailles de ses 
sourcils. 

Nicolas l'embrassa en lui demandant : 

— Tu ne reconnais pas Marcelle Fontœuvre, la petite cou- 
sine de Jeanne, que tu as vue chez moi tout enfant? 

— Ah! bon! fit le vieux, je me disais aussi... 

— Je lui donne des leçons de peinture, continua Nicolas, et 
aujourd'hui nous sommes venus te demander à déjeuner. 

— Ça tombe bien, répliqua le père Houchemagne tout épa- 
noui. Comme c'est là, j'ai tué un lapin ce matin; le voici qui 
cuit dans la casserole avec une sauce au vin. 

— Votre cuisine sent bon, monsieur Houchemagne, dit 
Marcelle. 

Elle surprenait Nicolas. Lui qui ne l'avait pas conduite ici 
sans appréhension , redoutant son mépris de petite bour- 
geoise, ses moqueries même, la voyait empressée autour du 
bonhomme, se proposant pour l'aider aux soins du ménage. 
Elle avait oté son chapeau et ses gants ; déjà elle disposait, sur 
la toile cirée brune ornée d'une carte de géographie, une pile 
d'assiettes prise au buffet. Et il s'attendrissait; car il savait 
bien comme, chez sa mère, elle répugnait à tous ces travaux, 
refusant même d'alléger le service de la pauvre vieille Brigitte. 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

C'était pour lui qu'elle s'y abaissait aujourd'hui, c'était pour lui 
qu'elle devenait bonne; cette transformation qui en faisait une 
créature nouvelle, c'était une opération de l'amour dans cette 
âme... 

— Mademoiselle n'est pas iière, cela su voit bien, disait le 
vieux paysan. 

Et, bas à son fils : 

— Eh bien ! tu as hérité ? G'est-il bon ce qu'a laissé ton 
beau-père ? 

Et ses yeux se plissaient; ses joues rasées où le poil gris, dru 
et raide affleurait, avaient de petits frémissemens de curiosité, 
et il contemplait, avec un contentement surabondant, ce fils 
supérieur que favorisaient toutes les prospérités. 

Nicolas souriait tristement. Etait-ce donc vrai qu'il fût né 
de cet être rustique qui ne connaissait rien, qui ne pouvait rien 
connaître de son àm'e véritable? Combien de générations sem- 
blaient l'en séparer! Cependant, il sentait impérieusement cette 
paternité bienfaisante, il comprenait toute sa dette envers ce 
pauvre homme dont le dévouement l'avait donné à l'art, et dans 
son trouble d'aujourd'hui, volontiers il se serait jeté contre cette 
poitrine de vieux paysan probe, pour y oublier le poison de sa 
vie. Mais pour donner une joie de plus au vieillard, il répondit : 

— Oui, père, ma femme a maintenant une belle propriété. 

— Et la terre vaut-elle là-bas autant que chez nous? 

— Non, père, mais dans ce bien-là, il se trouve un des plus 
admirables châteaux de France. 

— Diable ! fit le père Houchemagne avec un petit rire satisfait. 

Et plus porté encore à la vanité qu'au lucre, en ce qui con- 
cernait son enfant, élevé déjà d'un échelon au-dessus des autres 
rustres par le fait de sa paternité glorieuse, il caressait ce fils 
d'un regard ineffable qui pénétrait celui-ci jusqu'à l'àme, et il 
disait : 

— Hein! mon Nicolas, tout de même! A peine si tu aurais 
besoin de travailler maintenant ! 

Marcelle, qui avait trouvé dans un tiroir les fourchettes de 
fer et finissait de dresser la table, les écoutait en allant et 
venant. A ce mot-là, elle vint s'asseoir sur une chaise de paille, 
auprès d'eux. 

— Mais, monsieur Houchemagne, mon cousin ne travaille 
pas pour s'enrichir. Les œuvres qu'il fait sont non seulement 



LES SABLES MOUVANS. 257 

son bonheur, mais celui de tout un monde: il vient des gens de 
tous les pays pour les voir; on les aime ; on aime Nicolas pour 
les avoir faites: croyez-vous qu'il ne soit pas déjà payé? 

— Quelques billets de mille en plus ne nuiraient pas, fit le 
bonhomme très grave; mais je sais que Nicolas n'est pas « inté- 
ressé. » Puis, il a beau être plus grand que moi, il est de mon 
sang, n'est-ce pas; et moi aussi, je travaillerais pour le plaisir, 
quand cela ne devrait pas me rapporter un centime. 

— Je ne suis pas plus grand que vous, père, riposta Nicolas, 
que l'émotion gagnait de plus en plus. 

A ce moment, le vieux s'en alla au fourneau : « Il ne faut pas 
laisser brûler la fricassée, » disait-il d'un air recueilli. Et toute 
sa vie limpide se représentait d'un coup aux yeux de Nicolas qui 
le revoyait jeune, beau paysan de trente ans, aux côtés de sa 
femme, cette jolie brune potelée, un peu indolente, ne se plai- 
sant qu'à coudre sur le seuil de sa porte. Jamais le père ne l'avait 
emmenée aux vignes pour tenir le cheval lors des « rabou- 
rages, » selon la coutume des autres cultivateurs. Jamais elle 
n'allait, comme les autres femmes, sous le soleil, une large cor- 
nette empesée sur la tête, ébourgeonner, sarcler, sulfater, arra- 
cher les échalas. Le vigneron, acharné au travail, y suffisait seul. 
Elle ne participait qu'à la vendange, qui est une sorte de fête. Et 
Nicolas, qui dans son enfance n'avait vu entre ses parens nul 
échange de tendresses, comprenait aujourd'hui le taciturne 
amour de paysan, ce culte muet d'un homme simple, pour une 
femme secrètement adorée. Il se rappelait les soirées d'hiver qui 
s'écoulaient dans cette salle, toujours semblable, et quel bien- 
être il éprouvait quand il apprenait ses leçons sous la lampe, 
pendant que son père décortiquait les haricots secs, et que sa 
mère cousait, avec des mines coquettes pour admirer son ou- 
vrage. Ils ne se disaient jamais rien ; aucun des trois ne parlait ; 
mais l'admirable cohésion de la famille, comme il la voyait au- 
jourd'hui, puissante et sacrée, entre eux trois ! Que de bonheur 
et de sainteté dans ce foyer! 

Celle dont il tenait sa nature, qui, en l'enfantant, l'avait 
placé comme hors de sa race, il l'avait perdue toute jeune 
encore, avant même d'avoir pu connaître son àme mystérieuse. 
Et il savait que son père avait eu là une douleur peu commune 
chez un paysan; il savait aussi que le vieillard avait gardé à la 
morte une stricte fidélité. Un jour de vendange, comme celui-ci, 

TOME XII. 1912. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

la langue déliée par le vin, parlait librement à son fils de vingt 
ans, il lui avait dit : 

— J'ai eu une bonne femme, vois-tu, et je n'en ai point 
voulu d'autre ; ce que j'ai gagné avec ta mère, qui était éco- 
nome, ç'aurait-il été bien de le manger avec une gueuse qui ne 
l'aurait point value? Non, je n'ai plus besoin de cette engeance, 
ni de jeune, ni de vieille. Quand je ne pourrai plus faire mon 
tripot, je prendrai un gosse pour m'aider. 

La maison paternelle, en reprenant Nicolas dans sa matu- 
rité, lui redisait toutes ces choses qu'il pouvait entendre com- 
plètement aujourd'hui. Et il lui semblait qu'elle lui demandait 
compte de sa vie, de tous les bienfaits moraux dont elle l'avait 
enrichi. A ce moment, le père Houchemagne, déposant sur la 
table la casserole fumante, disait : 

— Si ma bru était venue avec toi, ça aurait encore été 
mieux, mon fils. 

Alors Nicolas, qui, juste à ce mot-là, faisait asseoir près de lui 
sa jeune maîtresse, éprouva soudain une angoisse mortelle. 
Qu'avait-il fait! Voilà donc la réponse qu'il apportait à la 
grande voix familiale qui, brusquement, l'interrogeait par tous 
les souvenirs, tous les objets, par le seul aspect du vieux 
vigneron à la rude honnêteté ? Il amenait ici son adultère, son 
péché. A la table de famille, à cette table maternelle, témoin 
de toute son enfance et de la dignité de tous les siens, il impo- 
sait .Marcelle !... 

— Gac, vois-tu, continuait le bonhomme en distribuant, d'un 
geste presque noble de patriarche, la nourriture dans les 
assiettes, ma bru, pour moi, c'est une autre enfant. Et moi qui 
suis vieux, je peux bien dire que je n'ai pas rencontré chez les 
bourgeois une femme qui lui ressemble. Tu as eu tous les 
bonheurs, Nicolas, car ta femme, il n'y en a pas de plus belle 
ni de meilleure. D'abord, pour la figure, c'est un vrai portrait; 
et pour la douceur, c'est un ange. On n'a qu'à l'écouter parler 
pour se sentir tout remué. Ah! je me rappelle le grand dîner 
où tu m'as invité chez toi. Jamais je n'avais été dans ce monde- 
là; eh bien! quand ma bru était près de moi, j'étais aussi à 
mon aise que le dimanche, quand je vais faire une partie à 
l'Image. 

— Oui, Jeanne est bien digne de votre affection, père. 
Mais l'excitation du repas, la joie profonde de recevoir son 



LES SABLES MOUVAIS. 259 

enfant, animait de plus en plus le vieillard; et, le souvenir de 
Jeanne se précisant dans son esprit à mesure qu'il en parlait, 
il ne tarissait plus. Cette grâce d'une femme exquise l'avait 
charmé ; il trouvait pour la louer des expressions pittoresques 
ou touchantes. Durant tout le repas, il ne fut question que 
d'elle. Marcelle était silencieuse. Nicolas écoutait douloureu- 
sement, avec une ancienne habitude de docilité, cette parole 
palernelle qui, à son insu, s'imposait à lui impérieusement. Et 
peu à peu, la figure de la femme trahie et délaissée se dressait 
devant lui plus belle, plus grande qu'il ne l'avait jamais vue. 

Au dessert, comme il se retournait vers Marcelle, il lui vit 
les yeux pleins de larmes qu'elle retenait. Alors il éprouva une 
telle pitié pour cette malheureuse petite fille, qu'il n'eut plus 
qu'une idée, l'emmener d'ici, l'emmener avec lui dans le grand 
paysage apaisant de son enfance, la consoler. 

Quand le père eut achevé son café, qu'il buvait religieuse- 
ment, sans mot dire, comme font les paysans, ils le quittèrent, 
et Nicolas fit gravir à Marcelle le chemin du cimetière, puis 
d'autres routes montantes, isolées dans la campagne. Il avait 
pris son bras, il la serrait contre lui sans rien dire. En arrivant 
à une plate-forme, reste d'anciennes carrières épuisées, ils 
s'arrêtèrent. Au-dessus d'eux, c'étaient les bois. Au-dessous, la 
colline dévalait jusqu'au fleuve, dont on voyait les méandres, 
les îles, sur une longueur de plusieurs kilomètres. Le temps 
était devenu parfaitement clair. Sur les coteaux de l'autre rive, 
on distinguait pour le moins cinq ou six villages dispersés. 

Nicolas s'assit sur un bloc de pierre abandonné au fond de 
la carrière ; Marcelle était demeurée devant lui ; elle lui 
demanda : 

— Pourquoi m'aimes-tu ? 

La poitrine oppressée, il la regardait. Il répondit en se con- 
tenant : 

— Je t'aime parce qu'il y a en toi une gloire qui m'éblouit, 
la gloire de ta fraîcheur, de ta jeunesse, de ton amour. 

Elle reprit : 

— Je ne suis pas belle, moi ; je ne suis pas bonne, moi ; je 
ne suis pas vertueuse, moi; je suis une fille perdue; et j'ai bien 
senti tout à l'heure, chez ton père, que, dans le fond de ton 
cœur, tu me reniais. Oui, tu m'as reniée, Nicolas ; ne t'en 
défends pas. 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

— C'est notre péché que j'ai renie quand je pensais à 
celle que j'ai abandonnée... Mais toi, je suis orgueilleux de toi, 
je t'aime tellement, que je me sens comme un dieu en te 
contemplant. 

— Pourquoi m'aimes-tu? 

— Je t'aime pour ta souffrance ; car je te broie sans cesse. Mon 
remords, je n'ai pas la force de le garder seul, je le fais peser 
sur ton cœur. Et je suis seul coupable cependant. Moi, j'étais la 
conscience. Quand tu m'as aimé, je devais me défendre, t'éclai- 
rer, ne pas tomber dans la tentation de ton enfantine tendresse, 
de ton inconscience. 

Elle le vit cacher sa tête dans ses mains, éclater en sanglots. 
Elle le regardait, les yeux secs, toute pâle seulement et secouée 
d'un tremblement. Il parlait dans ses larmes. Elle se pencha 
pour comprendre ce qu'il disait. Elle entendit ces mots entre- 
coupés de spasmes : 

— C'est ici que je venais, — pour un nid de chardonneret, — 
quand j'avais dix ans. — ■ Je reviens après trente ans, — qu'ai-je 
fait de ma vie ? - - Mon œuvre est trahie. — Dieu m'a frappé 
d'impuissance, — mon honnêteté d'homme est détruite, — et je 
suis devenu le bourreau de la plus sainte des femmes. — Si tous 
les vieux vignerons dont je suis l'enfant, — qui sont couchés là, 
dans le petit cimetière, me voient aujourd'hui, — quelle malé- 
diction ils doivent laisser tomber sur moi, — moi dont j'avais 
rêvé qu'ils seraient fiers ! — Si encore je te rendais heureuse ! 
— mais tu vois, quelle faiblesse, — pas même le courage de 
souffrir seul... 

Elle était toujours debout devant lui, impassible; le soleil 
faisait étinceler le filigrane d'or de sa ceinture et ses cheveux 
blonds sous le chapeau de paille, autour de son visage illisible. 
Sur la route, devant eux, trois femmes passèrent avec des paniers 
profonds pour la cueillette des prunes. Elles causaient. Elles se 
turent en apercevant ce couple; un peu plus loin, leur conver- 
sation reprit. Dix minutes plus tard, ce fut un vieillard, chemi- 
nant lourdement sous un faix de bois, qui, revenant des taillis, 
passa en sens inverse. Puis la solitude l'ut complète. Alors 
Marcelle appela : 

— Nicolas! 

Il leva les yeux. 

— Nicolas, je t'aime assez pour faire tout ce que tu veux. 



LES SABLES MOUVANS. 261 

Il répondit : 

— Ah ! ton amour, je le connais, Marcelle. 

— Non, tu ne le connais pas, parce qu'il est tous les jours 
plus fort. Il est aujourd'hui ce qu'il n'était pas encore hier. Et 
moi aussi, je suis aujourd'hui ce que je n'étais pas hier, parce 
que ton àme chérie s'impose à la mienne, elle m'impose sa 
beauté, sa noblesse. Elle habite une région que j'ignorais, 
mais où tu me fais entrer avec toi. Tu dis que nous avons fait 
le mal. Je le crois puisque tu le dis. Surtout, tu en soutires; 
je ne veux plus que tu souffres. Alors, devines-tu ce que je te 
propose ?... 

— Quoi donc ? demanda-t-il angoissé. 
Elle répondit de son air impassible : 

— Nous séparer... 

D'un bond il fut debout, il cria : 

— Marcelle! 

Ce fut un rugissement sorti du fond de son être. Et d'un 
geste d'instinct animal, comme pour l'emporter dans le noir 
d'une caverne, il saisit sa maîtresse et, la soulevant à demi, la 
traîna plus loin encore dans la carrière, là où les racines des 
végétations se suspendaient comme des lianes, devant une exca- 
vation. 

— Je ne veux pas, je ne veux pas te perdre! répétait-il de 
toutes ses forces. 

— Tais-toi, lui dit-elle en se dégageant, les paysans vont venir. 
Elle l'apaisa par quelques baisers, puis reprit : 

— C'est parce que je t'aime beaucoup, assez pour être 
capable de cela. Tu retourneras à cousine Jeanne ; tu retrou- 
veras le calme, le travail. Cousine Jeanne, tu comprends, je 
n'ai contre elle nul motif de haine, et tu m'as fait assez sentir 
qu'elle était meilleure que moi. Moi, je ne vaux pas grand'- 
chose, mais je t'aime tant, je t'admire tant, que je voudrais être 
bonne pour te ressembler. Je veux bien cela, te quitter pour 
que tu retrouves la paix. 

— Le pourrions-nous, Marcelle, quand même nous le vou- 
drions? Tant que nous respirerons et que nous nous sentirons 
si proches, serons-nous assez, forts pour ne pas courir l'un à 
l'autre? 

— Oui. Tu auras, toi, le sentiment d'une délivrance; moi, je 
saurai ta souffrance finie. 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ah! dit Nicolas, je suis parvenu à un point où l'on voit 
que joie, plaisir, bonheur, ou bien souffrance, déchirement, 
mort même, ne sont rien, où il n'y a plus que le bien et le mal. 
Je vois les valeurs de tout... Souffrir m'est égal, et je ne suis 
pas un fou. Je ne suis plus qu'une conscience. Oui, tout mon 
être, toute ma chair, tous mes os, tout mon sang, il me semble, 
participent à mon discernement impitoyable. 

Marcelle était arrivée, par la sympathie de sa passion, à 
comprendre tout de cet homme si distant d'elle. Elle lui prit 
les poignets et, l'égalant presque pour la taille, elle plongeait 
dans les yeux affolés de Nicolas ses yeux ardens. 

— Regarde-moi, lui disait-elle, regarde-moi bien. C'est moi 
le mal : chasse-moi. 

Il murmura, dans une sorte d'extase : 

— Jamais nous ne nous sommes tant aimés. 

— Jamais! répondit Marcelle transfigurée. 

— Et jamais plus nous ne nous embrasserons, Marcelle ? 

— Jamais plus. 

— Jamais plus nous ne nous enivrerons l'un de l'autre ? 

— Jamais plus. 

— Nous nous fuirons? 

— Nous nous fuirons, oui; jurons-le, veux-tu? 

— Oh ! frémit Nicolas, le jurer!... 

— Moi, je le jure bien. 

— Alors, reprit-il en s'exaltant de plus en plus, je jure de 
te sacrifier, et de vouloir ta souffrance, et de tolérer, après 
avoir cueilli la fleur de ta jeunesse, que tu demeures isolée dans 
la vie, sans soutien, sans amour, sans direction. Je permettrai 
que tu me deviennes étrangère, que le cri de ta douleur ne par- 
vienne même pas jusqu'à moi. J'endurerais même que tu... 

Il s'arrêta net, tout blême, tout convulsé. 

— Regarde-moi, reprit-il, à son tour, je suis un cadavre. 

— Es-tu en paix? demanda Marcelle, les yeux secs. 

— Oui, je suis en paix, comme un mort. 

— Alors, disons-nous adieu. 

Ils se prirent d'abord les mains silencieusement; puis leurs 
mains, convulsivement, gagnèrent les coudes ; puis les épaules: 
leurs poitrines se touchèrent, et Nicolas sentit Marcelle, tout à 
coup, sans force contre la sienne. Il espéra qu'elle allait peut- 
être mourir. Et juste, comme repris par l'immense instinct de 



LES SABLES MOI VANS. 263 

l'amour, il la serrait brutalement contre lui, il l'entendit lui 
murmurer tendrement : 

— N'aie pas peur, Nicolas, je sais ce que tu as redoute'... 
mais je serai toujours telle que tu me vois aujourd'hui : je 
n'étais que pour toi. 

Et ce fut elle qui se dégagea. 

Ils étaient rassérénés par l'excès même de leur accablement 
et de leur douleur. Ils revinrent lentement s'asseoir sur la pierre. 
Devant eux, au-dessus des bois de Verneuil, de l'autre côté de la 
Seine, le soleil descendait dans le grand nuage horizontal de 
brume, et à leurs pieds, le fleuve nacré semblait élargi. Par 
places, à des lieues de distance, on voyait brûler des herbes; et 
du brasier s'échappaient des fumées qui s'effilaient en longues 
traînées dans la campagne. 

Ce fut encore Marcelle qui prononça : 

— Voici la nuit, il faut descendre à la gare. 
Il se leva docilement et la suivit. 

XI 

Hélène avait passé toute cette journée dans le trouble le plus 
cruel. Chez son patron, ce n'avait été que par un effort de 
volonté qu'elle avait pu se livrer aux manipulations ordinaires. 
En revenant diner le soir, le cœur lui battait à la pensée de 
revoir Marcelle. « Marcelle a un amant; Marcelle a trahi cou- 
sine Jeanne ! » Ces mots qui l'effarouchaient encore par une 
espèce de crudité, lui revenaient continuellement à la bouche ; 
elle les prononçait à mi-voix, pour être totalement convaincue 
de la triste vérité qu'ils affirmaient. 

Les deux sœurs se rencontrèrent dans l'escalier. Avec une 
défiance mutuelle, elles se dévisagèrent à la lueur jaune du gaz, 
sans rien se dire. Hélène fut terrifiée par l'expression farouche 
du visage de Marcelle, par sa pâleur, l'altération de ses traits. 
Elle ne lui demanda même pas si sa promenade avait été 
agréable. Il lui semblait être à côté d'une étrangère; pire, d'une 
ennemie. 

Le diner fut pénible. Après s'être forcée à avaler quelques 
cuillerées de potage, pour mieux donner le change sur l'affreux 
état de son cœur, Marcelle, étranglée par la douleur, dut se 
retirer dans sa chambre. Jenny Fontœuvre, un peu fâchée, 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

déclara qu'Houchemagne l'avait sans doute entraînée dans 
quelque course exagérée, et que c'était une folie de l'avoir 
fatiguée ainsi. Hélène, pour qui cette journée représentait le 
troublant mystère de l'amour lui-même, restait distraite, 
absente, emportée par un sentiment de colère contre la cadette 
qui l'avait trompée. 

— Il n'y a rien à faire ce soir à la pharmacie, dit-elle au 
dessert, mon patron n'a nul besoin de moi, je reste. 

Et elle prit un ouvrage de couture. Au fond, elle n'était 
retenue que par la dévorante curiosité de déchiffrer Marcelle. 
Car Marcelle souffrait, elle en était sûre, et une certaine compas- 
sion adoucissait même la sévérité, l'indignation de l'aînée. 

Quand, avant de se mettre au lit, Jenny Fontœuvre voulut 
aller voir Marcelle, celle-ci était déjà couchée. Le mince corps 
s'allongeait sous les draps, rigide, immobile: les bras étaient 
noués au-dessus de la tête ; les yeux grands ouverts, qui regar- 
daient dans les ténèbres, clignèrent à l'irruption de la lumière 
dans la chambre. La mère approcha la lampe du visage illi- 
sible. 

— Quelle imprudence de te fatiguer ainsi ! Tu n'iras plus te 
promener avec Houchemagne ; je m'y oppose. Ma pauvre chérie, 
tu as l'air exténuée. 

— Je le suis aussi, dit Marcelle avec effort. 

— Pourquoi ne dors-tu pas ? 

— Je ne peux pas. Je voudrais dormir, oh! je voudrais... 

— Ferme tes yeux, va, le sommeil va venir ; ce n'est pas 
long à ton âge! 

Hélène, bonne ménagère, employait de son mieux sa soirée 
aux travaux de lingerie qu'elle avait entrepris. Par momens, 
l'envie lui venait d'aller surprendre Marcelle, de lui arracher des 
confidences. Elle s'en défendait par dignité. A minuit, elle cou- 
sait encore. Le bruit de l'heure la fit sursauter; sa rêverie, plu- 
tôt que son application, lui avait laissé oublier le temps. Elle 
commença de se déshabiller avec précaution, songeant qu'une 
simple cloison la séparait de sa sœur ; elle marchait sur ses 
pointes, quand soudain, des pieds à la nuque, elle frissonna 
d'avoir entendu la plainte terrifiante, le soupir douloureux, le 
soupir d'agonie qui venait de la chambre de Marcelle. 

Les sentimens de sévérité qu'elle nourrissait depuis le matin 
cédèrent vite à son horrible émotion : toute blême et tremblante, 



LES SABLES MOIN ANS. 265 

elle e'couta quelques secondes, et rien ne l'eût alors retenue de 
courir à Marcelle. Le temps d'ouvrir deux portes, et elle fut en 
présence de sa sœur. 

Marcelle semblait n'avoir pas l'ait un mouvement depuis 
qu'elle était au lit; pas un pli des couvertures n'était dérangé; 
mais ses bras se croisaient maintenant sur sa poitrine, et son 
visage tuméfié ruisselait de larmes. La même faiblesse qui lui 
avait laissé échapper tout à l'heure ce cri de détresse, l'em- 
pêcha de dérober sa douleur à Hélène ; elle eut en la voyant 
deux ou trois sanglots, et elle la regardait d'un regard inex- 
pressif. Puis aussi l'habitude déjà profonde qu'elle avait aujour- 
d'hui des caresses d'un autre être,- lui rendait plus difficile son 
stoïcisme ancien, cette opiniâtreté qu'elle avait montrée, tout 
enfant, à souffrir sans consolation, à taire aux siens toutes ses 
peines. Quand Hélène affectueusement lui demanda ce qu'elle 
avait, elle ne fit rien pour repousser cette tendresse ; elle ré- 
pondit seulement : 

— Tu ne peux pas savoir, ma pauvre Hélène... 

— Ah! s'écria, en la couvrant de baisers, la douce Hélène 
vaincue, je n'ignore plus rien, Marcelle ; tu t'en doutes bien, et 
je n'ai plus qu'à te plaindre. Ta douleur parait si grande!... 

— Tu savais que j'appartenais à Nicolas? 

— Oui, je le savais; ou plutôt je m'en doutais ; et ce matin, 
quand je vous ai vus vous regarder, j'ai compris tout... Quelle 
révolte j'ai eue contre lui, contre toi !... 

Marcelle ferma les yeux, ses traits se détendirent, elle eut un 
sourire de béatitude. 

— 11 ne fallait pas, il ne fallait pas regretter ; nous étions si 
heureux ! C'est si bon de s'aimer ! Oh ! comme nous nous sommes 
aimés, Hélène! 

Hélène, effrayée de sa propre indulgence, l'écoutail, trou- 
blée : 

— Et maintenant, continua Marcelle, c'est fini; nous avons 
juré de nous séparer, nous ne nous reverrons plus. 

Hélène eut un sursaut de bonheur. Comment! il n'était plus 
question de péché ! Sa sœur et l'artiste ne restaient donc plus 
liés que par une sorte d'amour mystique, d'autant plus pur qu'il 
était plus douloureux, sanctifié par le sacrifice ? Elle pouvait donc, 
sans scrupule, s'intéresser maintenant à la troublante idylle? 
Elle prit la main de Marcelle. 



26(3 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous avez enfin compris votre faute, n'est-ce pas? 

— Notre faute? Notre faute? Quelle était notre faute? Moi, 
je n'ai jamais su : mais Nicolas était ravagé par un remords 
insupportable. Je voyais qu'il souffrait. Je n'ai pas voulu être 
cause d'une si grande douleur ; je l'aimais trop ; j'ai préféré 
renoncer à lui. C'est fini maintenant. Je ne me tuerai pas, il en 
aurait trop de peine. Il m'oubliera. Mais moi, je mourrai..., je 
l'espère du moins... 

Et comme Hélène se penchait tendrement vers elle, Marcelle 
lui crispa ses mains aux épaules : 

— Gomment veux-tu que je vive sans lui? Tu ne sais pas, 
toi, tu ne peux pas savoir... 

— Ma pauvre Marcelle, calme-toi. J'essayerai de te consoler, 
je t'aimerai bien, ma petite Marcelle. Quand je suis revenue 
ici, j'avais pour toi une grosse provision de tendresse, tu n'en 
as pas voulu. Tu es froide, peu démonstrative, j'ai pensé que tu 
n'avais que faire de mon affection. Je me suis tue. Mais aujour- 
d'hui, Marcelle, puisque je sais ton secret et que je ne te gronde 
pas, — car, tu vois, je n'ai pas un blâme pour ta conduite, 
— fais-moi confiance, laisse-toi aimer, ma petite sœur, mon 
chéri... 

Et la bonne Hélène pleurait aussi, en serrant contre sa poi- 
trine la fine tète de Marcelle dont elle baisait les cheveux. Mar- 
celle se laissait faire, passivement. De temps en temps, elle 
répétait cette phrase qui exprimait un peu de sa souffrance : 

— Ah ! c'était si bon de s'aimer ! 

Quand elles se séparèrent, à l'aube, Hélène, toute frissonnante, 
revint à son lit, désespérée de s'être heurtée une nuit entière à 
cette morne douleur d'amante. 

La nuit de Nicolas avait été aussi tragique dans la solitude 
de sa chambre. Et ce fut au matin de cette nuit, où il n'avait 
pas connu même une heure de sommeil, que brisé, et se sentant 
vraiment le cadavre insensible qu'il s'était vanté d'être la veille, 
il revint à sa femme pour se remettre entre ses mains et lui 
confier sa nouvelle destinée. 

Jeanne fut terrifiée, tout d'abord, à le voir, car elle était de 
ces épouses maternelles tout occupées de celui qu'elles aiment et 
habituées à se désintéresser d'elles-mêmes pour épier chez leur 
mari les moindres indices de joie, de peine, de santé ou de mal-. 
A peine si ce matin Nicolas était reconnaissable. De plus, fin- 



LES SABLES MOT \ \>S. 267 

différence qu'il se sentait a l'égard de celle qui lui coûtait son 
bonheur, était lisible en sa physionomie déjà éteinte par l'excès 
de soutï'rance. Néanmoins, il s'avançail délibérément vers sa 
femme, avec l'illusion que, de l'acte de sa volonté, dépendait 
l'abolition de sa faute, et qu'il appartient à l'homme coupable 
d'annuler les conséquences du mal commis. 

Elle lui tendit les bras. Il prit froidement sa main, et il 
regarda un moment, sans parler, cette main charmante qui 
était une des perfections physiques de Jeanne, et dans laquelle il 
voyait, lui, le secours, l'appui d'un être supérieur, s'offrant à 
lui. 

— Jeanne, dit-il entin, j'ai été bien dur pour toi, veux-tu 
me pardonner? veux-tu m'accueillir comme un malade, veux- 
tu soigner mon àme ? 

Jeanne l'écoutait interdite, rayonnante de bonheur, à ce 
point que, dans l'instant, son visage s'illumina de toute l'an- 
cienne et divine beauté. Elle ne put rien répondre, tant l'émo- 
tion la paralysait, mais elle attira la main qui tenait la sienne, 
la haussa jusqu'à ses lèvres, la baisa en tremblant. 

— Pauvre amie, dit Nicolas en qui naissait un peu de 
compassion, pauvre femme blessée qui ne m'as même jamais 
montré ta souffrance, — rien que ta douceur! 

Jeanne murmura, la voix étranglée : 

— Que veux-tu de moi? 

— Ton pardon, ta pitié. 

Elle demanda, plus hésitante encore : 

— M'aimes-tu, maintenant? 

Il restait silencieux. Alors elle le prit entre ses bras et le 
serra passionnément sans rien dire. N'était-ce pas déjà beau- 
coup qu'elle lui put témoigner sa tendresse! Et ce fut lorsqu'il 
sentit complètement cet amour d'épouse inattaquable, indes- 
tructible, tout-puissant dans sa générosité, que Nicolas laissa 
échapper ce cri de faiblesse qui devait briser le cœur de Jeanne 
en soulageant le sien : 

— Pauvre femme que j'ai trahie! 

Elle ne proféra pas un mot, mais ses bras se dénouèrent... 
Elle qui n'avait jamais, dans son admiration pour son idole, 
permis à son esprit un soupçon, entrevoyait tout à coup les plus 
banales images de l'adultère, et la conscience de Nicolas souillée 
par la plus vulgaire des fautes. Elle n'avait cru qu'à une lassi- 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

tude de l'amour chez cette àme supérieure ; et Nicolas avait été 
victime d'un entraînement de ses sens! Il avait aimé hors de son 
foyer; une autre femme le possédait encore! Jeanne était 
accablée. Lui, sans s'apercevoir de ce qu'elle endurait, conti- 
nuait : 

— Tu peux être le médecin de mon àme malade. Mon âme 
est encore pleine, oh! toute pleine de mon coupable amour ; et 
je voudrais te revenir. Je t'offre ma souffrance, Jeanne, je t'offre 
mon martyre. Je me suis arraché d'elle pour toi, à cause de toi, 
mais je l'aime encore, tu sais, je l'aime !... 

Un sanglot l'arrêta ; il reprit la main de Jeanne, et la serra 
convulsivement; mais elle se retira glacée par l'étonnemenl, 
par le désenchantement, par la douleur inconnue qui la mor- 
dait au cœur. 

— Tu es une sainte, poursuivait Nicolas, tu peux tout en- 
tendre; veux-tu, sachant ce que je t'ai appris, m'absoudre, 
m'aider àme relever de mon péché que je porte toujours en moi 
tout vivant?... Vas-tu me repousser? 

Jeanne balbutia enfin d'une voix altérée : 

— Qui est cette femme? 

Houchemagne refusa de répondre; mais ce fut comme si 
Marcelle était entrée soudain dans la chambre avec son triom- 
phal sourire d'amoureuse, les caresses de son col flexible, de 
ses bras tondus, car il mit ses mains devant ses yeux, et celte 
fois, sans qu'il put les retenir, ses sanglots éclatèrent. Jeanne 
ne versait pas une larme. Elle redemanda froidement: 

— Dis-moi son nom? 

Nicolas fit un geste d'impuissance. 

— Que suis-je donc devenue pour toi? dit enfin Jeanne dou- 
loureusement. 

— La rédemptrice, la confidente unique, mon refuge. Je 
mettrai mon âme à nu devant toi: tu sauras mes luttes, mes 
déchiremens. Quand les cris de l'Autre, qui m'appellera secrè- 
tement, viendront jusqu'à moi, tu me retiendras dans le devoir, 
tu m'y retiendras de force, tu me lieras de tes bras, tu entends. 
Et je t'obéirai parce que je te vénère, parce que tu es demeurée 
ma compagne incomparable. 

Alors Jeanne entrevit ce rôle austère de prêtre qui devenait 
le sien. Leur amour était à jamais aboli. Celui en qui elle voyait 
toujours la chair de sa chair n'était plus qu'un corps sans àme 



LES SABLES MOUVAIS S. 269 

ramené au foyer par les impulsions d'une conscience impérieuse 
et impitoyable, un farouche pénitent incapable d'étouffer en lui 
le désir de l'Autre. Et cette Autre, inconnue peut-être abjecte, 
garderait le bénéfice d'un amour abdiqué en pleine ivresse, 
tandis qu'elle récolterait toutes les rancœurs que la Règle, même 
respectée, inspire aux malheureux passionnés qu'elle meurtrit. 
C'était pour elle la fin de toute espérance. Néanmoins, elle dit à 
Nicolas : 

— Mon pauvre ami, je suis toujours tienne, en toute cir- 
constance. Mais que peut la tendre pitié que je t'offre dans l'état 
où je te vois? 

— Fais de moi ce que tu voudras. Je suis une chose inerte 
entre tes mains. Je suivrai les impulsions que tu me donneras : 
ton àme remplacera la mienne, et c'est ainsi «|ue je vivrai désor- 
mais. 

Jeanne réfléchit un instant, puis, lui saisissant le bras : 

— Eh bien! viens avec moi... 

Et comme il se laissait faire, elle le conduisit ainsi jusqu'à 
son atelier, devant le chevalet où était ébauché le Christ aux 
deux mains tendues vers la foule, la figure nouvelle, enfin 
trouvée, que l'avant-veille Nicolas avait conçue dans la joie. Et 
elle dit : 

— Il ne s'agit plus de nous aimer, n'est-ce pas? Il ne s'agif 
plus d'être heureux. Mais il y a le Devoir. Travaille, Nicolas, 
pour oublier. 

Un jour passa, Nicolas avait repris sa palette et travaillai! . 
Jeanne tenait son triste rôle avec sa délicatesse coutumière. La 
compassion l'emportait en elle sur les blessures mêmes dont 
souffrait sa dignité, et Nicolas rencontrait à toute heure la don 
ceur de son regard qui, à chaque fois, l'absolvait. Le second jour. 
une sorte de paix qui ressemblait à de la stupeur était descendue 
en lui, et il ne quittait pas son chevalet. D'une peinture tour- 
mentée et inquiète qui lui ressemblait à peine, if construisait 
un Christ plein de mystère et de douleur, un véritable Ecce 
Homo. Par momens, il s'arrêtait de peindre. Un soupir sou- 
levait sa poitrine, mais sans une larme, sans une minute d'in- 
dulgence pour le rêve impérieux qui le sollicitait, il revenait 
au visage divin, cherchait pour les prunelles l'expression de 
l'infini, semblait donner à l'image qu'il créait toutes les forces 
purifiées de son àme victorieuse. 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

Souvent Jeanne venait lire à l'atelier. Houchemagne lui 
savait gré de son silence, de sa présence tutélaire. Ce jour-là, 
vers trois heures de l'après-midi, elle entra brusquement pour 
lui dire que Blanche Arnaud et miss Spring étaient là, deman- 
dant à le voir. 

— Descendras-tu? Je les ai averties que tu travaillais et ne 
pourrais sans doute les recevoir. 

Nicolas se recula de quelques pas pour envisager sa toile, 
sans paraître entendre. Puis, avec cette physionomie d'indiffé- 
rence et de lassitude qui était devenue la sienne, il répondit à 
Jeanne : 

— Tu peux les faire monter... 

Jeanne, stupéfaite, dut le faire répéter. Comment ! à ces deux 
femmes si distantes de lui, auxquelles ne l'attachait nulle amitié 
particulière, il allait dévoiler le sanctuaire de son labeur, et les 
tourmens de son enfantement artistique? Elles verraient sa 
Multiplication des Pains à l'état d'ébauche, et son Christ encore 
informe ? Elles connaîtraient le secret de son travail?... 

— Oui, reprit Nicolas d'une voix fatiguée; elles peuvent 
entrer. Tout m'est égal maintenant. 

La douce Jeanne obéit, mais d'un cœur désolé, et comme si 
cette profanation, cette première intrusion de regards étrangers 
dans l'atelier mystérieux, consacrait la ruine même de l'Œuvre. 
Elle fut absente à peine quelques minutes. Bientôt la porte 
s'ouvrit et, sur le seuil, deux formes noires se reculèrent au lieu 
d'avancer. Il y eut des chuchotemens, des exclamations étouf- 
fées, et les deux vieilles artistes, aux modes plus surannées que 
jamais, les yeux baissés parce qu'elles luttaient contre une curio- 
sité passionnée, intimidées comme de petites filles, marchant 
sur la pointe des pieds, vinrent à Nicolas. 

Il serra leurs mains en s'efîorçant de leur sourire. Alors elles 
osèrent promener leurs regards furtifs sur les murs blancs, s'ar- 
rêter aux grands tableaux des génies surhumains, s'approcher 
du Triptyque de Saint François. Blanche Arnaud, à qui une 
heureuse convalescence avait redonné un embonpoint plus 
accusé qu'auparavant, étargie encore par une sorte de cape noire 
à fanfreluches, découvrit la première la Multiplication des Pains. 
Miss Spring était arrêtée devant le chevalet. Ni l'une ni l'autre 
n'avait encore proféré un mot. Enfin elles s'entre-regardèrent; 
leurs yeux étaient pleins de larmes, les beaux yeux bruns de la 



LES SABLES MOUVANS. 271 

portraitiste, les yeux de myosotis flétris de miss Spring. Celle-ci 
joignit les mains. 

— Oh! dearl nous avons vu ! nous avons vu ! mais, cher mon- 
sieur Houehemagne, il fallait nous avertir par avance que nous 
verrions. Vous êtes témoin qu'Arnaud et moi nous sommes stu- 
pides. Nos pauvres poitrines éclatent par émotion. Si longtemps 
nous avions désiré voir sans obtenir permission ! 

— Spring, disait à son tour Blanche Arnaud, dont toute la 
loquacité renaissait, venez voir cette scène évangélique. Regardez 
ces groupemens, toutes ces lignes qui chantent comme une 
mélodie; et ce dessin, oh! ce dessin des visages, la vigueur de 
ces traits de fusain ! 

Miss Spring, malgré l'invite, restait en contemplation devant 
le chevalet, Jeanne, qui se dissimulait un peu plus loin pour les 
observer, reprise par son orgueil d'épouse, la vit passer sur son 
front ses doigts blancs sortant de la mitaine, étouffer deux ou 
trois soupirs, revenir à Houehemagne, lui reprendre les mains et 
chercher en vain à exprimer son émotion. Alors, un désir la prit 
de revoir de plus près le travail de la journée. Elle se rapprocha 
de l'étude 1 Tétait vrai que, jamais encore, Nicolas n'avait atteint 
d'effet si C; Duvant. Dans cette figure incomplète où il commen- 
çait seulei neu it de peindre les yeux, une terrible majesté allait 
naître. Le p ^pheur, encore ravagé par le désir du mal, se trou- 
vait face \ f a çe avec son juge, et c'était avec une sorte d'effroi 
qu'il le c r £ a it. Tout son tourment, tout son remords, toute 
l'énergie qé c hîrante de son ferme propos passaient dans son 
dessin. Ef Jeai ine > qui n'espérait plus rien désormais de ce 
cœur perd u poiU* elle, fut inondée d'une âpre joie en escomp- 
tant l'Œuvre fiiiure. Il est vrai que l'Idole ne lui appartenait 
plus; mais qu'importait, si la plus troublante des œuvres d'art 
allait être offerte aux hommes ! 

Miss Sp.-ing put dire enfin : 

— Véritablement, pour la première fois un homme va pein- 
dre Dieu. Jamais encore, ni Véronèse, ni Vinci, ni le Guide, ni 
même Metsys ne l'ont pu. Mais M. Houehemagne va faire le 
tableau pour l'agenouillement de la foule. Car il sera impossible 
de le voir et de pas joindre les mains devant le Sauveur, et de 
ne pas tomber à genoux. Oh! je suis bien aise, bien aise ! 

Il lui fallut s'asseoir, car elle se sentait faible. La bonne 
Arnaud dut excuser cette grande nervosité-. Tous étaient émus, 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

même Houchemagne, en qui l'artiste revivait impérieusement, 
et qui buvait le baume enivrant de la gloire. Après un petit 
silence apaisant, Blanchie Arnaud demanda : 

— Monsieur Houchemagne, comment à de pauvres artistes 
comme nous, si impuissantes, si ignorées, avez- vous permis ce 
que vous défendez aux plus grands ? 

— Je n'avais plus le droit de vous fermer ma porte, fit Nico- 
las simplement. 

Jeanne, miss Spring, Blanche Arnaud faisaient cercle autour 
de lui. L'affectueuse présence de ces saintes femmes, leur dévo- 
tion à sa personne lui causaient une indicible douceur. Il 
s'humiliait devant elles ; la patience de Jeanne, la pureté enfan- 
tine de l'Anglaise les lui rendaient vénérables. Quant à Blancbe 
Arnaud, il se rappelait ce que Marcelle lui avait rapporté de ses 
buttes passées. Elle avait eu vingt ans; la beauté, la jeunesse, 
le talent et l'amour en avaient fait un être charmant; et elle 
s'était laissée vieillir misérablement plutôt que d'entamer la paix 
de sa conscience. Elle n'avait joui ni de sa beauté, ni de sa jeu- 
nesse, ni de son amour, ni de son talent. Elle vivait inconnue, 
dans la détresse, mais victorieuse de son propre ccru 1 ; et son 
œuvre s'achevait noblement, enrichie de tous les Irifices de 

S VU" 

cette àme austère, soutenue par la sérénité. Et Ni, co xas pensait 
à l'avenir de Marcelle. Qu'avait-il fait d'elle? Quel s ,. -raient les 
chemins de sa vie? Est-ce que les conséquences c/. ,. .> faute ne 
se prolongent pas à l'infini? 

— Mademoiselle Arnaud, reprit-il enfin, c'était ; n .gueil qui 
m'enfermait avec mon œuvre dans ma tanière. Je Sll ~ is un simple 
artiste travaillant dans la douleur: j'ai besoin d'être aidé. Oh! 
tout le monde n'entrera pas ici; mais miss Spring et vous, vous 
êtes deux lumières spirituelles qui ne pouvez que m'éclairer. 

Elles le regardaient, anxieuses. Comme il avait changé et 
pâli, et comme sa barbe grisonnait. 

— Vraiment, vous n'êtes pas malade, cher monsieur Houche- 
magne? demanda l'Anglaise. 

— Mais non, mais non, miss Spring; j'ai la santé indestruc- 
tible des vignerons de chez nous. 

— Oh! dear, je vous trouvais si fatigué! 

— Spring, ma chère, vous vous étonnez? dit Blanche Arnaud. 
Vous voudriez qu'il ne soit pas comme une femme qui a enfanté, 
l'artiste qui, au prix d'un tel effort, vient de jeter sur la toile 



LES SABLES MOUVANS. 273 

une figure pareille? Vous savez bien qu'on ne fait vraiment une 
oeuvre d'art qu'avec des lambeaux de soi-même. 

— Comme vous avez bien fait de venir, leur disait-il. 

Et pendant que la contemplative Arnaud s'absorbait de nou- 
veau dans le Christ du chevalet, missSpring entraînait M me Hou- 
chemagne dans un coin de l'atelier pour lui parler bas. Jamais 
elle n'aurait osé entretenir un maître tel que M. Houchemagne 
de sujets si indignes. Mais elle avait rapporté de Londres une 
recette anglaise pour un vin fortifiant qui serait bien nécessaire 
à ce cher grand artiste. Et, sur un papier, elle griffonnait son 
ordonnance, en suppliant Jeanne d'en essayer. 

— Oui, chère miss Spring, je vous promets, disait la jeune 
femme attendrie. 

Quand elles furent parties, Nicolas se remit au travail avec 
une sorte de frénésie. Les yeux divins, encore approfondis, vous 
scrutaient maintenant, vous dépouillaient de tout mensonge; 
mais la compassion en adoucissait la force. Bientôt le jour baissa, 
et Nicolas posant sa palette vint s'asseoir auprès de Jeanne. 

— Il me semble, lui dit-il, que la paix me revient à tes 
côtés. Tiens, en ce moment, je suis presque heureux. 

— Ce n'est pas moi qui t'apaise, dit Jeanne, c'est l'Art. 

— Je t'admire... prononça Nicolas avec ferveur. 

— Oh! mon ami, je ne suis pas aussi admirable que tu 
crois, soupira la jeune femme. 

— Ta douceur est au moins un baume sur mes plaies. 

Il la vit bientôt se lever ^t partir, et ne s'inquiéta pas du 
drame intérieur qui agitait cette àme si maîtresse, si sûre d'elle- 
même. Et il demeura encore longtemps dans le crépuscule de 
ce soir de septembre, entouré de ses œuvres, plongé dans une 
sorte de bien-être, hors de la vie cependant, mais sûr de créer 
encore de plus puissantes figures qu'il n'avait fait jusqu'ici. 

Puis, tout à coup, l'image de Marcelle surgit devant lui, nette 
et précise comme il l'avait contemplée sur le coteau de Triel, 
avec, un nimbe de soleil couchant enveloppant sa silhouette, 
avec le canotier de paille et la petite ceinture en filigrane d'or. 
Elle le regardait de ses grands yeux douloureux. Les lèvres 
chéries murmuraient comme alors : 

— Plus jamais!... 

Son cœur s'arrêta de battre. Marcelle! que faisait-elle, 
qu'éprouvait-elle dans l'instant où lui avait osé dire : « Je suis 

TOME XII. — 1912. 1$ 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

presque heureux ! » Qu'allait-elle devenir? Comment supportait- 
elle l'affreuse solitude de son cœur succédant à ces semaines 
d'amour? Oh! comme elle devait souffrir, comme elle devait 
être broyée! Il avait sondé cette àme précoce, il en avait mesuré 
la profondeur, il savait de quelle douleur elle était capable. La 
souffrance de cette enfant impénétrable était plus cruelle qu'au- 
cune autre. Et de quel droit l'avait-il torturée ainsi? C'était 
pour reconquérir sa paix à lui, sa dignité à lui. Mais le Devoir 
inexorable n'avail-il pas commandé? Mais Jeanne n'exigeait-elle 
pas qu'il immolai Marcelle? Et toujours l'implacable loi s'écri- 
vait devant lui : les fatales conséquences du péché devaient être 
subies. 

Alors, dans les ténèbres il appelait à voix basse : « Marcelle! 
Marcelle!... » Et il tendait les bras, s'imaginant qu'elle allait 
apparaître. A force de contention d'esprit, il finissait par la voir 
dans un éclair: elle était en pleurs; et, dans la seconde même, 
la vision s'évanouissait; de sorte que sa désolation s'exaspé- 
rait encore. Il allait au vitrage. Sa pensée cheminait dans l'es- 
pace, vers le quai. Marcelle était là, tout près. S'il l'avait voulu, 
en cinq minutes il l'aurait rejointe. Mais non, il fallait que 
Marcelle souffrît comme lui. 

Jeanne, à la nuit, vint le chercher et le trouva près du 
vitrage où il s'était traîné de nouveau comme pour y retrouver 
un peu de celle qu'il pleurait. 

— Ce que je redoutais arrive, avoua-t-il, j'entends sa voix 
qui me crie de revenir! 

Et comme Jeanne demeurait silencieuse, sans un mouve- 
ment : 

— Tu ne me dis rien? Défends-moi donc. Tu es dans la Paix, 
loi, tu te possèdes entièrement, tu es la Perfection, la Pureté: 
lu as la force divine des âmes impeccables! 

— Que puis-je te dire... je suis celle que tu n'aimes plus ! 

— C'est pour toi que je suis revenu cependant; c'est pour 
loi que je laisse l'Autre mourir de douleur. 

— Tu n'as obéi qu'aux contraintes de ta conscience, pas à 
ton cœur. 

— Veux-tu que je retourne à celle qui m'appelle? s'écria-t-il 
en se relevant. 

Elle le saisit aux poignets, impérieuse : 

— Non ! 



LES SWiLE> MOUVANS. 2 i •"') 

Dos journées affreuses suivirent. Malgré l'expiation volon- 
taire, librement acceptée, toutes les conséquences de l'adultère 
continuaienl à se développer cruellement avec une logique impi- 
toyable. Nicolas, Marcelle et Jeanne enduraient chacun leur mar- 
tyre. Jeanne, malgré son masque de sérénité, connaissait les 
pires tournions de la femme trahie. Sous ses yeux, Nicolas se 
débattait lamentablement contre la passion qui le possédait; elle 
devinait toute sa pitié, toute sa tendresse pour l'Autre. Et la 
noble imagination de cette jeune femme si pure s'épuisait en 
représentations de la créature indigne, un modèle peut-être, 
peut-être pire encore. 

Un soir, à table, elle dit à son mari : 

— J'ai vu les Fontœuvre. Jenny m'avait fait prier <le passer 
chez elle ; c'était pour un petit service d'argent. Pierre Fontœuvre 
ne pense qu'à organiser son exposition chez les lils Vaugon- 
Denis. Il ne lui manque plus que les fonds, et tu sais qu'à 
moins d'une générosité particulière, ces messieurs ne cèdent 
pas leur galerie à prix doux. Jenny également se préoccupait de 
ce projet, l'idée lui étant venue de joindre ses œuvres les plus 
récentes, quelques nus, je crois, aux animaux de son mari. 
Bref, j'ai pu arranger les choses. 

— Tu as bien fait, dit Nicolas très attentif; et tous vont 
bien? 

— Ah! leurs soucis les détournent un peu de leurs enfans. 
Moi, je m'inquiéterais de Marcelle que j'ai vue si mélancolique 
et si amaigrie. Elle ne se plaint pas, me dit-on ; mais c'est une 
petite fille stoïque et je lui ai trouvé des yeux de souffrance qui 
témoignent d'une santé bien altérée. Elle n'a point desserré les 
lèvres. Elle est si peu communicative ! 

— C'est un sphinx! murmura Nicolas, en maîtrisant son 
émotion. 

— Quant à François, il est survenu pendant ma visite. Il ne 
paraissait pas gai non plus, dans son désœuvrement. Encore 
un pauvre enfant qui m'apparait toujours comme une belle 
terre en friche, dont personne ne s'est occupé d'exploiter les 
ressources. 

Nicolas n'écoutait plus. Ainsi, Marcelle était bien plongée 
dans la tristesse mortelle qu'il avait imaginée. Il en conçul 
d'abord une sorte de joie. Donc, l'impérissable amour subsistait 
entre eux, surnaturel, inaltérable, meurtri et sanctifié. EUe 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

était à lui, toujours, unie par la commune douleur. Qu'importe 
de souffrir quand on s'appartient toujours et qu'on en a la 
bienheureuse certitude! 

Mais à mesure que les heures s'écoulaient, la misère, l'isole- 
ment de Marcelle le pénétraient davantage. Il se les représentait 
mieux depuis qu'on les lui avait dépeints; sa pitié s'appuyait 
maintenant sur la réalité même. Ah ! comme il les voyait, ces 
yeux, ces pauvres yeux de souffrance, dont le temps serait impuis- 
sant à tarir les larmes! Marcelle n'était-elle pas de celles qui, 
sans se plaindre, peuvent aller bravement jusqu'à la mort! 

Il cessa dès lors de pouvoir travailler. De bonne heure, le 
matin, il sortait, arpentait le quai Malaquais dans l'espoir qu'il 
l'apercevrait peut-être. Et il faisait des stations prolongées rue 
Bonaparte, aux vitrines garnies d'estampes. Ou bien il allait au 
hasard, par toutes les rues qui avoisinaient la maison des 
Fontœuvre. Mais sans doute, le courage de sortir manquait à 
Marcelle, ou bien elle avait l'héroïsme, — et c'était encore 
plus plausible, — de se cloîtrer pour échapper à celui dont elle 
sentait toujours, autour d'elle, l'inquiétude chercheuse... 

Enfin, un jour, il s'en fut rue de l'Arbalète, demander aux 
deux chambres blanches les souvenirs de l'amour immolé. 

XII 

Pierre et Jenny Fontœuvre connurent alors une période 
d'enchantement. On n'entendait dans la maison que le baryton 
de Pierre, à peine un peu voilé par l'âge, lançant, du matin au 
soir, ses mélodies passionnées d'opéra. Son exposition, — cette 
exposition dont il rêvait depuis dix ans, — il allait enfin la réa- 
liser. Sa panthère, ses léopards, ses chevaux, ses bœufs, tout cet 
ensemble de pelages soyeux, de muscles en mouvement, jouant 
sur des ossatures bougeantes, de mufles, de griffes, de crocs ou 
de gueules qui avaient meublé sa pensée, il allait enfin l'offrir au 
public dans sa véritable signification qu'il expliquait longue- 
ment au vieil Addeghem, en vue de la brochure dont celui-ci 
se chargeait. C'étaient, entre eux, dans l'atelier, de longs conci- 
liabules. Addeghem, étendu sur le divan turc, près des colonnes 
du Parthénon, cherchait la définition de la grâce, applicable au 
genre animalier. Debout devant lui, Fontœuvre détaillait torns 
les gestes des animaux étudiés aux haras, aux abattoirs, au 



LES SABLES MOU VAN S. 277 

Jardin des Plantes, il en soulignait les caractères, la souplesse, 
l'élégance, la sobriété. Il était tour à tour tigre, poulain, tau- 
reau, zèbre ou gazelle 

A l'autre bout de l'atelier, Jenny avait modèle. Elle aussi 
travaillait ferme pour achever à temps son dernier tableau 
d'après ce beau gars que Nelly Darche lui avait indiqué. Il lui 
avait servi pour son Faune du dernier Salon. Jenny en tirerait 
un très intéressant « berger endormi. »Les œuvres de la femme, 
accompagnées de quelques panneaux décoratifs, compléteraient 
chez Vaugon-Denis l'exposition du mari. Et Addeghem comptait 
exploiter, dans sa notice, cette charmante association conjugale 
dans l'art, qui serait un attrait pour le public. 

Entre temps, il fallait courir rue Laffitte où les toiles étaient 
déjà portées, pour déterminer l'agencement. Seul Fontœuvre 
pouvait en décider. Il y a des lois de goût qu'on ne saura il 
enfreindre, et un animalier n'admettrait pas certains voisinages, 
qu'une vache, par exemple, allât de pair avec une biche. 

Le ménage pressentait une prochaine prospérité. Certes, le 
prix des toiles vendues couvrirait les dettes contractées près de 
cousine Jeanne, et bien au delà. Ce serait donc tini de l'existence 
lamentable traînée depuis qu'on était mariés. Pierre exultait. 
Jenny traversait encore des heures d'inquiétudes, causées par 
les difficultés d'exécution qu'entraînait la pose du modèle. La 
fuite du flanc dans le mouvement du berger renversé contre 
un tertre, elle ne la trouvait pas. La séance finie, elle revenait 
encore à sa toile, ajoutait de nouvelles touches. Puis les conseils 
se multipliaient et achevaient de la décontenancer. Addeghem, 
qui jouait au bon génie dans ce ménage, disait carrément : 

— Mais il ne fuit pas, votre flanc, ma petite, il ne fuit pas. 
Bientôt c'était Nelly Darche qui arrivait et lorgnait la toile, 

critiquait la coloration des chairs, les ombres, le fond, enfin 
s'écriait : 

— Mais quelle bizarre anatomie a-t-il, votre bonhomme? lui 
faites-vous une hypertrophie du foie? Mettez-moi donc un peu de 
vert sous ses fausses côtes, et fabriquez-lui vraiment un ster- 
num et une hanche! 

Une autre fois, c'était la vieille Angeloup, alourdie par l'âge, 
le rhumatisme, l'obésité, qui arrivait au chevalet et relevait les 
défauts de l'œuvre. Pour elle, tout dérivait du manque de lumière 
dans les premiers plans. 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Ah! mon petit, faisait-elle, d'une voix grave, si In ayais 
entendu Manet nous expliquer tout ce qu'on peut tirer de la 
lumière ! 

Mais elle se désintéressait bientôt de la peinture. Depuis que 
ses doigts engourdis ne lui permettaient plus <le travailler, elle 
devenail parfois une vieille femme casanière et occupée d'in- 
trigues. Elle questionna Jenny à brûle-pourpoint: 

■ — Qu'est-ce qu'a donc François tous ces temps-ci? Vous 
savez qu'il n'est guère gentil pour ma pauvre petite. On ne lé 
voit plus, et il est, quand on le voit, d'humeur intraitable. 

— Ah! si vous croyez que François me fait ses confidences, 
vous vous trompez bien, mademoiselle Angeloup! 

Pendant ce temps, Marcelle pleurait seule dans sa chambre. 
Elle pleurait à petits sanglots, sans tapage, sans violence, sans 
rien qui excitât la curiosité de personne. On ne l'entendait pas, 
et comme on avait mieux à faire qu'à s'occuper d'elle, l'indis- 
crétion des siens n'était pas à craindre. Elle ne toucliait pas un 
pinceau, pas un crayon. Elle restait absolument oisive du matin 
au soir, perdue dans le souvenir de Nicolas. Chaque jour elle 
descendait un peu plus dans les régions profondes de la dou- 
leur, et connaissait des tourmens nouveaux. Parfois son jeune 
sang avait de terribles révoltes, et d'autres fois, elle pleurait d'un 
cœur doux et soumis l'abandon de Nicolas. Mais le plus puis- 
sant de tous les sentimens qui bouillonnaient dans son àme, 
c'était la stupeur, une stupeur qui la clouait sur place, comme 
foudroyée par un orage soudain, une stupeur à chaque minute 
renouvelée, dès que lui revenait cette idée : Nicolas m'a aban- 
donnée. 

Il avait consenti à la perdre parce qu'il avait honte de leur 
amour. Mais avait-il honte quand il la soulevait dans ses bras 
d'une chambre à l'autre, qu'il la caressait comme un petit enfant ? 
Elle était sûre de son amour ; de l'amour le plus absolu, le [dus 
magnifique. Comment avait-il cédé à ce qu'elle proposait par 
générosité ? Il était si bon, il n'aurait pas dû. Si elle ne mourait 
pas bientôt, comment ferait-elle pour vivre ainsi? 

Son unique joie était le retour d'Hélène, le soir. Que ces 
baisers de sœur lui paraissaient tristes, pourtant, en lui rappelant 
ceux dont elle était pour toujours sevrée ! Mais la pauvre Hélène 
était compatissante et tendre; elle laissait la cadette revenir 
interminablement à son péché; et Marcelle se satisfaisait enfin 



LES SABLES MOI \ \\S. 27!) 

à parler de Nicolas. Hélène pouvait maintenant entrevoir 1rs 
remords de l'artiste, les propos de son amour, et jusqu'à la 
direction morale que, du fond même de l'abîme, il essayait 
d'inculquer à Marcelle. 

Un soir, le désir de Marcelle fut trop fort. Elle s'habilla, des- 
cendit et gagna la rue Bonaparte pour tâcher d'apercevoir 
Nicolas. Elle aussi errait de vitrine en vitrine, avec de furtifs 
regards sur tous les passans. Les stations se prolongeaient ; 
elle tournait autour de l'Ecole, allait de la rue des Beaux-Arts a 
la rue Yisconti. Et, dans le même instant, Nicolas, par d'autres 
rues voisines, poussé par une même angoisse, la cherchait éga- 
lement... Tous deux avaient fait vœu de n'échanger qu'un re- 
gard. S'entrevoir une seule minute, reprendre, le temps d'un 
éclair, la possession totale l'un de l'autre, se contempler silen- 
cieusement, se comprendre, pour deux êtres qui se sont perdus, 
n'est-ce pas le rêve unique! Ils succombaient, épuisés, à la ten- 
tation innocente d'une rapide communion spirituelle. Quelles 
forces leur viendraient ensuite pour lutter, quand leurs âmes se 
seraient ainsi nourries l'une de l'autre! Et ils se poursuivaient 
éperdument. Une volonté semblait retarder leur rencontre; 
parfois quelques mètres seulement, ou bien l'angle d'une maison 
les séparaient... 

Et il y avait encore au logis celui que nulle sollicitude 
n'entourait, celui que nul regard n'observait, François. 

Ses dix-huit ans supportaient de trop lourds fardeaux. D'abord 
l'ennui d'une liaison insipide avec une femme sans esprit et 
-ans cœur. Puis les difficultés où sa stupide maîtresse l'avait 
entraîné. Ses créanciers le menaçaient, les papiers des gens 
d'affaires commençaient à pleuvoir sur lui, et, chez ce garçon 
qui se tlattait de tout connaître, et d'avoir tout jugé, et d'être un 
homme, une épouvante enfantine naissait : effroi du scandale, 
du déshonneur, effroi physique d'un adolescent qu'une meute 
humaine harcèle. 

D'abord, il essaya des démarches inopportunes. Quelques 
centaines de francs l'auraient sauvé. Son pauvre cerveau affolé 
imagina des expédions illogiques, comme d'aller les emprunter 
au patron d'Hélène, le vieux pharmacien de la rue du Bac. Il 
fut reçu comme un escroc et ne bénéficia que de quelques 
conseils solennels et amers dont se fût réjoui, en d'autres cir- 
constances, son esprit caustique. Puis il s'adressa aux Dodelaud. 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ceux-ci furent d'abord bien consternes d'apprendre que leur 
i>etit François, si doux et si poli naguère, avait fait des dettes. 
La somme qu'il sollicitait représentait à peu près le bénéfice 
d'une de leurs bonnes journées de vente. Mais c'était leur plus 
cher principe de ne jamais prêter; à plus forte raison refusèrent- 
ils ce service à un jeune homme dont c'eût été encourager les 
désordres. Il avait beaucoup espéré des Dodelaud. Il sortit de 
leur magasin anéanti, les yeux pleins de choses d'art Splendides 
et sans prix : bahuts de la Renaissance, coffrets d'or massif, reli- 
quaires constellés de pierreries, ou robes de brocart, qu'il avait 
contemplés durant sa requête. C'était donc vrai, il n'y avait dans 
la vie autre chose que l'argent. On était mis au monde pour le 
conquérir, il fallait lui donner son effort, sa santé, toutes ses 
puissances, et, si la peine vous semblait trop grande, et 
qu'on reculât, on était aussitôt écrasé. Oui, il n'y avait que 
l'argent. L'amour? II eu avait fait la plus ridicule expérience. 
Quelle misère ! Quelle nullité dans la femme ! Quelle cruelle 
insipidité ! Alors, comme il ne possédait ni l'argent, ni 
les forces nécessaires à sa conquête, à quoi se réduisait sa 
vie ?... 

Cependant, les soucis immédiats le pressaient. Tout délai 
devenait impossible. Ses parens avaient trop ouvertement parlé 
devant lui du prêt important des Houchemagne, pour qu'il put 
se tourner vers ses cousins. Et soudain, comme il arpentait les 
quais lamentablement, une idée lui vint, une idée sentimentale 
d'enfant, une idée naturelle et simple sortie de son instinct filial 
«à travers tout le fatras des théories amères, des conceptions 
vaniteuses ou desséchantes déposées en lui depuis l'enfance, sans 
correctifs d'aucune sorte. Cette idée, c'était d'aller trouver sa 
mère et de lui confier, pour la première fois, les tracas dont il 
était excédé. Peut-être la générosité de cousine Jeanne l'aurail- 
elle mise en état de tirer son fils d'embarras sans compromettre 
la fameuse exposition. En tout cas, Jenny lui suggérerait peut- 
être un expédient. Enfin, il aurait une alliée contre le sort et ne 
se débattrait plus tout seul. 

Il en vint presque à s'attendrir d'avance. Cette jeune et char- 
mante mère, si travailleuse, il l'avait souvent négligée, il ne 
l'avait pas assez appréciée. Comme il la connaissait peu ! Elle 
valait cent fois la comtesse Oliviera. Que de ressources en elle 
pour son métier, pour tenir la maison debout malgré la déveine 



LES SABLES MOT \ ANS. 281 

constante. Et son petit talent même, n'avait-il pas quelque chose 
de gracieux, de touchant comme elle? 

« Oui, cette affection fraternelle qu'en dehors de l'amour on 
demande encore à sa maîtresse, se disait le jeune pessimiste, 
c'est près de sa mère qu'on devrait la chercher. II y a chez la 
femme mère un instinct de bète aimante qui est sur, qui est 
solide, qui ne déçoit jamais... » 

Et il montait allègrement l'escalier comme quelqu'un qui 
entrevoit le salut. Ses déboires, ses désillusions, son dégoût de 
l'humanité et de la vie, aboutissaient à un besoin de protection 
qu'il se dissimulait à peine. Certes, il ne se voyait guère, comme 
en un mélodrame, se jetant à genoux, couvrant de baisers les 
mains de l'artiste, ou pleurant sur son épaule en confessant 
humblement ses torts. Mais il allait à elle comme à une bonne 
et franche camarade, pas assez vieille pour le méconnaître, pas 
assez jeune pour prendre légèrement ses ennuis. 

Brigitte, quand il entra, le réjouit en lui apprenant l'absence 
de son père qui était encore rue Laffitte, où l'on commençait 
déjà à placer les toiles. Ses sœurs étant sorties, il serait en tête 
à tète avec Jenny. C'était ce qu'il désirait. Et, malgré sa philo- 
sophie désenchantée, malgré son scepticisme, il y avait en son 
geste le mouvement de l'enfant qui va se blottir dans les bras 
de sa mère, lorsqu'il ouvrit, avec une sorte de fièvre, la porte 
de l'atelier. 

II fit deux pas et s'arrêta net. Dans sa blouse blanche serrée 
au col et aux poignets, la palette à la main, Jenny Fontœuvre 
se détachait en silhouette précise contre le vitrage éblouissant 
de lumière, et sur la sellette, devant elle, les jambes pendantes, 
les bras noués au-dessus de la tète renversée, le modèle nu 
posait dans l'attitude du sommeil. Il avait une peau ambrée, le 
thorax un peu maigre que découvrait la saillie des pectoraux. 
François, d'un coup d'oeil, vil tout cela. Il vit ce singulier tête- 
à-tête qui lui parut à la fois tout simple et bizarre. Il vit la 
brosse de Jenny fouiller sur la palette une pâte semblable à de 
la chair vive. En s'approchant, il vit, sur la toile, le berger 
endormi, bien dessiné, médiocrement peint, de couleurs mornes, 
avec des timbres brutales et le détint de la hanche « qui ne 
tournait pas. » Et il entendit Jenny lui dire, impatiente : 

— Qu'est-ce que tu viens faire ici? Tu vois bien que je tra- 
vaille. 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cotait sa dernière séance. Il fallait que le tableau lût le len- 
demain rue Lafiïtte, et elle donnait un effort où passait toute sa 

nervosité, pour le parachèvement de son œuvre. Son l'i t se 

plissait, ses longs yeux se bridaient, sa bouche se serrai! dans 
l'application douloureuse. Qu'elle était peu maternelle ainsi ! 
François sentit son cœur se barrer. Toutes ses velléités de confi- 
dences furent étouffées du coup. Sa mère, c'était une femme 
comme les autres ; elle vivait sa vie. Chacun vivait sa vie pour 
soi ; celle du voisin, c'était une autre affaire. C'était bien naturel. 
On n'avait qu'à se débrouiller seul ; et, si l'on en était inca- 
pable, cela voulait dire qu'on n'avait pas droit à la vie. 

— Je suis pressée, reprit Jenny, tu vois bien que le jour va 
me manquer tout à l'heure. Laisse-moi. 

— Mais oui, mais oui, je te laisse. 

Elle ne remarqua pas le petit sourire supérieur et hautain 
qu'il lui adressait en se retirant; elle avait les yeux sur le 
modèle toujours impassible sur sa sellette, comme un homme 
évanoui. 

François revint s'enfermer dans sa chambre et revit, étalés 
sur sa table, les lettres, commandemens d'huissiers, avis de 
banque, reçus depuis une semaine. 

« Chacun pour soi, décidément, » se dit-il encore en rica- 
nant. 

Il s'assit à sa table, relut de nouveau les papiers terrilians, 
en fit un petit paquet, puis revenant à ses réflexions: 

« Oui, si l'on ne peut pas vivre par soi-même, inutile de 
compter sur d'autres. Vivre, d'ailleurs, pour quoi faire ? pro- 
longer l'écœurant ennui cinquante, soixante années ? rentrer au 
néant au bout de la fastidieuse corvée, sans compter les décep- 
tions, les maladies, la douleur physique! Je serais bien bon... » 

Il fit encore là une assez longue pause ; puis, à pas de loup, 
se dirigea vers la cuisine où la vieille Brigitte préparait une 
pale pour le dîner du soir. 

— Brigitte, comme vous seriez gentille de me prêter vingt 
francs ! 

— Un louis ! vous, n'y pensez pas, François. J'ai déjà fait des 
avances à votre mère. Suis-je rentière, voyons ? 

— Brigitte, reprit-il, sur de l'attendrir, je vais vous ouvrir 
mon cœur. J'ai une petite amie que je dois aller voir demain. 
On ira se promener ensemble très loin, à la campagne, et elle 



LES SABLES MOI VANS. 283 

n'a pas de chapeau, Brigitte. C'est une petite ouvrière, pas riche 
du tout; vous ne voudriez pas que j'aille la promener nu-tête 
comme une fille de rien. 

Brigitte soupira, puis s'informa si elle était jolie. 

— Ah ! si elle est jolie, ma petite compagne de demain ! et 
si l'on passera une bonne journée ensemble ! 

La vieille femme rêva quelques minutes, puis enfin : 

— Je vais vous les donner, François, mais que voire mère 
n'en sache rien, car, bien sur, elle ne manquerait pas de dire 
que je favorise messieurs vos vices. 

Quand il eut les vingt francs, il les contempla un instant, 
dans le creux de sa main, comme s'il les admirait. Puis, se 
tournant vers Brigitte : 

— Ma vieille Brigitte, ne regrettez jamais la bonne action 
que vous venez d'accomplir là; vous m'entendez, n'ayez jamais 
• le scrupules. Et puis, je peux bien vous avouer ce que je pense. 
Ce que j'ai rencontré de meilleur dans ce inonde, qui n'est 
guère drôle, c'est encore la bonne femme détestable que vous 
êtes entre vos quatre casseroles et votre fourneau. 

Elle haussa les épaules. Il sortit. Elle entendit son pas se 
perdre dans l'escalier. 

Lorsque Pierre Fontœuvre rentra le soir, il était étourdissant 
de gaité, d'exubérance, d'exaltation. Toutes ses toiles étaient en 
place. L'effet dépassait de beaucoup ses espérances. Il disait que 
de toute cette faune appendue aux murailles, se dégageait 
comme une odeur de vie, que décidément il avait fait une 
œuvre, et que le vieux Vaugon-Denis lui-même, qui avait encore 
l'œil à tout, là-bas, était content. Sa femme lui montra aux 
lumières son Berger endormi. Alors il battit des mains, déclara 
que c'était admirable. La tête en perspective, énorme difticulté, 
rappelait Y Antiope de Gorrège, et les tons chauds et hardis 
exprimaient vraiment la musculature puissante d'un beau rustre. 
- C'est très fort, ma chérie, il faut que je t'embrasse. 

Hélène, à son tour, revint. On était a la veille de la rentrée 
des cours à l'Ecole de Pharmacie, et elle redoublait de zèle 
chez son vieux patron pour se faire pardonner les prochaines 
irrégularités de son service. Aussi ne prenait-elle que stricte- 
ment le temps de ses repas pour s'en retourner au plus vite rue 
du Bac. Son premier mot en entrant était toujours : « Où est 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

Marcelle? » La douleur de Marcelle, l'abandon où elle la voyait 
et jusqu'à la faute même de la cadette, avaient inspire à sa 
tendre nature un de ces attachemens féminins capables de tous 
les dévouemens. Mais ce soir-là, on lui répondit que Marcelle 
n'était pas encore rentrée. Sortie dès le déjeuner, elle n'avait 
pas reparu depuis. 

Hélène, au milieu de la gaité familiale, devint soucieuse. 
Elle savait tout de Marcelle maintenant : ses pensées, ses déses- 
poirs, l'impérieux besoin que cette pauvre petite àme avait de 
Nicolas, et les recherches misérables que tous les jours elle 
entreprenait après lui à travers les rues. La sage Hélène avait à 
ce sujet de grosses inquiétudes. La promesse de silence et d'im- 
passibilité que Marcelle lui avait faite, pour le cas où elle ren- 
contrerait Houchemagne, ne la rassurait guère. Depuis tant de 
jours que Marcelle sollicitait le hasard, elle Unirait bien par le 
forcer, par le contraindre. Qu'allaient-ils devenir tous deux 
quand ils se seraient trouvés enfin face à face? C'était si bon 
pour Hélène d'aimer sa petite Marcelle purifiée par le chagrin, 
sortie de cet affreux adultère, si douloureuse, mais si ennoblie! 

Cependant, l'heure s'avançait. L'absence de François passait 
inaperçue. On disait de lui, en pensant à la comtesse Oliviera : 
« II est resté là-bas. » Et personne ne se tourmentait. Mais 
Marcelle ? 

On se mit à table, l'oreille aux aguets. Marcelle n'arrivait 
pas. Il fallait toutes les joyeuses préoccupations du ménage pour 
qu'un pareil retard laissât aux parens leur belle tranquillité. 
Hélène devenait très triste. Une angoisse l'étouffait. Sa pâleur 
donna l'alarme à la mère. 

— Tu t'inquiètes de Marcelle, n'est-ce pas? Tu crois qu'il 
lui est arrivé quelque chose? 

Hélène s'en défendit à peine. Une idée les sauva : Marcelle 
•serait allée chez M lle Darche qui l'aurait retenue à diner. Tout le 
monde se raccrocha opiniâtrement à cette hypothèse qui per- 
mettait encore un agréable optimisme. Bientôt Hélène, qui ne 
pouvait plus avaler, se leva de table et dit qu'elle allait chez 
Nelly Darche. Elle tremblait en s'habillant. 

— Attends un peu, faisait le père; cette petite originale va 
nous revenir paisiblement dans une heure. 

— Attendre ! Oh! je ne le puis pas... 
^Cependant si elle la trouvait là-bas, avenue Kléber! 



LES S\HLES MOUVANS. 285 

Elle prit le premier fiacre qui passait. Comme c'était simple 
ce qui était arrivé! A force d'arpenter ces rues, ces trottoirs où 
Nicolas passait journellement, elle l'avait rejoint. Ils s'étaient 
revus. Ils avaient hésité peut-être une minute. Peut-être 
n'avaient-ils pas même hésité une seconde. Ils s'étaient regar- 
dés de ce regard qu'Hélène avait un jour surpris entre eux et 
dont elle sentait toujours le trouble au fond de son âme et 
impérieusement ils étaient allés l'un à l'autre. Et les chaînes 
mystérieuses, plus fortes que la vie, s'étaient rescellées de cet 
homme à cette enfant. 

Cependant, si elle la trouvait là-bas, avenue Kléber! 

Le fiacre roulait maintenant sans secousses sur les Champs- 
Elysées bleuâtres et déserts. Hélène, clairvoyante, songeait, avec 
une indignation secrète, à cette joie des deux amans entin réu- 
nis. D'autres suppositions auraient pu naître en elle ; nulle 
autre idée ne venait même allaiblir ses pressentimens. En cette 
minute, haletans encore du supplice de la séparation, ils s'étaient 
redonnés l'un à l'autre avec toute la violence de la douleur 
endurée pendant dix-sept journées de solitude. Ah ! comme 
Hélène en voulait à Nicolas ! Puisque le sacrifice était fait, pour- 
quoi lui avoir repris cette petite âme qu'elle cultivait dans les 
pleurs comme une pauvre plante malade. Comme Marcelle serait 
redevenue pure et blanche à force de souffrir ! Lui maintenant 
l'entraînait de ses deux bras dans la honte du péché, et tout 
espoir de l'y arracher serait désormais perdu. 

Cependant, si elle allait la trouver avenue Kléber I 

Elle ne l'y trouva pas. Nelly Darche dînait seule. Il fallut 
même imaginer un conte pour donner le change à son étonne- 
ment, qui était grand, de voir Hélène à cette heure. Et la jeune 
iille expliqua un malentendu. Marcelle était allée peindre à la 
campagne en compagnie de son amie, la Russe ; elle n'était pas 
encore rentrée, mais M me Fontœuvre avait cru l'entendre 
former le projet de passer voir M lle Darche. 

— Voyons, dit la grande Darche en assujettissant son lor- 
gnon, vous n'allez pas lui mettre un fil à la patte, à cette petite. 
L'artiste a besoin de sa liberté. Et s'il lui plaisait de ne rentrer 
qu'à dix heures du soir ! 

— Ah! répondit, en s'efforçant de rire, la bonne Hélène qui 
se sentait devenir nerveuse et méchante, nous % n'avons pas l'es- 
prit si large dans la pharmacie ! 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

Le cocher l'attendait à la porte. Elle réfléchit quelques 
secondes, la main sur la portière du fiacre, puis délibérément, 
prononça : 

— Rue de l'Arbalète. 

Que son cœur lui faisait mal à mesure qu'elle approchait de 
ce quartier dont elle n'évoquait jamais le souvenir sans une 
sorte d'épouvante. C'était là qu'ils étaient cachés. Elle en était 
sûre ; ils s'y réfugiaient pleins d'indifférence et de dédain pour 
le reste de l'univers, sous ce nom d'emprunt dont Marcelle lui 
avait livré le secret, ce nom de Léonard, souvenir du divin 
artiste que Nicolas reflétait. 

Qu'allait-elle faire? Reprendre sa cadette, la sauver? Pour- 
quoi pas ? N'était-ce pas son devoir impérieux d'aînée? Oui, 
l'arracher des bras de Nicolas, crier à celui-ci la vérité de la 
règle, et le reproche d'une conscience nette. 

Elle traversait des rues ignorées, croyait à chaque instant 
atteindre au but et que la voiture allait s'arrêter. Et c'étaient de 
brusques soubresauts de son cœur, un tremblement qui l'agitait. 
Mais on n'était qu'à la moitié de la course. Alors, elle préparait 
les mots qu'elle dirait aux amans, l'attitude autoritaire qu'il 
lui faudrait montrer pour déchirer de tels liens. 

Et l'arrêt du fiacre la surprit dans ces réflexions où elle 
s'échauffait jusqu'à la colère. Elle se vit devant une grande mai- 
son blanche. Les volets du rez-de-chaussée, fermés, laissaient 
passer un rais do lumière... 

Lorsque la concierge entendit cette belle fille d'aspect si pro- 
vincial et si tranquille, lui demander si M. et M me Léonard 
n'étaient pas ici, elle conçut de la défiance et la dévisagea sans 
répondre. Hélène aussitôt comprit que cette femme favorisait et 
protégeait le mystère dont s'enveloppait le couple équivoque: 
mais elle eut une inspiration. 

— M 1110 Léonard est ici, reprit-elle, en arrachant de son cou 
sa chaîne de montre, et tenez, elle a oublié ceci chez moi. Vou- 
lez-vous le lui remettre? 

Ce geste si naturel ayant calmé ses inquiétudes, la concierge 
sourit. 

— (îrovez-vousque je puisse lavoir ? interrogea encore Hélène. 

— Oh ! non, mademoiselle, Monsieur et Madame ne reçoivent 
personne ! 

Derrière Hélène était la porte du petit appartement. Elle se 



LES SABLES MOI VANS. 287 

retourna, la considéra une minute, reconnut les moulures 
blanches que lui avait dépeintes Marcelle, vit le bouton de la 
sonnette électrique. Ils étaient là, perdus dans l'extase de leur 
péché, trahissant cousine Jeanne, trahissant leur propre dignité, 
leur conscience. Et la triste Hélène se tenait sur le seuil de 
l'abime comme si elle voyait s'engloutir devant elle un être 
aimé qu'elle eût été impuissante à secourir. Que pouvait-elle 
contre les forces de l'amour dont elle avait soudain la vision 
accablante ! 

Enfin elle sortit de son rêve. 

— C'est bien, dit-elle à cette femme; remettez-lui sa montre 
simplement. 

Dehors, elle congédia le cocher et regarda encore les volets 
clos du rez-de-chaussée encadrés de leur ligne lumineuse. Quel 
silence! Quelle immobilité! Ils étaient là, ils étaient retombés... 

— Ah ! j'aurais mieux aimé qu'elle fût morte! murmura 
Hélène dans un sanglot. 

Il devait être près de onze heures ; la chaussée, les trottoirs 
mal éclairés étaient déserts. Hélène, qui connaissait un peu ce 
quartier du Panthéon, avait résolu de rentrer à pied pour retar- 
der un peu l'atYreux moment où il lui faudrait paraître seule 
devant ses parens. Elle gagna le coin de la rue Claude-Bernard, 
se retourna encore une fois vers la claire maison blanche qu'un 
réverbère bleuissait, puis continua sa route. 

Que dirait-elle à ses parens? Tout, rien, ou \uv partie de la 
vérité? Comment les blesser moins cruellement? Les blesser? 
Mais souffriraient-ils tant? 

Et devant cette fille pondérée, dont les jugemens étaient 
étayés sur des bases fermes, par des principes traditionnels, les 
parens éducateurs de Marcelle passèrent enjjugement. Et Hélène 
se faisait sévère, comparant la mère avec la grand 'mère, [et les 
incertitudes morales de Jenny Fontœuvre avec la méthode sûre, 
stricte, inflexible, appliquée par M me Trousseline à l'éducation. 
Timorée, scrupuleuse, avec ses délicatesses d'hermine, Hélène 
sentait encore en sa propre conscience la [vigoureuse empreinte 
de la vieille femme impeccable qui l'avait formée. Sa mère 
aussi avait reçu la même empreinte et sa vie impeccable en 
témoignait toujours. Mais au contact du milieu où elle avait été 
jetée à vingt ans, l'influence maternelle était comme morte en 
elle, et elle ne transmettrait plus à personne ce flambeau 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

éteint. Qui s'était occupé de forger une conscience à la malheu- 
reuse Marcelle ? Que lui avait-on dit? Qu'avait-elle vu? 

Hélène traversait maintenant le boulevard Saint-Michel dont 
le mouvement, les lumières la surprirent un peu ; et elle se 
rejeta d'instinct vers les ténèbres dans lesquelles était noyé tout 
le quartier du Luxembourg pour gagner, en biaisant, Saint- 
Sulpice et la rue Bonaparte. Elle n'avait pas peur. Elle marchait 
d'un pas si résolu, que pas un étudiant attardé n'aurait osé 
s'amuser du passage de cette jolie fille dont l'allure disait assez 
les alarmes. Comme elle se sentait grave et mûrie ce soir, 
comme la vie lui apparaissait nette et simple avec ses deux 
routes au tracé précis : le bien et le mal ! Et implacablement, elle 
en revenait à faire le procès de ses parens, s'irritant même 
contre eux, prête à leur crier la vérité, sanction de leur négli- 
gence, de leur incapacité. 

Pourtant, en arrivant quai Malaquais, elle s'émut. Minuit 
avait sonné depuis longtemps à Saint-Sulpice. Toute sa bonté se 
réveillait à la pensée des tortures qu'ils devaient endurer là- 
haut. Non, elle ne les accablerait pas trop vite. D'abord, elle 
serait rassurante, elle dirait : « Ne vous inquiétez pas... » 

Quand elle ouvrit la porte de l'appartement, ce fut d'abord 
un grand silence. « Est-ce possible qu'ils dorment tous? » se 
demanda-t-ellc stupéfaite. Et elle alla frapper à la porte de ses 
parens. Mais la chambre était vide. Elle revint à l'atelier où la 
lueur jaune de sa bougie dansa dans les ténèbres. Alors elle 
entendit des voix, des bruissemens, dans la chambre de Fran- 
çois, au bout du corridor; et juste comme elle en approchait, 
Brigitte en sortit. Par la porte ouverte, dans une vive lumière, 
elle put apercevoir deux médecins en blouse blanche penchés 
sur le lit de son frère, et ses parens debout, rigides et crispés, 
au fond de la chambre. Brigitte en sanglots n'avait pas dit un 
mot. Hélène s'avança. 

Jenny Fontœuvre la vit, le père aussi. Tous deux vinrent à 
elle, convulsés, sans une larme. Jenny prononça : 

— Il s'esl suicidé... 
Hélène demanda : 

— Tout est-il fini ? 

— Quand la balle sera extraite «le sa gorge, peut-être pourra- 
t-on le sauver, dit Pierre Fontœuvre. 

Hélène était parvenue au bout de son effort ; elle s'appuya 



LES SABLES MOIN AN S. 280 

contre un meuble, gagna un siège proche. Personne ne prit 
garde à sa petite défaillance. On était retourné au chevet de 
François. L'un des médecins étanchait un filet de sang qui 
s'échappait par la narine. Au bout de cinq minutes, Hélène 
rejoignit sa mère. 

— Et Marcelle est morte sans doute ? dit celle-ci, les dents 
serrées. 

— Non, rassure-toi, je t'expliquerai. 

Sur la commode était la lettre d'adieu que François avait 
< ; crite à ses parens. Hélène la lut : 

« Pardonnez-moi de quitter cette vie imbécile qui n'a ni 
sens, ni but, ni lumières. Je me suis trop ennuyé... » 

Hélène pensait à cette enfance sans direction contre laquelle, 
si souvent, elle avait entendu la grand'mère murmurer. Pour 
s'être exonéré de toutes les données héréditaires sur la vie, que 
lui avait-on appris au malheureux enfant qui se mourait Là, ce 
soir? 

A ce moment, les médecins, voulant être seuls, renvoyèrent 
tout le monde. Pierre et Jenny Fontœuvre, hébétés, se retrou- 
vèrent dans le corridor avec Hélène dont l'indignation se 
réveillait et bouillonnait secrètement : 

— Et Marcelle, l'as-tu revue? que sais-tu d'elle? 

— Marcelle? répondit Hélène d'une voix qui s'étranglait; 
Marcelle ? eh bien ! elle est avec son amant ! 

Colette Yver. 

(La dernière partie an prochain numéro.) 



TOME XII. — 1912. li> 



AU 

COI] CHANT DE LÀ MONARCHIE 



XII l 

LE RENVOI DE SARTINE ET DE MONTBAREY 



I 

Le dépit ressenti, à la cour impériale, pour le piteux échec 
de l'affaire bavaroise eut, sur les événemens qui font l'objet de 
cette étude, une influence, indirecte il est vrai, mais certaine 
pourtant et sérieuse, et qu'à ce titre, il est nécessaire d'indiquer. 
L'effort de Joseph II, de l'Impératrice, de Mercy et de leurs 
agens à Paris consiste désormais à pousser Marie-Antoinette 
vers l'activité politique, à obtenir qu'elle intervienne d'une 
manière plus suivie dans les choses de l'Etat. Les mômes qui, 
jusqu'alors, la détournaient, assez durement parfois, de s'ingé- 
rer dans le gouvernement, de « se mêler sans droit, comme 
disait son frère, des affaires de la monarchie (3), » sont les plus 
ardens, aujourd'hui, à gourmander son indolence, à exiger 
qu'elle prenne de l'empire sur le Roi. Louis XVI, lui répète- 
t-on, ne peut se passer d'un Mentor; il faut que ce Mentor se 
trouve dans la dépendance de la Reine et qu'il devienne « sa 
créature (4). » C'est Mercy-Argenteau qui lui donne ce conseil, 
dont le contraste est grand avec le langage d'autrefois. 

1 Copyright by Calinann-Lévy, 1912. 

(2) Voyez la Revue du 1 er novembre. 

(3) Juillet 1715. — Correspondance publiée par d'Arneth. 

4) Lettre du 15 juillet 1780. — Ibidem. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 291 

L'homme qui, depuis le commencement du règne, tient ce 
rôle de tuteur du Roi, Maurepas, est chargé d'ans, sa santé 
s'affaiblit; < la goutte le ronge » et peut l'emporter brusque- 
ment. Il convient donc que, dès maintenant, la Reine s'occupe, 
comme le dit Mercy-Argenteau, de « son remplacement éven- 
tuel, i) et c'est l'objet de nombreuses conférences entre la jeune 
princesse et lui. Mais, en attendant ce moment, il serait bon 
que Marie-Antoinette cherchât à agir sur Maurepas et à faire de 
lui un allié. Ce serait chose aisée, pour peu qu'elle s'en donnât 
la peine. Il suffirait, sans doute, de « flatter son amour-propre 
par des démonstrations de confiance. » La Reine, jusqu'à ce jour, 
s'y est fort mal prise avec lui ; elle n'a jamais « su le réduire, ni 
par la force, ni par de bons traitemens. » Qu'elle s'applique donc 
à changer de méthode. « Naturellement vain, faible et timoré, 
Maurepas, assure l'ambassadeur, serait aux ordres de la Reine, » 
à condition qu'il crût trouver près d'elle « un appui solide et 
durable. » Il faut que Marie-Antoinette s'adonne sans tarder à 
cette tâche et qu'elle consente à jouer cette petite comédie. C'est 
le refrain qui, constamment chanté aux oreilles de la jeune 
souveraine, ne saurait manquer, à la longue, de faire impres- 
sion sur son àme. 

Il est un fait certain, c'est que, loin de faiblir, l'attachement 
du Roi pour Maurepas augmentait avec les années. Tous les 
témoignages le proclament, à commencer par l'abbé de Véri, 
que son intimité dans la maison de Maurepas mettait à même 
d'être bien renseigné. « Il est le seul, écrit-il à cette date (1), 
que le Roi traite avec considération. Je ne dis pas par là qu'il 
maltraite les autres ministres, mais ils ont souvent de la peine 
ii obtenir de lui des momens de travail, et ce n'est que M. de 
Maurepas qui les leur procure. L'indifférence du Roi pour leurs 
personnes et pour les affaires surmonte chez lui les effets d'un 
bon naturel et d'une volonté portée au bien. On ne lui voit 
aucun goût de préférence pour qui que ce soit, M. de Maurepas 
excepté... Il disait l'autre jour, en parlant de lui : Oulre sa mé- 
moire et sa gaîté, qui surprennent à son âge, il a la tète très 
bonne. » L'abbé de Véri, sur ce point, s'accorde avec Louis XVI : 
« Le Roi ne se trompe pas, dit-il, iM . de Maurepas voit parfaitement 
bien, et, s'il avait un caractère conforme aux vues de son esprit, 

(1 Journal de Véri, 171'». 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

il serait un homme supérieur. » Mercy, en traçant à la Heine sa 
ligne de conduite, n'avait donc pas tort d'attacher une sérieuse 
importance à la conquête de cet octogénaire. 

Ces exhortations répétées ne laissaient pas Marie-Antoinette 
insensible. On la voit, en effet, faire, vers ce temps, quelques 
efforts sincères pour se rapprocher de Maurepas. Une démarche 
de ce dernier pour obtenir que son neveu, le duc d'Aiguillon, 
tout récemment rappelé d'exil, eût également la permission de 
se remontrer à la Cour, servit de prétexte à la Reine pour 
mander le vieillard et lui parler d'un ton auquel elle ne l'avait 
guère habitué. Sans doute, à sa requête oppose-t-elle un refus, 
mais ce refus est tellement adouci, il est comme enveloppé de 
paroles si gracieuses, qu'il semble ouvrir la porte à un raccom- 
modement. « Je sais, concluait-elle (1), combien M me de Maure- 
pas désirerait que M. d'Aiguillon eût cette liberté (de reparaître 
à Versailles). Je voudrais, de tout mon cœur, lui faire ce plaisir, 
à elle et à vous, et je regrette fort que cela ne se puisse pas. Il a 
été un temps où je ne vous en aurais pas dit autant. J'ai eu des 
préjugés contre vous. J'en suis bien revenue, et je suis vérita- 
blement affligée de ne pas vous contenter, vous et M me de Mau- 
repas. )> 

Mais ces avances, accueillies avec joie, sont malheureuse- 
ment sans lendemain. L'esprit de suite n'est pas le fort de Marie- 
Antoinette. Le plus futile grief, la plus légère insinuation de la 
« société » de la Reine suffisent à ranimer l'ancienne antipathie. 
Quelques semaines après l'audience ci-dessus relatée, sur le 
simple soupçon que Maurepas pousse le Roi à faire des « cachot- 
teries (2), » à prendre certaines décisions sans consulter sa 
femme, on voit cette dernière s'emporter, déblatérer contre 
Maurepas, refuser aigrement de lui adresser la parole. Toutes 
les homélies de Mercy sont impuissantes à calmer sa fierté 
blessée ; entre elle et le ministre, les rapports redeviennent pins 
tendus que jamais. 

("est donc par un autre moyen qu'il faudra que la Reine 
gagne de l'influence sur les affaires publiques. Le plus sur et le 
plus direct est qu'elle conquière l'esprit du Roi, qu'elle s'occupe 
davantage de plaire à un époux trop longtemps négligé. Les cir- 

1, Journal de Véri, 1179. 

(2) Lettre de .Mercy à l'Impératrice, du 17 mai 177'.). — Correspondance publier 
par d'Arneth. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 293 

constances étaient particulièrement favorables, la grossesse de 
la Reine étant bien faite pour émouvoir le sensible Louis XVI 
et ajouter encore à sa complaisance conjugale. Les observateurs 
de la Cour avaient cru, il est vrai, dans les premières semaines, 
remarquer des tendances contraires. Le Roi paraissait, disaient- 
ils, plus libre et plus enjoué d'humeur, plus « assuré » surtout, 
dans ses rapports avec sa femme, il lui parlait d'un ton plus 
<( dégagé, » et l'on en inférait déjà qu'il montrerait sans doute 
une volonté plus ferme. Véri se fait l'écho de ces suppositions : 
<< La nature, professe-t-il, a mis une certaine dose de honte et 
de timidité chez les maris qui n'en remplissent pas les devoirs. 
Le Roi a passé plusieurs années dans cette incertitude. La gros- 
sesse est venue lui confirmer l'assurance du contraire, et c'est 
sans doute ce qui le rend moins craintif avec la Reine (I). » 
L'explication est juste : mais cette confiance en soi n'était pas 
pour détruire l'effet des sentimens nouveaux qui s'éveillaient 
dans le cœur de Louis XVI, une atïèction croissante pour la 
femme qu'aujourd'hui seulement il regardait vraiment comme 
sienne, une reconnaissance attendrie pour « le gage si précieux 
qu'elle portait en son sein. » 

La Reine, habilement dirigée, touchée sans doute aussi de 
la tendresse du Roi, sut profiter de ces dispositions. On 
remarque dès lors une différence sensible dans son langage et 
ses manières. Elle abdique ses anciennes froideurs, ses négli- 
gences, ses affectations de dédain ; elle prend souvent la peine 
de consulter Louis XVI sur ses « affaires particulières, »sur ses 
amis, sur ses plaisirs, l'emploi de ses journées; elle le mêle 
davantage à son existence quotidienne ; et elle achève de le 
gagner par des prévenances, des « gentillesses, » dont il avait, 
jusqu'à ce j jour, ignoré la douceur. Cette méthode réussit au 
gré de ses désirs. C'est à partir de ce moment qu'elle devient 
réellement puissante et qu'elle domine les volontés du Roi. Ce 
que Louis XVI lui concédait jadis par faiblesse, presque par 
contrainte, il l'accorde à présent par affection, avec un empres- 
sement joyeux. Toute la Cour constate ce changement. Maure- 
pas confie à l'abbé de Véri que, dès qu'un ministre, au Conseil, 
a signé quelque « grâce » pour l'un des amis de la Reine, on 
voit Louis XVI, « la feuille en main, s'échapper de son cabinet, » 

I Journal de Véri, )*"ÎS. 



294 REVUE DES DEUX MONDES. 

courir chez son épouse, pour être le premier à lui en porter la 
nouvelle I . Ce n'est plus un mari qui plie par crainte des bou- 
deries et des scènes, c'est un homme amourenx qui veut plaire 
h sa femme. Nous aurons bientôt l'occasion de remarquer le 
résultat de ce nouvel état d'esprit. 

Les « espérances » données par Marie-Antoinette ne sont pas 
non plus sans effet sur l'opinion publique. Il est facile de recon- 
naître une certaine différence d'accent dans les documens qui 
reflètent l'impression populaire. « Notre charmante Reine se 
porte à merveille et reçoit chaque jour les hommages les 
plus flatteurs de toute la nation... Les juifs et les protestâtes 
ont établi dans leurs églises des prières solennelles pour son 
heureuse délivrance (2). » Ainsi s'exprime une des gazettes les 
plus habituellement malveillantes pour la jeune souveraine. 
« La grossesse de la Reine, écrit un autre nouvelliste, lui a 
ramené bien des gens, et a fait oublier differens torts qu'ils 
imputaient à celte princesse. » C'est avec anxiété que, dans le 
peuple et dans la bourgeoisie, on attendait l'issue des couches. 
Tant de personnes, pour être plus tôt informées, s'étaient éta- 
blies à Versailles, dans les dernières semaines avant la déli- 
vrance, que, devant l'affluence, le prix des logemens et des 
vivres avait presque triplé. La naissance d'un dauphin faisait 
l'objet de tous les vœux. Ce fut une fille qui vint, et la décep- 
tion fut immense. 

Pourtant, à la nouvelle de l'accouchement laborieux de la 
Reine, des dangers qu'elle avait courus, l'émotion ressentie 
amena comme un nouveau regain de popularité. Le péril, en 
effet, avait été réel. Le rejeton royal n'avait paru qu'après douze 
heures de vives souffrances. Une foule considérable, selon 
l'usage barbare du temps, se pressait clans la chambre et entou- 
rait le lit, au point de gêner les mouvemens de l'accoucheur 
Vermond. Aux premiers vagissemens, il y eut des acclamations 
et de « bruyans battemens de mains, » auxquels succéda brus- 
quement le plus morne silence, quand on connut le sexe de 
l'enfant. La Reine, tout épuisée qu'elle fût, comprit, leva les 
bras, s'écria : « C'est une fille! » puis retomba sans connais- 
sance (3). Une abondante saignée du pied parvint à conjurer 

1 Journal de Véri, 1779, 

i2) Correspondance publiée par Lescuiv. 1Û octobre 1778, 

3 Journal de Hai'dy, 21 décembre 1778. — Madame Royale naquit le 1'.) décembre,. 
à onze heures et demie du matin. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 2!>."i 

les suites de cette « révolution funeste, » mais l'alarme avait 
été chaude. Dans le public, on colportait des détails émouvans 
sur les angoisses du Roi, puis sur ses touchantes effusions une 
fois la crise passée. « Le jeune monarque, selon l'expression de 
Hardy, n'avait pas craint de témoigner à son auguste épouse 
toute la tendresse d'un bon bourgeois de la capitale, qui serait 
le meilleur des maris. » Et tout cela était d'un excellent effet. 
« Les couches de la Reine, écrivait Mercy-Argenteau, ont fait 
ici généralement dans tous les ordres une grande sensation. 
Lorsqu'on l'a crue en danger, le peuple a marqué pour elle un 
vrai attachement. Les petites critiques ont cessé... Ce serait un 
moment précieux à saisir, et dans lequel Sa Majesté la Reine 
pourrait donner à sa considération l'essor le plus étendu et le 
plus solide. Il ne faudrait pour cela que quelques légères 
réformes dans l'article du jeu, dans les prédilections pour les 
favoris et les favorites, un peu plus d'actes de bienfaisance, et 
témoigner quelque intérêt aux objets sérieux et utiles (l). » 

Quelques-uns de ces vœux se réalisèrent en partie. On ne 
peut contester que la maternité n'ait agi favorablement sur 
l'àme de Marie-Antoinette, n'ait amené dans sa vie quelques 
progrès heureux. Non contente du changement que j'ai noté 
plus haut dans ses manières avec le Roi, elle évite avec plus de 
soin ce qui peut faire scandale; sa conduite est plus réfléchie, 
ses allures moins évaporées. Sans doute, de loin en loin, tombe- 
t-elle encore dans quelques imprudences, comme par exemple 
au mois d'avril suivant, lorsque, souffrante de la rougeole, elle 
prendra pour gardes-malades, avec la permission du Roi, quatre 
de ses amis, — Goigny, Esterhazy, Guines et Besenval, — les 
établira dans sa chambre de sept heures du matin jusqu'à dix 
heures du soir, tandis que les dames du Palais et les « charges 
de la Maison » seront impitoyablement exclues. « La compagnie 
de ces quatre messieurs dont ma fille a fait choix, pendant sa 
maladie, m'a bien affligée! » gémira l'Impératrice (2). Néan- 
moins ces « frasques » sont rares, et c'est avec bonne foi que la 
princesse, dans une lettre à sa mère, se rend ce témoignage : 
« Ma chère maman peut être rassurée sur ma conduite. Si j'ai 
eu anciennement des torts, c'était enfance ou légèreté, mais, à 

(1) Lettre à l'Impératrice du 25 janvier 1779. — Correspondance publiée par 
d'Arnetb. 

(2) Lettres de Merey à l'Impératrice et de l'Impératrice à Mercy, des 15 et 
-30 avril 1779. — Correspondance publiée par d'Aruetb. 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

cette heure, ma tête est bien plus posée, et elle peut compter 
que je sens bien mes devoirs sur cela. D'ailleurs, je le dois au 
Roi, pour sa tendresse et, j'ose dire, sa confiance en moi, dont je 
n'ai qu'à me louer de plus en plus (1). » 

Ce qui n'a pas changé, ce qui ne changera guère jusqu'aux 
dernières années du règne, c'est l'influence exagérée de la société 
de la Reine, qui, du reste, à présent est presque devenue la 
société du Roi, c'est cette condescendance extrême envers les 
favoris, qui, à la Cour comme dans le peuple, excite tant de mur- 
mures et provoque tant de haines; et c'est aussi la désolante 
passion du jeu, qui ne semble parfois faiblir que pour reprendre 
ensuite avec plus de fureur. Durant l'automme de 1779, le 
séjour de Marly fut, à cet égard, désastreux. Non seulement 
Marie-Antoinette et son beau-frère, le Comte d'Artois, y réin- 
stallent ouvertement, dans le salon du Roi, le jeu du pharaon, qui 
en avait été proscrit, mais ils parviennent à y entraîner avec eux 
le vertueux, l'économe Louis XVI; et celui-ci parait y prendre 
goût au point d'épouvanter Maurepas. « Vous pensez bien, confie 
le vieux ministre à l'oreille de Véri, que, si ce goût-là devient 
considérable, je n'ai plus rien à faire ici et que je dois m'en 
aller (2). » Le bonheur fut que Louis XVI n'eut aucune chance 
au jeu; il perdit en quelques soirées plus de 1800 louis; 
cet insuccès le refroidit si bien qu'il se jura d'abandonner les 
cartes; il tint scrupuleusement parole (3). La Reine, bien qu'aussi 
maltraitée, n'eut pas le même scrupule; les mêmes folies conti- 
nuèrent à creuser dans la cassette royale le même gouffre, tou- 
jours plus large et plus difficile à combler. 

Ce perpétuel besoin d'argent, les embarras qui en étaient la 
suite, joints aux conseils de la Cour impériale, furent ce qui 
contribua le plus à rapprocher la Reine du directeur général 
des finances, à établir entre eux l'espèce d'« alliance » que rela- 
tent les mémoires du temps. Non qu'il faille en croire la légende, 
accréditée parmi le populaire et recueillie dans les notes de 
Hardy, d'après laquelle Necker aurait, de ses propres deniers, 
soldé tout ou partie des dettes de Marie- Antoinette et versé dans 
sa caisse jusqu'à 1500 000 livres (4). Rien n'autorise une telle 

(1) Lettre du 1G août 1779. — Correspondance publiée par d'Araelh. 

(2) Journal de l'abbé de Véri, 1779. 

(3) Lettres de Mercy à l'Impératrice du M novembre 1779. — Correspondance 
publiée par d'Arneth. 

(4) Journal de Hardy, 1779. 



AU COI CHANT DE LA MONARCHIE. 21)7 

supposition; tout, au contraire, semble la démentir. Ce qui, en 
revanche, est établi, c'est que le directeur, loin d'opposer aux 
demandes de la Reine l'inflexible rigueur, les résistances in- 
dignées d'un Turgot, la traite avec douceur, discute avec modé- 
ration, cherche des expédiens, encourage même parfois les élans 
généreux du Roi pour augmenter les sommes attribuées à sa 
femme, et que, par cette conduite, sans concession dangereuse 
et sans compromettre gravement l'intérêt du Trésor, il s'acquiert 
la reconnaissance de Marie-Antoinette, s'assure de son appui pour 
la campagne qu'il prépare, pour cet espèce de petit « coup 
d'Etat, » dont il est temps, à présent, de parler. 

II 

Parmi les collègues de Necker, celui qui, presque dès la pre- 
mière heure, lui avait témoigné le plus d'hostilité était sans 
contredit Sartine, le ministre de la Marine, dont la situation 
paraissait alors fort solide. Sorti d'une maison de commerce 
pour entrer dans la robe, puis, à trente ans, lieutenant général 
de police, fonction qu'il avait exercée, quinze pleines années 
durant, avec une heureuse énergie, Gabriel de Sartine, lorsque, 
en 1774, il avait accepté de remplacer Turgot au ministère de 
la Marine, avait, dans le premier moment, suscité quelques 
doutes sur sa capacité à se tirer d'un aussi difficile emploi. On le 
savait bon administrateur, actif, souple d'esprit, mais sceptique 
et léger, fort accessible à la faveur et médiocrement scrupuleux. 
De plus, dans une partie qui réclamait des connaissances spé- 
ciales, parvenu au pouvoir à la veille d'une guerre maritime 
qu'il faudrait préparer en hâte, comment ferait-il face à cette 
tâche écrasante? C'était ce que, dans le public, chacun se 
demandait avec une certaine inquiétude. On colportait dans les 
salons le bon mot de Sophie Arnould, qui, pendant la répéti- 
tion d'un opéra nouveau, voyant le ministre sortir au moment 
où la scène figurait un combat naval, s'était écriée plaisamment : 
« C'est grand dommage que M. de Sartine s'en aille, il aurait 
fait, du moins, un petit cours de marine (1) ! » 

Sartine, il fallut en convenir, ne justifia pas ces sarcasmes. 
Son administration fut des plus honorables. Il se montra grand 

(1) Correspondance secrète publiée par Lescure, 11 février 1 177. 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

travailleur, écouta les avis des meilleurs officiers, donna une 
puissante impulsion aux constructions navales, an recrutement 
des équipages et à l'armement des vaisseaux. On lui dut égale- 
ment certaines innovations qui marquaient un réel progrès, le 
blindage des navires et des batteries flottantes, le perfectionne- 
ment des canons. Il contribua ainsi, pour une pari importante, 
à nos premiers succès dans la guerre contre l'Angleterre. Mais 
ces bons résultats et ces utiles services ne pouvaient contre- 
balancer le mal causé par sa facilité d'humeur et ses périlleuses 
complaisances. La marine souffrait, de longue date, de l'anta- 
gonisme incessant, des tiraillemens journellement renouvelés, 
entre l'élément militaire et l'élément civil, les officiers et les 
comptables, entre « la plume et l'épée, » selon l'appellation cou- 
rante. Sartine, malgré ses origines bourgeoises, ou plutôt à 
cause d'elles et dans l'espoir de les faire oublier, se montra 
pour (( l'épée » d'une partialité excessive. Dans les ports, dans 
les arsenaux, comme sur les bàtimens du Roi, la direction des 
services financiers et administratifs fut enlevée aux gens du 
métier, au profit des états-majors, des chefs d'escadre et des 
commandans de navires. Les intendants, les commissaires et 
tout le personnel civil se virent réduits au rôle de scribes, 
n'eurent plus, pour ainsi dire, qu'une besogne d'enregistrement. 
Il résulta de ce système un gaspillage inouï, un intolérable 
désordre. Des plaintes s'élevèrent de tous côtés, parfois même 
dans les rangs de ceux qui, par esprit de corps, eussent pu être 
portés à embrasser le « parti militaire. » Le comte d'Estaing, 
tout le premier, ne craignit pas de dénoncer hautement, à bord 
de ses vaisseaux, l'absence complète de comptabilité, la dilapida- 
tion qui en était la suite. « Il est absurde de vouloir faire un 
commis d'un officier de marine. Tout comptable doit être pen- 
dable, » déclarait-il énergiquement. Et Marmontel, transmet- 
tant à M me Necker ces doléances du grand marin, renchérissait 
sur ces accusations : « Tous les chefs d'escadre, disait-il, se 
plaignent aussi de l'incapacité de M. de Sartine. Il y va de 
l'intérêt de l'Etat que M. de Maurepas et le Roi soient instruits 
de ce qui se passe. Il y va de l'intérêt de M. Necker, qui n'est pas 
fait pour se tuer le corps et l'àme à amasser de l'argent, pour 
le voir gaspiller par un sot et dilapider par des brigands (1)! » 

(1) Lettre à M"*' Necker du 14 (janvier 1780. — Archives de Coppet. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 299 

Tout en taisant, dans ces propos, la part de l'exagération, on 
ne peut révoquer en doute l'insouciance de Sartine, son incurie 
en matière financière. Les dépenses ordinaires de son déparle- 
ment progressaient, en effet, dans une mesure que la guerre 
d'Amérique ne pouvait pas entièrement justifier. Le budget de 
la Marine, qui, à l'avènement de Sartine, était de trente-quatre 
millions, montait, quatre ans plus tard, à cent soixante-neuf 
millions, en n'y comprenant pas les dépenses spéciales de la 
guerre. Par une conséquence naturelle, de tous les ministres 
du Roi, le ministre de la Marine était celui qui répugnait le plus 
à soumettre ses comptes et ses opérations à l'examen et au con- 
trôle du directeur général des finances. A chaque instant, ses 
trésoriers émettaient des billets, contractaient des emprunts, 
sans entente préalable avec le service des finances, qui n'en 
était informé qu'après coup. Ces irrégularités fâcheuses ame- 
naient, dans les séances de comités, entre Necker et Sartine, 
des explications orageuses, parfois même des scènes violentes, 
que mentionnent les gazettes et les lettres du temps, et qui 
aboutissaient souvent, de la part de l'un ou de l'autre, à l'offre 
de sa démission. Louis XVI et le comte de Maurepas étaient 
constamment occupés à calmer ces querelles et à ramener la 
paix entre les deux collègues (1). Grâce à leurs soins, chaque 
fois, jusqu'à ce jour, intervenait une réconciliation, tout au 
moins apparente; on s'attendait pourtant, dans un temps plus 
ou moins prochain, à quelque irréparable éclat. 

On crut cette heure venue dans la séance du i juillet 1780. 
Sur une riposte assez impertinente du minisire de la Marine, 
Necker, cédant à la colère, lui déclarait tout net que, « s'il avait 
besoin de sa place, il pouvait la garder, mais que, comme il 
n'avait, quant à lui, nul besoin de la sienne, il était prêt à la 
remettre entre les mains du Roi. » Maurepas, présent, s'inter- 
posait, apaisait de son mieux les interlocuteurs, parvenait, non 
sans peine, à les raccommoder. Malgré ce replâtrage, à la séance 
suivante, où Sartine était convoqué, Necker « s'abstenait de 
paraître, » si bien que plus d'un nouvelliste annonçait déjà sa 
retraite (2). 

Ces conflits d'ordre financier se compliquaient d'une profonde 

(1) Correspondance publiée par Lescure, 13 novembre 17~s, 5 juillet 1779. — 
Journal de Ilard}', 1179, — Mémoiresde Soulavie. — L'Espion anglais, etc. 
2) Journal de Hardy, juillet 1780. 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

divergence de vues sur la politique extérieure, Sartine étant le 
plus chaud partisan de la continuation de la guerre avec l'An- 
gleterre jusqu'à complète victoire, tandis que le directeur 
général, appuyé sous main par Louis XVI, souhaitait qu'on 
écoutât toute parole de conciliation et qu'on ramenât la paix 
par tous les moyens honorables (1). Ces tendances opposées se 
faisaient jour dans toutes les occasions ; elles entretenaient, dans 
les conseils ministériels, une sourde aigreur, un perpétuel 
malaise. 

De cet ensemble il résultait, entre Necker et Sartine, un état 
de guerre permanent, tantôt latent et tantôt déclaré, une lutte 
à mort où chacun avait ses alliés, non moins passionnés que les 
chefs. Sartine avait pour lui Vergennes et le « parti dévot, » 
l'archevêque de Paris en tète. Ce dernier, en effet, bien qu'en 
bons termes avec Necker, subissait sur ce point l'influence de la 
tante du Roi, Madame Louise de France. La carmélite, du fond 
de son monastère de Saint-Denis, plaidait la cause du ministre 
de la Marine, excitait l'archevêque à prôner ses mérites, comme 
elle le protégeait elle-même auprès de son royal neveu. Sartine 
avait, en revanche, un dangereux adversaire, en la personne du 
comte d'Estaing, vice-amiral de France, auquel son haut com- 
mandement dans la Hotte et ses récens succès donnaient alors 
une autorité reconnue, et qui avait entraîné, disait-on, dans 
l'opposition qu'il faisait au ministre de la Marine, deux princes 
du sang royal, le Comte d'Artois et le Duc de Chartres (2). On 
colportait à ce sujet certaine parole de Louis XVI à d'Estaing, 
qui s'était plaint à lui des injustes attaques dont il était l'objet 
et des « tours » que lui jouait le ministre de la Marine : « Comte 
d'Estaing, aurait dit le Roi, vous avez beaucoup d'ennemis; 
mais vous avez deux amis, qui ne vous manqueront jamais au 
besoin, M. de Maurepas et moi (3 . > 

Le propos, s'il est authentique, était, en tout cas, hasardé; 
car Maurepas, suivant sa coutume, hésitait, louvoyait entre les 
camps adverses. Déjà détaché de Necker, il eût craint de le 

(1) Lettres de K.ageneck, 1" juillel 1779. — Correspondance de .Métra. 21 juillet 
1779. 

2 D'après le Journal de Hardy, entre le comte d'Estaing et Sartine. la tension 
était arrivée à tel point, que le premier avait refusé un beau jour d'adresser ses 
dépêches au ministre de la Marine et qu'il avait obtenu de Louis XVI la permis- 
sion de correspondre directement avec lui. — Septembre 177î>. 

(3) Journal de Hardy. 14 janvier 1780. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 301 

fortifier en embrassant ouvertement sa cause. De plus, Sartine 
ayant habilement lié partie avec le prince de Montbarey, ministre 
de la Guerre, proche parent, comme on sait, et ami très intime 
de M" 1 " de Maurepas, la déférence conjugale du Mentor l'empê- 
chait de se prononcer contre un homme aussi bien soutenu. Mais 
il comprenait, d'autre part, dans la situation présente, l'im- 
mense danger de la démission de Necker, la quasi impossibilité, 
si le directeur général retirait ses services, de trouver l'argent 
nécessaire pour poursuivre la guerre. Dans cette difficile con- 
joncture, il gardait donc une sorte de neutralité, se retranchant 
derrière son esprit de concorde et parant ses perplexités du beau 
nom de modération. 

La Heine était dans le même embarras, mais pour des rai- 
sons différentes. Elle avait eu jadis de la bienveillance pour 
Sartine, dontl'àme légère et l'humeur complaisante paraissaient 
faites pour lui convenir. Depuis quelques mois cependant, sous 
certaines influences dont il faudra bientôt parler, il s'était opéré 
en elle un grand changement à l'égard de ce personnage. Elle 
le traitait avec froideur, ne lui adressait plus que rarement la 
parole, et, dans son cercle familier, si elle venait à prononcer 
son nom, elle y ajoutait volontiers des appellations peu flatteuses, 
le nommant « l'avocat Patelin » ou « le doucereux menteur. >> 
Mais, dans celte malveillance nouvelle, elle était retenue, gênée 
jusqu'à un certain point par l'appui que Sartine rencontrait 
à la cour de Vienne. L'impératrice Marie-Thérèse, comme 
Joseph II, comme Mercy, leur porte-parole, témoignaient, en 
effet, au ministre de la Marine une active sympathie, bien 
moins par goût pour ses mérites que par crainte de lui voir 
donner un successeur moins souple et moins accommodant. 
Pressée par tous les siens de « demeurer passive » dans le 
(i duel » qui se préparait, la Reine semblait se résigner à ne 
point combattre Sartine, sans rien faire néanmoins pour empê- 
cher sa chute. 

III 

Au mois de mai 1780, un incident, assez peu grave en soi, 
parut, à tous les gens au courant de la politique, l'annonce et le 
prélude de plus importans événemens. Le « cinquième secré- 
taire d'Etat, » le directeur de l'agriculture, des haras, des 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

manufactures, le sieur Bertin enfin, se vit un beau jour con- 
gédié, sans motif déclaré, sans avertissement préalable. Son 
emploi était supprimé, ses attributions réparties entre ses col- 
lègues de la veille (1). Sans doute ce médiocre et vieux petit 
homme, dernier débris des serviteurs du règne précédent, 
jusqu'à cette heure préservé du renvoi par son insignifiance, 
ne jouait dans le gouvernement qu'un rôle bien effacé. On le 
soupçonnait cependant d'être, en secret, hostile au directeur 
général des finances, de favoriser sournoisement ce qui se 
tramait contre lui. Necker, en obtenant qu'il fut mis hors du 
ministère, s'assurait le double avantage d'exonérer le trésor de 
l'Etat d'une charge superflue et de se délivrer lui-même d'un 
adversaire établi dans la place. Malgré les dédommagemens 
accordés aux anciens services de Bertin, — une grosse pension, 
un logement à Versailles, — sa démission forcée fut partout 
regardée comme une sérieuse victoire pour le directeur général, 
une première manche gagnée dans la partie en cours. 

Il semble bien que ce succès ait, en effet, encouragé' Necker 
à frapper le grand coup. 11 crut pourtant qu'il lui fallait d'abord 
chercher, dans l'entourage du trône, un concours solide et 
précis, qui appuierait son mouvement offensif. M" ,e de Polignac, 
l'amie de Marie-Antoinette, lui parut la plus propre à remplir 
ce rôle de confiance. J'ai dit les grâces exorbitantes accordées 
par la Reine à la comtesse, à sa famille et à certains de ses 
amis, notamment au comte de Vaudreuil et au comte d'Adhé- 
mar. Necker, jusqu'à ce jour, s'était constamment opposé, au 
nom de l'intérêt public, à ce que ces largesses, — pensions, 
paiemens de dettes, dotations sous diverses formes, — présen- 
taient vraiment d'excessif, et, bien que toujours modérée, res- 
pectueuse dans les termes, sa résistance n'en était pas moins 
énergique. « Ses représentations à la Reine, le langage qu'il 
m'avait tenu, affirme Mercy-Argenteau (2), devaient me con- 
vaincre qu'il était en opposition directe avec les favoris. » On 
imagine donc la surprise, ou, pour mieux dire, le scandale de 
l'ambassadeur, lorsqu'il découvre soudainement que cette oppo- 
sition s'est transformée en une sorte d'entente, discrète, mais 
évidente, qu'entre le directeur et la « société » de la Reine, 

il) Gazelle de France du 30 mai 1780. — Journal de Hardy, mai 1780. 
(2) Lettre à l'Impératrice du 18 novembre 1780. — Correspondance publiée par 
d'Àrneth; 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 303 

s'est établie, selon son expression, « une coopération effective, » 
qu'il s'est noué « un traité d'alliance, » dont il nous est aisé de 
discerner les principaux articles. 

Necker, déclarons-le, n'abandonne pas « ses vues écono- 
miques, » ne renonce pas à la défense des deniers du Trésor. 
Les récompenses qu'il autorise, qu'il sollicite même, assure-t-on, 
au profit de la favorite, et qui bientôt seront chose accomplie, 
ne sont qu'honorifiques, mais ce sont les plus éclatantes et les 
plus enviées à la Cour : c'est, pour le comte de Polignac, un titre 
héréditaire de duc, un « tabouret » pour son épouse. Faut-il, à 
ces hautes distinctions, ajouter la promesse d'une terre « pour 
asseoir » le duché ? Mercy-Argenteau le soupçonne, mais il ne 
rite aucune preuve à l'appui. M me de Polignac s'engagera, en 
retour, à décider la Reine au renvoi de Sartine, à lui faire 
agréer le successeur désigné par Necker. La « société » entière 
unira ses efforts à ceux de la nouvelle duchesse. On agira 
promptement. avec ensemble; on gardera surtout un inviolable 
secret, ce qui. assure Mercy, fut observé de point en point. 

L'accord s'étendait, comme on voit, au choix du remplaçant 
de M. de Sartine. Certains indices donnent à penser que Necker 
songea un instant à réunir dans les mêmes mains les portefeuilles 
des Finances et de la Marine, à se charger, à lui tout seul, de 
ces deux grands services. Une partie du public lui prêta ce des- 
sein (1). Quoi qu'il en soit, s'il eut cette intention, il y renonça 
vite. Il fut convenu qu'on soumettrait au Roi le nom du mar- 
quis de Castries, lieutenant général des armées, gouverneur 
militaire de la Flandre et du llainaut. L'idée était heureuse. 
Castries, bon officier, dans la force de l'âge 1 2 , avait pour 
qualités maîtresses une sévère probité, une fermeté de caractère 
qu'il poussait jusqu'à la rigueur et une rare puissance de tra- 
vail. Tout cela pouvait suppléer au manque de connaissances 
spéciales en matière maritime. Lié de longue date avec Necker 
et son ardent admirateur, il était également un fidèle ami de 
Choiseul, ce qui devrait lui concilier les sympathies de Marie- 
Antoinette. On disait même que cette dernière avait jadis pensé 
à lui pour le ministère de la Guerre. Cette bienveillance, en 
revanche, n'était guère partagée par M. de Maurepas.En causant 
un jour avec lui, Necker, pour tàter le terrain, ayant mis en 

1 Journal do Véri. 
/i Né en 1 7^7 , il avait alors cinquante-trois ans. 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

avant le nom du marquis de Castries, le Mentor s'était récrié, 
traitant Castries d'« esprit médiocre »etde « petit génie, » bon 
tout au plus pour être « le ministre des dames (1). » Necker 
n'avait pas insisté, se réservant, au moment opportun, de 
découvrir son jeu et de faire donner ses batteries. Jusqu'à l'heure 
décisive, le nom du ministre choisi demeurerait le secret de la 
coalition. 

Les choses ainsi réglées, Necker, dans les derniers jours de 
septembre, se décidait à entrer en campagne. Il se risquait à 
entretenir le Roi, dans un ferme langage, des nombreux 
embarras causés par le désordre et la légèreté de Sartine ; il 
laissait entrevoir que, si les choses continuaient de la sorte, il 
faudrait prochainement opter entre son collègue et lui. Louis XVI, 
selon son habitude, rapportait aussitôt cette conversation à 
Maurepas, dans une lettre confidentielle, « parfaitement rai- 
sonnée, » assurait le Mentor, où toutes les raisons pour et 
contre étaient clairement et impartialement exposées. Le Roi 
concluait ainsi: « Renverrons-nous Necker? Renverrons-nous 
Sartine? Je ne suis pas mécontent de ce dernier: mais je crois 
que Necker nous est plus nécessaire (2). » Maurepas, dit l'abbé 
de Véri, crut devoir parler de cette lettre au directeur général 
des finances, « qui eut alors l'audace de lui en demander 
lecture, » ce que Maurepas considéra « comme une humilia- 
tion, » mais ce qu'il n'osa refuser, « si grand et si pressant était 
le besoin d'argent (3). » Le Conseil des dépèches et le Conseil 
d'Etat furent également consultés par Louis XVI, dans le plus 
grand mystère, sur la solution du conflit. Vergennes reçut 
mission de résumer l'affaire; il se prononça pour Sartine: 
'( Mieux valait, disait-il, laisser partir M. Necker que lui laisser 
prendre le ton d'un maitre et mettre le marché à la main, à 
chaque volonté qu'il aurait (4). » 

Au cours des jours suivans, la bataille commencée se pour- 
suivait avec des chances diverses. Sartine, sentant venir l'orage, 
sollicitait de Louis XVI une audience, dans l'espoir d'arriver à 
une explication directe. Mais le Roi, comme toujours en pareille 
occurrence, se dérobait au tète-à-tête. Alors Sartine se rabattait 



1) Journal de Véri, septembre J 780. 

■2) llj'ulem. octobre 1780. 

(3) Ibidem. 

(4) Ibidem, vl Lettres de Kageneck, 20 octobre 1780. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 305 

sur le comte de Maurepas, lequel, « ne pouvant si facilement 
éluder ses questions, se contentait de réponses vagues, non sans 
souffrir du personnage simulé qu'il devait jouer, sur un point 
qui n'était pas encore résolu (1). » La Reine, de son côté, se voyait 
« assaillie » par la duchesse de Polignac et le comte de Vau- 
dreuil, s'efforçant tous deux d'obtenir qu'elle engageât fran- 
chement le Roi « au renvoi du sieur de Sartine et à la nomination 
du marquis de Castries. » Le plan était de la faire d'abord 
consentira donnera Gastries une audience, où elle lui promettrait 
ouvertement sa protection, « de manière, disait-on, qu'il connût 
qu'il lui serait entièrement redevable de son élévation (2). » 
Une fois qu'elle se serait ainsi compromise dans la cause, il fau- 
drait bien qu'elle poussât les choses jusqu'au bout. Mais Mercy- 
Argenteau, averti par une confidence de Marie-Antoinette, la 
détourna vivement de brûler ses vaisseaux. Il lui montra/comme 
une perspective vraisemblable, le mécontentement de Maurepas, 
son opposition déclarée, l'effraya de l'idée d'entrer directement 
en lutte avec le conseiller du Roi, lui arracha finalement la pro- 
messe de demeurer « passive, «simple spectatrice du combat. Il 
ne put empêcher pourtant que la Reine ne reçût, à quelques 
jours de là, le directeur général des finances et qu'elle ne le 
traitât avec une bienveillance marquée, tout en se gardant 
soigneusement de prononcer des mots irréparables. 

Malgré cette réserve prudente, ce fut cet assez banal entretien 
qui, rapporté par Necker lui-même à JVIaurepas, lui donna à 
penser que Marie-Antoinette prenait décidément parti pour le 
directeur général, et le détermina, par suite, à garder la neu- 
tralité, du moins en apparence. « Il vit dès ce moment, dit 
l'abbé de Yéri, une intelligence de Necker avec la Reine, à 
laquelle il lui faudrait bien céder (3). » Lorsque, par la suite, il 
connut, d'une manière plus [exacte, à quoi s'étaient réduits les 
propos de la Reine, il se crut joué par le directeur général et lui 

(1) Journal de Véri. 

(2) Ibidem et Lettre de Merci/ à l'impératrice du lî> novembre 1780. — Corres- 
pondance publiée par d'Arnelb. 

(3) « M. de Maurepas ajoute Véri, demanda à Necker si la Reine, dans cette 
entrevue, avait parlé de lui : « Avec beaucoup de considération, » lui répondit 
Necker. Cette réponse ne se concilie pas avec divers indices que j'ai de l'opinion 
delà Reine. Selon moi, c'est une politesse de Necker... Voilà, termine le narra- 
teur, le premier pas que nous voyons faire à la Reine pour se mêler des places 
ministérielles, avec le consentement du Roi. car elle a dit à Necker qu'elle avait la 
permission de son mari de lui parler de cette allai re. » 

TOME XII. — 1912. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

garda rancune de ce qu'il voulut considérer comme une « perfide 
manœuvre. » 



IV 

La crise en était là, lorsque, dans la première semaine d'oc- 
tobre, Necker apprenait tout à coup que le sieur Boudard de 
Saint-James, trésorier général de la marine et des colonies, 
« âme damnée » de Sartine, avait, sans consulter le service des 
finances, mis en circulation pour quatre millions de billets (1), 
qu'il ne pouvait payer à l'échéance, et qu'il se trouvait, de ce 
chef, dans le plus terrible embarras. Peu satisfait, Necker aver- 
tissait Maurepas; puis, ses soupçons se trouvant ainsi éveillés, 
il se faisait apporter sur-le-champ les comptes et écritures du 
ministère de la Marine, pour les examiner lui-même. Cet examen 
lui révélait que les billets émis de cette façon irrégulière se mon- 
taient à une somme totale de plus de vingt millions. Stupéfait 
de cette découverte, il adressait à Maurepas ce billet (2), vibrant 
d'indignation sincère : 

« Vous avez vu samedi, monsieur le comte, mon chagrin et 
mon étonnement de ce que M. de Saint-James s'est permis de 
faire quatre millions de billets à mon insu, et vous avez partagé 
ces sentimens. D'après une nouvelle conférence que j'ai eue 
avec lui, ce n'est plus quatre millions, c'est vingt, tant en billets 
qu'en engagemens contractés avec ordre de me les cacher, et 
qui n'étaient point compris dans les états qu'il certifiait véri- 
tables. C'est un coup de bombe aussi inattendu qu'incroyable. Le 
trésorier ne sait comment s'excuser, d'autant plus que j'ai main- 
tenant deux états, à quatre jours de distance, qui diffèrent de 
seize millions! 

« Je voulais aller vous conter tout cela moi-même ; mais je 
suis si étourdi du bateau, je sais si peu, dans ce moment, ce 
qu'il faut faire, que j'ai besoin de réflexion. Qu'il est malheureux 
de voir tant de soins et d'efforts compromis, et les intentions du 
Roi ainsi violées et contrariées ! » 

(1) Un arrêt du Conseil du 18 octobre 1778 avait formellement interdit aux tré- 
soriers des ilivers départemens ministériels de faire des billets à terme sans l'au- 
torisation de l'administration des finances. Le sieur de Saint-James, pour avoir 
emil revenu à cette défense, fut. le mois suivant, révoqué de son emploi, sur la 
demande de Necker. — Journal de Hardy, novembre 1780. 

(2) Notice sur M. Necker, par Auguste de Staël, passim. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 30*2 

Maurepas, quand il reçut ces lignes, se trouvait à Paris, 
malade. Un violent accès de goutte l'y tenait confiné (Lins 
son hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain (1). Il venait 
d'écrire à Louis XVI, près de s'installer à-Marly, afin de l'infor- 
mer de son pénible état; il lui mandait aussi que, ne pouvant, 
avant ce très prochain départ, aller le trouver à Versailles et 
désireux pourtant de ne pas retarder la marche des affaires, il 
préparerait le travail de son lit et que Necker irait le porter à 
ta signature. Le même courrier priait Necker de s'acquitter de 
cette mission. C'était là pour le directeur, qui n'avait jamais 
jusqu'alors travaillé seul avec le Roi, une occasion inespérée. 
Il en comprit aussitôt l'importance et résolut de mettre ce coup 
de fortune à profit. 

Le lendemain (2), jeudi 12 octobre, Necker se rend, en effet, 
à Versailles. A peine est-il auprès du Roi, qu'il lui expose 
l'alfaire, lui montre les pièces et les preuves, accuse nettement 
Sartine d'avoir connu et inspiré la faute de son subordonné. Le 
Roi, dès les premières paroles, entra dans une « furieuse colère; » 
il prononça le mot de « dilapidation, » jura qu'il « chasserait » 
sur-le-champ l'auteur de Ce méfait. Puis, soudain, comme se 
ravisant : «. Mais qui mettrons-nous à sa place ? » demandait-il 
d'un ton plus apaisé. Necker nomma le marquis de Castries, 
ajoutant que la Reine serait satisfaite de ce choix. Louis XVI 
acquiesça, et la chose parut résolue. Toutefois, Necker parti, le 
Roi fit atteler un carrosse, et, ne prenant que le prince de 
Tingry, capitaine de ses gardes, courut à Paris, chez Maurepas, 
pour lui raconter toute l'histoire. Il trouva le vieillard couché, 
souffrant beaucoup, « fort affaissé. » Maurepas écouta le récit 
avec une émotion qu'augmentait sa faiblesse. L'irritation mani- 
feste du Roi, la crainte de voir partir Necker, jointes à ce qu'il 
croyait savoir des dispositions de la Reine, aussi opposées à Sar- 
tine que favorables au marquis de Castries, tout cet ensemble 
« l'étourdit, » le détermina rapidement à ne point mettre obstacle 
à la « révolution » projetée. « Il crut, dit Mercy-Argenteau, 
prendre un parti très politique en paraissant concourir lui-même 
à un arrangement qu'il supposait impossible de changer (3). » 

(1) Cet hôtel était tout voisin de la fontaine qu'on voit encore aujourd'hui dans 
cette nie. 

(2) Journal de Véri, — Mémoires de Soulavie, tl'Augeard-, de l'abbé Georgel, etc. 

(3) Lettre à l'Impératrice, du 18 novembre 1180. — Correspondance publiée par 
d'Arneth. 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il fut donc entendu entre Louis XVI et son vieux conseiller 
qu'on renverrait Sartine et qu'on nommerait Castries à sa 
place. 

Sartine, pendant ce temps, était fort loin de se douter du 
coup qui s'apprêtait. La veille, il avait diné à Paris, chez Gilbert 
de Voisins, conseiller au Parlement, et s'y était montré enjoué, 
d'humeur charmante (1). Aussi fut-il bien surpris le lendemain, 
lorsque, à trois heures après midi, dans son appartement de 
Versailles, tandis qu'il conférait avec le comte d'Aranda, am- 
bassadeur d'Espagne, on lui annonça la visite du sieur Amelot, 
ministre de la Maison du Roi, « porteur d'un message de Sa 
Majesté. » Le billet de Louis XVI était ainsi conçu : « Les cir- 
constances actuelles me forcent, Monsieur, de vous retirer le 
portefeuille de la Marine, mais non mes bontés, sur lesquelles 
vous pouvez compter, vous et vos enfans, dans toutes les cir- 
constances. — Louis. » Amelot était chargé d' « insinuer », par 
surcroit, que le désir du Roi serait que tout se fit avec célérité 
et que le ministre déchu cédât, sans perdre temps, la place à 
son successeur désigné (2). Ainsi fut fait. Sartine, encore que 
« foudroyé » du coup, vaqua en hâte à ses préparatifs; une heure 
plus tard, il montait en carrosse et roulait vers Paris. 

Maurepas, dans l'intervalle, reprenait ses esprits. Le renvoi 
de Sartine l'offusquait moins que le choix du marquis de Castries, 
nommé sans son concours et contre lequel, on le sait, il nour- 
rissait des préventions. « C'est un bon militaire, mais je ne le 
crois pas bon marin, confia-t-il à l'abbé (ieorgel. Le Roi a été 
entraîné. » Il ajoutait pourtant : « La chose est faite; on peut 
en essayer. » C'était, en pareil cas, sa formule favorite (3). Quel- 
ques instans plus tard, causant avec sa femme et son ami le 
duc de Nivernais, tous les deux au pied de son lit, il agita de 
nouveau la question : « Il faut sacrifier Sartine, conclut-il avec 
un effort, puisque nous ne pouvons pas nous passer de Xecker. » 
Il eut, le même jour, la visite du directeur général des finances, 
qui, ignorant la démarche du Roi, venait rendre compte au 
Mentor. Celui-ci l'accueillit froidement : « Le Roi, dit-il, vient 
de m'en instruire lui-même. Je désire qu'il ait fait un bon 
choix. » Puis, d'un ton sec et ironique : « Vous êtes sûrement 

(1) Journal de Hardy, 15 octobre 1780. 

(2) Ibidem. 

(3) Mémoires de l'abbé Georgel. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 309 

fatigue du travail et de la route ; moi, je le suis de la goutte ; je 
crois que nous avons tous les deux besoin de repos (1). » 

Les jours suivans ne firent qu'aviver son dépit. Son entou- 
rage lui persuada qu'il avait été « joué, » qu'on avait « fait 
parler la Reine. » Il se crut victime d'une intrigue, d'une 
« cabale »> montée contre lui par le directeur général, et une 
rancune amère s'amassa dans son cœur (2). 

Dans le public, la disgrâce de Sartine excita des transports 
de joie. La nouvelle fut sue, le soir même, dans les cafés de la 
capitale ; elle fut saluée par des acclamations, des « battemens 
de mains » unanimes. On colportait mille bruits fâcheux sur le 
ministre renvoyé : on l'accusait d'avoir, tant comme lieutenant 
de police que plus tard comme ministre, exercé des malversa- 
tions, pillé à son profit les finances du royaume, et l'on citait 
des chiffres fabuleux : le même homme, disait-on, qui, trente 
années auparavant, était contraint d'emprunter 12 000 francs 
pour s'acheter un office au parlement de Paris, possédait à pré- 
sent de 5 à 600 000 livres de rente (3). Et l'on composait des 
couplets, on rédigeait des « épitaphes, » dont la meilleure 
parait être celle-ci : 

J'ai balayé Paris avec un soin extrême ; 

Mais, en voulant des mers balayer les Anglais, 

J'ai vendu si chers mes balais, 

Que l'on m'a balayé moi-même. 

A quelques jours de là, un entrefilet maladroit de la Gazette 
de France aggravait encore les soupçons. La Gazette annonçait 
que le « marquis de Castries avait été nommé par le Roi secré- 
taire d'Etat au ministère de la Marine, qu'en conséquence il 
était entré en cette qualité au Conseille dimanche 15 octobre. » 
Pas un mot de Sartine et de sa démission. On commentait avec 
animation « ce silence extraordinaire, » et l'on citait cette 
phrase de l'Ecriture : Nec nominetur in nobis, que son nom 
odieux ne soit plus prononcé parmi nous (4). Quelques per- 
sonnes bien informées affirmaient, d'un ton de mystère, que le 

(1) Mémoires de l'abbé Georgel. 

(2) Journal de Véri. — Mémoires de Soulavie, de Marmontel, de l'abbé Georgel 

(3) Le 'fait était faux. Sartine, [d'après les plus sûrs témoignages, n'avait en 
propre, en quittant le pouvoir, qu'une vingtaine de mille livres de rente. 

(4) Journal de Hardy, 20 octobre 1780. 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

concussionnaire était « gardé à vue » jusqu'à ce que l'on eût 
décidé sur son sort; d'autres le disaient enfermé derrière les 
murs de la Bastille. 

La vérité, bien différente, est que, Sartine tombé et Castries 
établi en sa place, une réaction rapide s'était opérée à la Cour. 
Les artisans de la chute de Sartine sollicitaient en sa faveur la 
générosité royale ; la Reine, Vaudreuil, M me de Polignac, fai- 
saient valoir ses longs services et obtenaient pour lui une 
urosse somme pour payer ses dettes, une forte pension de retraite, 
réversible sur ses enfans. Il semblerait même que Maurepas eût 
un moment songé à le porter au ministère de la Maison du Roi, 
en remplacement d'Amelot, vraiment trop incapable. Mais l'op- 
position de Necker aurait fait échouer le projet. 

Quoi qu'il en soit de ces détails, le fait essentiel et certain 
est que l'influence politique du directeur général des finances 
fut, de ce jour, puissamment fortifiée. Son crédit sur l'esprit du 
Roi parut à tous « prépondérant, » et l'on crut reconnaître en 
lui, comme écrit Soulavie, « le baril de poudre destiné à faire 
sauter Maurepas. » De même pour Marie-Antoinette. Sans 
^oute, en cette affaire, ce n'est pas elle qui avait mené la 
bataille. Son rôle, bien qu'important, n'avait été que secon- 
daire. C'était Necker, surtout, dont le coup d'œil, l'audace heu- 
reuse, avaient assuré l'avantage. Mais, en présence du résultat, 
la jeune souveraine ne s'en crut pas moins victorieuse (1), et le 
succès qu'elle s'attribua augmenta sa confiance, l'enhardit à 
entrer plus ostensiblement en lice. « La Reine est maintenant 
assez disposée à s'occuper de grandes affaires ; cette idée même 
semble lui plaire (2). » Ainsi s'exprime le comte de Mercy- 
Argenteau, et il put bientôt constater que sa prévision était 
juste. 



Un des premiers effets des événemens qu'on vient de lire fut 
d'entraîner un classement nouveau des partis à la cour de Ver- 
sailles. Aux deux grands partis en présence, celui de Necker et 
celui de Maurepas, s'adjoignirent deux autres groupemens, de 
force presque égale, dont l'un avait pour chef la Reine et l'autre 

(1) Journal du duc de Croy, 1TB0. 

(2) Lettre de Mercy à l'Impératrice, du 18 novembre 1780, passim. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 311 

M"' de Maurepas. « Les spéculateurs politiques, déclare le 
libraire Hardy (1), continuaient d'annoncer des changement 
dans le ministère, comme n'étant pas fort éloignés. A les 
entendre, il y avait à la Cour deux partis qui s'entre-choquaient 
mutuellement, celui de la Reine et celui de la dame comtesse 
de Maurepas. Cette dernière, désirant, après la retraite du comte 
son époux, — que son grand âge et ses infirmités mettent hors 
d'état de travailler encore longtemps, — conserver la même 
influence sur les affaires du gouvernement, croise de toutes ses 
forces les vues de Sa Majesté la Reine... » Le libraire est bien 
informé. On ne saurait douter que M me de Maurepas, sortant de 
la pénombre où elle s'était, jusqu'à cette heure, discrètement 
confinée, ne se lance désormais dans l'arène politique et ne se 
porte hardiment au secours de son timide et louvoyant époux. 
Le rôle actif joué par la vieille comtesse dans l'épisode dont 
le récit va suivre est rapporté par tous les Mémoires de l'époque, 
et les contemporains ne s'étonnent pas autant qu'on pourrait 
croire du crédit usurpé par une femme de soixante-seize ans, 
sans brillant dans l'esprit, sans grâce dans les manières, mais 
suppléant à ces défauts par les plus utiles qualités : une constance 
invariable à l'égard de tous ceux dont elle fait ses amis, une 
persévérance indomptable à les soutenir envers et contre tous, 
une ténacité dans l'esprit qui fait qu'elle « pense sans cesse à ce 
qu'elle a une fois résolu » et qu'elle suit ses desseins sans une 
minute de défaillance. Avec un souverain comme Louis XVI et 
un ministre comme Maurepas, il n'en fallait pas plus, à la cour 
de Versailles, pour devenir un personnage. On savait, on disait 
partout que M me de Maurepas gouvernait son mari, qui gouver- 
nait le Roi. Aussi avait-elle ses flatteurs, ses courtisans, ses 
créatures. Dans son bel hôtel de Paris, elle tenait table ouverte, 
elle donnait chaque soir à souper, et son salon ne désemplissait 
pas. Là s'assemblaient quotidiennement les politiques français 
du étrangers, la plupart des ambassadeurs, une partie des mi- 
nistres, — ceux d'aujourd'hui, d'hier ou de demain, — une mul- 
titude de femmes titrées, solliciteuses de grâces pour elles ou 
leurs amis. Mille petits complots ténébreux et mille combinai-) 
sons savantes s'ourdissaient sous ses yeux, avec son entremises 
« On intriguait, dit le duc de Croy, dans tous les cabinets ; nul 

(11 Journal de Hardy, 3 janvier 1780. 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

endroit n'y était plus propice et plus agréable. » Bref, reprend-il 
plus loin, c'est chez elle qu'était « la vraie cour, » une cour sans 
étiquette, et « d'autant plus commode. » 

Dans le camp de la Reine, outre ses familiers, — les Polignac, 
Vaudreuil, d'Adhémar, Guines, Besenval et toute leur clientèle, 
— se trouve au premier rang Necker, qui fait cause commune 
avec elle. Elle le soutient auprès du Roi ; il est, quand il se peut, 
indulgent à ses fantaisies. Cet échange de bons procédés se sou- 
tiendra jusqu'au bout de son ministère. Il faut citer encore 
une recrue fort inattendue, le Duc de Chartres, naguère ennemi 
juré de Marie-Antoinette, mais que sa brouille avec Maurepas, à 
la suite de propos blessans échappés au Mentor (1). rapproche 
passagèrement du parti de la Reine. Quant aux deux frères du 
Roi, ils sont actuellement divisés. Le Comte d'Artois, par suite 
de son intimité familière avec sa belle-sœur, la suit, bien que 
sans enthousiasme, dans la voie politique où elle s'est engagée, 
et semble épouser sa querelle, Le Comte de Provence, au con- 
traire, gardant rancune au directeur des refus opposés à son 
avidité, fera campagne avec Maurepas, mais à sa façon coutu- 
mière, en sourdine, sans se découvrir, en se cachant derrière 
des prête-noms et des subalternes. 

Enfin n'oublions point un appoint important. Choiseul et ses 
amis, quelque temps assoupis, comme rebutés par leurs nom- 
breux échecs, relèvent maintenant la tète, se reprennent à l'es- 
poir. L'entrée de Castries au ministère leur assurait des intelli- 
gences dans la place; ils rêvaient de nouvelles conquêtes. Ne 
pourrait-on s'entendre avec Necker et, en lui laissant la haute 
main sur tout ce qui touche aux finances, ressaisir peu à peu la 
direction des affaires de l'Etat? Cette pensée, à coup sur, hante 

(1) Après le combat naval d'Ouessant, où le Duc de Chartres, conjointement 
avec d'Orvilliers, commandait l'escadre française, les amis du jeune prince avaient 
fait sonner haut ses prétendus exploits, dont les relations officielles donnaient 
lieu de douter. Peu de temps après, revenu à Paris, le Duc de Chartres, entrant à 
l'Opéra, était salué par une ovation du public. M me Amelot, qui se trouvait dans 
la loge de Maurepas, interrogea celui-ci sur le motif de ces acclamations. Le 
vieux ministre, à cette question, répondit par cette citation : 

Jason partit, je le sais bien: 
Mais que lit-il? Il ne lit rien, 

Le propos, répété au prince, excita son ressentiment. Il attribuait, de plus, en 
grande partie à M. de .Maurepas la résistance que rencontrait son vif désir d'être 
nommé amiral de France. C'est ce qui le jeta du coté de Necker et de son parti. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 313 

l'esprit de l'ancien ministre. Ses partisans s'agitent ; la Reine, h 
leur instigation, multiplie dans l'oreille du Roi les suggestions, 
les conseils officieux : Maurepas est bien âgé pour conduire une 
grande guerre, Vergennes bien timide et bien mou pour négo- 
cier avec le gouvernement britannique ; un seul homme serait 
propre à « remonter les ressorts de la politique, » et ce serait 
Choiseul (1). A ces insinuations Louis XVI, jusqu'à ce jour, ne 
répondait que par des « paroles évasives, » mais peut-être, à la 
longue, cette idée, cent fois ressassée, germerait-elle dans son 
esprit. 

Le champ clos désigné pour la première rencontre était le 
département de la Guerre, confié depuis trois ans au prince de 
Montbarey. Le successeur du comte de Saint-Germain n'avait 
que trop bien justifié les pronostics formés par toutes les per- 
sonnes éclairées lors de son avènement. Administrateur par 
métier, mais courtisan par goût, il songeait moins à gouverner 
qu'à plaire. Arrivé par l'intrigue, il se maintenait par la faveur. 
A peine au ministère, il avait cherché tout d'abord, — ce qu'on 
ne peut lui imputer à crime, — à adoucir la rigueur excessive 
de certains règlemens qu'avait édictés Saint-Germain, et il 
s'était acquis par là, tant dans les hauts états-majors que dans 
les rangs inférieurs de l'armée, une popularité facile. De plus, 
recevant tout le monde et écoutant tous les avis, promettant à 
chacun ce qu'il semblait souhaiter, il s'était attiré, par ce con- 
traste avec l'accueil sévère et la mine rogue de son prédéces- 
seur, d'assez vives sympathies dans le monde de la Cour. 
Mais on avait vite découvert ce que ces séduisans dehors et 
cette aimable humeur cachaient de légèreté, de négligence et 
d'incurie. Voluptueux et cupide, faisant toujours passer ses 
intérêts ou ses plaisirs avant les devoirs de sa charge, non 
seulement, la plupart du temps, il laissait ses commis décider 
seuls sur les plus importantes affaires, mais ces derniers obte- 
naient à grand'peine qu'il lût le travail préparé et qu'il signât 
les ordres. Les bureaux décrétaient et administraient à leur 
guise ; le ministre s'enrichissait, passait ses nuits et ses jour- 
nées en fêtes. 

Le pire était que la guerre avec l'Angleterre donnait main- 
tenant d'assez sérieux mécomptes. Les heureux succès du début 

(i) Journal de Véri. — Correspondance publiée par d'Arneth. 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

avaient été suivis d'une phase d'embarras, de revers, plus désa- 
gréables que graves, mais qui énervaient l'opinion. Dans les 
plaines d'Amérique, après l'échec de Savannah, nos troupes 
avaient dû reculer, et nous avions perdu la ville de Charles- 
town. En Europe, l'idée d'une descente sur les côtes britan- 
niques, saluée naguère avec tant d'enthousiasme, avait été 
abandonnée en présence des difficultés qu'avait rencontrées 
l'entreprise. Le public attribuait, non sans quelque raison, ces 
déboires au manque de direction, de suite et d'énergie dans 
l'adminisi ration supérieure de la Guerre. 

Cependant, à Versailles, ces griefs d'ordre général, tout 
fondés qu'ils pussent être, faisaient peut-être moins de tort au 
prince de Montbarey que certains écarts de conduite et cer- 
taines faiblesses scandaleuses, qu'on se racontait à l'oreille et 
dont l'écho parvenait parfois jusqu'au trône. Une fille de l'Opéra, 
la demoiselle Renard, que le ministre affichait pour maîtresse, 
avait pris peu à peu sur lui un ascendant qui passait toute 
mesure. Hardie et âpre à la curée, elle avait mis en coupe réglée 
le département de la Guerre ; elle se mêlait de l'avancement, de 
la collation des emplois, touchant un pot-de-vin pour chaque 
« grâce » octroyée. « Elle rançonnait sans merci, dit une gazette 
du temps, les militaires d'un haut grade, les croix de Saint- 
Louis, les officiers à la retraite et les adjudications du matériel. » 
On évalue ces exactions et. ces « menus profits » à un cliiilre 
total de 600 000 livres par an. 

Déjà, en 1778, un exploit de cette créature avait failli ame- 
ner la disgrâce de son protecteur. Un marché de fourrages, où 
l'adjudicataire avait versé une forte somme à M 1,e Renard, ayant 
fait l'objet d'un litige, les débats avaient établi la prévarication, 
et le Roi eut vent de Fhistoire. Son honnêteté s'émut : « En 
voilà un, aurait-il dit, que je prends la main dans le sac, et je 
ferai un exemple ! » Pour calmer cette colère et sauver Mont- 
barey, il avait fallu toute l'astuce et toute l'éloquence du Mentor, 
toute l'insistance surtout de M me de Maurepas. La vieille com- 
tesse, à quelques jours de là, jouant au piquet avec Louis XVI, 
s'était plainte à lui, « avec larmes, » des affreuses calomnies 
semées sur son parent, des préventions injustes jetées dans l'âme 
du Roi. Elle avait si bien fait, qu'elle avait obtenu, « pour dis- 
siper ces rumeurs affligeantes, » la promesse pour le prince 
d'entrer dans le Conseil d'État, faveur qui n'était accordée 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 315 

qu'aux ministres privilégiés. Dès le lendemain, ce fut chose 
faite (1). 

Cette marque de confiance, dont on avait été surpris, 
n'avait d'ailleurs mis fin ni aux fâcheux trafics, ni aux mé- 
disances du public, et le raffermissement ne parut qu'éphé - 
mère. C'était l'heure où la Reine entrait ouvertement en 
scène, intervenait avec une ardeur juvénile dans les choses 
de la politique. De cette intervention, le prince avait beau- 
coup à craindre. Marie-Antoinette, en effet, n'aimait pas Mont- 
barey, qu'elle regardait comme « tout Maurepas , » en qui elle 
ne voyait qu'une « créature » du conseiller du Roi. Il avait 
eu d'ailleurs, en plusieurs occasions, l'insigne maladresse de 
faire passer les protégés de M lle Renard avant les protégés de 
Marie-Antoinette; d'où, chez la fîère princesse, une indigna- 
tion violente. On sait combien la Reine, pour satisfaire son 
entourage, était jalouse de garder la haute main sur la dis- 
tribution des grades et sur le choix des garnisons. Naguère, 
sur ce terrain, les vertueuses résistances du comte de Saint- 
Germain avaient parfois excité ses colères ; que devait-elle pen- 
ser de refus inspirés par une lâche déférence aux caprices d'une 
fille entretenue ? 

L'irritation, longtemps contenue, éclata brusquement dans 
les derniers jours de septembre 1780. La souveraine désirait 
vivement une compagnie pour un jeune officier qui lui était re- 
commandé par quelqu'un de sa société, et Montbarey, sollicité 
par elle, lui en avait fait la promesse. Elle apprit tout à coup 
que le brevet avait été donné, non à son candidat, mais à un 
sieur Renard, propre frère de la courtisane qui, selon l'expres- 
sion de M. de Kageneck, faisait avec le prince « un échange de 
laveurs (2). » C'en était trop. Elle manda Montbarey, le tança 
vertement, le congédia tout interdit. Elle ne s'en tint pas là; 
elle popularisa l'histoire. Les jours suivans, il lui arriva plus 
d'une fois, en rencontrant des officiers fraîchement promus à un 
grade supérieur, de leur demander à voix haute « quelle somme 
ils avaient payée à M Ue Renard pour obtenir leur emploi. » La 
Cour ne s'entretenait que de cet incident. Maurepas lui-même 
s'émut ; il eut avec le prince une explication des plus vives, à la 

(1) Correspondance secrète publiée par Lescure. mai 1778. — Corr. de Métra. — 
L'Espion anglais, etc. 

(2) Lettres de K.ageneck, l 81 octobre 1780. 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

suite de laquelle le ministre fut sur le point « de faire ses malles 
et de plier bagages. » 

Pour amener un raccommodement, la comtesse de Maurepas 
dut intercéder derechef. A force de pleurs et de cris, elle fléchit 
son époux; il s'opéra un « replâtrage. » Et déjà, grâce aux 
assurances de sa vieille protectrice, sur sa promesse formelle 
que ni elle, ni Maurepas n'abandonneraient jamais sa cause, 
Montbarey reprenait confiance, quand survenait une nouvelle 
aventure, provoquant un nouveau tapage :" un pot-de-vin de 
oOOOO livres versé à M lle Renard par un officier général qui vou- 
lait être « cordon rouge. » L'affaire ayant échoué, le dupé exi- 
geait qu'on lui rendit l'argent. Refus, menaces, scènes violentes, 
et, pour la seconde fois, accès de révolte du Roi, résolu, sem- 
blait-il, à sévir pour de bon. Il avertit Maurepas qu'il voulait 
« chasser le ministre, mettre la fille à l'hôpital, casser l'officier 
général. » Il ne fallut pas moins que la crainte du scandale pour 
l'y faire renoncer. Il se contenta d'ordonner que Montbarey 
rompit avec une personne si dangereuse et que l'on expédiât 
M" e Renard à Bruxelles, avec interdiction de passer la frontière, 
ce qui fut fait effectivement (1). 

VI 

L'orage, pour le moment, semblait donc conjuré. Mais Mau- 
repas comprenait qu'il faudrait bientôt sacrifier un parent trop 
compromettant, et se mettait dès lors en quête d'un successeur. 

Il jeta tout d'abord les yeux sur le duc d'Aiguillon, grand 
favori deM me de Maurepas; cette circonstance aurait facilité les 
choses et désarmé les résistances prévues. Mais, dès les pre- 
mières ouvertures, la Reine se récria : jamais elle n'admettrait 
un homme qui l'avait jadis offensée! Un nom s'offrit alors à 
l'esprit du Mentor, le nom d'un lieutenant général, militaire 
estimé, qu'il connaissait depuis de longues années et sur le dé- 
vouement duquel il se croyait des droits certains : c'était le 
comte de Puységur. En y réfléchissant, il jugea l'idée bonne, 
mais il la garda pour lui-même et se borna à faire devant le Roi 
l'éloge de son candidat éventuel, se réservant, à l'heure voulue, 
de pousser plus avant sa pointe. 

(1; Correspondance publiée par Leseure. — Mémoires du baron de Besenval. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 317 

Pendant ce temps, dans le camp opposé, on se livrait a sem- 
blable recherche. A quoi bon, en effet, congédier Montbarey, si 
l'on n'avait pas sous la main, prêt à mettre à sa place, un homme 
sur qui l'on pût compter? La légèreté de Marie-Antoinette ne 
permettait guère d'espérer qu'elle fit elle-même ce choix avec 
discernement. Il y eut donc, dans le parti, des entretiens prépa- 
ratoires et des conciliabules dont il parut inutile de l'instruire (1). 
Trois hommes, que l'on a déjà rencontrés au cours de cette 
étude, se firent, avec M me de Polignac, les promoteurs de l'en- 
treprise, trois hommes qui, depuis quelque temps, semblaient 
être d'accord pour se partager l'influence : l'un était le comte de 
Vaudreuil, qui, dans la coterie de la Reine, symbolisait la droi- 
ture, la conscience, l'autre le comte d'Adhémar, qui y apportait 
l'agrément d'un esprit fin, délié et fertile en ressources, enfin le 
baron de Besenval, qui y représentait l'audace. A en croire ce 
dernier, — lequel, dans ses Mémoires, a conté, tout au long, les 
détails de cette crise, — c'est lui qui a, du début à la fin, tout 
fait, tout organisé, tout conduit. Il faut, dans son récit, faire la 
part de sa hâblerie et remettre les choses au point. Il n'en est 
pas moins établi que c'est réellement Besenval qui, dans le cours 
d'un entretien avec Vaudreuil et d'Adhémar, prononça le pre- 
mier, pour le portefeuille de la Guerre, le nom du marquis de 
Ségur, et le fit agréer, d'abord par ses amis, par la duchesse de 
Polignac ensuite, finalement par Necker, avant d'en parler à la 
Reiner 

Compagnon d'armes du marquis de Castries depuis le temps 
de leur commune jeunesse, Ségur avait, comme lui, fait une 
belle carrière militaire. Malgré de graves blessures, — notam- 
ment le bras gauche emporté à Lawfelt, — il conservait une 
grande activité, tant morale que physique. Il était alors gou- 
verneur de Bourgogne et de Franche-Comté, et il venait de dé- 
ployer, dans l'administration de ces deux provinces agitées, des 
qualités qui lui avaient valu l'estime de ceux qui l'avaient vu 
à l'œuvre. Il avait un esprit plus solide que brillant, un cou- 
rage à l'épreuve dans toutes les circonstances. Le trait marquant 
de son humeur était une sorte de fermeté froide, d'énergie me- 
surée, qui, lorsqu'il avait pris un parti, excluait toute hésitation, 

(1) J'ai consulté, pour l'épisode qui suit, le Journal de Véri, le Journal de 
Hardy, les Mémoires de Besenval, les Souvenirs et anecdotes du comte de Ségur, les 
Lettres de Kageneck, etc. 



318 



REVUE DES DEUX MONDES. 



interdisait tout retour en arrière. Il était un peu lent à décider 
quelle voie il devait suivre, mais, une fois engagé, il y marchait 
sans défaillance, avec une constance inflexible. C'était ce dont 
l'armée avait le plus besoin. Si la carrière antérieure de Ségur 
semblait, comme disait un contemporain (1), « en faire un 
homme plus propre à se battre contre les ennemis de l'Etat qu'à 
s'astreindre à un travail de cabinet, » on devait espérer qu'il 
trouverait dans sa force d'âme l'instrument nécessaire pour ré- 
primer l'indiscipline qui, grâce à Montbarev, commençait à 
gagner « tout le corps militaire. » 

A ces raisons d'intérêt général, Besenval ajoutait d'autres 
motifs particuliers. La douairière de Ségur, mère du futur mi- 
nistre, était en grande liaison avec la comtesse de Maurepas, ce 
qui, sans doute, empêcherait cette dernière de témoigner une 
hostilité trop directe au fils de son ancienne amie. Ce choix pré- 
senterait encore l'avantage d'être agréable à Choiseul et aux 
siens. Dix ans plus tôt, lors de l'exil du duc, Ségur avait été 
l'un des premiers à faire, comme on disait alors, « le pèlerinage 
de Chanteloup; » son nom, clans le parc du château, était inscrit 
sur la fameuse colonne. Le renfort du <c parti Choiseul » n'était 
pas négligeable; il ferait impression sur Marie-Antoinette. 

Aux argumens ainsi développés par Besenval, ni Vaudreuil, 
ami de Ségur, ni d'Adhémar, qui avait servi sous ses ordres et 
lui devait, en partie, sa fortune, ne pouvaient faire de sérieuses 
objections. Ils se rallièrent à cette idée et promirent leur con- 
cours. Vaudreuil se chargea de gagner M me de Polignac, sur 
l'esprit de laquelle il avait grand empire, et il y réussit sans 
peine. La duchesse, h son tour, prit l'engagement d'agir sur 
Marie-Antoinette. Elle y mit beaucoup de chaleur. Elle put bien- 
tôt annoncer au trio qu'elle avait rempli son office et que la 
Reine avait définitivement adopté « et le renvoi de M. de Mont- 
barey et la nomination de M. de Ségur (2). » 

Restait à convaincre Necker. Ce fut la part que se réserva 
d'Adhémar. Ce dernier, depuis quelque temps, au témoignage de 
IJrsenval, « courtisait d'autant plus le directeur général des 
finances, que celui-ci avait tout l'air de devenir un jour le 
maître. » Il avait, en le cajolant, trouvé moyen « de se mettre 

1 Lettres historiques, politiques et militaires du chevalier de Mettemich, 
décembre 1780t. 

2 Mémoires de Besenval, tome II. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 311) 

dans ses bonnes grâces. » L'intermédiaire était donc heureu- 
sement choisi, et sa mission eut plein succès. Necker, qui 
connaissait Ségur et le considérait, donna son approbation sans 
réserve. Louis XVI, jusqu'à nouvel avis, fut tenu en dehors des 
résolutions arrêtées? » 

Il fallait maintenant avertir le principal intéressé, qui, confiné 
dans sa province et tout entier aux devoirs de sa charge, était 
fort loin de soupçonner le rôle que lui destinaient ses amis. 
Besenval attacha le grelot, et il fut d'abord mal reçu. « A la pre- 
mière ouverture que je lui lis, dit-il dans ses Mémoires, M. de 
Ségur me regarda avec le plus grand étonnement et me crut 
devenu fou. » Il se remit pourtant, écouta de sang-froid l'histo- 
rique détaillé, que lui fit Besenval, des circonstances, des chances 
de succès de l'affaire, mais refusa de s'engager et donna les motifs 
de son hésitation : il savait « mieux servir que plaire, » expli- 
qua-t-il en substance ; sa franchise un peu rude ne s'accommo- 
derait guère des finesses de la politique, et, s'il ne craignait pas 
les responsabilités, ni même les périls du pouvoir, il se sentait 
fort éloigné des calculs, des intrigues de Cour. Ce qu'il ne dit 
pas à Besenval, mais ce qu'il confessa plus tard, c'est qu'il com- 
prenait le danger de devoir son élévation à la seule volonté 
d'une femme, — fût-ce une souveraine, — et de ses favoris. Il 
prévoyait trop bien les difficultés qu'il aurait à maintenir son in- 
dépendance contre les fantaisies de l'une et l'ambition des autres. 
Un deuxième entretien ne put encore dissiper ses scrupules. 
Pour emporter son adhésion, il fallut les encouragemens, les 
instances de Choiseul, auquel il s'adressa dans sa perplexité. Le 
duc était trop clairvoyant pour négliger pareille aubaine. Castries 
et Ségur dans les conseils du Roi, c'était comme un commen- 
cement de revanche, l'espoir d'une victoire plus complète. Ses 
avis furent pressans, et ils furent écoutés (1). 

VII 

Tout était donc convenu, et l'on n'attendait plus que l'ins- 
tant favorable, quand une faute de tactique faillit tout faire 
échouer. La Reine, dès qu'elle fut informée de l'acceptation de 
Ségur, crut habile de « tàter » le Roi. Dans un entretien tète a 

(1) Souvenirs et anecdotes du comte de Ségur. — Lettres de Kaaeneek. 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

tète, elle lui parla de Montbarey, fit valoir ses propres griefs, 
montra « le cri de l'opinion » qui s'élevait de toutes parts contre 
un ministre incapable et taré. Lorsqu'elle vit Louis XVI ébranlé, 
elle aborda la grande question, le choix du successeur, et elle 
nomma Ségur, mais sans y insister et « parmi plusieurs autres, » 
à dessein de « masquer ses véritables intentions. » L'insinua- 
tion, toutefois, fut si bien entendue, que le Roi, le jour même, 
en entretint Maurepas. Le Mentor, pris au dépourvu, gêné d'ail- 
leurs par l'intimité de sa femme avec la douairière de Ségur, 
par l'estime que lui-même, en plus d'une occasion, avait publi- 
quement témoignée pour le candidat proposé, ne répondit que 
par de vagues paroles. Mais la frayeur de voir Marie-Antoinette 
et Xecker faire un ministre de la Guerre, comme ils venaient de 
faire un ministre de la Marine, sans doute aussi, comme dit 
Besenval, « l'humeur de ce que M. de Ségur ne s'était pas 
adressé à lui, » le déterminaient in petto à s'opposer de toutes 
ses forces à la nomination projetée. Il résolut d'attendre et de 
mettre en usage tous les moyens que lui offrirait la fortune. 

Il fut servi à souhait ; car Ségur, vers ce temps, crut devoir, 
contre sa coutume, venir « faire sa cour » à Versailles et remer- 
cier la Reine de ses bienveillantes intentions. Il relevait à peine 
d'une assez forte crise de goutte, comme il en éprouvait parfois. 
On le vit pâle, défait, marchant avec difficulté, se soutenant sur 
une canne de la seule main qui lui restait, l'air vieux et usé 
avant l'âge (1). Maurepas, avec adresse, se saisit de l'atout. Il 
vint trouver le Roi et lui représenta qu'on lui avait donné « un 
conseil ridicule, » en lui proposant de confier une lourde et 
écrasante besogne à un homme cacochyme et criblé de bles- 
sures. Il prit prétexte de ce fait pour dénoncer l'ambition indis- 
crète de la duchesse de Polignac, qui, disait-il, abusait de son 
ascendant sur Marie-Antoinette et de la bonté de celle-ci, pour 
l'engager, à son profit particulier, en de fâcheuses démarches. 
Il se garda bien, au surplus, de défendre trop fortement le 
prince de Montbarey, laissa même entrevoir qu'il serait aisé de 
l'amener à demander de lui-même sa retraite. Il ajouta que, 
dans ce cas, le comte de Puységur serait tout indiqué pour le 
portefeuille de la Guerre. 

Cet entretien donna de l'humeur à Louis XVI. Il s'expliqua 

1; Il avait alors cinquante-six ans. 



\1 COUCHANT DE LA MONARCHIE'. 321 

sur l'heure avec sa femme, lui reprocha vivement, et en termes 
peu mesurés, d'agir sans réflexion, d'obéir docilement aux sug- 
gestions de ses amis. Quant à Ségur, termina-t-il, « il n'y avait 
pas moyen d'y penser, » car « la goutte le rongeait, et il n'en 
pouvait plus (1). » Irritée, à son tour, de s'être attiré cette 
leçon, la Reine s'en prit, quelques instans plus tard, à la du- 
chesse de Polignac. Elle l'accusa de l'avoir « compromise, » de 
l'avoir « sacrifiée à des vues personnelles, » et, s'animant à ses 
propres paroles, elle vint à lui prêter de bas calculs, des ma- 
nœuvres intéressées, dont elle était réellement incapable. 

Il s'ensuivit une scène douloureuse, pathétique, dont les dé- 
tails sont venus jusqu'à nous. La duchesse était douce, mais elle 
avait l'àme fière. Elle ne put supporter une aussi criante injus- 
tice. Pourtant, calme et maîtresse d'elle-même, elle réfute 
d'abord, point par point, les allégations de la Reine; puis elle 
se lève, et, d'une voix ferme : « Du moment, lui dit-elle, que la 
Reine avait sur son compte l'opinion qu'elle venait de lui mon- 
trer, il ne convenait plus à ce qu'elle se devait de lui être atta- 
chée... )> Elle allait donc partir sur l'heure, se retirer à jamais 
de la Cour; mais, « prenant ce parti, elle ne devait pas conser- 
ver les bienfaits qu'elle avait reçus de la Reine ; dès cet instant, 
elle les lui remettait tous, y compris la charge de son mari (2), 
qui ne l'en dédirait sûrement pas. » 

Etonnée de ce ton, émue de cette résolution, la Reine se- 
radoucit, cherche à rattraper ses paroles ; la duchesse reste iné- 
branlable, maintient sa décision avec une respectueuse froideur. 
Les argumens les plus pressans, les rétractations, les regrets, 
les instances mêmes de Marie-Antoinette, échouent devant une 
opiniâtreté tranquille, plus émouvante que des colères. Alors la 
perspective de perdre une amitié qu'elle sent nécessaire à sa vie 
jette la souveraine dans un vrai désespoir. Abdiquant tout 
orgueil, elle éclate en sanglots, « tombe aux genoux » de la du- 
chesse, la conjure de lui pardonner, recourt pour l'attendrir aux 
expressions les plus touchantes. M me de Polignac ne peut tenir 
longtemps devant une douleur si sincère ; des larmes inondent 
son visage; elle relève Marie-Antoinette et la serre dans ses 
bras. Une longue explication a lieu entre les deux amies, expli- 
cation tendre et loyale, qui dissipe enfin tous les nuages. Le- 

(J) Mémoires de Besenval, passim. 

(2) 11 avait été fait premier écuyer du Roi. 

TOME xii. — 1912. 21 



-322 REVUE DES DEUX MONDES.^ 

raccommodement est complet; «les nœuds de l'amitié sont plus 
resserrés que jamais, » et, pour sceller l'accord, la Reine s'en- 
gage, avec une volonté plus forte, à faire congédier Montbarey 
et à faire arriver Ségur. C'est à cette conclusion qu'aboutit, tout 
compte fait, le calcul sournois de Maurepas. 

Pendant toutes ces menées de Cour et ces drames de bou- 
doir, ceux qui, à leur insu, en étaient la cause innocente n'y 
prenaient aucune part et « laissaient agir la fortune. » Ségur et 
Puységur, en adversaires courtois, avaient, dès le début, pris 
l'engagement mutuel de ne « rien faire l'un contre l'autre, » 
d'attendre l'événement dans une neutralité parfaite; et tous les 
deux tenaient scrupuleusement parole. Dans l'autre camp, le 
prince de Montbarey ne montrait pas, de son côté, beaucoup 
d'ardeur à se défendre. Il paraissait pourtant un peu plus agité. 
' Sans imiter Sartine, qui entretenait des espions à ses gages pour 
l'informer de tout ce qu'on disait sur son compte (1), il n'était 
pas sans être renseigné sur la « ligue » formée contre lui. Il se 
<avait haï de Marie-Antoinette, difficilement supporté par Necker, 
battu en brèche par de hauts personnages, irrités des passe-droits 
dont eux ou leurs amis croyaient avoir été l'objet : « Sans 
parler du prince de Condé, du prince de Conti, du duc de 
Chartres, du duc de la Trémoille et du maréchal de Richelieu, 
dit une gazette du temps, on cite au moins vingt seigneurs et 
une centaine de militaires de la première volée, qu'il a eu l'art 
de mécontenter sans retour. » Le secret appui de Monsieur et la 
protection affichée de M me de Maurepas ne le rassuraient qu'à 
demi contre la disgrâce imminente, dont il sentait déjà la me- 
nace peser sur sa tête. 

Il était visible, en effet, que Louis XVI, chaque jour davan- 
tage, se détachait d'un serviteur dont la moralité lui était deve- 
nue suspecte. Certains mouvemens d'humeur lui échappaient, 
d'où l'on pouvait conjecturer ses sentimens intimes. A la lin de 
novembre, une quarantaine de places étant vacantes à l'Ecole 
militaire, Montbarey, suivant l'habitude, présentait à la signa- 
ture une longue liste de candidats, entre lesquels le Roi devrait 
choisir; en regard de chaque nom, le prince avait inscrit celui 
du protecteur : recommandé par la Reine, par Monsieur, par 

1) Correspondance de Métra, 10 août 1779. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 323 

Mesdames, etc., etc. A la queue de la liste, une douzaine de 
noms, tout au plus, étaient sans apostille. Louis XVI, en y jetant 
les yeux, demanda brusquement par qui ceux-là étaient recom- 
mandé : c< Par personne, Sire. — Eh bien ! Monsieur, c'esl 
donc moi qui les recommande. » Et saisissant la plume, le Roi 
mit les douze noms en tête des candidats élus (4). Sauf quel- 
ques boutades de ce genre, Louis XVI n'adressait plus, d'ail- 
leurs, la parole au ministre. C'était, comme on sait, sa mé- 
thode, lorsqu'il était mal satisfait d'un homme et songeait à 
le renvoyer. 

La (lotir entière, est-il nécessaire de le dire? connaissait ces 
détails, suivait les phases du duel avec une curiosité pas- 
sionnée, n On ne parlait d'autre chose dans le monde, et les 
cabale> étaient grandes (2). «Jusque dans le salon du Roi, au 
château de Marly, on se risquait à des allusions transparentes, 
en présence de Leurs Majestés. On y jouait, certain soir, au petit 
jeu de société qui se nommait la peur, un jeu où chacun 
« meur! > et « revit » tour à tour. Montbarey s'y aventura; dès 
qu'on le vit sur la sellette, les mots de peur, de mort et de 
résurre içn furent prononcés avec tant d'insistance, avec des 
intonations si marquées et des coups d'œil si expressifs, que le 
prince n'y tint pas et quitta la partie. Les témoins de cette 
petite scène augurèrent de cette « hardiesse » que la cata- 
strophe était proche. Et ce fut également l'avis de la victime. 
Mais il voulut, en homme d'esprit, mettre du moins tes rieurs 
de son coté. On l'entendit, dès lors, plus d'une fois plaisanter 
lui-même sur sa prochaine disgrâce. A une dame de la Cour 
qui l'interrogeait sur son âge : « Madame, répondait-il, en mars 
prochain j'aurai quatre-vingts ans (c'était l'âge de Maurepas , el 
si ma goutte ne se fixe pas, je n'irai pas loin (3). » 

VIII 

Il fit mieux encore que railler; il se décida brusquement à 
accélérer l'agonie. Les attaques de la Reine, la froideur de 
Louis XVI, la molle défense de Maurepas, l'exemple récent de 

(1) Correspondance secr~ëte publiée par Lescure, 28 novembre 1780. 
(2 Mérnoin de Besenval. 

(3 Correspondance publiée par Lescure. — Correspondance de Métra. — L'Espion 
an g lai s. 



324 REVUE DES DEUX MONDES. 

Sartine, tout était fait pour dessiller ses yeux. Mieux valait par- 
tir de bon gré que de recevoir son congé. La protection trop 
ostensible de M me de Maurepas doublait son embarras, en ajou- 
tant au risque du renvoi celui du ridicule, qu'on jugeait alors 
redoutable. Voici comment, dans ses Mémoires, il présente sa 
résolution : « Je me déterminai, le 13 décembre, à parler à 
M. de Maurepas, à lui ouvrir mon cœur... L'idée de ma retraite, 
sollicitée par moi, réveilla toute sa tendresse et dissipa tous les 
nuages que les propos de mes ennemis avaient pu élever dans 
son cœur. Il sentit, en même temps, qu'il allait se trouver isolé 
dans le Conseil, ou forcé de se livrer à des personnes moins 
dévouées et moins sûres que moi ; et, d'après ces deux senti- 
mens, il fit tout ce qui dépendait de lui pour me détourner de 
ma résolution... Je fus inébranlable. Il céda enfin et promit d'en 
parler au Roi. » 

En rédigeant ses Mémoires après coup, Montbarey semble 
avoir un peu arrangé le récit et embelli son attitude. La vérité, 
telle qu'elle résulte de témoignages plus désintéressés, est qu'il 
pria seulement Maurepas de « tàter discrètement » Louis XVI, 
de lui faire pressentir, plutôt que de lui annoncer, la démission 
probable du ministre, si le Roi n'était résolu à le soutenir ouver- 
tement. Le Mentor, en eff*it, « s'acquitta de la commission, » et 
la réponse du Roi « ne fut pas pour donner confiance (1). » 
C'est le dimanche 17 au soir, à l'issue du Conseil, que Montbarey 
reçut le message de Maurepas, lui rendant compte de sa démar- 
che et de l'accueil qu'y avait fait Louis XVI. Il prit aussitôt son 
parti : « Lorsque mes gens eurent soupe (2), j'envoyai à M. de 
Maurepas la clé de mon cabinet. Nous partîmes ensuite pour 
aller coucher à Paris, où nous arrivâmes à une heure et demie 
du matin. M me de Montbarey, ma fille et tout ce qui m'en- 
tourait avaient l'air de la joie, quand nous entrâmes dans ma 
maison de l'Arsenal. Nous chantâmes, nous dansâmes en rond, 
nous finies une espèce de réveillon, et je puis assurer que je 
dormis du plus doux et du plus profond sommeil. » 

Tandis que, — du moins à l'en croire, — Montbarey se livrait 
à cette joie sans mélange, une fuite aussi précipitée jetait dans le 
Conseil un certain désarroi. Vergennes reçut, par intérim, l'ad- 
ministration de la Guerre, et, pendant quatre jours, l'on « ca- 

(1) Journal île Vêri. — Mémoires de Besenval. 

(2) Mémoires de Montbarey, passim. 



AU COUCHANT DE LA MONARCHIE. 325 

bala, » et l'on intrigua de plus belle. La Reine, la coterie Polignac, 
Necker et le marquis de Castries tenaient bon pour Ségur et n'en 
démordaient pas. Mais Maurepas s'entêtait et poussait toujours 
Puységur. Chacun des deux partis se disputait l'esprit du Roi, 
qui demeurait perplexe et ne savait de quel côté il ferait pencher 
la balance. A Versailles, à Paris, la fermentation était grande ; 
il circulait mille bruits divers. On assurait que Castries allait 
réunir dans ses mains les portefeuilles de la Guerre et de la 
Marine. D'autres croyaient savoir, — et cette idée parait avoir 
été un moment agitée, — qu'on ne ferait pas de ministre et 
qu'on établirait seulement un Conseil de la Guerre, dont M. de 
Ségur aurait la présidence. Quelques personnes inclinaient à 
penser que le choix du souverain se porterait sur M. de Vogué, 
populaire dans l'armée et réputé pour un officier remarquable (4). 
Notons aussi la rumeur persistante que le comte de Maurepas, 
mécontent de voir Montbarey chassé deux mois après Sartine et 
renversé par les mêmes mains, alléguait son âge avancé, sa las- 
situde et sa mauvaise santé, pour se retirer des affaires, et laissait 
ainsi le champ libre au directeur général des finances. La Reine 
elle-même envisagea cette éventualité. Mercy rapporte, à cette 
même date, un entretien confidentiel entre la jeune souveraine 
et lui, où elle sollicite son avis pour le remplacement du Men- 
tor : <( Comment trouver, lui demande-t-elle, un sujet qui me 
convienne, ainsi qu'au bien de la chose? Cherchez-le-moi; je ne 
pourrais m'en rapporter qu'à vous (2). » Mais Mercy-Argenteau 
demeure singulièrement sceptique sur la démission du vieillard : 
« Ce propos, écrit-il, d'une apparence si importante, quoique 
tenu de bonne foi, n'en est pas moins illusoire. » 

Rien de plus justifié que l'incrédulité de Mercy. Le lendemain 
même du jour où il expédiait cette dépêche, Maurepas avait avec 
Louis XVI une longue conversation, et il y insistait si fort pour 
faire agréer Puységur, qu'il arrachait, ou peu s'en faut, le con- 
sentement du Roi. « Je ne crois pas que la Reine ait quelque 
chose contre celui-là? » interrogeait pourtant le prince avec une 
légère inquiétude (3). Et Maurepas s'efforçait de rassurer ce 



(1) Journal de Véri. — Souvenirs d'un chevau-léger, par le marquis de Belleval. 
— Correspondance du chevalier de Pujol, publiée par M. Paul Audebert, passim. 

(2) Lettre du 22 décembre 1780 au prince de Raimitz. — Correspondance publiée 
par Flammermont. 

(3) Journal de Véri. 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

scrupule conjugal. A dire vrai, l'insouciance de Marie-Antoinette, 
son « manque de nerf, » comme dit Besenval, furent sur le point 
de donner raison au Mentor. Informé par le Roi lui-même de la 
promesse faite à Maurepas, elle se borna à de faibles réserves et 
n'osa pas opposer son veto. L'après-dinée du 24 décembre, 
comme la Cour, selon l'habitude à la veille de Noël, était « aux 
porcelaines, » qu'on exposait tous les ans, à cette date, dans les 
appartemens du Roi, la Reine, « tirant à part » M mc de Polignac, 
lui « souffla dans l'oreille » que la partie était perdue, que le 
portefeuille de la Guerre serait pour Puységur. Sans s'émouvoir, 
en apparence, de cette révélation, sentant d'ailleurs peser sur 
elle les regards curieux de la foule, la duchesse ne répliqua 
rien, mais elle rentra promptement chez elle, où elle trouva 
Vaudreuil et d'Adhémar. On se concerta à la hâte sur la situa- 
tion; il fut convenu que la duchesse enverrait sur l'heure un 
billet à Marie-Antoinette, où elle lui manderait simplement 
« qu'il était de la dernière conséquence qu'elle eût un entretien 
avec elle et qu'elle la suppliait de venir, dès qu'elle le pourrait. » 

Onze heures du soir sonnaient, quand entra Marie-Antoinette. 
L'entretien fut sérieux, et il fut décisif. M me de Polignac « re- 
montra avec force » la gravité des circonstances, le retentisse- 
ment d'un échec. Elle décrivit la Cour entière, les ambassadeurs 
étrangers, le public parisien, suivant avec un ardent intérêt le 
combat engagé entre la reine de France et le ménage Maurepas, 
chacun se demandant quelle en serait l'issue. Elle piqua l'orgueil 
de la femme, en parlant du « soufflet affreux » qu'elle recevrait 
à tous les yeux, si elle était vaincue, de la joie insolente qu'en 
aurait le parti vainqueur. Bref, elle prêcha si habilement, elle 
déploya tant d'éloquence, que Marie-Antoinette sortit entière-! 
ment convaincue, échauffée pour la lutte, résolue aux « derniers 
efforts » pour' s'assurer le gain de cette partie (1). 

Dès sept heures du matin, elle était chez le Roi (2) et envoyait 
chercher Maurepas, qui accourait tout effaré. A peine mettait-il 
le pied dans la chambre, que la Reine prenait la parole, et, 
quittant ce le ton despotique » qu'elle employait trop souvent avec 



(1) Mémoires de Besenval. — Journal de Véri. 

(2) Pour la scène qui suit, j'ai combiné les détails donnés par l'abbé de Véri, 
interprète de Maurepas, avec ceux fournis par Besenval, écho de la société de la 
Heine. La concordance dès deux versions garantil l'authenticité. des paroles rap- 
portées ci-après. 



U COUCHANT DE L\ MONARCHIE. 327 

lui, elle exposait l'affaire dès l'origine, elle en rappelait tous les 
détails; elle affirmait, en termes modérés, qu'elle n'envisageait 
uniquement que le bien de l'Etat, que, si elle tenait pour Ségur, 
c'était qu'elle le croyait le plus propre ;i faire cette besogne et 
qu'aucune autre considération n'influait sur sa volonté. Puis, 
s'adressant plus directement à Màurepas, elle le priait d'expli- 
quer nettement, sans ambages, quels étaient ses motifs pour 
s'opposer à cette nomination. Le Mentor, pris de court et mis au 
pied du mur, invoquait avec embarras quelques argumens assez 
faibles, se défendait de toute hostilité contre le marquis de Ségur, 
finissait même par quelques mots d'éloges sur le candidat de-la 
Reine. Louis XVI, qui avait gardé jusqu'alors un silence plein 
d'incertitude, interpellait Màurepas : « Voyons, Monsieur, faites 
comme si vous étiez moi, décidez. — Je n'aurais garde de déci- 
der dans une telle compagnie, répliquait le vieillard, dont le 
malaise allait croissant, mais je persiste dans mon avis. — Et 
je vous en estime, interrompait la Reine, car je trouverais fort 
mal que vous en changiez pour moi. Cependant, moi non plus, 
je ne puis pas changer. » 

Ici, Louis XVI balbutiait quelques mots, que l'on pouvait 
interpréter comme favorables à Ségur. Aussitôt Marie-Antoinette 
prenait la balle au bond et, transformant avec audace une vague 
approbation en injonction formelle, elle retournait au ton impé- 
ratif : « Monsieur, disait-elle à Màurepas, vous entendez la 
volonté du Roi. Envoyez tout de suite chercher M. de Ségur, et 
apprenez-la-lui. » Il n'était plus qu'à obéir. Le vieillard s'inclina, 
se dirigea vers la porte en silence. Comme il passait auprès du 
Roi, Louis XVI parut soudain pris de honte, d'inquiétude, peut- 
être de remords; il l'arrêta, saisit sa main et la pressa forte- 
ment dans les siennes, puis se penchant vers lui : - Ne m'aban- 
donnez pas! » lui murmura-t-il à l'oreille. 

Marquis de Ségur. 



DU CONGRÈS DE BERLIN 



A LA 



CONFÉDÉRATION BALKANIQUE 



Les fatalités de l'histoire sont déchaînées. Les événemens, 
longtemps contenus par la prudence des souverains balkaniques, 
longtemps retardés par les expédiens de la diplomatie euro- 
péenne, se précipitent en Ilots tumultueux suivant la pente 
naturelle du reflux qui ramène des murs de Vienne aux rem- 
parts de Gonstantinople la puissance des Ottomans. Entre les 
Turcs et leurs adversaires, le sort des armes, à l'heure où 
nous écrivons, n'a pas encore définitivement prononcé ; il faut 
attendre l'heure du destin. Tandis que le canon tranche en 
quelques instans les problèmes sur lesquels, depuis si longtemps, 
pâlissent les diplomates, saluons avec un religieux respect les 
braves soldats de toutes les armées belligérantes qui donnent à 
l'Europe et au monde de si nobles exemples d'abnégation et de 
courage. Mais il faut songer déjà à préparer pour ces malheureux 
pays un avenir de paix, de progrès et de prospérité. Le meilleur 
moyen d'y travailler est, pour le moment, d'avoir une juste 
connaissance du passé. Nous essaierons donc, dans ces quel- 
ques pages, d'expliquer comment, pourquoi, dans quelles con- 
ditions, les Etats balkaniques en ont été réduits à Vultima ratio 
des armes. Il nous suffira, pour cela, de présenter en raccourci 
ce que nous avons, dans de nombreux articles, expliqué ici 
même (1). Si nos lecteurs veulent bien se reporter à ce que nous 

(1) La Mer-Noire et la Question des Détroits, 15 octobre 1905. — La Question 
arabe, 1 er juillet 1906. — L'Évolution de la Question d'Orient depuis le Congrès de 



LA CONFÉDÉRATION' BALKANIQUE. 329 

avons écrit depuis 1905, ils se trouveront conduits jusqu'aux 
approches de la guerre actuelle. Notre intention, aujourd'hui, 
n'est que de leur faciliter ce coup d'œil d'ensemble sur un long 
passé et de dégager à leur usage l'enchaînement des faits et des 
conséquences qui aboutissent aux champs de bataille d'Andri- 
nople. 

I 

Lorsque les Turcs conquirent la péninsule des Balkans, ils 
ne cherchèrent pas à assimiler les peuples vaincus, à leur im- 
poser leur langue et leur foi ; ils leur laissèrent leur organisa- 
tion à part, si bien qu'au xix e siècle, quand le grand souffle 
venu de France éveilla la conscience des peuples, les nationa- 
lités se constituèrent dans les cadres religieux et sociaux qui 
avaient survécu à la conquête. Les Monténégrins avaient tou- 
jours gardé dans leurs montagnes un noyau d'indépendance ; 
les Serbes proclamèrent leur autonomie en 1804, les Grecs en 
1821, et ce furent les insurrections et les plaintes des chrétiens 
de Macédoine, de Bosnie, d'Herzégovine, de Roumélie qui fini- 
rent par amener la guerre de 1877. Par le traité de San Stefano, 
les pays chrétiens de la Turquie d'Europe étaient séparés de 
l'Empire Ottoman. Les hauts plénipotentiaires de l'Europe, lors- 
qu'ils s'assemblèrent à Berlin sous la présidence de Bismarck, 
ne se préoccupèrent à aucun moment de satisfaire les aspira- 
tions des peuples ; ils découpèrent les territoires et répartirent 
les âmes de manière à trouver une formule de paix qui fût 
acceptée par toutes les grandes puissances ; ils dosèrent les 
avantages de chacune pour atténuer les jalousies et satisfaire les 
appétits. On n'admit au Congrès ni les représentans des petits 

Berlin (1895-1906), 15 septembre 1906. — Le Conflit austro-serbe, 1 er février 190G. 

— La Question de Macédoine : I. Les Nationalités, 15 mai 1901 ; — II. Les Réformes. 
1 er juin 1907; — III. Répercussions et Solutions, 15 juillet 1907. — La Rivalité des 
Grandes Puissances dans l'Empire Ottoman, 1S novembre 1907. — La Force bulgare, 
15 lévrier 1908. — La Crise balkanique, Chemins de fer et Réformes, 1" mai 1908. 

— La Turquie nouvelle, l" r septembre 1908. — L'Europe et la Crise balkanique, 
15 décembre 1908. — La Politique européenne et l'annexion de la Bosnie-Herzégo- 
vine, 15 juin 1909. — La Question albanaise, 15 décembre 1909. — Le Monténégro 
et son Prince, 1 er mars 1910. — Une Confédération balkanique est-elle possible'.' 1 
15 juin 1910. — L'Europe et la Jeune-Turquie, 15 janvier 1911. — La Roumanie 
dans la politique Danubienne et Balkanique, 15 juin 1911. — Ces articles ont été 
réunis en deux volumes : l'Europe et l'Empire Ottoman (Perrin, 1908): l'Europe et 
la Jeune-Turquie (1911); 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

Etats intéresses, ni les délégués des populations; on décida 
sans elles de leur sort ; les unes furent complètement éman- 
cipées, les autres à moitié, d'autres encore, après avoir connu 
pendant quelques mois la liberté, furent replacées sous le joug 
turc. On leur promit seulement des « réformes. » « Les conve- 
nances de l'Europe sont le droit, » disait Alexandre I er à Talley- 
rand en 1815, et, en 1877, la formule se retournait contre 
Alexandre II pour lui ravir le fruit de ses victoires et disposer, 
comme d'une matière inerte, des peuples affranchis par ses 
armes. L'histoire a jugé l'œuvre de Bismarck, de Beaconsfield 
et d'Andrassy. Si le traité de San Stefano avait été exécuté, 
trente ans de troubles, de massacres, de difficultés sans cesse 
renaissantes, et la guerre actuelle, eussent été épargnés à l'Eu- 
rope. La science des ingénieurs, en multipliant les barrages et 
les digues, peut modifier le trajet d'un fleuve ou ralentir son 
cours, elle ne le forcera pas à remonter vers sa source ; de 
même, l'art des diplomates ne peut pas longtemps faire violence 
à la nature des choses et à la logique des événemens, ni mettre 
indéfiniment obstacle aux aspirations légitimes des peuples : on 
ne commande à la nature qu'en lui obéissant. Il était à prévoir 
que l'œuvre artificielle du Congrès de Berlin ne résisterait pas à 
l'usure du temps el des volontés humaines. La sagesse politique 
est courte quand elle ne s'inspire pas d'un idéal supérieur. 

Les peuples, d'eux-mêmes, réagirent autant qu'ils purent 
contre l'œuvre de Berlin; l'encre des signatures était à peine 
sèche que déjà ils faisaient craquer les clauses trop étroites du 
texte laborieusement élaboré par les plénipotentiaires euro- 
péens : mais, pour ce qui est des grandes puissances, elles ne 
firent rien en faveur des peuples qu'elles avaient replacés sous 
l'autorité du Sultan ; leurs promesses solennelles restèrent sans 
effet ; les réformes, toujours annoncées, ne furent jamais réalisées. 
La déception des populations chrétiennes fut d'autant plus 
cruelle qu'elles voyaient à côté d'elles, au delà de frontières 
artificielles, se développer dans le travail, la paix et la liberté, 
leurs frères de même religion et de même sang. 

L'histoire de l'échec de la politique des a réformes » en Tur- 
quie, c'est l'histoire même des origines et des causes de la 
guerre actuelle. Il faut rappeler tout ce passé pour comprendre, 
et l'irréductible antagonisme entre les populations chrétiennes et 
les gouvernails ottomans, et la double impossibilité d'une réforme 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 331 

accomplie par les Turcs ou d'une réforme réalisée par les étran- 
gers sans aboutir à une autonomie de fait. Cette histoire est 
monotone : rien qu'en réunissant les textes qui concernent 
directement les réformes, M. Schopoff a rempli un gros volume. 
On peut juger par là des impatiences et des déceptions des 
peuples toujours leurrés, toujours frustres ! 

Dès 1673, dans les Capitulations obtenues par la France et, 
plus tard, dans celles qui furent concédées à l'Autriche et à la 
Russie, la Porte accordait des garanties en faveur des chrétiens 
de l'Empire. C'est l'origine de la « politique (\o<, reformes; » elle 
est un compromis entre le sentiment de la solidarité chrétienne, 
qui date des croisades, et la politique de l'équilibre, qui implique 
le maintien et l'intégrité de l'Empire Ottoman. Sous l'influence 
des idées « libérales » répandues en Europe et sur les conseils 
de l'Angleterre, l'Empire Ottoman, au temps d'Abd-ul-Medjid, 
parut entrer de lui-même dans la voie des réformes radicales. Les 
lois du Tanzimat, annoncées et expliquées par le hatti-chérif de 
Gul-Hané (3 novembre 1839), si elles avaient été appliquées, ou, 
si l'on veut, applicables, auraient reconstitué l'Empire Ottoman 
sur le principe des Etats occidentaux, avec, à la base, l'égalité 
devant la loi et les charges publiques. Mais elles se heurtaient 
aux assises mêmes de l'Empire Ottoman ; fondé/ur la domination 
militaire d'une race et d'une religion, il ne pouvait s'accommoder, 
sans se détruire lui-même, des principes qui régissent les Etats 
européens. Souvent ces tentatives d'européanisation ne furent 
qu'un trompe-l'ceil, destiné à donner satisfaction aux instances 
des puissances européennes ou à paraître exécuter les stipulations 
formelles d'un traité : telle fut, par exemple, la proclamation 
de la constitution de 1876 par Abd-ul-Hamid. Mais, même 
lorsque les réformes ont été décrétées avec un désir sincère de 
les appliquer, elles se sont heurtées à la résistance passive des 
traditions et des moeurs qui sont restées victorieuses, si bien que 
ces tentatives n'ont abouti qu'à énerver les forces de l'Empire 
Ottoman et à précipiter sa décadence. Un Etat ne saurait se 
réformer en contradiction absolue avec les principes qui l'ont 
fait naître et qui le font vivre. Théoriquement, il n'y a rien dans 
la loi religieuse musulmane, — comme on s'est appliqué à le 
démontrer textes en main à l'occasion de la révolution de 1908, 
— qui soit incompatible avec le développement d'un Etat mo- 
derne ; mais, pratiquement, une longue expérience a prouvé 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'il y a au moins de très grandes difficultés à adapter le carac- 
tère, la mentalité des Turcs, pris dans leur masse, à la vie d'un 
État civilisé à la mode occidentale. Il ne suffit pas de décréter 
la liberté, il faut encore en avoir les mœurs. 

Après la guerre de Grimée, où la Turquie fut victorieuse par 
l'épée de la France et de l'Angleterre, on constatait que les lois 
du Tanzimat n'avaient reçu aucune application. A l'instigation 
des puissances, le Sultan proclamait le hatti-humayoun du 
18 février 1856. Ce nouveau firman, qui n'était « que la confir- 
mation et le développement de l'acte de Gul-Hané qui a solen- 
nellement décrété le régime de l'égalité et ouvert l'ère de la 
réforme dans l'Empire Ottoman, » resta, comme lui, lettre morte. 
Il était cependant enregistré et contresigné par les grandes 
puissances; elles disaient, dans l'article 9 du traité de Paris : 

« S. M. I. le Sultan, dans sa constante sollicitude pour le 
bien-être de ses sujets, ayant octroyé un firman qui, en amélio- 
rant leur sort sans distinction de religion ni de race, consacre 
ses généreuses intentions envers les populations chrétiennes de 
son Empire, et voulant donner un nouveau témoignage de ses 
sentimens à cet égard, a résolu de communiquer aux puissances 
contractantes ledit firman spontanément émané de sa volonté 
souveraine. Les puissances contractantes constatent la haute 
valeur de cette communication. Il est bien entendu qu'elle ne 
saurait, en aucun cas, donner le droit aux dites puissances de 
s'immiscer, soit collectivement, soit séparément, dans les rap- 
ports de S. M. le Sultan avec ses sujets, ni dans l'administration 
intérieure de son Empire. » 

L'esprit du Congrès de Paris apparait ici en pleine lumière. 
L'Europe, par crainte de la Russie et d'un nouveau traité d'Un- 
kiar-Skelessi, fait confiance au Sultan, s'en remet à lui et se lie 
les mains à elle-même : c'est, dans son expression la plus com- 
plète, la politique de non-intervention. Le résultat est que, dès 
1860, Gortschakoiï demande aux puissances de s'entendre pour 
procéder à une enquête sur le sort des chrétiens de Turquie. 
En 1867, une « consultation de médecins, » provoquée par Beust, 
amène entre les Cabinets européens un significatif échange de 
vues. Le mémoire français émet l'avis qu'il faudrait demander 
« l'admission sérieuse des chrétiens aux fonctions de l'Etat. » 
Le mémoire russe déclare : « Il n'est que trop vrai, comme le 
fait observer le mémorandum français, que les chrétiens sont 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 333 

regardés par le gouvernement turc, par les musulmans, et plus 
encore par le Sultan, comme formant une classe dangereuse qui 
doit rester subalterne. » Les réformes solennellement promises. 
n'ont donc pas été appliquées ; bien plus, la nouvelle politique 
d'assimilation et de centralisation, pratiquée depuis 1839, devint 
un prétexte pour dépouiller les populations chrétiennes des pri- 
vilèges et des droits d'autonomie provinciale et communale, 
qu'elles tenaient de la coutume, depuis le temps de la conquête, 
si bien que leur sort était pire qu'avant l'ère des réformes, tandis 
que les proclamations du Sultan et les promesses des puissances 
leur donnaient une conscience de plus en plus nette de l'état 
d'infériorité où elles étaient réduites. Tous les Cabinets euro- 
péens étaient d'accord pour reconnaître qu'une pareille situation 
ne pouvait manquer d'amener, un jour ou l'autre, des complica- 
tions graves, mais ils se refusaient à prendre les mesures néces- 
saires pour faire appliquer les réformes. Le Cabinet russe 
terminait son mémorandum de 18G7 par cette phrase que l'on 
croirait datée d'hier : « Les populations chrétiennes ont subi de 
trop cruelles et de trop fréquentes déceptions pour se fier au bon 
vouloir ou au savoir faire des autorités musulmanes. » 

Au milieu de ces leurres et de ces déceptions apparait, le 
11 mars 1870, un fait positif. La Porte concède à la population! 
bulgare le fîrman constituant l'exarchat. C'était, dans l'esprit 
du Sultan, créer un schisme parmi ses sujets chrétiens, diviser 
pour régner. L'histoire en jugera autrement, car c'est autour 
de l'exarchat que s'est constituée la nationalité bulgare. A partir 
de 1875, les troubles de l'Herzégovine amènent les chancelleries 
à s'occuper de nouveau des réformes à introduire dans l'Empire. 
Le Sultan aussitôt proclame (12 décembre 1875j un lirman 
concédant des réformes générales étendues. La « note Andrassy » 
(30 décembre 1875) cherche à faire l'union des puissances autour 
d'un programme de réformes. Le nouveau sultan Abd-ul-Hamid 
imagine un coup de maitre; il fait rédiger par Midhat pacha une 
constitution, celle-là même que les Jeunes-Turcs ont exhumée 
en 1908, et, le 23 décembre 1876, le jour même où la conférence 
de Constantinople va s'ouvrir, il en fait la promulgation solen- 
nelle. La parade est habile : aux plénipotentiaires de l'Europe 
la Constitution permet au Sultan de répondre tantôt : j'accorde 
plus que vous ne me demandez ; tantôt : ceci est contraire aux 
lois de l'Empire. Le protocole de la dernière séance porte en un 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

endroit : « Le général Ignatief dit que la Porte n'admet dans 
les propositions des puissances que ce qui est conforme aux lois 
existantes el à la Constitution. Son Excellence se demande alors 
pourquoi le gouvernement ottoman a accepté la Conférence. » 
Il a accepté la Conférence pour donner à l'Europe une appa- 
rence de satisfaction, mais il rejette toute immixtion étrangère 
dans l'administration de ses provinces. Il compte, pour l'avenir, 
sur les divisions des puissances : d'ailleurs, de quel droit et au 
nom de quel principe celles-ci, qui ont elles-mêmes introduit la 
Turquie dans le droit public européen, exerceraient-elles une 
pression sur elle ou une coercition contre elle ? La Porte a pris 
des engagement, mais ils ne sont pas précis, et l'application en 
est laissée à sa libre initiative. Ils ne donnent pas le droit aux 
puissances d'intervenir ou de prendre en mains les réformes. Le 
jeu, cependant, ne va pas sans dangerpour la Turquie. La Russie 
conclut son accord avec l'Autriche (convention de Reichstadt, 
juillet 1876) et brusque le dénouement en lançant ses armées 
vers Constantinople. 

A l'éternel problème des rapports de la Turquie avec ses 
sujets chrétiens, le traité de San Stefano apporte une solution 
radicale qui supprime le problème en affranchissant les chré- 
tiens et en enlevant au Sultan les territoires qu'ils habitent. 
Mais le traité de Berlin rouvre l'ère des « réformes, » promises 
par l'Europe, promises par la Porte, jamais réalisées. Son 
article 23 est la base juridique des revendications des populations 
chrétiennes. Il suffit de lire les protocoles du Congrès pour se 
convaincre que si, en réalité, les hauts plénipotentiaires étaient 
peu préoccupés du sort des populations, en apparence ils ne lais- 
saient pas de s'en inquiéter, d'en parler, de stipuler en leur 
faveur. Dans la convention du i juin, par laquelle l'Angleterre 
se fait donner Chypre, le Sultan lui « promet d'introduire les 
réformes nécessaires, à être arrêtées plus tard par les deux puis- 
sances, ayant trait à la bonne administration et à la protection 
des sujets chrétiens et autres de la Sublime-Porte, qui se trouvent 
sur les territoires en question. » Abd-ul-Hamid, fidèle à la tac- 
tique invariable de la Porte, prévient les vœux de l'Europe et, 
en conformité avec l'article 23 du traité de Berlin, rédige et 
promulgue tout un code de réformes; c'est cette fameuse loi 
des vilayets, du 23 août 1880, qui ne fut jamais exécutée et que 
le gouvernement de Moukhtar pacha tirait de la poussière des 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 335 

archives, le 7 octobre dernier, pour annoncer qu'elle allait être 
mise en vigueur. On ne saurait vraiment s'étonner outre mesure 
que les gouvernemens alliés ne se soient pas contentés d'une 
satisfaction aussi platonique ! 

Les troubles d'Arménie, en 1894, ramènent l'attention sur 
l'Empire Ottoman et, de nouveau, on parle des réformes; c'est, 
entre la diplomatie européenne et la Porte, le même échange 
rituel de démarches et de promesses : mémorandum des ambas- 
sadeurs de France, de Russie et d'Angleterre (mars-avril 1895); 
projets de réformes administratives, contre-projets turcs, dis- 
cussions, délais, débats inutiles sur des détails, graves et labo- 
rieuses « considérations, » finalement décrets impériaux : ré- 
formes en Arménie, réformes en Roumélie, qui ni ici, ni là, ne 
sont appliquées. <( On peutdès à présent reconnaître, écrivait le 
2 août 189o M. Paul Cambon, dans le projet ottoman, certaines 
réformes utiles et l'absence complète de toute garantie. » 
Le refrain est toujours le même et ne saurait varier, car des 
« garanties, » qui ne seraient pas illusoires, ne pourraient 
aboutir qu'à une mainmise de plus en plus complète sur l'ad- 
ministration de l'Empire Ottoman, et les puissances repoussent 
une telle solution. Où s'arrêteraient-elles ? Agiraient-elles collec- 
tivement, ou bien l'une d'elles serait-elle déléguée par les autres, 
et alors, dan su quelles complications, dans quelles rivalités ne 
tomberait-on j/as?Les divisions de l'Europe sont pour la Turquie 
la plus sûre garantie que son inertie ne lui portera pas préjudice. 

La crise qui commence en 1902 par les troubles de Macé- 
doine et se prolonge jusqu'à la révolution de 1908 amène la 
plus intéressante et la moins inefficace des tentatives de 
« réformes » faites dans l'Empire Ottoman. Cette fois l'inter- 
vention européenne se traduit par une participation effective 
aux réformes : nous l'avons, en son temps, exposée en détail; 
rappelons-en les phases principales. Elle a pour théâtre la Macé- 
doine où les populations chrétiennes s'organisent et aspirent à 
obtenir des réformes qui les achemineront peu à peu vers une 
demi-indépendance. La présence en armes, aux frontières, des 
Bulgares, des Grecs, des Serbes, n'est pas seulement, pour 
leurs « frères » de l'Empire, un stimulant à l'énergie et une 
provocation à l'insurrection, elle pèse encore d'un poids décisif 
sur les hésitations des puissances et sur les répugnances de la 
Porte ; s'il y a eu, en Macédoine, de 1902 à 1908, des tentative- 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

sérieuses de réformes, c'est à la présence des petits Etats, à leurs 
progrès, à leur prudence, qu'il en faut attribuer le mérite. 

L'histoire des réformes pour les trois vilayets de Macédoine 
est intéressante à suivre dans son développement. L'Autriche et 
la Russie s'étaient mises d'accord en 1897 pour pratiquer en 
Turquie une politique d'abstention commune ; c'était le temps 
où la Russie s'engageait à fond, en Asie, dans les entreprises 
qui devaient la conduire à Moukden et à Tsoushima ; elle sou- 
haitait que le statu quo ne fût pas troublé en Europe, tandis 
qu'elle était occupée au loin. A partir de 1902, les troubles de 
Macédoine devenant de plus en plus graves, les deux « puis- 
sances de l'entente » se mettent d'accord pour demander à la 
Turquie l'application d'un programme modéré de réformes et, 
en même temps, elles agissent énergiquement à Sofia, à Belgrade 
et à Athènes pour recommander l'abstention et la prudence. 
Le Sultan, toujours fidèle à sa méthode, prend les devans, 
nomme un « inspecteur général des trois vilayets de Macé- 
doine; » il lui faut néanmoins accepter le contrôle, la présence 
de deux « agens civils, » l'un russe, l'autre autrichien. Leur 
action, jointe à celle de l'inspecteur Hilmi pacha, fut sensible, 
mais insuffisante. Ce fut la première phase des réformes; elle 
consacrait un fait important; l'Europe était reDrésentée par 
deux paires d'yeux qui, à la vérité, ne pouvaier\ t , pas s'ouvrir 
aussi librement qu'il aurait fallu mais dont la .présence n'en 
constituait pas moins une garantie. Bientôt, sous l'action 
des autres puissances, particulièrement de l'Angleterre, de la 
France et de l'Italie, la Porte dut accepter d'autres agens étran- 
gers : ce furent quatre « conseillers financiers, » et trente- 
six officiers chargés de réorganiser la gendarmerie ottomane 
en Macédoine. Gendarmerie, finances, administration, voilà 
déjà trois branches essentielles d'un bon gouvernement sou- 
mises à la surveillance d'agens européens. Mais le fonctionne- 
ment de cet appareil compliqué est difficile : les agens euro- 
péens ont-ils le droit d'ordonner, d'agir, ou seulement de 
contrôler et de faire des rapports? L'unanimité n'existe pas 
parmi les puissances; les Allemands n'ont envoyé qu'un seul 
officier comme commandant de l'école de gendarmerie; ils 
entendent ne pas s'immiscer dans le gouvernement des provinces 
du Sultan. Au contraire l'Angleterre, la Russie suivent la pente 
•où les entraine la logique des faits; comment la réforme des 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 337 

finances serait-elle possible sans celle de l'administration, des 
perceptions, etc., et celle de la gendarmerie sans celle de la 
justice? De là le nouveau plan de réformes proposé à la fin 
de 1907 par le Cabinet britannique, accepté par la Russie, et 
([ui comprend notamment une réorganisation de la justice sous 
le haut contrôle d'agens européens. Le roi Edouard VII et 
son ministre des Affaires étrangères rencontrent à Revel le tsar 
-Nicolas et le sien ; entre ces quatre hauts personnages le sort de 
la Macédoine est étudié; l'accord se fait sur un programme 
développé de réformes. Encore un pas, que la presse parle déjà 
de franchir, et l'on demandera à la Porte d'acepter un gouver- 
neur chrétien pour la Macédoine : peu à peu les fonctionnaires 
du Sultan ne seront plus que des comparses, d'inutiles specta- 
teurs dont le fez attestera la suzeraineté du Sultan, mais, en 
fait, la Macédoine sera autonome. Et, quand on aura constaté 
les bienfaits d'un tel régime dans cette province de l'Empire, 
comment ne serait-on pas amené à l'appliquer aux autres ? 
Entre le système européen d'administration et ce minimum de 
gouvernement, cette tyrannie tempérée par l'anarchie qu'est le 
régime turc, telle est la marche fatale : la politique des réformes, 
dans l'Empire Ottoman, oscille entre le néant et l'autonomie, 
sans pouvoir s'arrêter longtemps à un stade intermédiaire. Cette 
politique ne pouvait être qu'une transition, un acheminement, 
soit vers un empire ottoman européanisé où aurait régné l'éga- 
lité des droits entre tous les sujets du Sultan, soit vers l'autono- 
mie des provinces non turques. Les beaux projets de réformes 
savamment élaborés par les conférences d'ambassadeurs pou- 
vaient avoir la valeur transitoire d'un expédient; ils pouvaient 
satisfaire les diplomates formalistes, comme l'âme d'un notaire 
se réjouit d'un beau contrat, où les droits de chacun sont prévus 
et pesés, sans s'inquiéter si les époux sont mal assortis; ils 
étaient inopérans pour apporter, à une situation douloureuse, 
une solution durable. Une heure devait nécessairement venir où 
cette situation se dénouerait dans un sens ou dans l'autre. 

II 

L'Europe a pu croire, à un moment critique de l'histoire de 
l'Empire Ottoman, que la solution viendrait des Turcs eux-mêmes 
et d'une réforme interne. La révolution du 23 juillet 1908 et 
tome xii. — 1912. 22 



338 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'avènement des Jeunes-Turcs semblaient inaugurer un régime 
tout nouveau, établi sur des bases constitutionnelles, avec l'éga- 
lité et la liberté comme fondement de l'édifice. L'Europe en- 
tière fit, de bon cœur, crédit de confiance, de temps et d'argent 
à la Jeune-Turquie; enfin allait disparaître cette question lan- 
cinante des « réformes; » la plainte toujours renaissante des 
populations non turques allait cesser de monter vers les nations 
civilisées. Une chance de salut était offerte à la Turquie affaiblie; 
l'Europe l'aiderait de tout son pouvoir à se réorganiser et à 
devenir un Etat moderne. La situation diplomatique de la Jeune- 
Turquie à ses débuts était excellente; les affaires de Bosnie et 
de Bulgarie, loin de l'affaiblir, avaient rehaussé son prestige et 
rempli son trésor; au dehors les ambitions désarmaient; au 
dedans la réconciliation se faisait dans une bonne volonté géné- 
rale et dans un enthousiasme sincère pour la révolution ; on 
voyait les bandes bulgares, grecques, serbes, déposer les armes, 
fraterniser avec les Turcs. Ce concours de tous les cœurs et de 
toutes les énergies à une œuvre commune de régénération et de 
salut allait être de courte durée : les désillusions étaient proches. 
C'est un fait connu que la révolution du 23 juillet a été pré- 
cipitée, sinon déterminée, par l'entrevue de Revel et les projets 
de réformes pour la Macédoine préparés par les gouvernemens 
russe et anglais. La révolution du 23 juillet, en même temps 
qu'elle était dirigée contre la tyrannie d'Abd-ul-Hamid, était 
aussi et surtout une protestation contre ses faiblesses vis-à-vis 
des étrangers, c'est-à-dire contre le régime des réformes qui 
allait se développant en Macédoine. Plus encore que libéral, le 
mouvement jeune-turc a été un mouvement nationaliste et anti- 
étranger. Les élections législatives d'août et de septembre 11)08 
démontrèrent que l'égalité promise aux diverses nationalités et 
aux diverses confessions n'était qu'un leurre ; par des actes 
flagrans de mauvaise foi et d'illégalité, la représentation des 
chrétiens à la Chambre fut réduite à d'infimes proportions ; les 
Bulgares et les Grecs s'en plaignirent aux consuls dans des mé- 
moires qui restèrent sans écho. Le « programme politique du 
Comité jeune-turc Union et Progrès, » à côté de phrases géné- 
rales sur l'égalité de tous les citoyens et sur le respect des privi- 
lèges religieux, affirme nettement les droits de la langue turque 
comme langue officielle, le caractère homogène et uniforme qui 
doit être donné à l'enseignement de tous les citoyens avec, à la 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 339 

base, l'enseignement obligatoire du turc (1). Ainsi se marquait 
le caractère centralisateur et nationaliste turc de la Révolution. 
Les grandes puissances péchèrent par excès de confiance ; 
quelques semaines après la révolution, elles cédèrent aux in- 
stances des Jeunes-Turcs et consentirent à renoncer au régime 
des réformes tel qu'il fonctionnait avec de bons résultats en 
.Macédoine. Elles étaient lasses des difficultés toujours renais- 
santes que suscitait l'application des réformes, des dépenses 
qu'elle nécessitait ; elles étaient presque aussi pressées de les 
abandonner que les Jeunes-Turcs avides d'en être délivrés. Les 
réserves formulées pour l'avenir par le Cabinet de Pétersbourg 
étaient insuffisantes pour atténuer cette hâte regrettable. Si les 
Jeunes-Turcs avaient été moins présomptueux et plus prudens, 
ils auraient trouvé, parmi les agens européens des réformes, des 
guides expérimentés qui les auraient aidés à organiser complè- 
tement les vilayets de Macédoine, et, de là, les règles et les cou- 
tumes d'une bonne administration auraient pu se répandre dans 
tout l'Empire. Livrés à eux-mêmes, ils entassèrent les fautes 
sur les iniquités et s'aliénèrent sans remède les populations 
chrétiennes de la Macédoine. Bulgares, Serbes et Grecs avaient 
apporté à la révolution un concours sincère; ils étaient aussi las 
du régime hamidien que de la tyrannie des bandes qui, de ré- 
pressions en représailles, avait inondé de sang et couvert de 
ruines leur malheureux pays; aussi, en avril 1909, vit-on les 
chrétiens marcher les premiers sur Constantinople pour défendre 
la Constitution. La chute d'Abd-ul-IIamid, l'avènement définitif 
du régime jeune-turc avec Mohammed V sont peut-être, dans l'his- 
toire contemporaine de la Turquie, le moment unique où une 
réconciliation des nationalités aurait pu se faire dans l'enthou- 
siasme général de la liberté conquise. Mais les esprits des Jeunes- 
Turcs, nourris d'abstractions, pénétrés de préjugés, gonflés 
d'orgueil, ne s'ouvraient pas à des conceptions qui eussent été 
à la fois politiques et humaines ; leur tempérament autoritaire 
prit le dessus ; avec de grands mots de liberté et de progrès ils 
firent peser sur la Turquie, et particulièrement sur la Macé- 
doine, cette tyrannie assimilatriçe et centralisatrice qui les a 
entraînés rapidement à leur chute et qui menace de conduire à 
sa ruine, avec eux, l'Empire Ottoman. En 1909, après les souf- 

(1) Voyez le livre du capitaine A. Sarrou : La Jeune-Turquie et la Révolution, 
\\. 1U <l suiv. (Berger-Levraull, 1912, in-16.) 



340 REVUE DES DEUX MONDES. 

frances de la période de 1903 à 1908, une politique de fraternité 
habilement menée aurait pu donner la paix et la prospérité à 
la Turquie d'Europe. Les Jeunes-Turcs, définitivement maîtres 
du pouvoir après les événement d'avril 1909, adoptent une 
politique toute contraire : ils s'appliquent à éliminer les chré- 
tiens des fonctions publiques au moment où ils les incorporent 
dans l'armée; ils procèdent au désarmement de la population 
et, à cette occasion, la soldatesque déchaînée se livre à des abus 
et à des atrocités pires qu'au temps d'Abd-ul-Hamid. Nous avons 
raconté ici les incidens tragiques de Yenidje-Vardar. Meurtres, 
tortures, viols signalent l'opération du désarmement. Bulgares, 
Serbes et Grecs qui, aux premiers jours du nouveau régime, 
apportaient spontanément leurs armes, se mettent de nouveau à 
les cacher; les bons fusils, malgré les perquisitions et les baston- 
nades, échappent à toutes les recherches; ils sortent aujour- 
d'hui de leurs cachettes. Bientôt de petites bandes se montrent 
dans la montagne et des attentats contre les chemins de fer 
signalent la reprise de l'activité insurrectionnelle. L'établisse- 
ment de colons musulmans dans les régions de la Macédoine les 
plus fertiles et où les chrétiens sont les plus nombreux, met le 
comble à l'exaspération des populations slaves. Ces mohadjirs, 
émigrés pour la plupart de Bosnie, apportent le trouble et le 
désordre dans les pays où les fonctionnaires turcs les im- 
plantent et où souvent les anciens propriétaires sont lésés ii 
leur profit. Le docteur Nazim bey et les membres du comité de 
Salonique ne cachent pas que leur but, en installant des colons 
musulmans, est de modifier au profit de l'Islam les proportions 
de la population ; ils ne répondent aux plaintes des chrétiens 
qu'en affirmant leur volonté d'appliquer dans l'avenir, avec 
plus d'ampleur encore, la même méthode. Les procédés jaco- 
bins et centralisateurs des Jeunes-Turcs, leur violence et leur 
maladresse, provoquent les insurrections d'Albanie dont le 
contre-coup direct achève de troubler la Macédoine. Dès 
lors les chrétiens des trois vilayets prennent des résolutions 
suprêmes. L'excès de leur désespoir a pour premier effet de 
reléguer au second plan leurs discordes intestines et de récon- 
cilier Bulgares, Grecs, Serbes, Valaques, dans une haine com- 
mune contre le Turc oppresseur. Durant toute la période de 1902 
à 1908, les bandes bulgares, serbes, grecques, se massacraient 
plus souvent entre elles qu'elles n'attaquaient les Turcs; leurs 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 341 

vieilles rivalités, renouvelées et attisées par l'imprudent article •'» 
«lu programme de Mûrzsteg qui prévoyait une prochaine délimi- 
lalion des nationalités, étaient soigneusement entretenues par 
les Turcs qui en profitaient habilement. Dans les pays où la 
majorité des habitans chrétiens était grecque ou serbe, ils se 
gardaient d'inquiéter les bandes bulgares, et inversement. 
A partir de 1910, la réconciliation des deux nationalités les plus 
actives et les plus animées l'une contre l'autre, les Bulgares et 
les Grecs, est un fait accompli. De Macédoine elle se propage 
jusqu'à Gonstantinople où elle rapproche le patriarcat et l'exar- 
chat, jusqu'à Athènes et Sofia où elle fait l'union des deux 
gouvernemens. 

En même temps que la maladresse des Turcs accomplissait 
ce chef-d'œuvre de réconcilier deux races dont les rivalités 
et les rancunes paraissaient irréductibles, la brutalité de leurs 
soldats leur aliénait les Albanais. La présence, dans les épaisses 
montagnes qui couvrent le pays entre le Vardar et l'Adriatique, 
d'un peuple musulman autochtone, les Arnaoutes, était une 
grande force pour l'Empire Ottoman en décadence; on peut dire 
que ce sont les xVlbanais musulmans qui, installés de toute 
antiquité dans leurs montagnes, maintenaient les Turcs en 
Europe; depuis longtemps ils fournissaient aux Sultans des 
gardes, des soldats, des fonctionnaires, des ministres, des 
grands vizirs ; en récompense de leur fidélité au Sultan et à 
l'Islam, ils jouissaient du droit de porter des armes, et ils en 
abusaient pour opprimer et détruire les Serbes en Vieille- 
Serbie et les Grecs en Epire. Ce droit, les Jeunes-Turcs préten- 
dirent le leur enlever et les obliger à subir le désarmement. 
Aussitôt l'Albanie s'insurge ; les soldats de Torghout Ghefket 
pacha, chargés de soumettre les rebelles, commettent de tels 
excès qu'ils laissent derrière eux des haines inexpiables que la 
campagne de 1911 ne fait qu'accroître et envenimer. Ces vio- 
lences réconcilient les Albanais du Nord avec leurs ennemis 
héréditaires les Monténégrins et les Serbes. Dans la crise 
actuelle, les Arnaoutes ne se lèvent pas comme un seul homme 
pour défendre l'Empire Ottoman, ainsi qu'ils l'eussent fait au 
temps d'Abd-ul-Hamid. Les cinq tribus Malissores font cause 
commune avec les soldats du roi Nicolas, tandis que les Mi la- 
dites restent neutres et que les Doukhagin paraissent attendre la 
chute de Scutari pour se joindre aux Monténégrins. Le chef de 



342 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'insurrection de 1909, Issa Boletinatz, serait, dit-on, passé aux 
Serbes; il les aurait ensuite trahis et aurait été tué par eux. Les 
Albanais, en ce moment critique, hésitent entre deux haines; 
le parti qui réclame l'autonomie albanaise fait des progrès : 
les Albanais, le plus vieux peuple de la péninsule, s'apprêtent à 
y constituer la plus jeune des nationalités. 

Les races non turques, (irecs et Bulgares, Albanais et. 
Monténégrins, oubliant leurs haines séculaires ; les soutiens 
autrefois les plus fidèles de l'Empire, les Albanais, les Arabes, 
hostiles ou mécontens ; les grandes puissances irritées, les 
petites réduites à se préparer à la guerre et à négocier leur . 
entente ; la Tripolitaine dégarnie de troupes et offerte comme 
une tentation aux ambitions de l'Italie, tels sont quelques-uns 
des résultats du gouvernement des Jeunes-Turcs. Jamais, en 
moins de temps, on ne commit plus de fautes, ni de plus 
graves. Il serait injuste de reprocher aux Jeunes-Turcs de 
n'avoir pas réalisé toutes les réformes et toutes les créations 
qu'on aurait pu attendre d'eux; mais, dans les trois années 
pendant lesquelles ils ont exercé une dictature absolue, on ne 
voit pas qu'ils aient guidé leur pays dans des voies d'avenir, 
qu'ils aient amorcé des réformes fécondes, tracé un plan bien- 
faisant, réalisé un peu plus de justice, et c'est de quoi leurs 
compatriotes sont en droit de leur faire grief. Leurs vues ont 
été étroites et mesquines, elles n'ont guère dépassé l'horizon 
d'une loge maçonnique ; tout leur effort a été employé surtout 
à durer ; ils ont confondu leur maintien au pouvoir avec 
l'avenir de la Turquie ; en excluant leurs adversaires, en 
rétrécissant de plus en plus le cercle de leurs affidés, ils ont 
remplacé la tyrannie d'un homme par la tyrannie d'un Comité 
et la dictature d'une coterie. Ils ont ainsi successivement 
mécontenté les anciens serviteurs de l'Etat, les fonctionnaires 
blanchis sous le harnais et qui savaient par quel jeu de 
contrepoids la Turquie se maintient depuis si longtemps en 
face de ses ennemis, les officiers qui n'étaient pas affiliés 
aux comités Union et Progrès, les hodjas et les dévots 
le l'Islam inquiets de leur matérialisme grossier et de leur 
impiété affichée. Le pédantisme positiviste des dirigeans du 
parti jeune-turc a plus avancé, en trois ans, la démoralisation 
de la société ottomane et la désagrégation de l'État que la tyran- 
nie hamidienne en trente ans. Les sociétés qui durent ont 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 343 

besoin d'un idéal pour vivre et se renouveler; celui que les 
Jeunes-Turcs proposaient à leur pays n'était adapté ni à sa men- 
talité ni à ses mœurs. Le parti Union et Progrès croyait tenir 
tout le pays par ses comités, toute l'armée par ses affiliés; les 
dernières élections, moins sincères et plus « truquées » encore 
que les précédentes, lui avaient donné une majorité énorme 
dans la Chambre, et cependant il a suffi d'un événement exté- 
rieur, la guerre avec l'Italie, qui révéla sa faiblesse réelle et 
l'incurie de sa gestion, pour jeter bas son gouvernement. Mais 
son œuvre de destruction lui a survécu : c'est lui qui a préparé 
l'effondrement dont la soudaineté révèle aujourd'hui la profon- 
deur et l'étendue du mal. L'échec du gouvernement des Jeunes- 
Turcs a été en même temps celui de la dernière tentative de 
réforme essayée par la Turquie sur elle-même. Les vieux servi- 
teurs d'Abd-ul-Hamid, les Kiamil, les Moukhtar, les Saïd, les 
Hilmi reparurent au pouvoir et tentèrent d'inaugurer une poli- 
tique lénifiante; il était trop tard; les quatre Etats balkaniques 
étaient définitivement fixés sur les réformes que l'on peut 
attendre de l'initiative du gouvernement turc ; les massacres de 
Kotchana et d'Istip, les violences exercées sur les Serbes dans 
le vilayet de Kossovo, les concessions accordées aux Albanais 
musulmans pour tenter une tardive réconciliation, faisaient 
apparaître le désordre plus irrémédiable que jamais et présa- 
geaient le retour des pires calamités. Il était démontré que 
l'amélioration du sort des chrétiens de la Turquie ne viendrait 
jamais ni du gouvernement ottoman ni de l'Europe ; elle ne 
pouvait donc venir que des Etats balkaniques eux-mêmes. La 
guerre italo-turque leur offrait une occasion favorable, ils déci- 
dèrent de ne pas la laisser échapper; ils resserrèrent donc leur 
union et annoncèrent l'intention de mobiliser leurs armées s'ils 
n'obtenaient pas, pour leurs « frères » de Macédoine, les satis- 
factions nécessaires. 

Au dernier moment, l'Europe et la Turquie tentèrent de 
recourir encore aux vieux remèdes. Ce fut d'abord la proposi- 
tion du comte Berchtold, dont le sens et la portée ne semblent 
pas avoir été très bien saisis par tous les Cabinets de l'Europe : 
elle était une tentative pour rassembler les membres discords 
du concert européen a la veille de la tempête prévue ; mais elle 
paraissait attribuer à l'Autriche-Hongrie une sorte de préémi- 
nence dans les affaires balkaniques, et c'est pourquoi, en défi- 



oli REVUE DES DEUX MONDES. 

nitive, les gouvernement ne lui firent qu'un accueil nuancé de 
réserves. Elle n'aurait d'ailleurs pu aboutir à aucun résultat 
efficace, sinon à renouveler les tentatives tant de fois vaines 
pour peser sur la Porte et obtenir des réformes. A la dernière 
heure, M. Poincaré, avec beaucoup de décision, proposa un 
remède héroïque; les puissances auraient « pris en mains » 
l'exécution des réformes : c'eût été le retour à la politique 
de Revel, un acheminement à une autonomie de fait de la 
Macédoine sous une tutelle européenne, un acheminement 
aussi sans doute à de graves difficultés pour l'application 
des réformes et le maintien du concert des puissances. Com- 
ment aurait-on pu espérer d'elles un accord durable quand, 
sur la formule même de M. Poincaré, des dissidences se 
manifestaient comme si le temps était encore aux discussions 
académiques. La Sublime-Porte essaya, de son côté, la parade 
classique ; elle déclara qu'elle n'avait besoin du concours de 
personne pour réaliser des réformes et, sans se mettre en frais 
d'imagination, elle sortit d'un carton où l'on eut, dit-on, quelque 
peine à la découvrir, la loi des Vilayets de 1880; elle en 
promit la mise en vigueur immédiate. Les quatre Etats alliés 
répondirent à ce bon billet par la mobilisation de leurs troupes 
et envoyèrent à Constantinople le programme minimum de 
leurs revendications. Ce programme est logique et apporte une 
solution : il aboutit en fait à la création, sous la souveraineté 
nominale du Sultan, d'une Macédoine autonome garantie par 
les Etats balkaniques. Du point de vue des alliés, ces demandes 
représentaient un minimum raisonnable; elles ne pouvaient, 
du point de vue des Turcs, que paraitre inacceptables. Ce fut la 
guerre. Elle n'a pas été provoquée, comme on l'a dit, par 
(( l'ambition » de tel ou tel souverain des Balkans ; ou plutôt 
cette <( ambition » elle-même était imposée aux rois des Etats 
chrétiens comme une nécessité absolue de leur politique ; la 
guerre devait fatalement sortir de l'impossibilité de réaliser des 
réformes en Turquie, c'est-à-dire de transformer la Turquie 
telle qu'elle est, avec son histoire, avec ses mœurs, ses concep- 
tions politiques, son idéal religieux et social, en un Etat euro- 
péen contemporain. La vieille Turquie se maintenait parce 
qu'elle restait elle-même et parce que les rivalités des grandes 
puissances favorisaient son jeu d'équilibre. L'échec de la Jeune- 
Turquie fit mieux ressortir toute la distance qui sépare l'Em- 



L\ CONFÉDÉRATION BALKANIQUE, 345 

pire Ottoman des Etats de l'Europe occidentale. Du jour où les 
méthodes et les institutions de la civilisation européenne furent 
représentées, dans la péninsule même, par de petits E(;its 
naguère encore vassaux ou sujets de la Turquie, ardens à s'éle- 
ver, avides de nouveauté, de changement et de progrès, il fut 
évident que le conflit éclaterait. La lutte engagée n'est pas, 
comme l'a dit le sénateur Mascuraud, une guerre de religion, 
c'est la lutte de deux civilisations, dont l'une est la civilisation 
occidentale, issue du christianisme, celle du mouvement et de 
l'espérance, l'autre la civilisation orientale, fondée sur l'Islam, 
celle de l'immobilité et du fatalisme. 

Pour éprouver par ses yeux la violence du contraste, il 
suffît de parcourir en chemin de fer soit la ligne de Sofia à 
Constantinople, soit celle de Belgrade à Salonique par Uskub,et 
de regarder les campagnes qui défilent lentement de chaque 
côté du train. En Serbie et en Bulgarie, les plaines sont 
bien cultivées, habilement irriguées ; des cultures maraîchères, 
des arbres fruitiers entourent les villes ; les moissons pous- 
sent drues et serrées ; nul coin de terre arable n'échappe à 
la charrue. Dès qu'on arrive en Thrace ou en Macédoine, le 
contraste est poignant ; les buissons et les épines envahissent 
les champs, les épis disparaissent parmi les herbes folles. Dans 
les riches plaines du Vardar, où la couche d'humus est très 
épaisse, les paysans, pour faire leurs semailles, mettent d'abord 
le feu aux ronces et aux broussailles, puis la charrue, qui est 
restée l'antique araire des Romains, écorche la terre, contour- 
nant les bouquets d'épines qu'il serait trop pénible d'arracher ; 
aussitôt après ce premier et unique labour, on jette la semence ; 
la terre est si fertile que la moisson suffit encore à nourrir tant 
bien que mal les habitans clairsemés. Les paysans de race bulgare, 
qui sont nombreux dans les plaines macédoniennes, ne cultivent 
pas mieux que les Turcs ; le tchiflik sur lequel ils vivent et pei- 
nent ne leur appartient pas, ils n'en sont que les colons, et le 
fruit de leur travail va au propriétaire et au fisc ottoman; lebey, 
avec la complicité des autorités, abuse de ses droits pour dé- 
pouiller le paysan. Nous avons expliqué déjà ici comment la 
question macédonienne est, pour une bonne part, une question 
sociale; elle est une conséquence du régime de la propriété. La 
physionomie des hommes reflète la prospérité de la terre libre 
ou la tristesse de la terre serve. En Macédoine, le paysan est 



346 REVUE DES DEUX MONDES. 

timide, fuyard ; il courbe l'échiné sur son sillon ; sa démarche 
est lourde, ses yeux craintifs ; sa figure révèle l'anxiété, l'in- 
sécurité où il vit. Voyez au contraire un Bulgare des plaines de 
Philippopoli ; il redresse sa taille ; sa démarche est fière, ses yeux 
regardent droit et loin ; on sent un homme libre, résolu, sur du 
lendemain, conscient de sa valeur et de ses responsabilités. Ces 
contrastes portent le plus accablant des témoignages contre le 
gouvernement desTurcs. Ils allèguent qu'ils ont été depuis long- 
temps entravés dans la bonne administration de leurs pro- 
vinces par les aspirations séparatistes et les révoltes des popula- 
tions chrétiennes. Si les Turcs avaient su organiser leur Etat sur 
des bases nouvelles et donner à toutes les populations de l'Em- 
pire le même statut avec une égalité réelle devant la loi et les 
emplois publics, la fusion des races aurait pu s'accomplir dans le 
calme et la paix, mais c'était là un rêve chimérique : « D'après la 
Constitution, a dit le 6 août 1910 à Salonique, dans une réunion 
restreinte et confidentielle du Comité Union et Progrès, Talaat 
bey, ministre de l'Intérieur, tous les sujets turcs, aussi bien les 
musulmans que les chrétiens, sont égaux devant la loi. Mais 
vous devez comprendre vous-mêmes que c'est impossible. C'est 
tout d'abord le Chériat qui s'y oppose ; tout notre passé, les sen- 
timens de centaines de mille de croyans s'y opposent. Ensuite, 
et c'est beaucoup plus important, les chrétiens eux-mêmes s'y 
opposent, car ils ne veulent à aucun prix être des Ottomans. 
Les efforts pour développer chez eux la notion d'ottomanisme 
ont échoué et échoueront, tant qu'il y aura autour de nous des 
États balkaniques indépendans qui nourrissent, qui soutiennent, 
qui encouragent ces sentimens séparatistes. De l'égalité il ne 
peut être question en Turquie, que le jour où rottomanisation 
de tous les élémens sera accomplie, et ce travail sera long et 
difficile. Nous y réussirons, il n'y a pas de doute, mais en 
attendant, il faut que nous tranquillisions nos voisins. » Ce que 
Talaat bey entend ici par « ottomanisation, » c'est en réalité 
« turcisation. » Il était impossible aux populations chrétiennes 
de l'accepter, plus impossible encore aux Etats slaves ou à la 
Grèce d'être les témoins muets d'une politique de centralisa- 
tion et d'assimilation qui non seulement menaçait d'anéantir 
leur espérance de réunir un jour en une même nation tous 
les enfans d'un même sang, mais qui, dans le présent même, 
apportait une grave perturbation dans leur vie nationale et dans 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 347 

leur travail de progrès. On n'a pas assez compris en Europe 
quel trouble les réfugiés macédoniens ont apporte dans la vie 
de la Bulgarie; cette population jlottante y a entretenu une 
perpétuelle inquiétude; ces exilés, arrivés sans ressources, ne 
trouvaient pas aisément leur place dans les cadres normaux 
d'une société composée en grande majorité de petits proprié- 
taires ; ils formaient à la surface de la nation une sorte de pro- 
létariat intellectuel, et ces persécutés devenaient facilement des 
aigris parmi lesquels la propagande anarchiste recrutait des 
adeptes. Les Serbes de la Vieille-Serbie étaient, dans des pro- 
portions plus restreintes, une charge de même nature pour les 
Serbes du royaume, les Albanais fugitifs pour les Monténégrins, 
et les Cretois pour les Grecs. Sans parler de la communauté 
de sang et de religion, le droit des petits pays de se préoccuper 
de l'état intérieur de la Turquie et de revendiquer la faculté d'v 
intervenir résultait donc, pour eux, des souffrances et des 
charges qu'ils avaient à supporter par suite du mauvais 
gouvernement de l'Empire Ottoman. 

C'est dans l'espoir que le gouvernement deviendrait meilleur, 
que les Etats chrétiens des Balkans ont accueilli avec faveur la 
révolution de 1908-1 ( .)00 et en ont favorisé, tant qu'ils ont pu, 
le succès. Leur désir de vivre en bonne intelligence avec le 
grand empire voisin est prouvé par les voyages des rois Fer- 
dinand et Pierre à Constantinople, par les négociations entamées 
avec la Porte pour la construction de chemins de fer, par le 
caractère même et les idées des hommes d'Etat qu'ils ont mis 
a la tète de leurs gouvernemens. M. Ivan Guéchof, président du 
Conseil des ministres bulgares, est aussi notoirement un ami de 
la paix que le roi Ferdinand lui-même ; il passait, non s^ns 
raisons, pour partisan d'une entente avec la Turquie. Cette 
même politique était pratiquée par M. Milovanovitch,et, après la 
mort prématurée de cet éminent homme d'Etat, par M. Pachitch. 
La Serbie trouvait dans les ports de l'Empire Ottoman un 
débouché pour son commerce et des facilités de transit qui lui 
étaient refusées du côté austro-hongrois. Son intérêt, dont elle 
était parfaitement consciente, l'engageait à entretenir de bonnes 
relations avec la Turquie. La Grèce avait |besoin d'achever la 
réorganisation de son armée ; son gouvernement avait cru long- 
temps qu'elle aurait avantage à pratiquer une politique d'en- 
tente avec les Turcs qui, en Macédoine, s'accommodaient plus 



348 REVUE DES DEUX MONDES. 

aisément avec les élémens grecs qu'avec les élémens slaves. 
Toutes ces considérations d'intérêts matériels se sont éva- 
nouies en un instant en face d'un intérêt plus élevé; une 
vague de fond de l'opinion publique a emporté les digues 
que la prudence des gouvernemens mettait au torrent des pas- 
sions nationales. Depuis longtemps ces peuples frémissaient 
d'impatience au spectacle des misères de leurs frères demeurés 
sous le joug des Turcs; l'heure vint où les rois et les ministres 
sentirent que, si eux-mêmes ne prenaient pas la direction du 
mouvement, il serait assez fort pour les emporter. La guerre 
actuelle est vraiment la guerre des peuples. Elle donne le plus 
éclatant démenti à ceux qui vont répétant que ce sont les princes 
qui font la guerre pour satisfaire leurs ambitions, « pour faire 
cuire leur œuf, » et que les peuples, laissés a leurs spontanéités 
pacifiques, se tendraient les bras. La guerre sort, presque fata- 
lement, de tout un enchaînement de difficultés enchevêtrées 
mais qui dérivent toutes d'une même contradiction initiale ; 
elle est l'inévitable aboutissement d'un long processus dont les 
origines sont souvent lointaines et obscures, et dont le terme est 
le choc de deux peuples, le heurt de deux passions. 

III 

Les grands élans qui soulèvent l'âme des foules, font vibrer 
tous les cœurs à l'unisson et bandent toutes les énergies vers un 
seul but, sont préparés, dans l'intimité de chaque âme, par un 
profond et sourd travail qui s'accomplit presque inconsciemment 
et dont le résultat vient éclater au grand jour à l'heure, impos- 
sible à prévoir, où un choc, parfois léger, mais décisif, ébranle 
les esprits et les jette dans l'action. Chez les petits peuples 
balkaniques, ce lent travail de préparation se révélait, à certains 
signes, dans le domaine des faits matériels. 

L'Europe n'a pas assez rendu justice au travail et aux pro- 
grès si rapidement accomplis par les trois petits Etats slaves, 
par laRoumanie leur voisine, et, dans une moindre mesure, par 
la Grèce ; elle a favorisé de tout son pouvoir, et d'ailleurs sans 
succès, l'expérience de la Jeune-Turquie, mais l'admirable effori 
des petits peuples l'a laissée indifférente. Le Congrès de Berlin 
ne s'était pas préoccupé de leur donner des frontières raison- 
nables, ni de les placer dans des conditions où la vie leur fût 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 349 

facile ; il s'était attaché à les diviser en une poussière d'Etats. La 
Bulgarie et la Serbie, après la guerre de 1877, étaient ravagées; 
les hommes étaient morts ou fugitifs, les arbres coupés; c'était 
le chaos, la misère et l'anarchie ; la Bulgarie n'avait pas le 
droit d'avoir une armée, elle n'avait ni officiers ni fonctionnaires; 
c'était une nation de paysans illettrés et pauvres. Et il n'y a de 
cela que trente-cinq ans! Mais ce peuple, qui avait su tant 
souffrir et si bien se battre, avait la volonté tenace de vivre 
et de grandir; déjà, aux premières heures de sa vie natio- 
nale, il plaçait très loin et très haut le but qu'il assignait a 
ses efforts : la réunion en une seule nation des trois tron- 
çons de la race bulgare; il plantait sa capitale à Sofia, au 
milieu même de la péninsule, posant ainsi déjà sa candidature 
à un rôle plus vaste, à de plus hautes destinées. Audacieuse- 
ment, il rejetait toute tutelle, même celle du « tsar libérateur ; > 
n'ayant pas de dynastie nationale, il adoptait successivement 
deux princes qui furent l'un et l'autre, avec des caractères et 
des talens très dissemblables, des hommes de haute valeur : le 
prince Alexandre de Battenberg et le prince Ferdinand de 
Cobourg. Dès 1885, la Bulgarie manifestait sa vitalité par un 
coup d'énergie ; elle annexait la Roumélie orientale et, attaquée 
par les Serbes, à l'instigation de l'Autriche, elle les battait. 
Nous avons ici même décrit ce magnifique effort d'énergie 
humaine, cette ascension d'une race de paysans tenaces, braves 
et volontaires; nous intitulions notre article: « la force bul- 
gare; » et ce titre fit sourire quelques diplomates : la force bul- 
gare est en train de donner sa mesure ! La sagesse et le tact 
politique du roi Ferdinand ont donné à la fougue bulgare le 
plus utile des contrepoids. « On peut admirer en Ferdinand I er , 
écrivions-nous ici en li>07, sur un théâtre encore trop exigu, 
un grand acteur du drame de l'histoire. » Le roi Ferdinand 
est en train d'agrandir son théâtre! 

La Serbie est plus vieille parmi les Etals organisés que la 
Bulgarie, mais elle a perdu beaucoup de temps en querelles 
intestines. Si la Bulgarie n'avait pas de dynastie nationale, la 
Serbie en avait deux, et c'était pire. De plus, telle que le traité 
de Berlin l'avait dessinée, elle ne semblait pas viable, ne tou- 
chant pas à la mer; elle paraissait condamnée à devenir une 
dépendance de l'Empire austro-hongrois, et, de fait, tel fut long- 
temps son sort. Mais, en ces dernières années, la Serbie, dans 



350 REVUE DES DEUX MONDES. 

un vigoureux effort, s'est affranchie politiquement et économi- 
quement; elle a trouvé dans le roi Pierre un guide prudent: ses 
officiers, qui avaient de tristes souvenirs à effacer, se sont 
misa l'œuvre avec courage; beaucoup sont venus, comme d'ail- 
leurs beaucoup de Bulgares, étudier chez nous l'art militaire et 
le maniement de canons achetés en France. La Serbie avait, 
elle aussi, un idéal qui guidait son labeur; elle apercevait, au 
terme de ses efforts, la réunion de tous les Serbes en un seul 
groupe national. La bataille de Koumanovo sera, pour le peuple 
serbe, le point de départ d'une ère nouvelle. 

Le petit peuple monténégrin est une armée toujours mobili- 
sée ; la guerre contre les Turcs a été jusqu'ici sa seule raison 
d'être, sa passion héréditaire. Mais il a fait, lui aussi, depuis 
quelques années, de grands efforts pour organiser sa vie écono- 
mique et trouver les ressources qui manquent à ses arides mon- 
tagnes : la guerre d'aujourd'hui lui apportera sans doute le- 
salut. 

Le royaume hellénique était en retard sur les Etats slaves, 
ses cadets ; la guerre de 1897 l'avait trouvé en pleine anarchie 
politique et militaire; comme au temps de Gléon, les bavards 
menaient le gouvernement d'Athènes; l'armée grecque n'avait 
ni organisation, ni discipline, ni officiers, ni soldats. La défaite 
fut pour la Grèce l'école de la sagesse; elle trouva en M. Veni- 
zelos un homme d'État énergique sous l'impulsion duquel elle 
s'est mise au travail; la politique a été extirpée de l'armée; une 
mission militaire française, conduite par le général Eydoux, ;i 
aidé à reconstituer des troupes capables de faire bonne figure 
sur les champs de bataille de Macédoine. C'est une renaissance, 
ou plutôt une naissance. 

Ces petits Etats que de nombreux journaux européens accu- 
saient il y a quelques jours encore de troubler la paix pour 
satisfaire une ambition impatiente et brouillonne, ont en réalité 
fait leurs preuves d'énergie, de vaillance et aussi de patience. 
Depuis longtemps l'armée bulgare est prête et la nation se ruine 
à l'entretenir; s'il n'avait écouté que le désir passionné de son 
peuple, ou que son ambition personnelle, le roi Ferdinand 
n'aurait-il pas eu, en 1908, puis en 1909, de magnifiques occa- 
sions d'intervenir? lia attendu l'heure où il ne serait plus pos- 
sible de l'accuser de témérité et de folle précipitation, il a 
attendu que toutes les possibilités de solution pacifique fussent 



LA CONFÉDÉRATION 1ULKAMQUE. 351 

épuisées pour déchaîner « la force bulgare; » et cependant, il 
risquait sa popularité, son trône et même sa vie. Les Serbes 
voyaient en frémissant les Arnaoutes exterminer leurs frères 
chrétiens de la Vieille-Serbie. M. Venizelos lui-même n'a-t-il 
pas eu, il y a quelques mois, le courage de refuser l'entrée du 
parlement d'Athènes aux députés crétois ? et pense-t-on que 
l'opinion, en Grèce, n'ait pas été exaspérée d'une si longue incer- 
titude sur l'avenir de la Crète ? 

Gomme les enfans qui grandissent et deviennent des hommes 
sans que leurs aines s'en rendent compte, les petits Etats de la 
péninsule ont tout à coup prouvé qu'ils avaient atteint l'âge de 
la force et de la raison. Dans un livre daté de 1906, une haute 
personnalité bulgare (l)écrivait :« Geux qui dirigent les destinées 
des grands Empires croient trop facilement que les petits peuples 
obéiront toujours à leur voix et qu'ils s'imposeront toutes les 
résignations, qu'ils supporteront les pires souffrances, plutôt 
que de résister à leur volonté et de gêner leurs plans. » Malgré 
tant et de si justes prédictions, la diplomatie européenne paraît 
avoir été surprise. Se fiant aux enseignemens du passé, elle ne 
croyait pas possible une entente des quatre puissances balka- 
niques; et de fait, pour qu'elle se réalisât, il a fallu des circon- 
stances exceptionnelles dont la rencontre, il y a peu de mois 
encore, pouvait paraître invraisemblable. 

La dernière chose dont s'avisent souvent les peuples comme 
les individus, c'est de leur véritable intérêt; presque toujours 
leurs passions, leurs inimitiés, obscurcissent chez eux le sens 
du réel et de l'utile. Serbes, Bulgares et Grecs se disputaient, 
depuis longtemps, la Macédoine qu'à la faveur de leurs querelles 
les Turcs continuaient à posséder en toute sécurité. Quel est 
l'homme de génial bon sens qui s'est avisé qu'avant de se dis- 
puter la peau de l'ours, il faut d'abord le mettre par terre et que, 
mieux vaut encore n'avoir pas tout ce que l'on souhaite que de 
n'avoir rien? Probablement le roi Ferdinand et ses conseillers 
.MM. Guéchof et Daneff. Mais les conditions dans lesquelles a 
été négociée et conclue l'alliance des quatre Etats est un secret. 
Les visites échangées en 1909 et 1910 entre les cours de Bel- 
grade et de Sofia préparaient les voies à un rapprochement que 
le roi Ferdinand souhaitait et dont l'initiative première avait été 

(1) Draganov (pseudonyme), la Macédoine et les Réformes, p. 4 (Pion. in-8). 



352 REVUE DES DEUX MONDES. 

prise, il y a longtemps, par la Serbie. En l!)0i> les rois Pierre et 
Ferdinand avaient assisté, à Cettigné, aux fêtes du cinquante- 
naire et à la proclamation de Nicolas comme roi du Monténégro. 
Enfin M. Venizelos, seconde' par un correspondant de journal 
anglais, M. Boursier, fut, dit-on, en ces derniers mois, l'agent 
actif et intelligent d'un rapprochement gréco-bulgare qui sanc- 
tionnait la réconciliation spontanée que la maladresse des 
Jeunes-Turcs avait opérée, en Macédoine, entre la population 
des deux nationalités. A Constantinople le patriarcat et l'exar- 
chat avaient négocié un rapprochement qui prépare la fin du 
schisme bulgare dont la question politique et nationale est 
Tunique raison d'être. Quelles sont les conditions de l'alliance? 
On l'ignore; elle parait être défensive et offensive; elle prévoit, 
au moins dans ses grandes lignes, l'hypothèse d'un partage de 
la Macédoine ; signée, tout au moins entre les Serbes et les 
Bulgares, au printemps de cette année, elle a été complétée 
dernièrement par des conventions militaires. Les quatre Etals 
semblent s'être engagés à ne pas déposer les armes les uns sans 
les autres. Des conseils venus de l'extérieur ont-ils exercé une 
influence sur la formation de l'alliance des quatre Etats balka- 
niques ? On ne saurait l'affirmer avec précision. Depuis long- 
temps les amis de la Bulgarie, de la Serbie, de la Grèce et du 
Monténégro leur démontraient combien les objets de leurs dis- 
cordes étaient minimes en face des raisons qui devaient les 
pousser à l'entente. La formule « Les Balkans aux peuples bal- 
kaniques » paraissait la seule qui fût capable d'alléger la poli- 
tique européenne du poids mort de la question d'Orient et elle 
ne pouvait devenir une réalité que par l'accord des quatre Etats 
et l'abstention bienveillante de la Roumanie. Il est à croire que 
la diplomatie russe, de concert avec celle de l'Italie avec laquelle, 
depuis l'entrevue de Racconigi, elle marche d'accord dans toutes 
les questions qui touchent à l'Europe orientale, a beaucoup tra- 
vaillé en ce sens, et l'on cite M. Tcharykof, ancien ambassa- 
deur du Tsar à Constantinople, comme s'étant employé, avec- 
une particulière activité, à réaliser l'entente. 

On peut affirmer aussi que la formation de la ligue balka- 
nique est en liaison étroite avec la guerre italo-turque. h fecit 
cai prodest. L'Italie, pressée de terminer sa guerre, gênée, pour 
frapper un coup décisif, par ses engagemens de ne pas attaquer 
la Turquie en Europe, soucieuse aussi de créer dans la pénin- 



LÀ CONFÉDÉRATION BALKANIQUE. 353 

suie un contrepoids à l'influence autrichienne, avait certaine- 
ment intérêt à voir s'organiser dans les Balkans, une force 
capable de tenir tête aux Turcs. De fait, aussitôt la guerre 
engagée, on a vu l'Italie se retirer du jeu en emportant son 
bénéfice... Quoi qu'il en soit d'ailleurs, la formation d'une ligue 
balkanique est un fait dont on ne saurait exagérer T'imporlance. 
Si, comme le désarroi des Turcs permet de le prévoir, la vic- 
toire reste définitivement aux alliés, s'ils sont assez sages, assez 
clairvoyanspour maintenir, pour resserrer leur alliance et pour 
former une confédération balkanique, c'est peut-être une nou- 
velle grande puissance qui vient de naître en Europe, et alors, 
qui ne voit les conséquences, toutes les conséquences? Mais c'est 
trop anticiper sur l'avenir... 

La formation de la ligue des quatre petits Etats a été l'œuvre 
des souverains et des diplomates; mais c'est aux peuples seuls 
qu'il appartenait de donner une âme au nouveau corps et de 
lui communiquer la vie. Leur élan a dépassé toutes les prévi- 
sions et justifié toutes les audaces. Partout la mobilisation s'est 
faite avec une célérité, avec un ordre et une discipline qui ont 
donné à tous les témoins l'impression d'une force en mouvement. 
On a vu les jeunes gens, les hommes mûrs rivaliser d'abnéga- 
tion et de patriotisme. A Paris, les légations voyaient arriver des 
Amériques des hommes de leur nationalité qui, à l'heure du péril, 
réclamaient l'honneur d'aller se battre pour le salut et la gloire 
de leur petite patrie. Les peuples des Balkans ont donné un 
magnifique exemple d'enthousiasme conscient et discipliné, tait 
plus considérable encore, parmi tous ces hommes de nationa- 
lités différentes, réunis sous les drapeaux de quatre souverains 
et sous le signe unique de la croix, on a vu naître un patrio- 
tisme fédéral : Serbes et Bulgares ont lutté côte à côte; les 
Grecs ont acclamé les succès des Bulgares; aucune trace de 
rivalité dans le commandement, partout l'obéissance, le dévoue- 
ment, l'acceptation joyeuse de la mort pour une grande cause. 
Quand des masses d'hommes s'élancent ainsi au combat d'un 
seul cœur, avec la conscience nette que de leur courage et de 
leur discipline dépendent la vie et la puissance de leur patrie et 
le salut de chacun d'eux, s'ils sont conduits par des chefs dignes 
d'une si haute mission, la victoire doit leur rester. 

En face de cette foi et de cet ordre, les Turcs présentent un 
spectacle de découragement et de désarroi dont leurs ennemis 
tome xii. — 1912. 23 



354 REVUE DES DEUX MONDES. 

ont été les premiers surpris. Certes, les soldats savent encore 
souffrir, combattre et mourir, mais ils n'ont plus confiance dans 
le succès; ils ne savent plus pour quoi ni pour qui ils se battent. 
Un souverain sans énergie, des présidens du Conseil octogé- 
naires, des officiers politiciens, plus connus dans les clubs que 
dans les casernes et qui raisonnent sur les misères de la guerre, 
partout la division, l'incertitude, le désordre. La Jeune-Turquie 
a ébranlé les antiques vertus des Ottomans, mais elle n'a pas 
déraciné leurs vices. L'écroulement de la puissance turque en 
Europe aura suivi de près la révolution qui devait la régénérer. 
Le Stamboul du 23 octobre annonçait que la veille, à deux 
heures de l'après-midi, le sultan Mohammed V, accompagné de 
ses fils et de quelques aides de camp, est allé en pèlerinage à 
la mosquée et au tombeau du sultan Mohammed II le Conqué- 
rant. Le souverain fit ses dévotions à la mosquée, puis il pénétra 
seul dans le turbé où git, entre quatre cierges, la poussière de 
celui qui fut le vainqueur de Constantinople et qui plaqua sa 
main sanglante sur la muraille de Sainte-Sophie. Si l'honnête 
et pâle empereur, Emir-al-Moumenin, sultan et padischah des 
Ottomans par la grâce de la Révolution, qui porte le nom trop 
lourd du prophète fondateur de l'Islam et du conquérant qui 
effaça de la carte du monde le dernier vestige de l'Empire 
romain, est allé chercher la grande leçon qui émane de ces 
voûtes et demander à son glorieux ancêtre le secret des révo- 
lutions de l'histoire, l'ombre du Sultan Fatih lui aura appris 
quelles lois divines et humaines président à la vie et à la mort 
des empires de la terre. 

IV 

L'heure du canon n'est pas celle des diplomates; l'action de 
ceux-ci ne s'exercera que dans un cadre dont celui-là aura dé- 
terminé d'abord les dimensions. Tant que la guerre n'est pas 
finie, il est vain de chercher à devancer le destin; nous nous 
abstiendrons donc aujourd'hui de tracer la carte future de la 
péninsule; nous nous contenterons, en terminant, d'une obser- 
vation d'intérêt général. Les grandes puissances auront certaine- 
ment un mot à dire dans les négociations qui suivront la paix; 
elles auront probablement la parole dans un Congrès. L'exemple 
de ce qui s'est passé à Berlin nous autorise à émettre le vœu 



LA CONFÉDÉRATION BALKANIQUE; 355 

que, si les plénipotentiaires de l'Europe doivent se réunir, ce ne 
soit pas pour remettre en question les problèmes tranchés par 
le canon et pour attribuer à d'autres qu'à ceux qui ont été à la 
peine les avantages acquis au prix du sang. Les grandes puis- 
sances ont à sauvegarder des intérêts, non pas à satisfaire des 
ambitions. De quelque façon que soient conduites les négocia- 
tions qui suivront la paix, elles consacreront un grand fait 
nouveau : les petits Etats, cette fois, auront voix au chapitre; la 
victoire a forcé les portes que la justice n'avait pas suffi à leur 
ouvrir. Ils demanderont aux grandes puissances de pratiquer à 
leur égard, en Orient, cette politique de non-intervention dont 
elles ont si longtemps recommandé l'usage vis-à-vis de la 
Turquie. Plus les conditions de la paix réaliseront la formule : 
« les Balkans aux peuples balkaniques, » plus l'œuvre des né- 
gociateurs aura de chances de durer et de ne pas devenir, comme 
l'a été le traité de Berlin, une source de complications nou- 
velles et de guerres. Que la sagesse des grandes nations, enfin 
éclairée par l'expérience, craigne de faire œuvre artificielle ; 
qu'elle redoute toute solution qui violenterait les aspirations 
des peuples ! Plus les idées et les mœurs démocratiques se 
répandent en Europe, plus la conscience des peuples proteste 
contre les formes anciennes du droit de conquête qui disposait 
des hommes contre leur gré et contre leurs affinités naturelles. 
La péninsule des Balkans ne trouvera un équilibre durable et 
ne verra s'ouvrir une ère de paix et de prospérité que si les 
frontières des Etats correspondent, autant que possible, auxfron- 
tières des peuples. Quelles que soient les solutions qui inter- 
viendront, il faudra bien que les formules diplomatiques tra- 
duisent cette vérité essentielle que, si les intérêts matériels de 
chaque pays et ses entreprises au dehors ont droit à la sollicitude 
des gouvernemens, il existe quelque chose de plus précieux, et 
qui mérite qu'on y prenne garde plus qu'on ne faisait au temps 
de Napoléon ou de Bismarck : il y a des hommes, et qui ont le 
droit de vivre, puisqu'ils savent si bien mourir. 

René Pinon. 



LE « JOURNAL DE ROITE 

DU DOCTEUR ÉMILY 



>) 



i 

La plupart des événemens mêlés aux jours d'un peuple n'in- 
téressent guère son souvenir, sinon par les modifications qu'ils 
apportèrent à ses destinées. Quelques entreprises pourtant, 
n'eussent-elles rien changé au train du monde, valent par elles- 
mêmes, quand les énergies, la constance, les sacrifices qui les 
ont soutenues ont grandi la nature humaine. L'essentiel est 
connu dans le commun des actions, quand on en sait le but et 
les résultats, l'alpha et l'oméga de l'histoire. Mais il faut 
épeler par toutes leurs lettres les inscriptions magnanimes que 
certains ouvriers ont gravées à coups de vertus sur la dureté 
hostile des choses, car seul le détail des efforts et des souffrances 
révèle et mesure les mérites oubliés par le succès. 

Fachoda est demeuré, dans la mémoire, comme un mot syn- 
thétique d'espoir, d'admiration et de deuil. Il rappelle un 
retour offensif de notre énergie pour reprendre en Egypte les 
droits acquis par un siècle de persévérance et perdus en uni- 
heure de faiblesse ; il rappelle une marche à travers l'inconnu 
de l'Afrique jusque sur le Haut Nil ; il rappelle une retraite 
sans combat, sans délai, sans compensation, sous la menace 
d'une guerre immédiate à laquelle l'Angleterre était prête et 
que nous n'avions pas prévue. 

Au lendemain de cet abandon, les politiques se sont com- 
battus sur l'opportunité ou sur l'imprudence de l'aventure, sur 
l'urgence ou sur la maladresse de la résignation et la France a 



LE (( JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 357 

accueilli avec une gratitude triomphale les soldats qui, chargés 
de la tâche raisonnable ou chimérique, l'avaient accomplie 
comme si elle eut été facile. En eux, l'instinct national aimait 
à honorer des héros, fussent-ils les héros d'une folie. Encore 
l'admiration les devinait-elle plus qu'elle ne les jugeait. On 
n'avait la mesure que des espaces parcourus et du temps em- 
ployé. Dans le lointain du pays ténébreux s'effaçait la netteté 
des obstacles qu'ils avaient dû vaincre ; l'imagination ne voyait 
de la complexe et multiple opération qu'une marche au pas de 
charge, sous les frissons du drapeau, avec le plus facile des 
courages, celui de l'élan. Les seuls hommes qui connussent la 
vérité, ceux qui l'avaient faite par leurs actes, ne parlaient pas. 

C'est douze ans après l'expédition qu'un d'eux, Baratier, a 
commencé de rompre ce silence. Il a raconté son exploration 
d'un marais dans le Bahr-el-(jazal (1). Ce n'était que l'aventure 
d'une avant-garde, la durée de quarante-sept jours dans une 
entreprise de trois années, une étape de quelques lieues dans 
la traversée d'un continent. Mais à apprendre ce que, là, pour 
quelques-uns et durant quelques semaines, la solitude eut de 
tragique, la souffrance d'atroce et la nature d'homicide, le 
public pour la première fois soupçonna ce qu'avait pu être la 
longue épreuve de tous et devint désireux de la mieux connaître. 
A cette curiosité, une satisfaction non moins authentique et 
plus étendue va être offerte par un autre ouvrier de l'œuvre, le 
docteur Emily. Ce médecin principal de l'armée coloniale était 
un jeune docteur à deux galons quand il fut adjoint à la mis- 
sion Marchand. Comme Baratier, il se contente de publier son 
« Journal de route. » Ce journal s'ouvre à peu près à la date et à la 
place où Baratier a fermé le sien, suit pas à pas durant dix-huit 
mois les chemins sinueux et la vie changeante de l'expédition, 
à travers les vases du Bahr-el-Gazal, la province de Fachoda, la 
plaine orientale du Nil, les contreforts et les terres hautes de 
l'Abyssinie et se termine à la date où l'expédition atteint 
Djibouti et s'y embarque pour la France. 

Ne fût-ce que pour la nouveauté du voyage dans des régions 
tout à fait inconnues ou à peine explorées, ces notes mériteraient 
l'attention. M. Emily est médecin et il observe les peuples ren- 
contrés, leurs types, leurs mœurs et, dans les différences des 

1 Lieutenant-colonel Baratier. A travers l'Afrique. Au Balir-el-Gazal. Fayard. 
Paris. 



358 REVUE DES DEUX MONDES. 

races et des civilisations, les similitudes de l'espèce. Qui se 
mêle de soigner les hommes doit connaître les plantes : il s'inté- 
resse le long de la route à en rencontrer de nouvelles. Plus 
riche que la flore est la faune : il note la surabondance ou la 
rareté des bêtes, depuis les crocodiles et les hippopotames trop 
familiers, jusqu'à ce balœniceps-rcx , l'oiseau introuvable partout, 
sauf dans les roseaux du Bahr-el-(iazal ; il renseigne les chas- 
seurs, ses frères, sur les animaux qui sont gibier pour l'homme 
et ceux pour lesquels l'homme est gibier. Enfin il est Corse, 
c'est-à-dire qu'il aime la nature et, en parlant d'elle, il la reflète. 
Dans les régions basses et leur torpeur humide, il s'attarde peu 
à la description d'une monotonie qui l'étouffé et ne l'inspire 
pas, sauf quand cette platitude laisse toute la place à la beauté 
du ciel : alors la plume de l'écrivain semble s'être trempée 
dans les couleurs parmi lesquelles le soleil couche sa gloire. 
Mais, à l'approche des montagnes, son style s'éveille et se 
vivifie. On croit voir, tant certaines lignes font image, le relief 
tourmenté des plateaux abyssjns, les interminables penses qui 
découragent l'ascension et, quand elle est finie, ces sommets 
dont les flancs abrupts se dérobent au regard et le précipitent, 
comme en une chute, au fond lointain des vallées. Les yeux du 
voyageur étaient aussi avides de ces paysages que sa bouche de 
l'eau limpide et jaillissante, où, altéré par deux années de 
bourbes tièdes et fétides, il s'abreuva certain jour de janvier, 
au premier torrent de l'Abyssinie. 

Mais ce livre est surtout précieux aux Français désireux de 
connaître ce qui se dépensa de multiples courages et de dévoue- 
ment obscur dans cette campagne africaine. Et il est d'autant 
plus évocateur de vérité que ce n'est pas un récit composé à 
loisir, que c'est un horaire où les faits de chaque jour ont été 
transcrits à l'instant de leur naissance et dans la succession de 
leur diversité. Ils parlent eux-mêmes, parlent seuls, occupent 
encore leur place et gardent leur apparence première, sans 
interpolation, commentaire ou arrangement. L'arrangement 
s'impose dès qu'on ne se contente pas de prendre leur épreuve 
instantanée et qu'on les prétend disposer en histoire. Tout his- 
torien, si véridique soit-il, met en clarté ce qu'il juge essentiel, 
en ombre ce qu'il estime secondaire, c'est-à-dire enchâsse les 
faits dans l'opinion qu'il a d'eux et où ils demeurent prison- 
niers. De là quelque chose d'inévitablement factice, un ordre 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR ÉMILY. 359 

plus lié que les événemens n'avaient dans l'indépendance de 
leurs simultanéités, une apparence d'action plus une, plus simple, 
plus facile, plus brève qu'elle ne se succéda, et, par la logique de 
l'exposé, une sorte de force directrice et d'élan continu, même 
dans les entreprises qui furent les plus interrompues et les 
plus lentes, au long cours des. heures incertaines. Cette synthèse 
ne ressuscite pas dans les détails l'existence imposée à ceux 
qui agissaient, et c'est par le détail qu'on souffre, qu'on persé- 
vère, qu'on se dévoue, qu'on fait son métier d'homme et son 
apprentissage de héros. Ces notes sont le mémorial de l'éphé- 
mère que dédaigne l'histoire. Elles honorent l'humilité des 
tâches obscures, le zèle qui s'épuise souvent avec le plus de 
générosité où il obtient le moins de résultat, l'anxiété qui ne 
fut pas moins poignante la veille pour avoir été rassurée par le 
lendemain. Elles imposent par leurs répétitions monotones, le 
sentiment de ce qu'ajoute, même aux épreuves tolérables si elles 
étaient courtes, la continuité tombant goutte à goutte. Elles 
montrent, surtout, par la constance et l'ubiquité des efforts 
voués à un seul dessein, quelle force d'inertie les choses 
opposent aux hommes, et combien de fois et sur combien de 
points il faut la vaincre pour être maitre d'une place et d'une 
heure. 

Pourquoi M. Emily, qui fut de la Mission dès le début, au 
cours de 1896, n'ouvre-t-il pas son Journal avant la lin de 1897, 
et commence-t-il son récit au milieu des événemens? La pensée 
que rien en nous ne se fatigue vite comme l'admiration l'a-t-elle 
empêché de raconter jour par jour une belle œuvre de trois 
années? Je regrette ce qui manque. Laquelle eût paru trop longue 
à lire, de ces épreuves que des Français n'avaient pas trouvées 
trop longues à supporter? Certain qu'il resterait assez de gloire 
à ces Français, même dans un exposé incomplet de leurs actes, 
l'auteur a-t-il voulu supprimer tout ce qui n'avait été que 
préparation à l'acte décisif? Mon regret s'augmente, car il me 
faut suppléer à ce silence et dire d'abord deux mots de cette 
préparation. 

Pour parvenir au Nil, une force française ne pouvait en 
Afrique s'organiser que sur un sol français, et elle avait intérêt 
à s'avancer aussi loin que possible par territoire français : ces 
deux motifs avaient imposé la route par le bassin du Congo. 
La marche devait, même au delà de nos possessions, rester paci- 



360 REVUE DES DEUX MONDES. 

fîque, des guerres avec les indigènes eussent retardé et refermé 
derrière nous le passage qu'il fallait tenir ouvert pour les com- 
munications et les ravitaillemens : puisqu'on renonçait au 
pillage, il fallait voyager avec les approvisionnemens néces- 
saires à la troupe et les marchandises de troc destinées aux 
naturels. A travers l'Afrique centrale, rien ne se transporte 
que réduit en charges assez minimes [tour passer, à travers 
l'étroitesse des sentes, sur la tète des porteurs : négocier de pays 
en pays, pour le transport d'un tel bagage, le concours volon- 
taire de tant d'hommes, eût perdu le temps de l'expédition, payer 
leurs services eût épuisé les marchandises de troc. On s'avisa 
que les meilleurs chemins d'un pays neuf sont les fleuves. Ils 
deviendraient à la fois les chemins et les porteurs, les che- 
mins aplanis, les porteurs infatigables et gratuits. De là tout le 
plan : partir du Gabon français, gagner la rive française du 
Congo, remonter ce fleuve, puis l'Oubanghi, puis le M'bomou, 
s'élever, d'aflluens en affluens, aussi haut et aussi loin qu'on 
pourrait vers le plateau qui sépare les bassins du Congo et du 
Nil, user seulement là de la voie terrestre, et traverser dans sa 
moindre largeur cette ligne de partage pour gagner le plus 
proche des affluens navigables qui coulent vers le Nil. On ne 
savait rien de la région haute ni de ses races indigènes; mais, 
grâce à l'empire naguère étendu par l'Egypte sur la vallée du 
Nil, le confluent du Soueh dans le Bahr-el-Gazal, et du Bahr-el- 
Gazal dans le Nil étaient connus. 

Ainsi, au moment où les Anglais, pour reconquérir le Soudan 
sur les Mahdistes, formaient au Caire une armée, deux cents 
noirs du Sénégal, conduits par une douzaine d'officiers français, 
partirent du Gabon pour atteindre avant les Anglais le Haut- 
Nil. Jusqu'au M'bomou, la plus grande difficulté avait été de 
compléter le matériel nécessaire à l'expédition, de le répartir 
sur une batellerie de plus en plus légère, et de remonter un 
petit vapeur, le Faidherbe. On ne voulait pas s'en séparer, parce 
que l'on comptait sur lui pour descendre vers Fachoda le 
bagage encombrant, et pour être sur le Nil une vedette rapide. 
A la place où, dans le bassin du Congo, l'eau cessa de porter -nos 
coques, la domination française atteignait aussi sa limite. Pour 
s'avancer plus loin sans guerre, il faut obtenir la permission 
de petits chefs. Les négociations s'allongent, car le temps n'a 
pas de prix pour eux et ils sont avides, mais elles réussissent à 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR ÉMILY. 361 

nous ouvrir le bassin du Nil, et l'on y reconnaît le point où le 
Soueh devient navigable. Entre les deux routes d'eau, 200 kilo- 
mètres s'étendent. Parcourir cette distance, le long des sentes, 
et diviser le bagage en charges de porteurs n'est pas possible : 
on a des canons, des bateaux et surtout le Faidherbe. Sur les 
200 kilomètres une route de 4 mètres de large est ouverte, 
nivelée. Le Faidherbe, sectionné en tranches, et ses chaudières 
qui ne peuvent être démontées, parcourent, en glissant sur des 
rouleaux de bois, la distance. Le confluent du Soueh avec son 
tributaire le Waou a été choisi comme port. Les embarcations 
s'alignent, b's sections du Faidherbe rejointes ont reçu leurs 
chaudières. La berge se transforme en bivouac. La troupe qui, 
depuis dix-huit mois, a suffi à tous ces travaux a hâte de s'en 
reposer en activant sa tâche, en atteignant Fachoda. C'est ce 
moment où l'avenir semble conquis par ce passé, où les actes se 
hâtent vers l'exécution efficace, que le docteur choisit pour 
entrer dans la familiarité des événemens. 

II 

Tout est réuni, tout est prêt : mais entendez ces mots dans 
leur sens africain. La petite troupe demeure répartie en cinq 
postes. Il faut maintenir par eux la voie libre entre notre pos- 
session de l'Oubanghi et notre mission du Nil , scinder notre 
effectif en groupes assez restreints pour qu'ils vivent surplace, 
et communiquer avec tous par un va-et-vient de messagers. 11 
en sera ainsi jusqu'au jour où ces messagers porteront aux dis- 
persés l'ordre de rejoindre, pour l'embarquement. Cet ordre 
serait donné avant la fin de 1897, s'il suffisait d'être prêt pour 
partir. Mais les mouvemens de la nature ne demandent pas 
conseil aux impatiences des hommes. Les besognes de la Mission 
ne lui ont pas permis d'atteindre le Soueh au moment où il 
aurait pu la porter. Elle n'arrive qu'à la saison des basses eaux ; 
six mois s'écouleront avant qu'elles montent. On ne s'est tant 
hâté que pour se heurter à l'inertie du fleuve qu'on ne saurait 
contraindre. Il faut attendre, et de quelle attente! Fachoda est 
le prix d'une course où l'Angleterre et la France luttent de 
vitesse. Fachoda est plus près du Caire où les Anglais se for- 
maient que du Gabon où les Français se sont préparés en même 
temps. Les Anglais n'avaient eu qu'à remonter en droiture les 



362 REVUE DES DEUX MONDES. 

eaux profondes d'un fleuve unique et à disperser un vol de 
Mahdistes massé sur ses rives à Khartoum : tâches autrement 
faciles et promptes que suivre de fleuves en fleuves, comme ont 
dû faire les Français, les méandres d'une route inexplorée et 
négocier le passage avec des roitelets sans nombre. Et mainte- 
nant, à ceux qui avaient déjà l'avance, la route reste ouverte et, 
à ceux qu'un retard menace, elle se ferme; la moitié d'un an 
est ajoutée au mouvement des uns pour devancer l'immobilité 
obligatoire des autres ; et un jour suffît pour voler à ceux qui 
seront les derniers venus et à leur pays tout le prix de leur 
effort. Voilà l'idée fixe et torturante de ces soldats réduits à 
constater si l'eau monte ou descend le long des berges, leur 
patriotisme vit dans l'angoisse de l'irréparable que chaque heure 
apporte peut-être. Epreuve nouvelle, pour de tels hommes la 
plus douloureuse, et dont les « notes » répètent l'écho bref et 
étouffé comme une plainte. 

Mais ces notes attestent aussi que cette anxiété n'a pas rem- 
pli des jours vides d'action. Ce ne sont pas ici les fleuves de 
Babylone où les Juifs se tenaient pour gémir. Les notes in- 
scrivent à chaque date le labeur de cette attente, et la nomen- 
clature des tâches accomplies, et le nom des officiers parmi 
lesquels plusieurs aujourd'hui sont illustres. Où ils se trouvent 
arrêtés, ils s'enracinent, c'est-à-dire établissent, organisent. Leur 
premier soin est de transformer la berge du Soueh en place 
d'armes, sur un plan que le capitaine Mangïn a conçu et exé- 
cute. Elle doit être solide pour abriter nos ressources contre 
les entreprises des naturels, pour jalonner d'un poste princi- 
pal notre ligne d'étapes entre le Congo et Fachoda, enfin 
pour recueillir notre retraite et nous assurer le Bahr-el-Gazal, 
même si les Anglais nous obligeaient à abandonner la ligne 
du Nil. 

De ce Nil à atteindre et du Bahr-el-Gazal, son affluent, la 
navigation est connue. Mais le Soueh par lequel les Français 
comptent parvenir au Bahr-el-Gazal n'a jamais été exploré . 
Rien n'importe davantage que parcourir ce cours d'eau et repérer 
l'unique accès de la flottille vers le Nil. Pour cette reconnais- 
sance que l'on prévoit courte, Baratier s'embarque le 20 janvier 
sur une baleinière avec l'interprète Landerouin, vingt-cinq sol- 
dats, dix pagayeurs et quinze jours de vivres. Tandis qu'il descend 
le fleuve, l'enseigne de vaisseau Dyé le remonte pour en pré- 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR ÉMILY. 363 

parer l'hydrographie, et le lieutenant Largeau s'engage dans la 
Waou qu'il doit suivre jusqu'à la source. 

Tout à coup, de proche en proche et de peuplade en peu- 
plade, court le bruit que des blancs en grand nombre s'avan- 
cent du Midi, nouvelle confuse et rapide comme les nuées 
d'orage qui, dans ce pays, s'amassent du Sud. Seraient-ce des 
Anglais de l'Ouganda, ou des Belges du Congo, ou rien, car 
dans ce ciel l'imagination aussi a ses mirages? Pour n'être pas 
surpris par les vrais dangers, le mieux est de se garder même 
contre les périls chimériques. Le lieutenant Gouly part avec 
vingt-cinq tirailleurs pour battre, aussi avant qu'il pourra, la 
brousse dans le Sud. Le second de Marchand, le capitaine Ger- 
main, avec cinquante-cinq Sénégalais, marchera au Sud-Est jus- 
qu'à la Mechra, ruine d'une redoute élevée par les Egyptiens 
sur le Bahr-el-Gazal, et, pour la remettre en défense, Mangin 
abandonne les rives du Soueh. Ces mesures de précaution contre 
les blancs, qui n'apparaissent pas, sont près de provoquer un 
soulèvement des indigènes que cette occupation militaire in- 
quiète. Il suffirait de leur hostilité pour anéantir, sinon la troupe 
perdue au milieu d'eux, au moins les chances de marche sur le 
Nil. Germain, contre des menaces parfois violentes, a besoin 
d'autant de fermeté que de patience pour conserver à la fois la 
place et la paix. Et pour calmer partout autour des postes l'émoi 
des indigènes, ce n'est pas trop que Marchand, négociateur infa- 
tigable, distribue et renouvelle les bonnes raisons et les perles 
plus persuasives encore. 

A peine se rassure-t-on sur les projets des chefs, l'inquié- 
tude grandit d'une hostilité autrement menaçante, qui, silen- 
cieuse et invisible, retient, déjà, comme un otage ou une victime, 
un des chefs les plus nécessaires à tous. Février s'achève; Bara- 
tier, parti pour quinze jours, est absent depuis huit semaines. 
Rien de lui. Quel obstacle l'arrête et garde prisonnière sa voix 
même ? Et s'il n'a pu passer, comment passera l'expédition ? Le 
1 er mars, Largeau, rappelé de la Waou, va par terre à la recher- 
che. Il envoie d'abord quelques lettres; elles indiquent la per- 
sistance de mauvaises dispositions chez les indigènes : il les a 
entendus discuter sa mise à mort, moins effrayé de ces menaces 
que des boues où il enfonce. Ensuite, de Largeau non plus> 
rien. Est-ce fait de lui, comme de celui qu'il voulait retrouver? 
On se le demande jusqu'au 26 mars, « jour à marquer d'une 



364 REVUE DES DEUX MONDES. 

pierre blanche, » où tous les perdus reviennent. Les causes de 
leur retard, les péripéties de leur retour, et la chance de leur 
rencontre ont été racontées dans le Journal de Baratier. 

Le docteur Emily ajoute une indication que Baratier avait 
passée sous silence ; il dit l'état d'épuisement où apparurent ces 
rescapés du marais. Sa compétence, dans le compte ouvert à la 
santé de la Mission, permet de constater avec quelle exactitude 
la maladie, sous le climat d'Afrique, paie tous les excès, même 
les excès de courage. La maladie n'omet aucun de ces officiers. 
Elle tue Gouly, sentinelle perdue à soixante lieues. Elle va et 
vient sans cesse autour de Marchand, qui la provoque sans cesse, 
qui semble, partout où il envoie les autres, leur y donner rendez- 
vous, se fait le lien de leurs activités, les assemble toutes dans la 
sienne, et se consume dans la mesure où il se prodigue. Il inquiète 
le docteur plus que personne, et plus que jamais dans les pre- 
miers jours de mai, où la Mission, sûre de sa route, voit enfin 
monter le fleuve. Mais ce fiévreux déconcertant, que son méde- 
cin couchait la veille et qui, le lendemain, courait le pays, de 
reconnaissances en palabres, d'inspections en chasses à l'élé- 
phant et au lion, ne permet pas à sa santé de le mettre en 
retard. Il impose rudement silence au mal comme au plus 
incommode de ses subordonnés. Tous ceux qu'il commande lui 
ressemblent, l'approche de la fatigue espérée les guérit de leurs 
fatigues anciennes et, dès qu'apparaît la chance de partir, le 
docteur n'a plus de malades. 

Au début de juin le Soueh porte les embarcations légères, 
mais il faudra encore un ou deux mois pour qu'il soulève utile- 
ment le Faidherbe. La hâte d'arriver décide à échelonner le 
départ. Marchand, Baratier, Mangin, le docteur, la moitié des 
hommes, avec le menu bagage, s'embarqueront tout de suite sur 
la flottille. L'autre moitié, avec Germain et Dyé, suivra sur le 
Faidherbe, avec le matériel encombrant et l'artillerie, quand les 
eaux seront assez hautes. Le 4 juin, cinq canots et quelques 
pirogues laissent aller. Le 12, on entre dans le marais qui retint 
si longtemps Baratier et que le docteur décrit à son tour. La 
route vaut d'avoir deux narrateurs et que l'on compare les deux 
itinéraires. Sans conteste, le plus tragique fut celui de Baratier, 
parce que, tâtonnant dans l'inexploré, il sembla plus longtemps 
conduire à la mort par la faim et sous la boue. Mais, même allé- 
gée de ces suprêmes périls, l'expédition ne chôma pas de souf- 



LE « JOURNAL DE ROUTE » Dl DOCTEUR ÉMILY. 36o 

frances. Devant elle, plus de fleuve, mais une mer de roseaux, 
épais, durs, hauts. Leur masse est tout l'horizon, leurs racines 
entrelacées forment une espèce de sol, et reposent ici sur la vase, 
là sur l'eau qu'elles cachent également. Sous ce fourré inextri- 
cable un chenal, inégal dans son étroitesse, capricieux dans ses 
sinuosités, plonge et coule. C'est lui qu'il faut deviner, qu'il faut 
ne pas perdre ; c'est entre les tiges de ces roseaux, c'est tantôt à 
travers, tantôt sur l'épaisseur de ces racines, que les embarca- 
tions doivent faire leur souille. Parfois les herbes mortes, que 
l'invisible courant charrie et insinue entre les herbes vivantes, 
forment des amoncellemens sous lesquels il continue de passer, 
mais qui semblent clore toute issue et qu'on doit ouvrir à la 
hache. Parfois, au contraire, c'est de main d'homme qu'il faut, 
où le fond offre quelque solidité, opposer au chenal un barrage, 
afin que l'obstacle retienne et fasse monter les eaux trop basses 
pour porter les embarcations: après quoi, on le brise comme on 
ouvre une porte d'écluse. Pour avancer, on se haie sur les 
roseaux dont les feuilles tranchantes et vénéneuses déchirent 
et enflamment les mains. Où la vase oppose sa résistance molle 
et victorieuse, les hommes, pour soulager les bateaux qui s'y 
enlizent, se jettent dans le marais, poussent leurs embarca- 
tions, d'un dernier élan y remontent quand ils s'enlizent eux- 
mêmes, et, jusqu'à épuisement, recommencent, pour ne pas 
même déplacer parfois le bateau de sa longueur. En certaines 
journées, on n'avance que de 500,de200 mètres. Dans ce limon, 
qui n'est ni la terre ni l'eau pullulent les familiers dégénérés 
de l'un et l'autre élément, reptiles, rongeurs, poissons; là se 
dissolvent leurs pourritures. Les hommes, qui vivent en amphi- 
bies dans cette puanteur, la doivent boire pour se désaltérer. 
La nuit du moins apporte-t-elle le sommeil? Le soir éveille 
l'innombrable et chantante armée des moustiques, rois de cette 
humidité, si agressifs que nul, blanc ou noir, ne goûte un 
instant de repos, que chacun a peur surtout des heures obscures, 
et chaque matin se relève plus las d'une épreuve qui ne s'inter- 
rompt jamais. Elle dura du 12 au 24 juin. Pour franchir 40 kilo- 
mètres, il avait fallu douze jours. 

Mais après, quelle récompense ! Flotter sur une eau libre et 
qui jamais ne parut plus claire, saluer le Ml, le descendre, 
arriver les premiers ! Le 10 juillet, on reconnaît sur la rive 
gauche l'emplacement d'une ville qui fut vaste, mais dont les 



366 REVUE DES DEUX MONDES. 

fortifications sont en ruines et qu'habite la solitude. Solitude 
hospitalière, ruines pleines d'espe'rance, vous êtes Fachoda. 

III 

Aussitôt la même ardeur, ordonnée et multiple, qui a con- 
duit les Français jusque-là, travaille à les fixer où ils sont par- 
venus. A peine les hommes à terre et le drapeau hissé dans la 
place, on s'occupe de se ménager un réduit central, en attendant 
que l'on complète la défense de l'enceinte réparée. Mangin se 
retrouve ingénieur^pour entreprendre ces travaux. Landerouin 
s'improvise jardinier pour semer un potager qui fournira de 
légumes frais la garnison. Marchand noue des relations avec le 
chef du pays, le Mek, et ouvre à Fachoda un marché où les 
indigènes apportent, pour les besoins de la garnison des denrées, 
des animaux, apprennent par leurs gains le profit de notre pré- 
sence et, comparant notre justice et notre générosité à la vio- 
lence spoliatrice de leurs chefs, indigènes, Egyptiens ou Turcs, 
s'accoutument à aimer notre tutelle. Il commence ainsi à pré- 
parer le protectorat de la France, car il n'est pas ambitieux 
de moins. 

La troupe minuscule qu'il conduit serait inefficace contre les 
armées des Derviches, martres de Khartoum, ou des Anglais, en 
marche contre les Derviches. Que l'une ou l'autre de ces 
urinées l'emporte, elle voudra achever à Fachoda sa victoire. 
Et surtout, si l'Angleterre fait l'effort nécessaire pour détruire 
les Mahdistes qui lui ont anéanti jusqu'au dernier un corps de 
10 000 hommes et ont pris Khartoum à Gordon, elle ne se lais- 
sera pas frustrer du Haut-Nil par 200 noirs, sous la conduite de 
12 Français, dans des ouvrages démantelés. Mais Marchand ne 
s'est jamais considéré comme un enfant perdu que la France 
a envoyé si loin pour tenter un coup de hasard. Il n'a accepté 
qu'une mission raisonnable. Il est parti de France pour coo- 
pérer à un dessein que la France ne poursuit pas seule et pour 
trouver sur le JNil des alliés. 

La poussée de la puissance anglaise en Afrique est un coup 
droit à l'Abyssinie. L'Angleterre a voulu prendre ce pays : ne 
l'ayant pas emporté d'assaut, elle l'investit. Pour l'isoler de la 
mer, elle a favorisé l'ambition italienne, le long du littoral, 
autour du plateau éthiopien; elle-même a continué le cercle 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR É.VIILY. 367 

enveloppant par la conquête de l'Ouganda. Si elle parvient à 
rejoindre l'Ouganda par la vallée du Nil, elle ferme le blocus. 
Au peuple en danger, s'il ne consent pas que ses richesses natu- 
relles, son industrie naissante, sa croissance légitime subissent, 
comme des affamés, la merci du vainqueur, une seule chance 
reste : prévenir la fermeture de la circonvallation, s'assurer la 
plaine étendue au pied de ses montagnes jusqu'au Nil. Il lui 
faut l'accès du fleuve pour s'ouvrir le Soudan et exercer, sur les 
multitudes qui peuplent cette immensité, l'influence due à la 
plus brave et la plus intelligente des races indigènes, à la seule 
qui parmi elles possède le germe de toutes les fécondités, une 
tradition rudimentaire, mais antique de croyance chrétienne. 
Le respect dû au droit à la vie pour tout peuple, et au droit à la 
puissance pour les peuples qui autour d'eux sont des maîtres de 
civilisation eût suffi pour intéresser la France à l'avenir de 
l'Abyssinie. Combien plus lorsqu'elle-même entrait en rivalité 
avec l'Angleterre et songeait à reparaître sur le Nil. Qu'Abyssins 
et Français y parviennent de concert et s'établissent en face, 
Français sur la rive gauche et Abyssins sur la rive droite, 
l'opération accomplie par chacun d'eux apporterait à l'autre des 
avantages essentiels. A l'iVbyssinie, devenue notre voisine, un 
grand marché d'échanges, la collaboration éducatrice de notre 
industrie, le secours de notre bienveillance diplomatique et de 
notre savoir militaire ; à la France, une réserve inépuisable 
de soldats aguerris et proches, contre tout ennemi de la conquête 
commune et solidaire. Et cet ennemi, fût-il le peuple britan- 
nique, il lui deviendrait bien difficile de briser, par des coups 
portés de trop loin, une défense qui se pourrait réparer sur 
place. La France avait compris cela et saisi, pour le faire com- 
prendre aux Ethiopiens, le moment où leur empereur était 
Ménélick, où l'attaque de l'Italie leur avait montré le péril de 
leur situation, où leur victoire d'Adoua, exaltant la fierté natio- 
nale, rajeunissait leur espoir de grandeur. Des pourparlers en- 
gagés s'étaient changés en accord. Ménélick avait promis son 
concours. Il partirait de ses montagnes, suivrait les cours 
d'eau qui en descendent pour se jeter dans le Nil. Les Fran- 
çais le trouveraient établi sur la rive droite du fleuve quand ils 
atteindraient la rive gauche. 

Voilà ce qui a été affirmé au capitaine Marchand quand on 
lui a offert de partir, voilà ce qu'il a redit à ses officiers pour 



368 REVUE DES DEUX MONDES. 

faire appel à leur courage raisonnable, voilà ce que tous 
attendent. Dès qu'ils sont entrés dans le Nil, leurs yeux ont 
touillé la rive droite, mais en vain. Maintenant que l'incerti- 
tude d'atteindre Fachoda ne les obsède plus, elle est remplacée 
par l'incertitude de s'y maintenir, et le Journal résume, le 
30 juillet, la pensée commune : « Verrons-nous venir de l'Est 
les Abyssins nos amis et nos alliés ? Ou bien le Nord nous 
enverra-t-il des ennemis, les Derviches, ou des compétiteurs, 
les Anglais? » 

Or, contre les compétiteurs ou les ennemis, la troupe fran- 
çaise est non seulement seule, mais réduite à la moitié de son 
effectif. L'autre moitié, avec l'artillerie, s'avance, mais bien loin 
encore, sur le Faidherbe. Si le vapeur avait rejoint, la Mission 
courrait du moins ses chances avec toute sa force, et lui, bat- 
trait les bords du Nil et remonterait le Sobat, le plus important 
des lleuves qui viennent des montagnes amies, pour apprendre 
aux alliés attendus notre impatience et apporter de leurs nou- 
velles. Mais <( le Faidherbe arrivera-t-il? pourra-t-il traverser 
le marais? » Sans lui, il faut attendre, encore attendre, et avec 
le supplice des bonnes nouvelles qui se murmurent et qu'on ne 
peut vérifier. Car, à plusieurs reprises, des rumeurs se répandent 
que les Abyssins parcourent la rive droite. Mais le fait n'est 
jamais rapporté par un témoin qui les ait vus. Des lettres pour 
Ménélick sont confiées à des indigènes qui tentent de joindre les 
frontières abyssines, mais aucun ne revient. D'autres rumeurs 
annoncent les Derviches qui, occupant toujours Khartoum, 
remontent le fleuve pour se ravitailler, et doivent connaître 
la présence des Français. Ce sont en effet les Derviches qui 
viennent les premiers. 

Le 25 août, deux petits vapeurs et cinq chalands que ceux-ci 
remorquent sont signalés. Quand cette flottille s'approche, on 
distingue qu'elle est chargée à pleins bords de troupes, on évalue 
leur masse entassée à quinze cents ou deux mille hommes avec 
de l'artillerie. La défense n'a pas un canon et compte quatre- 
vingt-dix-neuf hommes, et que d'abord il faut diviser, car on 
ignore si l'on sera attaqué par terre. Par bonheur, les Derviches 
ne débarquent pas et, tandis qu'ils continuent à remonter le Nil, 
tous nos tirailleurs rassemblés garnissent les défenses qui 
font face au fleuve. Avant d'arriver à hauteur de la place, les 
pièces des navires ouvrent un feu inefficace auquel les Mahdistcs 



LE « JOURNAL DE ROUTE » Dl DOCTEUR EMILY. 369 

joignent bientôt une fusillade désordonnée dans un tumulte de 
cris sauvages. Derrière le rempart rien ne se montre, rien ne 
s'entend jusqu'à ce que l'escadrille étant bien en face et abonne 
portée, des feux de salve déchirent d'un bruit intermittent et bref 
le silence de la rive. 

Tous les coups portent, soit dans la cible vivante que forme 
la foule mahdiste, soit dans les coques. La guerre est trop fami- 
lière à nos tirailleurs pour qu'ils s'émeuvent de leur œuvre 
dans cette chair humaine ; mais pour eux une chose est nou- 
velle, les surprend et les réjouit, c'est le son des balles qui par 
salves trouent les tôles des bordages, avec un bruit de marteaux 
frappant tous ensemble. Et à chaque plainte des coques, sous les 
rafales de chocs multiples et confondus en .une seule et étrange 
sonorité, répond aussi en rafales le rire des tireurs invisibles 
derrière le retranchement. Nouvelle aussi est pour l'ennemi 
l'efficacité des projectiles qui si vite prennent tant de sang aux 
soldats et ouvrent à l'eau les navires. Elle déconcerte la bravoure 
des Derviches et, pour se mettre hors déportée, ils continuent à 
remonter le fleuve. Ont-ils compris le vice d'une tactique où la 
supériorité du nombre leur est inutile et qui les expose inertes 
et à découvert? Après s'être abrités, ne vont-ils pas se ressaisir 
et reprendre par terre l'attaque, se rendant ainsi toutes leurs 
chances? C'est ce que redoute Marchand. Il veut qu'ils ne 
débarquent pas. Pour cela, dès qu'ils s'éloignent, il les fait suivre 
par une partie de ses hommes qui, invisibles dans les herbes 
de la berge, continuent à atteindre les équipages et les navires. 
Les Derviches croient garnie de troupes la rive qui, durant 
quatre kilomètres, partout leur a été meurtrière, et se décident 
à la retraite. En se rapprochant de Fachoda, ils recommencent 
le tir; nos fusils de nouveau rassemblés ripostent efficacement. 
De nouveau la flottille dépasse la ville en suivant le cours du 
fleuve. C'est la fuite. Pour l'activer, Mangin l'escorte encore 
assez loin. Enfin ils s'éloignent à toute vapeur. L'affaire avait 
duré près de dix heures, nous avions tiré douze mille balles. 
Chacun avait pris le fusil, même le docteur, qui écrivit le 
soir : « Voilà une journée bien employée. » Il l'avait employée 
à mettre à mal plus d'hommes qu'il n'en pansa. 

Les bonheurs maintenant se pressent. Le 29 août, le Fai- 
dherbe mouille devant Fachoda. Germain et Dyé l'ont ramené, 
non sans peine. II a mis, vingt-deux jours pour traverser les 
tome xii. — 1912. 24 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

quarante kilomètres de marais. Mais, être réunis, fût-ce pour 
les mauvais jours, est une grande joie. Ces événemens fixent la 
volonté du chef qui gouverne le pays. Notre petit nombre lui 
avait inspiré jusque-là une confiance précaire, nous mesurions 
son amitié à l'abondance ou à la pénurie des vivres que les 
naturels apportaient à notre marché, et parfois, par peur des 
Darviches, il nous eût laissés mourir de faim. Notre victoire lui 
donne le courage d'être à nous. Le 30, il consent au traité qui 
met son pays sous l'autorité de la France et, le 3 septembre, il le 
signe. 

Reste, pour rendre cette possession durable, à rendre effectif 
le concours des Abyssins. Dès le matin du 1 er septembre, le 
Faidherbe appareille avec Baratier et Dyé. Il revient après qua- 
torze jours. Il a remonté le Sobat. Le témoignage unanime des 
populations a fait connaitre que les Abyssins ont paru dans la 
plaine, un mois avant l'arrivée de la Mission à Fachoda. Ce 
n'était pas une armée, mais une avant-garde; elle a réclamé 
le protectorat du pays pour Ménélick, a planté, à l'embouchure 
du Sobat dans le Nil, deux drapeaux français, et a regagné les 
monts, « en promettant de revenir avec des bateaux à la fin de 
la saison des pluies, c'est-à-dire en novembre ou en décembre. » 
Il s'en est fallu de peu que notre rencontre se fit sur le Nil avec 
les Abyssins. Mais pour une action immédiate, nous n'avons 
plus à compter sur eux. On parera au plus pressé avec ce qu'on 
pourra réunir de Français. Une compagnie de renfort est encore 
dans l'Oubanghi avec le capitaine Rollet. Le Faidherbe rega- 
gnera le Bahr-el-Gazal pour la ramener. En même temps, des 
communications seront cherchées par le Sobat avec l'Abyssinie 
et l'on préparera le concours de Ménélick pour décembre, si les 
circonstances donnent délai jusque-là. C'est le 14 septembre que 
ces résolutions sont prises, le 16 que le Faidherbe repart. 

Le 19, à cinq heures du matin, une lettre adressée « au com- 
mandant de l'Expédition Européenne de Fachoda » parvient à 
Marchand. Les deux noirs qui l'apportent ont le costume des 
troupes égyptiennes, la lettre est signée « Herbert Kitchener 
Sirdar. » Il a pris Khartoum le 2 septembre, su par les Mah- 
distes la présence des Français à Fachoda, et annonce sa visite. 
C'est la visite du destin. Pour la raconter, l'écrivain change 
de plume. Au lieu de quelques lignes comme d'ordinaire, il 
consa» t< onze pages aux incidens d'une journée qui, selon le 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 371 

mot de Kitchener, « allait faire beaucoup de bruit dans le 
monde. » 

Elle fut de la part des Anglais une suite de combinaisons 
ordonnées et réfléchies, sous l'apparence d'actes spontanés et 
simples. Kitchener amène une petite flotte, 2000 hommes el 
50 canons, pour n'être pas pris au dépourvu si la rencontre 
devient bataille, surtout pour prévenir cette bataille et imposer 
sans elle ce qu'il veut par sa « force prépondérante. » Il prie, 
comme la supériorité de grade l'y autorise, Marchand de se 
rendre à bord, pour se donner, avec le prétexte de la visite à 
rendre, l'occasion de pénétrer dans la place, d'en connaître la 
garnison et l'armement. L'examen fait, il expose avec une calme 
assurance que les droits de l'Egypte sur le Haut-Nil, tenus en 
échec par l'insurrection mahdiste, viennent de reprendre toute 
leur étendue par l'anéantissement des révoltés; que Fachoda, 
ancienne possession de l'Egypte, est redevenue égyptienne et 
qu'il vient l'occuper. Bon prince, il accepte le débat sur sa 
thèse, mais la controverse commencée au nom du droit égyp- 
tien se clôt par une sommation de la puissance britannique, 
comme si, d'une leçon apprise, s'échappait soudain le cri sin- 
cère et redoutable. Comme la menace n'ébranle pas le refus des 
Français, un colonel qui accompagne le général lui propose 
de les expulser sur l'heure, et ceux-ci, semble-t-il, n'ont plus 
qu'à redire : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers. » A ce 
moment décisif, de l'offensive, le général passe à la transac- 
tion. Il propose aux Français, soit de rester à Fachoda comme 
mission scientifique sous le drapeau anglais, soit que les deux 
drapeaux flottent ensemble sur la ville et qu'elle soit provisoire- 
ment occupée d'accord par les troupes de l'une et l'autre nations.! 
11 va diminuant ses exigences, pour obtenir la résignation des 
Français à ce dont il se contente. Cette modération lui est inspirée 
par deux sentimens qui, d'ordinaire, se contredisent, qui, chez 
les Anglais, s'associent et se complètent, une générosité instinctive 
et un égoïsme réfléchi. Kitchener, par ce qu'il savait de ces Fran- 
çais et par ce qu'il apprend, leur a voué une admiration sincère ; 
en ces briseurs d'obstacles il reconnaît son espèce, et se plairait 
à ménager leur honneur. Puis obtenir leur consentement à une 
occupation indivise, c'est se faire ouvrir par eux la porte que 
l'Angleterre réouvrira plus tard pour les mettre dehors. Et l'on 
sait, en Egypte même, comment finit un eondominium. Il veut 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

rendre hommage à ces bons serviteurs de leur pays, et il veut 
que ces hommages servent à son propre pays. De là un mélange 
d'estime et d'exigence, de sentimens nobles, d'arguties chica- 
nières, et de menaces caressantes, rets à la fois souples et solides 
où il enveloppe ceux qu'il veut faire des prisonniers volontaires. 
Dans ces rets le chef de la Mission se laisse entourer sans 
se laisser prendre et il en démêle sans brusquerie la complexité. 
Sensible aux égards loyaux, sans être ni dupe ni irrité des arti- 
fices, il sait n'être pas en reste de bonne grâce. Mais voici l'es- 
sentiel : il a reconnu et mesuré la force de sa faiblesse. Cette 
faiblesse, il le sait, s'il est réduit à combattre les Anglais, lui 
prépare, autant que les choses sont sûres à la guerre, une défaite 
à Fachoda. Mais il a deviné aussi que Kitchener, s'il souhaite 
avec passion prendre la ville, ne le désire pas au point qu'il 
assume, pour cette conquête, la responsabilité d'une guerre entre 
la Grande-Bretagne et la France. La rencontre des deux hommes 
est le combat de deux craintes. C'est par la crainte de la défaite 
immédiate que Kitchener peut manœuvrer Marchand; c'est par 
la crainte d'une guerre nationale, que Marchand peut contenir 
Kitchener. Mais combien sont inégales les chances, et qu'il y en 
a pour Kitchener de prendre sans risques ! Les protestations les 
plus solennelles dont nous couvririons notre retraite, ne seraient 
même pas une inquiétude pour lui. 11 donnera acte de toutes les 
réserves, pourvu qu'il signe à Fachoda; la possession lui garantira 
le reste, car ceux qui abandonnent, en criant au voleur, leur 
bourse pour chercher la garde, ne reviennent guère reprendre 
leur bien. Une résistance fùt-elle certaine, s'il est autorisé à la 
croire de pure forme, il réglera volontiers le cérémonial de l'af- 
faire et accomplira sans hésiter les gestes inoffensifs qu'il faut 
pour faire violence aux doux : les ballets où les danseurs ont 
mines d'adversaires, et se mêlent dans une lutte réglée de mou- 
vemens et de durée, ne sont pas le début des drames où les 
peuples entiers se rangent en vraies batailles les uns contre les 
autres. Même une lutte où rien ne serait factice, où il faudrait 
en venir à la violence efficace, n'arrêtera pas Kitchener, s'il 
pense ne s'engager que dans un duel au premier sang contre des 
adversaires courageux, mais raisonnables, et qui, après avoir 
satisfait à l'honneur, ne s'obstineraient pas pour l'accroître d'un 
sacrifice inutile. C'est l'ordinaire des délimitations coloniales 
que les poseurs de bornes se tuent un peu, ces malentendus 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 373 

armés, qui laissent les plus forts en possession, n'engagent pas 
les drapeaux des peuples, et, réduit à ces proportions, l'incident 
de Fachoda ne serait en Europe qu'un fait divers du désert. La 
France n'avait jamais été assez attentive à ses intérêts coloniaux 
pour les défendre par la guerre, et la France nouvelle connais- 
sait assez le prix de la paix pour vouloir, peut-être, la paix à 
tout prix. Cela non plus n'échappe point à Kitchener. Une seule 
opposition pourrait lui imposer. Il faudrait qu'il fût certain de 
trouver à Fachoda une résistance invraisemblable, insolite et 
militairement absurde. Une lutte où ceux qui ne peuvent pas 
vaincre soient incapables de se résigner, où ceux qui ne sau- 
raient rester soient résolus à ne pas partir, où les plus faibles, 
sans pitié pour les plus forts, imposent par leur obstination 
désespérée, à ceux qui voudront en finir, les dernières énergies de 
la violence, où la tuerie de ceux qui sont une garde de drapeau 
par ceux qui sont dix contre un, donne à la victoire un air de 
guet-apens, s'accompagne d'un tel cri d'agonie qu'on ne puisse 
pas ne pas l'entendre, et laisse une assez large tache de sang 
pour que l'on soit contraint de la voir, est la seule lutte redou- 
table à Kitchener : car elle est la seule qui puisse réveiller l'in- 
différence, émouvoir la pitié, contraindre les représailles de la 
France. Voilà ce que Marchand a compris. Mais pour qu'un 
observateur pénétrant comme Kitchener croie les Français de 
Fachoda prêts à mourir, il faut qu'ils le soient. Ils le sont. 
Sur de ses officiers comme ils sont sûrs de leurs hommes, 
Marchand tient le destin suspendu à une volonté non moins 
sûre d'elle-même. C'est cette volonté qu'à tout il oppose comme 
la pointe d'une épée, sans étendre le bras, mais sans rompre. 
Que Fachoda fût un bien sans maitre quand le drapeau fran- 
çais y a été arboré, ou que, même avant la dispersion des 
Mahdistes, la marche des Anglais eût suffi pour rétablir sur tout 
le Soudan le droit de l'Egypte, c'est une question : mais per- 
sonne à Fachoda ne saurait la résoudre, car c'est affaire de 
diplomates et non de soldats. La solution qui intéresse à la fois 
l'Angleterre et la France appartient aux gouvernemens de ces 
pays. Si le Sirdar consent à attendre qu'ils décident, Marchand 
promet d'évacuer la ville au premier ordre qu'il recevra de 
Paris. Jusque-là, il ne peut ni quitter la place qu'il a occupée 
par ordre, ni, tant qu'il l'occupera, y admettre une troupe 
étrangère. Il s'y défendra si on l'y attaque, et, quoi qu'il 



•j74 revue des deux mondes. 

advienne, par la paix ou par la guerre y restera. El sa parole, 
exempte de toute vantardise, est la voix d'une résolution si cer- 
taine, et le soldat expert à lire dans les yeux de soldats a si bien 
vu dans le regard du chef français la volonté de tenir parole et 
de rester, en effet, à Fachoda, vivant ou mort, qu'une telle puis- 
sance d'obstination l'arrête et que, devant cette immobilité 
tragique, il recule. Kitchener part et laisse à Marchand Fachoda. 
Deux hommes ce jour-là ont été grands, l'un parce que, armé, 
il a su être doux, l'autre parce que, désarmé, il a su être impé- 
rieux, que l'un a fait le sacrifice de sa force, et que l'autre a 
exercé la force de son sacrifice. 

C'est une victoire, combien amoindrie dès le lendemain! Kit- 
chener est parti en laissant, sous les ordres d'un colonel anglais, 
une partie de sa flottille et de ses troupes. Le bataillon égyptien 
qui prend terre dans le voisinage immédiat de Fachoda, et les 
bateaux mouillés près de la rive ne tiennent pas compte du 
protectorat établi par Marchand sur la région. Mais le moyen 
pour Marchand d'interdire le fleuve et la terre qu'il n'occupe 
pas? Et même le moyen de protester contre ces rivaux qui pré- 
tendent au même protectorat et, malgré lui, tolèrent la présence 
des Français? C'est l'équilibre des possessions provisoires dans 
le lieu disputé. Mais aussitôt la possession anglaise tourne à la 
prépondérance. Le bataillon égyptien a trois fois plus d'hommes 
que nous, il se fortifie dans une redoute à deux cents mètres de 
nos remparts, et l'arme d'une artillerie très supérieure à la nôtre. 
La flottille s'arroge la police du fleuve et la surveillance de nos 
embarcations. Enfin un poste important, établi au confluent du 
Sobat et du Nil, épie et au besoin couperait nos communi- 
cations avec l'Oubanghi. Contre les renforts qui nous viennent 
par là on se garde d'avance, notification nous est faite que le 
droit de visite sera exercé sur le Faidherbe à chaque passage. 
Qu'adviendra-t-il, si le navire attendu ramène la compagnie de 
tirailleurs? Cette inquiétude dure autant que l'espoir de leur 
arrivée. Mais le Faidherbe revient vide, les barrages d'herbes 
l'ont coupé dans le Bahr-el-Gazal. La déception rend plus pré- 
cieuse la nouvelle, de nouveau apportée par les indigènes, que 
les Abyssins parcourent la plaine de la rive droite, « nombreux 
comme la paille. » Si c'était vrai ! Deux cours d'eau, le Yall et 
un autre, qui traversent cette plaine, débouchent dans le Nil, en 
aval et non loin de Fachoda. Ils n'ont pas été visites encore 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR ÉMILY. 375 

par nous; Baratier, puis Germain en remontent les rives, mais 
ils n'y rencontrent que la solitude. C'est vers Paris que se 
tourne l'espoir obstiné de ces soldats. Ils ont préparé à leur 
gouvernement trop de positions fortes pour qu'il ne s'y main- 
tienne pas. A supposer qu'il doive laisser à l'Angleterre la rive 
du Nil et Fachoda,du moins gardera-t-il la ligne du Bahf-el-Gazal 
que les Anglais n'ont pas atteinte; lui fallut-il reculer encore 
là devant l'ancienne province de l'Egypte, du moins n'y a-t-il 
au delà ni raison, ni prétexte pour qu'il abandonne les terres du 
Soueh et la région haute qui touche l'Oubanghi. Là, ni les 
Anglais ni les Egyptiens n'ont jamais paru. 

Le 9 octobre un télégramme français envoyé de Paris àKhar- 
toum, et apporté de Khartoum à Fachoda par un vapeur de 
Kitchener, parvient au chef de la Mission. Le gouvernement 
français nomme Marchand chef de bataillon et l'invite à envoyer 
au Caire un de ses officiers, qui exposera à notre chargé d'affaires 
les résultats obtenus à Fachoda et dans le Bahr-el-Gazal. La 
récompense accordée au chef est une approbation d'ensemble 
donnée à l'œuvre. Pour le détail, le Cabinet s'enquiert, donc il 
s'arme : plus il sera informé, plus il aura de raisons pour ne pas 
fléchir. Mais en même temps, parviennent, par les journaux 
anglais, des nouvelles de la France. Un service de poste fluviale 
déjà organisé usqu'à Fachoda, va rendre régulière l'arrivée de 
ces feuilles, et la courtoisie britannique nous les commu- 
nique, surtout quand leurs constatations doivent décourager 
les Français. Nos officiers apprennent ainsi que la grande affaire 
de notre politique est un procès où la réhabilitation d'un offi- 
cier tourne à la haine de l'armée; que la France a pris parti, 
et que les deux factions soudain formées et aussitôt furieuses 
transforment une cause judiciaire en une discorde civile et géné- 
rale. Pour ceux qui attendent à Fachoda un regard de leur 
patrie, c'est le coup imprévu, invraisemblable, désespérant. Ils 
se sentent bien plus loin qu'ils n'auraient jamais cru, perdus 
dans leur désert, étrangers à leur temps, importuns à la maladie 
générale, et ils se demandent quelle attention et quelle énergie 
le gouvernement, pour défendre le droit de la France, pourra 
dérober à cette folie qui se frappe elle-même. Et pour la pre- 
mière fois le journal porte: « Quelles abominables journées! » 
La crainte que la France, dans cette crise, perde, sans même 
en connaître la valeur, un gage décisif pour le gain de s;t 



376 REVUE DES DEUX MONDES. 

partie contre le jeu anglais, émeut surtout le chef de l'ex- 
pédition. Elle l'obsède au point de lui rendre insupportable 
l'inertie de l'attente. Il faut qu'il se jette entre l'œuvre qu'il veut 
sauver et la ruine qu'il prévoit. Le 2o octobre, il part lui-même 
pour le Caire où il avait d'abord envoyé Baratier. Là, dès son 
premier échange de communications avec le gouvernement, il 
comprend qu'elles sont trop lointaines encore. Il lance Baratier 
à Paris. L'heure arrive où on ne sera jamais assez près pour 
réveiller la conscience de ceux qui décident, leur crier la valeur 
de ce qui est entre leurs mains, leur dire les chances de le 
défendre, leur enlever l'excuse qu'ils ne savaient pas. Du moins, 
si l'on abandonne ce que lui et ses compagnons gardent encore, 
n'auront-ils pas été les chiens muets dont parle la Bible. 

Marchand parti, Germain commande à Fachoda, et il semble 
que ce soit Marchand encore, tant l'attitude reste la même, tant 
continue l'effort pour lutter de vitesse avec le malheur et saisir 
la chance qui réparerait tout. Si les Abyssins paraissaient, quelle 
force pour notre gouvernement contre les exigences du Foreign 
Office et pour les défenseurs de Fachoda contre les troupes du 
Sirdar ! Le 11 novembre, Mangin part : il doit, par eau d'abord, 
puis par terre, s'avancer jusqu'à ce qu'il communique avec les 
Abyssins. Il peut, calcule-l-on, rapporter leur réponse et, qui 
sait? les ramener eux-mêmes avant deux mois. Mais combien le 
délai parait démesuré et le secours illusoire à mesure que se pré- 
cipitent les rumeurs du débat engagé et du désaccord persistant 
entre Paris et Londres ! Les journaux anglais parlent de la guerre 
possible, puis probable, puis imminente. Elle se prépare déjà à 
Fachoda. Les sautes d'humeur qui, dès le début, ont mêlé dans la 
conduite du commandant anglais la courtoisie et la raideur, 
ont, à chaque revirement, moins de cordialité et plus de mé- 
fiance. Il interdit à ses soldats de communiquer avec les nôtres, 
il détourne de notre marché les indigènes, il prend des disposi- 
tions ostensibles de combat et, le 2 décembre, le journal porte : 
« Pourvu que cela dure quelques jours, ici les fusils partiront 
tout seuls. » 

Les fusils ne devaient pas partir. Sans eux la bataille avait 
été livrée et perdue. Le 4 décembre, Marchand et Baratier débar- 
quent à Fachoda, pour faire connaître à leurs compagnons la 
ruine de eur œuvre commune. Rien de ce qu'ils ont acquis à 
la France ne lui restera, tout est abandonné, non seulement le 



LE (( JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 377 

sol de Fachoda, mais le Bahr-el-Gazal, mais tout le territoire 
jusqu'au bassin du Congo. Trois jours après, le commandant 
anglais, redevenu aimable depuis qu'à Fachoda il était chez 
lui, offrit à ceux qui abandonnaient la ville un repas d'adieu. 
A la fin du repas, il prit un étendard troué de balles et le pré- 
senta à Marchand comme un trophée qui nous appartenait, 
("était le pavillon des canonnières derviches que nous avions 
mises en fuite le 21 août. De notre conquête il nous restait, 
présent de l'Angleterre, un morceau de soie. 

IV 

La retraite s'effectua sur Djibouti. C'était, à ne calculer que 
par la distance, la plus proche des terres françaises. Si l'on 
tenait compte du temps et des fatigues, la voie préférable était 
par le Caire, et la mission eût été rapatriée six mois plus tôt. 

Pourquoi Marchand voulut-il suivre l'autre route? De Khar- 
toum au Caire, à Alexandrie, ses étapes eussent été triomphales : 
nulle nation à l'égal de l'Angleterre n'excelle à honorer les 
adversaires qu'elle a cessé de craindre. Marchand ne renvoya 
par cette voie que ses malades et ses réserves d'approvisionne- 
mens : remettre aux Anglais le transport de ces dernières, qui 
étaient considérables, lui sembla la meilleure réponse à l'affir- 
mation anglaise que nos troupes à Fachoda étaient dénuées de 
tout. Qu'il se hâtât de quitter l'Egypte pour ne pas mettre, vaincu, 
ses pas dans les pas du vainqueur, eût été d'une sensiblerie bien 
superficielle pour un homme surtout ému par les réalités pro- 
fondes. Qu'il imposât par nervosité, après tant d'efforts, à ses 
compagnons un long détour de plus, eût été une rudesse bien 
contraire aux habitudes d'un chef scrupuleux à ordonner seule- 
ment les épreuves utiles. S'il préféra pour ses soldats comme 
pour lui les durs chemins, à travers la plaine insalubre du Nil et 
les escarpemens de l'Ethiopie, c'est parce qu'obstiné dans son des- 
sein malgré le sort, il tentait en Ethiopie une rencontre dernière 
avec la fortune. 

Cette fortune d'un grand projet avait échoué parce que les 
Abyssins avaient été absens : ne pouvaient-ils pas encore la 
ramener avec eux sur le Nil? S'ils gardaient la volonté de s'y 
établir, ils s'y heurteraient plus que jamais à une Angleterre 
résolue à dominer seule le fleuve, et plus impérieuse après 



378 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous avoir chassés. Mais l'àpreté croissante do son ambition les 
contraignait à la lutte s'ils n'acceptaient pas sans lutte leur 
déchéance. 

Or il ne serait pas aussi facile à l'Angleterre d'en finir avec 
eux. La sûreté avec laquelle ils avaient d'un coup, et sans épuiser 
leur effort, brisé, en une grande bataille, l'armure italienne 
prouvait leur valeur militaire. Contre eux l'Angleterre ne pour- 
rait combattre qu'avec des troupes égyptiennes. Les Egyptiens, 
dans leur climat amollissant et dans leur sol sans frontières, 
comptaient leurs siècles par leurs servitudes; les Abyssins 
n'avaient jamais été conquis. Les Egyptiens, lassés depuis peu 
d'un long esclavage par un rêve de liberté, et pour qui l'indé- 
pendance avait l'attrait de l'inconnu, trouvaient dans l'Angle- 
terre une souveraine étrangère de plus, capable de leur assurer 
avec moins d'injustice l'ordre, mais destructrice, par sa présence 
même et jusque par ses bienfaits, de leurs ambitions nationales. 
Us avaient conscience que plus ils serviraient la puissance bri- 
tannique, plus ils enchaîneraient l'Egypte. Le patriotisme faisait 
un bloc de tous les Abyssins, il élargissait une secrète, mais 
irréparable fissure entre l'Angleterre et ceux qu'elle devait em- 
ployer au succès de ses desseins. A Fachoda, dans le bataillon 
égyptien qui avait été débarqué pour nous garder à vue, nombre 
d'officiers et de sous-officiers nous ont confié leurs sympathies 
pour nous. Le Journal note, à la date du 8 novembre, une réu- 
nion où le docteur en a entendu plusieurs exprimer « la joie 
ardente qui a secoué tous les patriotes égyptiens à la nouvelle de 
notre présence ici. Pour eux, c'était l'évacuation de l'Egypte qui 
se préparait et s'annonçait, c'était la patrie bientôt libre, grâce 
à l'intervention de la France. «Quelques jours avant, les craintes 
des Anglais au sujet de nos renforts et leur décision « d'arrêter 
notre vapeur et de le couler s'il ne voulait passe laisser visiter, » 
nous avaient été apprises par un soldat égyptien et il avait 
ajouté : « S'il y avait un conflit entre vous et les Anglais, nous 
ne tirerions jamais sur vos soldats qui sont des Soudanais 
comme nous, qui sont nos frères. Nous viendrions plutôt nous 
mettre dans vos rangs? » Et dans ce poste même du Sobat, qui 
avait été chargé de tirer sur le Faidherbe, un des officiers disait 
aux nôtres : « Nous serons sans doute contraints de combattre 
contre vous. Mais notre vœu le plus cher sera d'être vaincus. 
Qu'importe notre vie, pourvu que notre patrie soit libre! » Au 



LE « JOURNAL DE ROUTE )) DU DOCTEUR ÉMILY. 379 

Caire, le chef de notre expédition a entendu vibrer plus fort ce 
frémissement de rancune nationale. Il a cru y reconnaître une 
force qui peut l'emporter sur l'honneur militaire, en tout cas, 
affaiblir l'efficacité de l'obéissance, et préparer à l'Angleterre, 
dans sa lutte contre les Abyssins, des surprises. Que notre pacte 
avec les Abyssins survécut, une de ces surprises apporterai! 
peut-être à la France le moyen de reprendre la partie. 

Marchand ne voulut pas partir sans connaître ceux qu'il 
avait tant attendus, sans savoir ce qu'eux-mêmes avaient appris 
de nos projets, sans s'assurer dans quelle mesure ils s'étaient 
tenus pour liés à notre dessein. Il avait à raviver dans le sou- 
verain la claire intelligence des périls qui menaçaient l'Abys- 
sinie, des destinées qui lui étaient promises, des moyens qui 
s'offraient à elle, et du court délai qui lui était laissé pour les 
accomplir. Il devait transformer les vagues ententes en une 
étude précise d'etfectifs, d'itinéraires, de concentration, de trans- 
ports et, avant de quitter l'Afrique, transmettre par un dernier 
geste le mouvement à un courage capable de troubler la nation 
anglaise et de rendre à une France mieux préparée une revanche. 
Fidèle à l'énergie de son caractère et au devoir qu'il s'était fait 
de ne jamais désespérer, il vint, chassé de Fachoda, et ! quand 1 le' 
passé mourait dans la plaine, semer de l'avenir sur les- monts 

Rien de cela n'est dit, mais tout cela est sous-entendu dans 
le Journal. Cette hâte d'atteindre l'Ethiopie, cette ferveur à en 
saluer la frontière, cette joie d'en admirer le peuple, cette fierté 
que toute sa hiérarchie soit militaire, cette impatience de con- 
clure que la nation soit une armée, ne semblent guère d'un pas- 
sant que pousse une vagabonde curiosité, mais d'un ami qui' a 
ses raisons pour étudier cette race, vient en comparer surplace 
la vraie figure à une image rêvée de loin, et triomphe du bien 
qu'il constate comme d'un bien qui adviendrait à lui-même. L'un 
et l'autre en effet se' confondent d'abord. Mangin, envoyé aux 
Abyssins pour hâter leur descente sur le Nil, puis rejoint par 
l'ordre de leur annoncer notre venue, a été accueilli en sus- 
pect et un instant retenu à la frontière éthiopienne, mais parce 
qu'on le croyait Anglais. Cette mésaventure était le gage du 
succès pour sa mission. L'hospitalité nous attend magnifique 
dans sa pompe et significative en ses honneurs. Nous pénétrons 
en Abvssinie par le territoire de Thessama. Ce puissant feu- 
dataire, ce fidèle collaborateur, ce conseiller éclairé, ce proche 



380 REVUE DES DEUX MONDES. 

parent de l'Empereur, se fait représenter auprès de nous par 
les plus hauts de ses subordonnés, pourvoit à tous nos besoins, 
nous appelle dans sa résidence de Goré, nous y accueille au 
milieu de ses guerriers, multiplie les revues, les festins, les 
largesses, voudrait les prolonger avec notre séjour et, au départ, 
donne son bouclier de velours rouge aux lames d'or, insigne du 
commandement suprême dans les armées abyssines, à Marchand? 
Si une telle grâce dans la générosité, privilège de la nature, ne 
peut être prescrite par mesure générale, du moins l'ordre est-il 
que partout les officiers français soient traités avec les préroga- 
tives réservées aux chefs d'armées. Et Ménélick, pour les rece- 
voir, au retour d'une expédition qu'il achève, leur donne rendez- 
vous 'dans sa Cour. Cette fraternité ne s'improvise point par 
ces effusions de gestes, elle s'est essayée aux preuves efficaces* 
Les renseignemens s'offrent, se contrôlent, et attestent qu'une 
coopération militaire a été tentée par plusieurs armées. Cette 
certitude est résumée dans ces lignes du Journal, et avec cet 
accent de joie : « Ainsi, c'était donc vrai! Ménélick manœuvrait 
sur la rive droite du Nil, tandis que nous nous approchions de 
la rive gauche. Thessama à l'embouchure du Sobat, Dominici 
et Makonnen au Sud de l'embouchure du Nil Bleu, venaient à 
notre rencontre. » 

Donc, l'Abyssinie a adopté et déjà servi la double idée : 
s'agrandir dans la plaine du Nil, et s'assurer cet établissement 
sur le Nil par une coopération avec la France. Mais sur place 
à mesure que le regard, d'abord arrêté par les apparences, les 
pénètre, on saisit ce quia manqué à cette exécution pour la rendre 
efficace. L'Ethiopie parait de loin un empire sous un maitre, 
elle est une féodalité où chaque détenteur du pouvoir travaille 
à défendre son indépendance, et tous à neutraliser l'Empereur. 
Celui-ci a d'autorité ce qu'il a de force; souvent, pour obtenir 
l'obéissance, il est obligé de combattre, et au moment même où 
nos Français moulaient vers lui comme vers l'arbitre souverain 
d'un seul peuple, Ménélick devait conduire en personne une 
expédition contre un de ses grands vassaux. Nulle part l'unité ne 
manque davantage au pouvoir que dans les choses de guerre. 
Même quand tous ces grands vassaux se trouvent unanimes à 
faire campagne dans l'intérêt national, chacun d'eux reste le 
chef né et irrévocable de ses propres vassaux, et en même temps 
le serviteur de leur volonté générale, qu'il ne pourrait contraindre 



LE (( JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 381 

sons risquer leur défection. Les campagnes communes se brisent 
en multiples entreprises dans lesquelles chacun d'eux choisit ses 
moyens, et met sa ressemblance. C'est ainsi que les quatre expé- 
ditions descendues dans la plaine à notre rencontre s'étaient 
changées en quatre courses de pillage dans les plaines produc- 
trices de moissons, de troupeaux et de captifs, mais qu'elles 
s'étaient arrêtées où commence le sol infertile, que Ménélick et 
Tessama seuls avaient fait effort pour atteindre le Nil. Eux-mêmes 
en avaient été écartés par l'insuffisante préparation de leur ten- 
tative. Des embarcations étaient nécessaires pourdescendre dans 
les plaines marécageuses, des approvisionnerons pour nourrir 
les hommes dans les étendues stériles, une hygiène pour conjurer 
les maladies et prévenir les contagions : on n'avait ni bateaux, ni 
vivres, ni remèdes. La marche, la faim, les miasmes de l'air, la 
corruption de l'eau, avaient épuisé de dysenterie et de fièvres, 
décimé et contraint à la retraite les envahisseurs. Le même 
peuple qui, dans une lutte défensive sur son propre sol, venait 
d'anéantir une armée régulière, avait dans sa première offensive 
au loin et sans rencontrer un ennemi, laissé disséminer ses sol- 
dats et anéantir son effort par les seules hostilités de la nature. 
Il avait donc manqué à l'Abyssinie pour rendre son concours 
efficace et sa force redoutable hors de chez elle, l'organisation, 
c'est-à-dire cet art de prévoir qui, à la guerre, fait la différence 
entre les nations barbares et les nations civilisées. Mais parmi 
les nations civilisées, une du moins avait intérêt à se servir 
elle-même en instruisant ce peuple. L'échec temporaire de cet 
enseignement tenait sans doute à la difficulté d'influer sur ce 
pouvoir à trop de têtes, et aussi à cet orgueil sauvage qui met 
son indépendance à ne pas apprendre et hait la servitude de 
leçons où il s'affranchirait. Le docteur avait surpris, dans l'atti- 
tude de certains parmi les vieux chefs, le mépris pour cette régu- 
larité européenne qui n'avait pas empêché les Italiens d'être 
vaincus à Adoua. Mais la France avait dû tenter sur cette anarchie 
militaire une cure de conseils. Assez influente pour pousser 
les Abyssins à l'action, elle n'avait pu négliger les moyens de 
rendre cette action efficace. C'est la trace de cette collaboration 
que les voyageurs cherchaient sur leur route et s'étonnaient de 
ne pas trouver. Au lieu d'un travail ancien et suivi, comme l'exi- 
geait l'importance et la difficulté de l'œuvre, ils ne découvraient 
que des improvisations récentes et décousues. A Paris les seuls 



382 REVUE DES DEUX MONDES. 

ministres d'accord sur l'Abyssinie avaient été' ceux qui ne pen- 
saient pas à elle; auprès de Ménélick, les agens de la France et 
de la Russie ne travaillaient pas d'accord. Et, comme la forme 
naturelle de ce désordre continu dans une volonté intermittente, 
c'était par des missions volontaires et rivales les unes des autres, 
que le gouvernement avait poussé l'Abyssinie sans la conduire.. 
Au lieu de préparer l'Abyssinie à un rôle durable, il semblait 
avoir voulu la jeter, telle quelle, et embarras d'un jour, contre 
l'Angleterre. Et à cette course, où il semblait que tout fût de 
partir vite, n'avait même pas été prêté le secours si indispen- 
sable, si facile à offrir, et qui eût peut-être suffi, des médicamens 
et des bateaux. 

Pour que le dessein, au lieu de rester une chimère, devint 
une politique, il fallait changer de méthode. Nos officiers, avec 
l'autorité de ce qu'ils ont accompli, essaient d'inspirer confiance 
en un nouvel et meilleur effort. Mais l'abandon de Fachodane leur 
laisse qu'un héroïsme solitaire et comme désavoué. Ils ont été 
reçus avec transports à leur entrée dans l'Abyssinie, quand ils 
y devançaient la nouvelle des renonciations françaises. A me- 
sure qu'ils pénètrent plus loin, elle les devance à son tour et 
modifie l'accueil. Ils représentent toujours l'honneur d'hier, ils 
ne représentent plus l'espérance de demain. Le dépositaire de la 
pensée nationale, l'Empereur, ignorait l'abandon de Fachoda, 
quand, retenu pour plusieurs semaines, il envoyait aux officiers 
français l'invitation de l'attendre, et par là marquait sa. volonté 
de s'entretenir avec eux. Avant la fin de son expédition, il a été 
rejoint par un jeune diplomate expédié d'Angleterre, et qui a pour 
lettre de crédit les derniers avantages obtenus en Egypte. Ces 
nouvelles sont pour Ménélick des avertissemens. La légèreté 
avec laquelle ont été menés nos accords avec lui, la promptitude 
avec laquelle on vient d'abandonner ces accords et lui-même, 
ont ruiné sa confiance en des ententes nouvelles. Que lui reste- 
t-il de commun avec une France qui s'est interdit de s'approcher 
du pays où il règne? C'est avec l'Angleterre, plus que jamais voi- 
sine, qu'il est contraint désormais de s'entendre. Il aurait voulu 
choisir son destin avec nous, il le subit avec elle. Il n'a plus rien 
à dire à la Mission et à son chef que son estime. Une audience 
y suffit. Ce jour-là, Marchand reçut la dernière blessure du sort. 

Le Journal, d'une fierté si joyeuse à l'entrée en Abyssinie, mar- 
que les étapes d'un désenchantement. A mesure que la vérité se 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 383 

fait plus claire, le ton devient plus sourd, la note plus brève. 
Et le Journal du docteur finit en carnet d'hôpital qui dit les 
dernières douleurs et l'agonie d'un grand dessein. 

Malgré que la forme même de ce travail le défende contre 
tout artifice de composition et que sa régularité de pendule 
rythme d'une amplitude égale et ininterrompue tous les ins- 
tans de la durée, cette durée s'ordonne d'elle-même en une 
trilogie. Des théâtres différens, des situations changées, et des 
sentimens successifs la divisent en trois actes qui mènent avec 
une émotion grandissante le drame à sa fin. C'est d'abord la 
marche d'approche vers le but, avec des souffrances illuminées 
et guéries par l'espérance fixe d'atteindre Fachoda. C'est 
ensuite le séjour dans la ville, avec des périls ennoblis et glo- 
rifiés par l'orgueil de conserver à la France une conquête. 
C'est enfin la retraite par l'Abyssinie, où la sécurité de la route, 
la clémence du climat, la fin des misères, la largeur de l'hospi- 
talité, les respects et les honneurs ne pourront alléger le poids 
accablant de l'œuvre abandonnée et de l'espoir perdu. 

Tel est ce livre : une Odyssée où il y a des pages d'Iliade. 



Le dernier mot d'une Iliade ne doit pas être de tristesse, 
mais de fierté. 

La tristesse fut légitime chez les soldats quand ils quittèrent 
la bataille, car ils n'avaient reçu du sort que les trahisons. La 
fierté est permise à la patrie quand elle les regarde eux-mêmes, 
car peu d'hommes furent plus hommes. 

Il y a des tentatives dont tout l'honneur appartient à un seul 
et qu'on a louées tout entières en célébrant leur chef. Certes, le 
chet ici mérita d'attirer les regards et leur admiration fait jus- 
tice. Porter sans défaillances le poids de lourdes entreprises, 
en conduire les détails, en ordonner l'unité, exiger beaucoup des 
autres et obtenir plus encore en s'imposant à soi-même plus 
qu'on ne demande à personne, associer l'intelligence et le cœur 
de tous à l'effort qu'une discipline ignorante ne servirait pas 
assez, connaître les aptitudes et répartir d'après elles les tâches, 
inspirer à chacun le genre de crainte et d'affection qu'il faut 
pour accroître la vertu du pouvoir et en garder le prestige 
intact même dans la familiarité, ne se déconcerter de rien, par 



384 REVUE DES DEUX MONDES. 

la poursuite calme et assurée des choses les plus difficiles donner 
le sentiment que rien n'est impossible, posséder en effet ce je ne 
sais quoi de mystérieux et de dominateur qui sacre les rois de la 
volonté : tels sont les privilèges des êtres faits pour le comman- 
dement, et tels furent, dès qu'il eut à les employer, les dons d'un 
obscur capitaine. Nul de ses officiers n'échappa à cet empire qu'ils 
demeurent fiers d'avoir subi, mais la ferveur intacte de leur 
tendre respect n'est pas un aveu d'inégalité naturelle, mais une 
déférence des compagnons. 

Il n'est pas en effet un de ces êtres isolés dont la hauteur 
domine la médiocrité ambiante, et qui, fruits superbes et illo- 
giques d'un sol inculte ou épuisé, apparaissent dans leur temps 
comme des signes de contradiction. Lui est un fils légitime de 
sa race, l'élève d'une éducation, le premier entre des égaux, 
et voilà le caractère le plus noble de sa maîtrise. Ses com- 
pagnons et lui avaient été formés ensemble dans la plus grande 
école d'initiative, d'autorité, de caractère, qui fût ouverte aux 
Français de leur siècle. Ils étaient de cette armée qui, à la 
fois conquérante et colonisatrice, prolonge et honore la France 
en Afrique. Là, immensité du pays, lenteur des communica- 
tions, surprises hostiles du climat, des animaux et des hommes, 
conduite de la guerre et gouvernement de la paix, tout enseigne 
la constance des efforts, l'ingéniosité des moyens, la prompti- 
tude des actes, la patience des attentes, et oblige ceux qui 
exercent l'autorité à accroitre leurs aptitudes et à multiplier 
leurs professions. Cette discipline commune avait préparé 
d'avance les officiers de la Mission aux épreuves qu'elle leur ré- 
serva. Elle leur avait donné, non le courage qu'ils n'avaient pas 
eu à apprendre et dont ils ne voudraient pas être loués, mais ce 
secret d'endurance qui, dans le corps épuisé, garde intactes les 
énergies de l'âme ; mais cette intelligence collective de ce qui, 
en toute occasion, était à faire; mais cette variété d'aptitudes 
qui transformait, selon les besoins, ces soldats en géographes, en 
architectes, en astronomes, en diplomates, en garde-magasins, 
en ouvriers; mais cette simultanéité de concept qui unit sans 
cesse leurs intelligences, cette hâte d'obéissance qui souvent 
précéda les ordres, cette collaboration qui, spontanée ou sou- 
mise, assura chaque jour par les actes les plus différens l'unité 
de l'œuvre. 

L'Afrique où les officiers vivent déracinés de leurs affections 



LE (( JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR ÉMILY. 385 

originaires, exposes ensemble aux mêmes pe'rils, et réduits à 
se suffire, prépare entre eux des amitiés où ils ont plus de leur 
cœur à mettre et que l'échange constant des services, parfois 
au péril de la vie, rendent sacrées. Elle avait d'avance fait frères 
les compagnons de Marchand. Ils le furent par l'inquiétude de 
tous dès qu'un d'eux semblait en péril, par leur élan à courir au 
secours sans attendre un appel à l'aide, par la sollicitude de 
chacun à ne pas accroître pour soi les fatigues des autres. Cette 
délicatesse trouva son expression la plus touchante dans la lettre 
suprême où Gouly mourant prie le docteur Emily de ne pas 
venir, parce que la route est trop longue et sans eau. Cette soli- 
darité eut sa victoire continue dans leur émulation sans jalousie, 
dans leur oubli de mettre à part leurs mérites, dans leur em- 
pressement à les confondre ensemble, dans leur joie de succès 
communs et indivisibles. 

La France inspire aux Français qui l'ont contemplée d'Afrique 
une plénitude particulière dans l'amour. Les factions qui divi- 
sent la patrie cessent d'être intelligibles. Xi leurs cris ne tra- 
versent la voix de la mer, ni leurs mouvemens le calme du 
désert. La France seule est assez grande pour attirer le regard 
lointain, et cet éloiguement qui la montre tout entière dévoile 
d'elle l'harmonie et l'unité. Tous les siècles apparaissent comme 
les serviteurs successifs de la même reine, et les forces qui 
en elles ont cru se contredire la complètent. On comprend 
qu'aimer seulement d'elle quelques fragmens de sa durée ou 
de son génie serait la méconnaître, et détruire rien de ce qu'elle 
garde vivant serait la mutiler. Elle règne intacte dans un culte 
généreux pour toutes les grandeurs de notre histoire. C'est celui 
que les officiers de la Mission avaient appris. La France ne serait 
pas assez grande pour leur cœur, si elle n'était que la France 
d'un parti, c'est-à-dire d'un jour. Ils l'aiment de ses origines à 
l'heure présente, et tout son passé présent à leur mémoire nourrit 
leur piété. Quand sur les bords du Soueh ils se retranchent et 
bâtissent un fort, ils pensent «à un soldat glorieux de la France 
en Egypte, et baptisent Desaix leur ouvrage. Quand ils battent 
les Derviches, le 25 août, fête de Saint-Louis, ils fêtent leur 
victoire en donnant au réduit central de Fachoda le nom du 
roi qui tenta de dominer en Afrique. 

Et ce n'est pas seulement l'àme guerrière de la France que 
ces soldats honoraient à travers les âges. Assurer par les armes 

tome xii. — 1912. . 2;i 



386 REVUE DES DEUX MONDES. 

la primauté de leur pays dans le monde, de leur caste dans leur 
pays, et d'eux-mêmes dans leur caste fut longtemps la princi- 
pale ambition de ceux qui portaient l'épée. Elle fut un temps la 
nôtre même en Afrique, lorsque l'Afrique n'était pour nous que 
l'Algérie.. Contre une population belliqueuse et formée par sa 
foi à la haine comme à une vertu, nos officiers tenaient pour le 
ressort de notre autorité la crainte, et ne s'épargnèrent pas à 
accroître un prestige utile à la carrière de ceux qui le rajeunis- 
saient. Une Afrique plus reculée et plus vaste a donné d'autres 
leçons. En face de multitudes mal armées, plus défiantes que 
haineuses, et réduites par l'état sauvage aux pires détresses de 
l'àme et du corps, nos officiers ont été moins attirés par cette 
faiblesse à soumettre que par cette ignorance a instruire et par 
ces maux à soulager. Ils se sont élevés à l'ambition de devenir 
bienfaisans. La patience de Livingstone renouvelée en l'ardeur 
de Brazza a instruit des émules en qui la sensibilité n'émousse 
jamais l'énergie, mais dans lesquels l'énergie désire toujours être 
humaine. Ils sont tels pour eux-mêmes, par la conscience d'une 
dette que leur supériorité leur impose envers ces races en 
retard. Ils sont tels pour leur pays, par la certitude que sa 
plus haute gloire n'est pas d'asservir, mais de civiliser, que sa 
meilleure puissance n'est pas d'être craint, mais d'être aimé. 
Cette inspiration se retrouvait dans tous les actes de ceux qui 
marchèrent au Nil. Ils ne se lassaient pas sur leur route de 
vaincre les mauvaises volontés, les mensonges, les cupidités, 
par des services, de la bienveillance et de la générosité. Leur 
constant scrupule était de rendre respectable le nom de la 
France partout où ils le portaient, et le prestige de la France 
leur tenait lieu de récompense. Non qu'ils affectassent du 
dédain pour des récompenses plus personnelles et pussent 
être insensibles à l'estime d'une patrie si chère. Mais ils avaient 
pour la France le même culte que le chevalier pour sa dame, 
contens de se consacrer à elle, sans qu'elle eût pour eux un 
regard. Dans cet oubli de soi rayonne la perfection du devoir. 
Au devoir ils furent d'autant plus fidèles qu'ils en connais- 
saient la loi et le maître. Comme les arbres cachent la forêt, les 
jours cachent la vie. La continuité des spectacles successifs laisse 
peu de temps pour réfléchir et l'obsession de l'éphémère écarte 
de l'immuable. Plus la société multiplie autour de l'homme les 
curiosités, les plaisirs, les intérêts, moins cet homme pour décou- 



LE « JOURNAL DE ROUTE » DU DOCTEUR EMILY. 387 

vrirsa route sait écarter Le feuillage des buissons où il est retenu. 
L'égoïsme, fortifié en habitude, étouffe les croyances où il trou- 
verait sa condamnation. Et l'inconsistance des doctrines fait l'in- 
consistance des caractères. A ce mal la vocation africaine apporte 
un remède. Elle rappelle à l'homme, par ses multiples risques, la 
précarité de la vie, et par le voisinage de la mort rôdante, rend 
l'espoir de l'au-delà. Elle lui rend, par toutes ses épreuves, plus 
souhaitable la certitude que ses sacrifices servent à un ordre 
supérieur à ses joies, elle lui rend plus nécessaire la présence 
d'un maitre assez surhumain pour assister les oubliés, con- 
naître les obscurs, voir ceux qui peinent et succombent sans 
être vus de personne. Le désert, le courage et le danger sont 
religieux. Les officiers de la mission Marchand étaient des 
croyans. Leur foi ne se répand pas avec indiscrétion. Mais 
pour la tombe de Genty, Marchand fait forger une croix de fer, 
qui sur la mort mette de l'espérance. Le Journal porte à la 
date du 8 avril 1898 : « C'est aujourd'hui le Vendredi-Saint. Il 
a été convenu que nous ferions maigre. » Et le surlendemain, 
dimanche de Pâques : « Je ne puis m'empêcher de penser à tous 
les miens en ce grand jour. Les cloches « sont revenues de 
Rome » depuis hier et leur carillon joyeux met en fête mon 
cher village. Les circonstances de la vie ont beau nous éloigner 
de la pratique de la religion, les principes inculqués par l'édu- 
cation première ne s'oublient pas. » Et à la veille d'entrer dans 
le marais : « Je me repose avec délices sous ma tente grande 
ouverte, en relisant quelques chapitres de la Bible. Il faut faire 
provision de forces physiques et morales pour les huit jours qui 
vont venir. » Cette foi n'est pas seulement une particularité de 
leur vie, elle en est l'armature. C'est elle qui soutient tous leurs 
courages, parce qu'elle fait raisonnables toutes leurs vertus. 

Et ils ne furent eux-mêmes qu'une élite parmi des égaux, les 
aines d'une vaste famille, les volontaires à la place desquels 
d'autres seraient venus. Et la terre d'Afrique n'a pas cessé de 
former des officiers semblables à ceux-là. Le jour où la nation 
aura l'emploi de ses serviteurs, elle sera surprise de ce qu'ils 
feront pour elle, et, parmi ces ignorés, beaucoup surgiraient chefs, 
au premier appel du sort. La France par les mérites de tels fils 
reste la privilégiée des races. Toute notre histoire est faite d'un 
génie guerrier qui hier semblait à bout. Notre armée, qui avait 
été la défaite et qui n'était pas la revanche, ne flattait plus notre 



388 REVUE DES DEUX MONDES. 

orgueil. L'esprit militaire, qui jusque-là divinisait la force 
comme une souveraineté justifiée en tous ses actes et parfaite 
en soi, paraissait trop soldatesque, trop étroit, trop anachronique, 
à l'esprit contemporain. Mais, tandis que les sophistes nous impo- 
saient d'opter entre les armes et la civilisation, l'armée colo- 
niale servait la civilisation par les armes. Elle a ainsi renouvelé 
le concept de la force, élevé l'idéal de la victoire et permis à la 
France de rajeunir, en le continuant, son culte de l'épée. 

A de tels hommes, pour qu'ils glorifiassent par toute leur 
force la France, que faudrait-il ? Qu'on les employât à des tâches 
choisies avec intelligence, préparées avec soin, poursuivies avec 
suite. Ce sont les gouvernemens qui mettent l'obéissance sur 
les bons chemins ou dans les impasses. Mais des gouvernemens 
mômes il n'y a pas à désespérer. L'infériorité de ceux qui doi- 
vent commander sur ceux qui doivent obéir est un désordre, 
mais elle laisse à l'avenir plus de chances que n'en préparerait 
la dictature du plus magnifique génie sur une foule sans viri- 
lité. Une élite, qui attend un gouvernement, le prépare par cela 
même, elle le soulève malgré lui à mesure qu'elle monte, elle 
travaille à l'établir par un effort où elle se couronnerait. L'œuvre 
suscitera quelque jour le « maître de l'œuvre. » On appelait 
ainsi au moyen âge l'architecte. Or ce ne furent pas les archi- 
tectes qui, venus les premiers, transformèrent la multitude, et, 
la trouvant ignorante des métiers, la rendirent peu à peu 
capable d'obéir. Ce furent les compagnons qui, après s'être 
choisis, éprouvés, rompus aux détails de chaque labeur, et quand 
seule leur manqua, pour tenter davantage, une direction, chan- 
gèrent leur impuissance en fécondité, élevèrent sur les ailes de 
leur désir commun les plus intelligens à la hauteur d'un art 
plus complet, et firent, par ces chefs sortis d'eux et venus les 
derniers, jaillir dû sol français la gloire de nos cathédrales. De 
même aujourd'hui, les ouvriers de la grandeur française sont 
prêts, les pierres solides et bien taillées couvrent la terre. Elles 
s'élèveront en remparts, et même en arcs de triomphe, quand 
viendra le maître de l'œuvre, l'assembleur de forces. 

Etienne Lamy. 



LES VACCINATIONS 



Sans nier les acquisitions importantes de la médecine con- 
temporaine pour le traitement des maladies, il est certain que 
beaucoup plus grandes, saisissantes et socialement utiles sont 
les conquêtes récentes dans l'art de prévenir les maladies. 

Que de progrès réalisés : au point de vue chirurgical, pour 
prévenir la douleur, l'hémorragie et l'infection, ces terribles 
complications de l'intervention opératoire ; — au point de vue 
médical, pour prévenir soit les maladies que l'homme se donne 
à lui-même, comme les maladies professionnelles (plomb, mer- 
cure...) ou les intoxications voulues (alcool, tabac...), soit les 
maladies qui, disaient les anciens, nous viennent de Dieu, 
comme les maladies infectieuses (fièvre typhoïde, choléra, palu- 
disme, peste...) dont on connaît mieux et dont par suite on peut 
mieux combattre les agens producteurs (microbes et toxines) 
et propagateurs (air, eau, moustiques, rats... 

Dans cette grande œuvre de prophylaxie, de défense et de 
préservation sociales contre les maladies infectieuses, qui est de 
plus en plus l'œuvre médicale par excellence, il y a un cha- 
pitre, qui prend tous les jours une importance plus grande et 
mérite de plus en plus de fixer et de retenir l'attention du grand 
public : c'est celui des vaccinations. 

Ce mot ne désigne plus seulement aujourd'hui la vaccina- 
tion jennérienne contre la variole, qui a déjà sauvé tant d'exis- 
tences et qui doit faire complètement disparaître du monde 
une maladie qui, au xvm e siècle encore, inspirait autant de 
terreur que la peste ou la lèpre ; ce mot désigne tout un 



390 REVUE DES DEUX MONDES. 

ensemble de moyens propres à nous garantir d'un grand 
nombre de maladies infectieuses comme la rage, la diphtérie, 
le charbon, la peste... et, d'après les derniers travaux, la fièvre 
typhoïde, qui fait tant de ravages chez nos jeunes gens et enlève 
au pays, tous les ans, tant de forces vives et fécondes. 

C'est à l'Ecole française, à Pasteur et à ses élèves, qu'est due 
la création de ce chapitre des vaccinations, chapitre qui est 
désormais essentiellement scientifique et rationnel dans son 
point de départ comme dans ses applications à la clinique 
humaine de tous les jours. 

Ce qui caractérise ce procédé de défense de l'organisme et 
le différencie des autres procédés, antérieurement connus, c'est 
que, dans les autres moyens de prophylaxie, on agit hors de 
l'organisme (sur les vecteurs de l'agent infectieux ou sur l'agent 
infectieux lui-même), tandis que, dans la vaccination, on 
s'adresse à l'organisme de l'homme que l'on veut préserver : on 
lui inocule un vaccin, virus atténué ou antagoniste, qui pro- 
voque l'organisme humain à se mettre en état de défense, qui 
Yimmunise, comme disent les médecins, qui l'empêche d'ac- 
cueillir et de cultiver ultérieurement ce microbe, qui empêche 
l'homme de devenir malade de cette maladie ; car à chaque ma- 
ladie correspond un vaccin différent, qui ne préserve l'homme 
que de cette maladie particulière : chaque vaccin est spécifique. 

I 

Les premiers essais d'immunisation préventive ou de vacci- 
nation contre les maladies infectieuses ont été inspirés par ce 
fait, constaté depuis bien longtemps par les médecins, que cer- 
taines maladies confèrent, à ceux qui en sont atteints, l'immu- 
nité ultérieure pour cette même maladie : ainsi, il est tout à fait 
exceptionnel que le même sujet ait, comme Louis XV (1), la 
variole deux fois ; il est très rare que le même sujet ait la diph- 
térie deux fois ; il est peu fréquent que le même sujet ait la 
fièvre typhoïde deux fois... 

En d'autres termes, avec des différences d'intensité et de 
durée très nettes suivant les espèces morbides, un grand nombre 

(1) 11 est bien établi que Louis XV a eu la petite vérole en 1728 et en 1774, mal- 
gré le mot cruel du supérieur de Saint-Sttlpice : « Il n'y a rien de petit cliez les 
-ivuids. » DooteUC Cabanes.) 



LES VACCINATIONS. 391 

de maladies infectieuses développent, chez le sujet qui en est 
atteint, un état de défense victorieuse contre les atteintes ulté- 
rieures de la même maladie. 

De cette constatation naquit naturellement la pensée que, 
pour préserver un homme des atteintes ultérieures d'une variole 
grave, peut-être même mortelle, on devait lui inoculer ce virus 
varioleux, quand on pensait pouvoir se le procurer au cours 
d'une épidémie bénigne, chez un malade peu gravement atteint 
et l'inoculer à un sujet bien portant, en bon état actuel de dé- 
fense personnelle. Voilà l'origine de la variolisation ou inocula- 
tion préventive de la variole aux sujets sains pour les préserver 
d'une variole grave ultérieure. La variole fut, dans les siècles 
passés, « la plus redoutable et la plus redoutée des maladies 
populaires, » tuant un très grand nombre (jusqu'à 70 pour 100) 
de malades et défigurant ceux qui guérissaient. 

« Las de lutter inutilement contre ce redoutable ennemi, dit 
Kelsch, l'homme conçut le projet de le combattre par lui-même. 
Longtemps avant l'inoculation, la tendresse des mères exposait 
les enfans à la contagion dans les temps où la variole se mon- 
trait bénigne pour en conjurer les atteintes dans les années où 
domineraient ses formes graves... » La variolisation, aussi 
vieille que la variole elle-même, était en usage aux temps les 
plus anciens « dans l'Extrème-Asie, chez les Chinois et les 
Indiens, et sur le continent africain, notamment dans l'Ethiopie, 
dans la Nubie et la Barbarie. 11 parait que cette pratique était 
également très ancienne dans la Géorgie et la Caucasie, où se 
recrutent les harems de Perse, de Turquie et d'Egypte. C'est 
moins la tendresse maternelle que le trafic, qui s'y fait de la 
beauté, qui y suggéra cette hardie méthode^ » 

A la fin du xvn e siècle, la variolisation passe en Thessalie, 
puis à Constantinople, d'où lady Wortkley Montague, témoin 
des heureux résultats qu'elle donnait au milieu de la colonie 
grecque des Fanariotes, fit inoculer son fils par une vieille 
Thessalienne, qui, possédant le monopole de la variolisation, 
avait, dit-on, variole ainsi quatre mille enfans. 

Lady Montague importa la méthode en Angleterre, vers 1720; 
elle fit inoculer sa fille à Londres ; et la variolisation se répandit 
dans les pays de langue anglaise, malgré une vive opposition 
des théologiens et aussi des médecins, . qui voyaient d'ailleurs 
les cas de mort se multiplier d'une manière effrayante après 



392 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'emploi de cette pratique, tombée le plus souvent aux mains 
des charlatans. 

En France, l'importation de la variolisation est liée au nom 
de Tronchin, le médecin de Genève, élève de Boerhaave et ami 
de Voltaire. A ce moment, — au milieu du xvm c siècle, — la 
variole jetait la terreur partout. En fait, personne ne paraissait 
à l'abri des coups de la terrible maladie : Louis XV en est atteint 
en 1728 et guérit, sans remède mais non sans médecin. Le Dau- 
phin en guérit en 1752, mais après force saignées. La Duchesse 
d'Orléans l'a à son tour en 1754, une année où « le ravage de 
cette maladie est surprenant. » En 1723, la petite vérole est 
« mêlée de pourpre, » désole toutes les familles ; il meurt « une 
infinité de monde. » En 1731, la maladie « continue de tomber 
sur les gens de qualité ; » elle tue l'évêque de Périgueux, le duc 
de Rochechouart. La duchesse de Bourbon, qui en est atteinte, 
« a déjà été saignée sept fois du pied : les médecins ont la 
rage pour faire ainsi saigner et ils n'en démordent pas. » Aussi, 
dit le Journal de Barbier, quand le duc de Chartres en est 
atteint, à Saint-Cloud, l'année suivante, « on en a exclu les 
médecins et il est parfaitement hors d'ailaire. » 

C'est alors, au milieu de ce désarroi médical et de ce décou- 
ragement général, après la mort d'une inoculée, M lle Châtelain, 
que le Duc d'Orléans fit, en 1756, appeler Tronchin pour inocu- 
ler ses deux enfans: le Duc de Chartres et M lle de Montpensier. 
Le docteur Rondelet a raconté récemment toutes les résis- 
tances que le Duc d'Orléans eut à vaincre pour faire faire cette 
opération par Tronchin : depuis le Roi jusqu'à la Duchesse 
d'Orléans elle-même, l'opposition était générale. 

Le 10 avril, la Gazette de France annonça l'heureuse issue 
de l'opération : comme après une victoire sur l'étranger, « ce 
fut un enthousiasme délirant; la duchesse ayant paru à l'Opéra 
avec ses deux enfans, des applaudissemens et des acclamations 
sans fin l'accueillent, comme si les deux princes avaient échappé 
miraculeusement à la mort. Tronchin est, dès lors, célébré 
comme un sauveur; on se presse sur son passage, on enregistre 
ses moindres gestes. Les poètes portent aux nues l'exploit qu'il 
vient d'accomplir... c'est à qui pourra l'approcher... Les carrosses 
encombrent la rue où il habite, à ce point que la circulation 
en est interrompue... M me de Villeroi attend la première place 
vacante pour être inoculée, mande Voltaire à la comtesse de 



LES VACCINATIONS. 393 

Lutzembourg. Les enfans de M. de La Rochefoucauld, du maréchal 
de Belle-Isle disputent à qui passera l'un avant l'autre. ïronchin, 
dit un chroniqueur, a plus de vogue que la Duchapt, une mar- 
chande de modes qu'on s'arrache. » Les insuccès des autres 
médecins ne décourageaient pas cet enthousiasmé. « Une jeune 
fille fort riche, écrivait Voltaire à M me de Fontaine, a été inoculée 
ici et est morte. Le lendemain, vingt femmes se sont fait inoculer 
par Tronchin et se portent bien. » Tronchin est ensuite appelé 
auprès du duc de Parme, à qui la variole avait enlevé sa femme, 
fille de Louis XV, et sa fille l'archiduchesse Marie-Elisabeth. 

La Faculté se réservait et acceptait des thèses contre (1773) 
et pour (1755) les inoculateurs. Mais, au nombre des médecins 
adversaires de la variolisation, il y avait, dit Kelsch, « les noms 
les plus célèbres de l'époque : Bouvart, Astruc, Baron, de 
l'Epine...; » et, en 1763, le Parlement défendit « de pratiquer 
l'inoculation dans l'enceinte des villes et des faubourgs qui 
étaient du ressort de la Cour. » A la Cour de France, il fallut la 
mort de Louis XV (1774) pour que la variolisation fut acceptée. 
(Docteur Rondelet.) 

En fait, ce procédé de préservation de la variole était extrê- 
mement dangereux. Certes, on réduisait ces dangers au mini- 
mum en préparant bien les sujets à inoculer, comme faisait 
Tronchin : pour le fils du duc de Parme, il tint le prince en 
observation et le soigna pendant une semaine entière avant de 
faire l'inoculation. D'autre part, on choisissait, pour l'inoculer, 
le virus d'un cas bénin, pendant une épidémie peu maligne. — 
Mais on sait très bien que le virus varioleux du cas le plus bénin 
est le même que celui de la variole hémorragique la plus grave. 
On pourrait donc donner une variole mortelle, avec un virus 
inoffensif en apparence, à un sujet bien portant qui n'aurait 
peut-être jamais eu la variole dans sa vie. 

D'autre part, la variolisation constituait un danger public. 
« Elle a été funeste à la santé, dit Kelsch, en renouvelant 
incessamment l'agent infectieux et en favorisant sa propagation. 
Tout inoculé constituait un danger pour son entourage; beau- 
coup devenaient des centres actifs de rayonnement de la 
maladie. Les sources du virus variolique se trouvaient ainsi 
multipliées à l'infini et demeuraient ouvertes en permanence. 
Aux épidémies, qui continuaient à revenir périodiquement 
comme dans le passé, par le jeu des influences générales, l'ino- 



394 REVUE DES DEUX MONDES. 

culation ajoutait les atteintes accidentelles, les foyers d'explo- 
sion locales, grâce auxquels la variole devenait véritablement 
endémique et permanente en Europe. » 

La variolisation était donc une méthode rationnelle ; elle a 
rendu des services et a diminué la mortalité par la variole ; 
mais elle était dangereuse, et ne pouvait pas être généralisée. 
Ce procédé n'assurait la prophylaxie de la variole ni chez l'indi- 
vidu, ni dans la société : ce qu'a fait la vaccine de Jenner. 

II 

Dérivée d'une observation empirique et populaire, la décou- 
verte de la vaccine par Jenner (1796-1798) est vraiment une 
œuvre scientifique, fruit de vingt ans de travail d'un médecin 
de génie. Jenner était, dit Surmont, un des propagateurs de la 
variolisation dans le Glocestershire, où il exerçait la médecine 
à Berkley, son pays natal. Dans le Comté, une tradition popu- 
laire voulait que les individus chargés du soin des vaches 
fussent épargnés par la variole. Aux Indes, dit Kelsch, cette 
notion parait être aussi ancienne que la variolisation (1). 

Ces vachers, réfractaires à la variole, avaient présenté anté- 
rieurement, sur les mains, des pustules analogues à celles de la 
petite vérole et ils avaient contracté ces pustules en soignant 
des vaches atteintes d'une maladie spéciale, le cowpox, caracté- 
risée par le développement de pustules sur les trayons. 

Jenner confirma d'abord scientifiquement le fait, vaguement 
établi par la tradition : il vit que la variolisation, tentée chez 
les vachers, échouait. Donc le cowpox paraissait être la variole 
de la vache et, accidentellement inoculé à l'homme, il le préser- 
vait de la variole, naturelle ou provoquée. 

Puis Jenner complète cette démonstration en inoculant lui- 
même le cowpox à des sujets sains et démontre que la varioli- 
sation échoue ensuite sur les sujets ainsi inoculés. 

Enfin, — et c'est le troisième temps de sa démonstration et de 
sa découverte — il montre que le virus des pustules, dévelop- 



(1) Vers 1780, HabauL Pomier, pasteur protes tan I à Marsillargues près de Lunel, 
apprit que les bouviers qui contractaient la picole des vaches en les trayant étaient 
préservés de la petite vende. 11 parla de ce fait à un médecin anglais Pew, qui 
venait passer l'hiver à Montpellier : « Celui-ci promit de faire part de cette commu- 
nication, dès qu'il serait de retour en Angleterre, au docteur Jenner, son intime 
ami et qui s'occupait beaucoup de ce sujet. » .Docteur Rondelet.) 



LES VACCINATIONS. 395 

pées chez l'homme inoculé avec le eowpox, peut à son tour cire 
inoculé à un autre homme et lui conférer l'immunité pour la 
variolisation et par suite pour la variole. 

Ainsi, le eowpox est transmissible de la vache à l'homme et 
transmissible ensuite de l'homme à l'homme et, dans les deux 
cas, il immunise l'homme inoculé, qui peut alors être variolisé 
ou s'exposer à la contagion Variolique sans réaliser la variole, 
même atténuée. 

Pour la première vaccination d'homme à homme, le 14 mai 
1796, Jenner prit du vaccin sur la main d'une jeune vachère, 
Sarah Nelmes, infectée par la vache de son maitre, et l'inséra, 
par deux incisions superficielles, au bras de James Phipps, gros 
garçon de huit ans. Cela réussit parfaitement et le vaccin de cet 
enfant servit à vacciner plusieurs autres enfans. James Phipps, 
soumis deux mois plus tard à l'inoculation de la variole, y fut 
réfractai re. La preuve était faite (Lorain). En 1798, Jenner fit 
passer le vaccin successivement à travers cinq générations, sans 
que la force immunisante en eût été affaiblie C'est là, comme 
dit très bien Kelsch, le fait capital dans l'œuvre de Jenner. 

Ce grand médecin, en effet, n'a point découvert la vertu pré- 
servative qui se cache dans le eowpox. Cette notion appartenait 
au peuple, à qui il l'a empruntée. Mais si, pour arracher aux 
vaches leur secret, il a été guidé par les notions empiriques du 
milieu où il vivait, il n'en a pas été de même dans la réalisation 
de la deuxième partie de son œuvre, celle-là entièrement per- 
sonnelle, où il démontra que le virus du eowpox, reproduit par 
le corps de l'homme, possède les mêmes vertus préservatrices 
que celui qui est fourni par l'animal. 

La découverte de Jenner, « contrôlée et vérifiée sur tous les 
points de l'Angleterre, y suscita un enthousiasme immense. Par 
une fortune rare, le grand médecin goûta de son vivant les hon- 
neurs qui ne sont généralement accordés»aux novateurs qu'après 
leur mort. » Il connut cependant les déboires, eut des détrac- 
teurs irréductibles et vit naitre la première ligue antivaccinale; 
le corps médical de Londres fit une opposition violente (1); le 
Parlement s'en émut et confia, en 1806, au collège des médecins 

(1) Est-ce dans ces événemoiis que F 'laulicrl a trouvé l'idée de sa tragédie 
Jenner ou la découverte de la vaccine, qu'il voulait écrire avec Bouilhet et 
Maxime du Camp et dont il n'a achevé qu'un acte sur cinq (en vers)? — Voyez 
René Dumesnil, Mercure de France, 1912. 



o9(> REVUE DES DEUX MONDES. 

de Londres « la mission de soumettre à un examen minutieux 
tous les argumens produits pour ou contre la vaccine. Cette 
docte compagnie donna, en 1807, une réponse qui réduisait à 
néant tous les argumens que l'opposition avait fait valoir contre 
la découverte de Jenner, qu'elle proclama un des plus grands 
bienfaits de l'humanité. » 

La vaccine se répand alors dans toute l'Europe et on nour- 
rit l'espoir de l'extinction prochaine de la variole. Cet espoir 
était prématuré. Les épidémies, qui se multiplièrent de 1820 à 
1840, ébranlèrent la foi du public dans la vaccine. Mais celle-ci 
sortit victorieuse de cette nouvelle épreuve, fortifiée même de 
cette démonstration scientifique, alors acquise, que l'immu- 
nité vaccinale n'est que temporaire et qu'il faut compléter la 
vaccination par la revaccination. 

En même temps, on remplaçait la vaccination jennérienne 
(d'homme à homme) par la vaccination animale, ce qui sup- 
prime le danger de transmission de maladies contagieuses par 
la vaccination de bras à bras, et ce qui remédie à l'insuffisance 
des ressources vaccinales ordinaires : on cultive donc d'une 
manière continue le vaccin originel, cowpox ou horsepox, sur 
les animaux de l'espèce bovine et on utilise, pour la prophylaxie 
humaine, le virus ainsi obtenu. 

Actuellement, la question est définitivement jugée : devant 
la vaccination et la revaccination, la variole a partout reculé : 
« au xvm e siècle, la variole frappait en Europe 95 pour 100 des 
habitans; aujourd'hui, elle compte 5 pour 100 de victimes 
(Kelsch). Voici, d'après Sacquépée, les chiffres de la mortalité 
variolique, avant et après la vaccination, par année et par mil- 
lion d'habitans : 

Avant la vaccination. Après la vaccination. 

En Suède 1774-1801 2050 1810-1850 158 

A Berlin 1781-1805 3 422 1810-1850 176 

A Copenhague. . . . 1751-1800 3128 1801-1850 286 

C'est Napoléon I er qui, d'après Goldschmitt, aurait le mérite 
d'avoir prescrit, le premier, en 1805, que « tous les soldats qui 
n'avaient pas eu la variole, fussent vaccinés. » L'année suivante, 
le prince de Piombino et Lucca (principauté régie par la prin- 
cesse Élisa Bonaparte, sœur de Napoléon I e ') promulgue un édit, 
bien remarquable, qui prescrit la déclaration obligatoire de la 



LES VACCINATIONS. 397 

variole, la vaccination obligatoire, des sanctions pénales rigou- 
reuses contre les délinquans et « une promesse de gratification 
de cent francs à quiconque prouvera qu'il a eu la variole après 
avoir été vacciné! » En 1807, la vaccination obligatoire était 
décrétée en Bavière, dont le roi, Max i mi lien- Joseph, était alors 
le beau-père d'Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie. Golds- 
chmitt retrouve dans tous ces faits l'heureuse influence de 
Napoléon I er , qui aurait déclaré la vaccination obligatoire en 
France en 1809 ou 1810 et qui fit vacciner le Roi de Rome 
en 1811. C'est Napoléon I er qui serait donc « le promoteur de 
l'obligation vaccinale. L'idée première de cette législation pro- 
tectrice appartiendrait donc à la France, qui fut pourtant une 
des dernières nations à s y rallier. » 

En 1828, les médecins de Strasbourg, Lauth, Foderé et Goupil 
adressent au gouvernement une pétition pour l'engager à insti- 
tuer en France l'obligation de la vaccine et élaborent un projet 
de loi, « qui, dit Kelsch, aurait pu passer presque intégralement 
dans notre législation du 15 février 1902. » 

Cette dernière loi de 1902, relative à la protection de la 
santé publique, qui nous régit actuellement, prescrit d'abord la 
déclaration obligatoire de tous les cas de variole (article 5, 
complété par le décret du 10 février 1903); elle dit ensuite 
(article 6) : « La vaccination antivariolique est obligatoire au 
cours de la première année de la vie, ainsi que la revaccina- 
tion au cours de la onzième et de la vingt-et-unième année. » 
Tandis que c'est le médecin qui est chargé de faire la déclaration 
des cas de variole, pour la vaccination et les revaccinations, 
ce sont les parens ou tuteurs qui sont tenus personnellement 
de veiller à l'exécution de la dite mesure. 

Voilà d'excellentes dispositions. Malheureusement ces me- 
sures ne sont pas appliquées avec la rigueur qui serait néces- 
saire dans tous les cas. Je sais en particulier combien, dans 
certains graads centres, à Marseille par exemple, il est diffi- 
cile d'appliquer la loi (en particulier aux étrangers) et combien 
fréquentes et meurtrières sont encore les épidémies de variole ; 
tandis que les résultats obtenus sont très remarquables dans 
les pays où l'obligation de la vaccination et de la revaccina- 
tion est édictée depuis longtemps et appliquée avec rigueur. 

Ainsi, d'après les chiffres communiqués à Surmont par 
Arnould, en 1891, la variole n'a fait périr que quarante per- 



398 REVUE DES DEUX MONDES. 

sonnes dans tout l'Empire allemand, tandis que, à la même 
date, le chilïre des décès varioliques e'tait cifrquaiïte-six fois 
plus élevé' en France, soixante fois plus en Autriche et quatre- 
vingt-dix-sept fois plus en Italie. 

III 

La vaccination jennérienne antivariolique est un procédé 
essentiellement scientifique. Mais comme il a eu un point de 
départ empirique et tout particulier, ce procédé reste propre à 
la variole; il est impossible de le généraliser et de l'appliquer 
aux autres maladies infectieuses. La vaccination pastorienne au 
contraire, scientifique et rationnelle dans son point de départ 
comme dans ses développemens, est une méthode essentielle- 
ment générale et applicable à toutes les maladies infectieuses. 

De tout temps, les cliniciens ont connu les virus, c'est-à-dire 
les agens de transmission des maladies infectieuses; mais, si on 
connaissait leur existence, on ne connaissait pas leur nature. 
Pasteur (c'est la première partie de son œuvre immense) a dé- 
montré que ces virus étaient des microbes, ou, ont ajouté avec rai- 
son ses élèves, les toxines (poisons) sécrétées par ces microbes. 

Les cliniciens savaient aussi, anciennement, que ces virus 
donnent, à l'homme qu'ils rendent malade, l'immunité vis-à- 
vis d'eux-mêmes ; on pouvait penser dès lors que l'inoculation 
des microbes ou des toxines, qui constituent les virus, confére- 
raient l'immunité chez les sujets auxquels on les inocule. Mais 
cette immunité n'était conférée au sujet qu'à condition de le 
rendre malade : scientifiquement, on ne concevait, avant Pas- 
teur, d'autre moyen de prévenir la rage, la diphtérie ou la fièvre 
typhoïde, que de donner au sujet bien portant la rage, la diph- 
térie ou la fièvre typhoïde. C'était l'extension à toutes les mala- 
dies infectieuses de procédés analogues à la variolisation ; per- 
sonne n'y pouvait penser sérieusement à cause des dangers que 
cela eût fait courir au sujet. 

C'est là que se place la seconde grande découverte de Pas- 
teur : il a démontré qu'on pouvait atténuer les virus dans des 
conditions telles que ces virus ne donneraient plus la maladie 
correspondante, mais conféreraient l'immunité pour cette mala- 
die. Il a établi scientifiquement les règles pour préparer des 
virus atténués, qui ne sont plus pathogènes et qui sont vacci- 



LES VACCINATIONS. 399 

nans, c'est-à-dire des virus atténués qui sont ainsi devenus 
des vaccins inoffensifs. Voilà le principe des vaccinations pasto- 
riennes. 

C'est avec le microbe du choléra des poules que ce principe 
de la préparation des vaccins par l'atténuation du virus fut 
démontré pour la première fois. Le choléra des poules (qui n'a 
rien de commun avec le choléra de l'homme) est une maladie 
très grave des oiseaux de basse-cour, due à la présence dans le 
sang d'un microbe particulier, découvert par Toussaint et étudié 
par Pasteur. On atténue progressivement ce virus par l'action 
combinée de l'air et de la lumière. Après un mois, les cultures 
ne tuent plus la poule qu'en deux à trois jours; eniin, plus tard, 
elle ne tuent qu'en cinq à six jours; enfin, plus tard encore, 
elles ne produisent plus que quelques symptômes, qui dispa- 
raissent rapidement, et l'animal est vacciné contre ïine inocula- 
tion virulente antérieure. 

La généralité de la méthode a été affirmée immédiatement 
par la découverte, bien autrement importante au point de vue 
social, du vaccin contre le charbon. Le charbon est une maladie 
infectieuse, commune à l'homme et aux animaux; chez l'homme, 
qui manipule les peaux d'animaux malades, c'est la pustule 
maligne, l'œdème malin ou la septicémie charbonneuse; chez 
les animaux (moutons), c'est le sang de rate. Le charbon est la 
première maladie infectieuse dont la nature microbienne ait 
été démontrée. Davaine, en 1863, sous l'influence des idées de 
Pasteur, montra que les bâtonnets, qu'il avait décrits en 1850, 
avec Rayer, dans le sang des animaux morts du charbon, sont 
les agens producteurs de cette maladie. Koch, en 1876, décou- 
vrit les spores de cette bactéridie. Pasteur, Joubert et Ghamber- 
land cultivèrent ce microbe et reproduisirent la maladie en 
inoculant ce bouillon. 

On connait les « champs maudits de la Beauce, » dans les- 
quels tous les moutons mouraient du charbon. Pasteur a montré 
que, dans la terre de ces champs, il y a des spores charbon- 
neuses, provenant des cadavres d'animaux charbonneux, qu'on 
y avait enterrés : ces spores avaient été ramenées par les vers 
de terre à la surface efc avalées par les animaux avec leur nour- 
riture. Pasteur a appliqué à la préparation du vaccin antichar- 
bonneux les mêmes principes que pour le choléra des poules* 
Seulement, comme les spores de la bactéridie charbonneuse 



400 REVUE DES DEUX MONDES. 

sont très résistantes, il faut, en plus, faire la culture à 47°, tem- 
pérature à laquelle les spores ne se forment plus. 

Les résultats pratiques de cette vaccination anticharbon- 
neuse furent merveilleux. 

Les expériences, faites à Pouilly-le-Port par Pasteur, Cham- 
berland et Roux, sont vraiment historiques : sur un lot de cin- 
quante moutons, vingt-cinq sont vaccinés en deux séances à 
douze jours d'intervalle, les vingt-cinq autres servent de témoins ; 
quatorze jours après, les cinquante animaux sont inoculés avec 
un virus charbonneux fort; deux jours après, « ainsi que l'avait 
annoncé Pasteur, » les vingt-cinq moutons vaccinés étaient 
indemnes et les vingt-cinq témoins étaient morts. 

« L'introduction de cette méthode a pu faire disparaître de 
certains pays les épizooties charbonneuses ; elle a, par contre- 
coup, rendu beaucoup plus rare, chez l'homme, l'apparition de 
la pustule maligne. » (Paul Garnot.) 

Chamberland a publié des renseignemens précis sur les vac- 
cinations pratiquées (depuis 1882 jusqu'au 1 er janvier 1894) chez 
1 788 677 moutons et 200 962 bœufs : la perte totale sur les mou- 
tons (succombant après la vaccination ou dans le courant de 
l'année) a été en moyenne de 9,4 pour 1 000 et sur les bœufs de 
3,4 pour 1000; tandis que, avant l'emploi de la vaccination, 
les pertes annuelles étaient évaluées à 100 pour 1 000 sur les 
moutons et à 50 sur les bovidés. 

A-t-on jamais rêvé plus magnifique démonstration de l'im- 
mense importance sociale que peut prendre une découverte scien- 
tifique, tout entière née et développée dans le laboratoire d'un 
biologiste ? 

IV 

J'ai dit que la découverte des microbes dans les virus infec- 
tieux et la découverte de la vaccination par les virus atténués 
sont indépendantes et nullement solidaires l'une de l'autre, 
dans l'œuvre magnifique de Pasteur. Ceci est tellement vrai que 
l'une des plus belles et des plus importantes au point de vue 
social parmi les applications de cette méthode est certainement 
la vaccination antirabique (dont la découverte est une des plus 
grandes gloires de Pasteur), alors que le microbe delà rage est 
encore très mal connu aujourd'hui et, en tout cas, était absolu- 



LES VACCINATIONS. LOi 

ment inconnu à l'époque où Pasteur en a atténue la virulence et 
en a fait l'agent d'une puissante et très efficace vaccination. 

La rage est une maladie virulente, transmissible par inocu- 
lation, toujours produite chez l'homme par la morsure d'ani- 
maux enragés, tels que le chien (surtout), le chat, le loup (et, 
dans les carnassiers sauvages: renard, chacal, hyène...)- Les 
morsures de loups sont particulièrement dangereuses à cause 
de la profondeur et de la multiplicité des morsures. La rage 
es! aussi observée chez certains herbivores ^cheval, àne, bœuf, 
mouton, chèvre), qui « d'ordinaire mordent rarement, mais 
deviennent capables de le faire dans les paroxysmes de la rage 
furieuse et se transmettent ainsi le mal les uns aux autres. » 

Sur cent et quelques mordus, traités, de 1887 à 1896, à 
l'Institut Pasteur, 92 avaient été mordus par un chien ; 5 par 
un chat; les autres par un loup, par un bœuf, une vache ou un 
veau ; par un àne ou un mulet et par un cheval. Il est difficile 
de déterminer le nombre des cas de rage déclarée, par rapport 
au nombre des mordus. De diverses statistiques, Ménétrier 
conclut qu'il y avait (avant le traitement Pasteur) quinze à seize 
cas de rage sur cent sujets mordus. Pour que l'inoculation ait 
lieu, il faut que la bave de l'animal enragé pénètre sous la peau 
de l'homme mordu, soit par une plaie ou excoriation antérieure, 
soit par la plaie de la morsure elle-même. 

La terminaison habituelle de la rage est la mort. Peut-être 
a-t-on observé, depuis le traitement pastorien, des cas de rage 
fruste qui ont guéri (Laveran, Roux, Chantemesse) grâce à la 
vaccination antirabique ; mais, avant la découverte de Pasteur, 
tout homme atteint de rage pouvait être considéré comme un 
homme mort. On voit l'importance qu'il y avait à trouver un 
vaccin antirabique, un moyen de préserver l'homme de cette 
effroyable maladie. 

Seulement ici une nouvelle difficulté surgissait : contre la 
variole, contre le choléra des poules, contre le charbon, on 
vaccine le sujet sain, non seulement avant toute manifestation 
de la maladie à éviter, mais même avant toute pénétration du 
virus dans l'organisme. Pour la rage, il n'en est plus de même : 
on ne peut faire agir le vaccin que sur l'individu déjà mordu, 
c'est-à-dire chez un sujet, qui ne présente certainement encore 
aucune manifestation de la rage, mais qui a déjà reçu le virus 
rabique dans son milieu intérieur. 

TOME xii. — 1912. 20 



402 REVUE DES DEUX MONDES. 

11 faut agir sur le virus rabique pendant la période que les 
médecins appellent période d'incubation de la maladie, c'est-à- 
dire dans la période silencieuse qui sépare le moment de la 
pénétration du virus pathogène et le moment de la première 
manifestation symptomatique de la maladie. 

Pour la rage, la durée de cette période d'incubation est 
variable. Gomme moyenne, Ménétrier conclut, d'un grand 
nombre de statistiques, que le plus souvent la rage survient 
dans le cours du deuxième mois après l'inoculation : elle est 
rare après le troisième et tout à fait exceptionnelle après six 
mois. La limite inférieure de cette durée est la seule qui nous 
intéresse au point de vue de la vaccination. « Brouardel cite, 
comme incubation la plus courte, une observation de Bouley où 
elle dura sept jours; les faits de douze jours (Tardieui et de 
quatorze sont déjà moins rares. » En fait, il faut compter sur 
une semaine ou plutôt deux. Il s'agit donc de trouver un vac- 
cin, qui gagne de vitesse le virus rabique et qui agisse sur 
l'organisme en moins de dix à quatorze jours, qui immunise 
l'homme mordu avant que le virus rabique soit parvenu aux 
organes centraux importans (comme le bulbe). 

Si donc on se contentait d'atténuer le virus rabique (comme 
on a fait pour le choléra des poules et pour le charbon), on 
ferait des vaccins qui, inoculés à l'homme mordu, seraient 
inoffensifs et ne lui donneraient pas la rage, mais qui agiraient 
trop lentement et n'empêcheraient pas l'explosion de la rage et 
par suite la mort du sujet mordu. 

Il fallait donc trouver un virus, qui fût à la fois atténué au 
point de vue de l'action pathogène et exalté au point de vue de 
la rapidité de son action vaccinante. C'est le double problème, 
à allure contradictoire, que Pasteur a merveilleusement résolu. 

En 1881, il montra qu'il est possible d'obtenir des virus 
rabiques d'intensité différente par des passages successifs dans 
l'organisme de divers animaux. Ainsi le virus de la ragé des 
rues s'affaiblit en passant sur le singe et s'exalte en passant sur 
le lapin. On peut ainsi avoir une gamme de virulences pro- 
gressives, le virus d'un degré inférieur vaccinant pour le virus 
du degré immédiatement supérieur. D'où, la possibilité de rendre 
les animaux réfractaires à la rage à l'aide d'inoculations succes- 
sives et progressivement plus virulentes. 

La vaccination antirabique expérimentale était trouvée. 



LES \ ACCINATIONS. 403 

Devant une commission de l'Institut composée de Beclard, Paul 
Bert, Bôuley, Vulpian et Villemin (1884), Pasteur montra dix- 
neuf chiens vaccinés résistant, tous, aux inoculations virulentes, 
qui firent périr les dix-neuf témoins ; et vingt-trois chiens vac- 
cinés subissant sans elïet les morsures de chiens enragés, tandis 
que les témoins prenaient la rage dans la proportion des deux 
tiers, durant les deux mois qui suivirent. 

Dans toutes les premières expériences, le vaccin était inoculé 
au chien avant la morsure, avant l'inoculation du virus rabique. 
Pour avoir un vaccin qui agisse rapidement sur un sujet déjà 
mordu (l'homme par exemple), Pasteur utilise l'exaltation du 
virus par le passage chez le lapin. Cette exaltation de la viru- 
lence se manifeste par la diminution progressive du temps 
nécessaire à l'établissement de l'immunité, temps qui, après 
vingt-cinq passages de lapin à lapin, se maintient définitivement 
à sept jours. Voilà le virus renforcé au point de vue de la vitesse 
d'action immunisante. 

D'autre part, Pasteur découvre que la dessiccation est un 
autre moyen d'atténuer le virus rabique au point de vue de son 
action pathogène, de faire disparaître cette action pathogène, 
de transformer le virus en vaccin. Avec Chamberland et Roux, 
il montre que la moelle des lapins, morts enragés après inocu- 
lation du virus le plus virulent, perd peu à peu de son activité, 
si on la soumet à la dessiccation (en évitant la décomposition 
cadavérique) : la période d'incubation de la rage ainsi provoquée 
devient graduellement plus longue ; la virulence pathogène finit 
par s'éteindre complètement après treize ou quinze jours (sans 
que, bien entendu, la puissance vaccinante ait disparu). On 
s'arrange alors pour avoir des moelles, de ce virus atténué, à un 
tel degré de virulence, qu'elles ne donnent jamais la rage et 
confèrent l'immunité antirabique en moins de quatorze jours. 

Les expériences sur les animaux avaient toutes réussi par- 
faitement. Mais le moment fut solennel quand on dut tenter ce 
procédé de vaccination chez l'homme. Un enfant de neuf ans, 
Joseph Meister, qui avait été mordu le 4 juillet 1885 à la jambe 
et aux cuisses par un chien enragé, fut adressé à Pasteur par 
Weber de Ville. Les blessures étaient profondes. Vulpian et 
Grancher, consultés par Pasteur, le pressèrent d'essayer, sur cet 
enfant qu'ils considéraient comme voué à la mort, la méthode 
qui réussissait constamment chez les chiens. Le jeune Meister 



404 REVUE DES DEUX MONDES. 

survécut. Par la suite, les cas se multiplièrent et, avec eux, 
les succès; mais il y eut aussi des insuccès, surtout chez les 
sujets mordus par des loups. Pasteur imagine alors la méthode 
intensive, qui consiste à inoculer toute la série des moelles dans 
un espace de temps beaucoup plus court. Pour le traitement anti- 
rabique habituel, on injecte, le plus tôt possible après la morsure 
de l'animal enragé, uneémulsion de moelle de lapin inoculé, des- 
séchée depuis quatorze jours ; puis, on fait des injections succes- 
sives d'émulsions de moelle de treize, douze, onze jours, etc., en 
injectant finalement la moelle de trois jours... 

Je ne connais pas de plus merveilleux exemple d'une décou- 
verte scientifique dont toutes les étapes se succèdent dans un 
ordre logique admirable ;,rien n'étant laissé au hasard ni à l'im- 
provisation : dans ces cas, vraiment, le génie est peut-être une 
longue patience, mais au service d'une intelligence hors de pair. 

Il faut donc que tout le monde comprenne et admette bien 
la nécessité de recourir au traitement pastorien (dans un Institut 
organisé pour cela) dans tous les cas où un sujet a été mordu 
par un animal enragé et le plus tôt possible après la morsure. 

Cette règle, très nette et indiscutable aujourd'hui, n'exclut 
pas d'autres soins consacrés par la clinique ancienne. 

Pace a montré, en 1903, que le virus persiste longuement 
dans le siège de la morsure?, Il faut donc essayer de l'y atteindre 
et l'y détruire avant sa pénétration dans l'organisme : par le 
nettoyage de la plaie et par la cautérisation au fer rouge. 

Quand il est possible d'intervenir au moment même de la 
morsure, il faut laver la plaie, l'exprimer pour faire sortir le 
sang et en même temps la bave, pratiquer la succion et, quand 
le siège de la lésion le permet, appliquer sur le membre un lien 
constricteur qui arrête le cours du sang veineux et favorise son 
écoulement au dehors. Puis, dans la première heure qui suit la 
morsure, il faut cautériser au fer rouge (que Gelse préconisait 
déjà). Les caustiques puissans, beurre d'antimoine, acide sulfu- 
rique, sont également efficaces ; mais il faut absolument rejeter 
tous ceux dont l'action ne s'exerce qu'en surface, tels que le 
nitrate d'argent, l'ammoniaque, l'acide nitrique, etc., encore 
trop souvent employés. 

Enfin à tous ces moyens il faut ajouter toutes les mesures 
publiques de police et de prophylaxie sociales. « L'exemple de 
l'Allemagne, où de semblables précautions ont amené, sinon la 



LES VACCINATIONS. 405 

disparition complète de la maladie, du moins une diminution 
considérable des cas observés, est à ce point de vue particulière- 
ment encourageant. On doit donc tout spécialement insister sur 
l'application de ces mesures : destruction des chiens errans, 
qui propagent le mal; abatage, non seulement des animaux 
enragés mais encore de tous ceux qui ont été mordus par eux ou 
par des animaux suspects ou à tout le moins, pour ces derniers, 
isolement rigoureux pendant une période de temps excédant la 
plus longue durée de l'incubation rabique. (Menelrier.) 



Il y a une autre méthode de vaccination, aussi générale et 
scientifique que la précédente : c'est la sérothérapie préventive 
ou vaccination par un sérum thérapeutique, méthode dérivée 
des travaux des élèves de Pasteur, comme la vaccination par les 
virus atténués dérive des travaux de Pasteur lui-même. Voici le 
principe de cette méthode, dont nous verrons ensuite les appli- 
cations importantes pour prévenir la diphtérie et le tétanos. 
Quand un virus pénètre dans un organisme et l'infecte, il y pro- 
voque la. fonction de défense, fonction générale de défense contre 
tout étranger, ce que j'ai appelé la fonction antixenique. Ainsi 
se développe dans le sang du sujet contaminé un principe, anta- 
goniste du principe pathogène. Les médecins appellent, dans 
ces cas, antigène le virus inoculé et anticorps la substance 
antagoniste, qui circule, dissoute, dans le sang et spécialement 
dans la partie liquide du sang que l'on appelle le sérum. 

Ce sérum, ainsi préparé et contenant l'anticorps de ce virus